Les trois pirates (2/2)

Part 8

Chapter 83,838 wordsPublic domain

«Ce moment attendu à notre bord avec ardeur, mais pourtant avec sang-froid, ne se fit pas long-temps désirer: les bintasses réunies enfin en masse serrée, se détachèrent du centre de la flottille, en formant, sur un espace assez étendu, un cercle régulier au milieu duquel elles voulaient nous emprisonner, pour nous étreindre ensuite dans leurs terribles replis. Des cris affreux poussés jusqu'au ciel par tous les forbans qui montaient les embarcations, donnèrent, en agitant l'air paisible de la journée, le signal du combat; et en un clin-d'oeil, nous nous trouvâmes accostés et pressés par une triple ligne de canots qui ne présentaient plus autour de nous et de tous côtés, qu'une surface sous laquelle la mer était cachée à un bon demi-quart de lieue du brick. C'est alors que je commandai _feu partout_ à mes hommes qui n'attendaient que l'instant de la vengeance et du carnage. Mes vingt-deux caronades bourrées de mitraille, lancèrent leur triple charge en éventail; et en quelques secondes, la moitié au moins des bintasses furent balayées de leurs hommes, qui, debout pour la plupart sur le fond de leurs barques et dans l'attitude de la menace, se trouvèrent emportés, criblés de balles, sur les vagues qu'ils allèrent teindre de leur sang et couvrir de leurs membres hachés. Jamais décharge de navire de guerre n'a dû faire une plus effroyable boucherie. Ce n'était plus de l'eau, c'était plutôt du sang qui coulait le long de notre bord. Notre batterie rechargée précipitamment envoya une autre bordée aussi meurtrière aux bintasses qui étaient restées à flot après avoir reçu notre première volée, et le désordre que nous achevâmes de plonger ainsi au milieu de la flottille foudroyée, devint tel que nous n'eûmes plus qu'à nous diriger sur les pirates qui cherchaient encore à nous éviter, pour nous emparer de celles de leurs embarcations qui s'efforçaient, mais vainement, de se soustraire par la fuite au sort que nous leur réservions en courant impitoyablement à toutes voiles sur elles.

«Pendant cette chasse que j'appuyais sans relâche aux lambeaux de l'escadrille que je venais de mettre en pièces, je crus devoir m'attacher particulièrement à faire main basse sur une espèce de prame assez grande, qui, pendant l'attaque, m'avait paru être la commandante des barques à la tête desquelles elle s'était fièrement placée. Malgré les efforts que firent les écumeurs qui la manoeuvraient, pour échapper à ma poursuite, la prame, au bout d'une demi-heure de course tout au plus, tomba sous ma volée, et au moment où j'allais l'aborder en long, la brise assez forte à laquelle elle avait livré toutes ses voiles, la fit sombrer à un quart d'encablure sous le vent de mon brick. Grâce à la promptitude que mit mon équipage à sauter dans nos embarcations, nous pûmes sauver une vingtaine des principaux forbans qui se trouvaient sur le pont de la prame chavirée. Le reste se noya avant qu'on pût lui porter secours.

«La capture que j'ai faite en cette dernière circonstance, mérite toute l'attention de Votre Seigneurie. Au nombre des naufragés que j'ai réussi à ramener à Java, on a reconnu le fils ou le petit-fils du grand pirate arabe Daco Sariboc. Ce jeune homme, que les siens nomment Katarinbong, était le commandant de la flotte, et c'est à l'autorité qu'il exerçait sur les brigands de Bima, de Macassar et de Mangarai, que l'on doit attribuer les actes de férocité qui se sont exercés si souvent et trop impunément dans ces malheureuses contrées.

«Mais cette capture, quelque importante qu'elle puisse paraître à vos yeux, n'est pas cependant la plus heureuse que j'aie pu faire dans ma petite expédition. Le hasard le plus extraordinaire nous a conduits à notre arrivée à Java, à découvrir parmi les misérables que nous avions arrachés des flots, un monstre européen, qui, sous le nom de Lamisa, était parvenu à faire agréer ses services aux naturels de ces pays dont il avait appris à parler les différens dialectes. L'influence que ce Lamisa avait acquise sur Katarinbong et ses sujets était devenue si absolue, que c'était par ses conseils et à son exemple, que les corsaires des tribus environnantes agissaient en toute occasion. Un matelot danois du brick de guerre colonial _Niewa_, ayant par hasard aperçu Lamisa parmi mes prisonniers, l'a dénoncé pour un pirate français qui, pendant plusieurs années, avait jeté l'effroi et l'épouvante sur les mers des Antilles où il était connu et redouté de tous les marins sous le nom de _frère José_. Après avoir opposé les dénégations les plus formelles aux faits qui pouvaient le mieux prouver sa parfaite identité avec le _frère José_, ce scélérat a avoué la vérité qu'il ne lui était plus possible de cacher. Mais comme le châtiment de ses crimes devait suivre de près le jugement qui allait le condamner au supplice qu'il n'a que trop mérité, il s'est avisé de se déclarer sujet espagnol, pour obtenir la faveur de n'être pendu qu'à Manille où il a prétendu qu'il devait être jugé selon les lois et par des juges de son pays. M. le Gouverneur, qui a eu la faiblesse de prendre en considération ce subterfuge employé à toute extrémité par le bandit, a donné ordre à un paduakang de notre station (sorte de bâtiment de l'Inde) de transporter l'infâme frère José à Manille pour qu'il fût remis aux autorités de sa nation, qui sans doute lui feront subir la punition qu'il n'a que trop long-temps évitée. Il serait impossible de dire les actes de cruauté dont ce renégat a souillé sa vie, parmi les pirates pour lesquels il était devenu une espèce de providence infernale. C'est le plus lâche et le plus féroce des êtres à qui la nature ait pu donner une forme humaine. Quand il s'est vu découvert et à la veille de porter sa tête sur le billot du bourreau, il n'est pas de bassesses qu'il n'ait tentées pour racheter sa détestable vie.

«Il s'est offert à moi pour me guider dans les repaires les plus cachés des pirates qui avaient placé toute leur confiance en lui. Le dégoût insurmontable que m'ont inspiré les contorsions de ce reptile affreux, m'a fait repousser avec horreur ses ignobles propositions.

«Je joins ici la liste des marins qui se sont le plus distingués dans mon engagement, et le nom des hommes que j'ai eu le malheur de perdre dans cette journée où tous mes blessés ont succombé par l'effet de l'usage barbare qu'ont les pirates indiens d'empoisonner leurs armes et de mâcher les balles dont ils se servent pour charger leurs carabines.

«J'ai l'honneur de saluer Votre Seigneurie et d'être avec les sentimens du plus profond respect et du plus inaltérable dévouement,

«Le capitaine du brick de S. M. etc.»

A ce rapport textuel du commandant du brick hollandais était jointe par _post-scriptum_, la note suivante de la _Gazette de Java_.

«Le pirate _José_ transféré à Manille par ordre de son Excellence le Gouverneur de Batavia, a en vain essayé devant le haut conseil des Philippines, d'invoquer sa fausse qualité de sujet espagnol; le tribunal chargé de prononcer le châtiment à infliger à ce grand criminel, l'a condamné à l'unanimité à être étranglé par l'oeuvre du bourreau. Les pères de la Mission, près desquels il avait osé réclamer un sursis en raison du titre de prêtre qu'il disait lui avoir été conféré en France, ont rejeté avec indignation sa supplique, et se voyant réduit à expier enfin tous ses attentats, José n'a pas craint de solliciter pour grâce dernière, la faveur d'être enterré avec le capuchon de moine dont les religieux de Manille ont l'habitude de revêtir les morts d'une certaine distinction. L'exécuteur public a fait justice de cette ridicule prétention, en attachant la corde au cou de l'assassin et en jetant ses restes à la voirie, pour l'exemple et la terreur des malfaiteurs qui seraient tentés d'imiter ce monstre, le rebut des forbans et la honte éternelle de l'espèce humaine.»

Il est donc une justice céleste! m'écriai-je après avoir lu les derniers mots de cette lugubre histoire. Frère José, chassé, plein de crimes, du repaire qu'il avait cru trouver aux Antilles, et allant recommencer ses forfaits au fond des Indes, pour venir, vomi par l'écume des pirates, rendre entre les mains du bourreau toute une vie de sang et de meurtre, sur le sol d'une terre chrétienne; ah! voilà le signe le plus éclatant auquel je puisse reconnaître une Providence rémunératrice... A mes yeux, c'était d'un éclat de tonnerre que venait d'être frappé le dernier et le plus odieux des trois pirates; et après ce coup de foudre vengeresse, il me sembla respirer un air plus pur dans une atmosphère purgée du souffle d'un si lâche et si exécrable criminel.

FIN DES TROIS PIRATES.

NOTES.

PAGE 21, LIGNE 11.

[1] Les trombes de mer sont produites par un phénomène météorologique que les marins observent particulièrement sous les latitudes les plus souvent exposées aux commotions électriques. Les physiciens expliquent diversement la formation des trombes. Les uns attribuent l'existence et les effets de ce phénomène, à l'échange des deux espèces contraires d'électricité qui, en se trouvant à une distance convenable, se déchargent l'une sur l'autre pour se mettre en équilibre suivant les lois naturelles de leur tendance.

D'autres savans, sans chercher à analyser aussi complètement les causes auxquelles on doit la présence des trombes dans les régions torrides, pensent qu'elles ne sont produites que par la condensation d'un nuage qui, venant à être comprimé entre deux vents contraires, tourbillonne sur la mer en se chargeant de toutes les molécules d'eau qu'il peut lui enlever.

Les trombes, au reste, sont de deux espèces par rapport à la direction qu'elles reçoivent et qu'elles suivent, quelle que puisse être la cause réelle qui les produit: il y a des trombes descendantes et des trombes ascendantes. Si un nuage chargé d'électricité positive, se décharge sur la terre ou sur la mer, chargée d'électricité négative, le nuage crève et la colonne d'eau s'écroule: c'est ce qu'on appelle la trombe descendante.

Si, au contraire, c'est la terre ou la mer qui décharge sur le nuage l'électricité contraire dont elle est chargée, le nuage emporte en s'élevant les objets qu'il rencontre sur le sol, ou l'eau qu'il aspire dans la colonne qu'il forme en appuyant sa masse sur la surface de la mer. Dans ce cas, la trombe est ascendante. Telle est du moins l'opinion des physiciens, qui pensent que les trombes ne sont qu'un phénomène électrique.

Quoi qu'il en puisse être de ces définitions différentes, il est un fait que personne ne peut méconnaître ni contester: c'est que les parages dans lesquels on observe le plus souvent la présence des trombes de mer, sont ceux où de brusques changemens de vents, et le renversement subit de brises ou de moussons, se font sentir avec le plus de fréquence et de force.

Tels sont les parages du golfe de Guinée, le canal Mozambique, les Moluques, les Philippines, etc.

Les trombes marines, qui furent pendant si long-temps un grand sujet d'effroi pour nos vieux navigateurs, paraissent avoir perdu aujourd'hui, comme toutes les choses que l'on croit voir de près, une partie du prestige qui les faisait tant redouter autrefois. L'aspect d'une trombe semblait menacer d'un anéantissement total le navire assez malheureux pour rencontrer ce spectre des mers. Un coup de canon envoyé à boulet sur la fantastique colonne d'eau pouvait, disait-on, faire s'écrouler sur lui-même ce colosse redoutable des élémens conjurés. Aussi, les anciens bâtimens du commerce n'embarquaient-ils une ou deux mauvaises pièces d'artillerie à leur bord, que pour crever une trombe, ou pour appeler à eux les pilotes dans les momens de détresse, car le naufrage et les trombes étaient les deux plus grands dangers que pouvaient craindre les navigateurs des siècles passés.

Mais, maintenant que l'expérience a réduit, en quelque sorte, les trombes de mer à leur juste valeur, on sait les effets qu'elles sont capables de produire sur les navires qui se trouvent exposés à les recevoir en mer. Plusieurs grands bâtimens ayant été assaillis par ces énormes nuées d'eau ascendantes, en ont été quittes pour avoir vu le tourbillon liquide enlever leurs voiles, une partie de la mâture, et des objets amarrés sur le pont; accident toujours grave il est vrai, mais moins effrayant encore que la destruction totale dont, autrefois, l'approche d'une trombe marine paraissait menacer les navires mêmes du plus fort tonnage et de la plus grande solidité.

* * * * *

La manière dont je m'y prends pour mettre dans la bouche de maître Bastringue la description d'une trombe marine, ne peut amener sans doute qu'une idée très imparfaite de la théorie aux raisons de laquelle il est possible d'expliquer ou de définir ces sortes de phénomènes. Mais pour rendre l'effet que produit en général sur l'esprit des matelots, l'aspect d'une trombe, il fallait bien faire parler un marin autrement que n'aurait parlé un savant de l'Institut, qui aurait observé, par ordre de l'Académie, l'apparition du météore dont il est question dans ce chapitre. Les hommes du commun et les hommes de la science, ont les mêmes yeux, mais ils n'ont ni les mêmes idées, sur les choses qui affectent leurs yeux, ni les mêmes expressions pour rendre les idées que la vue des mêmes objets peut produire sur leur imagination. Or, ce qu'il y a de plus piquant pour les gens du monde, ce n'est guère d'apprendre la manière dont s'y prendrait un savant pour rendre compte des sensations que lui ferait éprouver l'apparition d'une chose extraordinaire. Il y a long-temps que l'on sait que les personnes instruites n'ont qu'un langage pour peindre ce qu'elles observent dans l'intérêt de la science; et malheureusement, la préoccupation à laquelle elles sont presque toujours livrées dans l'ardeur de leurs recherches méthodiques, ne laisse que trop peu de part à cette mobilité d'impressions, que l'on aime à retrouver dans la peinture des événemens saisissans. Or, le langage le plus propre peut-être à rendre fidèlement et énergiquement les impressions les plus vives, et je l'avouerai à ma honte et à la honte de notre langue littéraire, est le langage, ou si l'on veut, le jargon que parlent les hommes du peuple. Cette observation est si désespérante, et si vraie en même temps, que pour décrire les combats, les manoeuvres et les tempêtes, toutes choses fort émouvantes de leur nature, le style officiel du bulletin et le style même de l'histoire, a été obligé d'emprunter au langage vulgaire des soldats et des matelots, les termes avec lesquels il devenait possible de rendre certaines idées, et de peindre certains faits. Dumarsais a dit, avec sa haute et profonde raison, qu'il se faisait plus de figures un jour de marché, à la halle, qu'il ne s'en faisait en plusieurs jours d'assemblées académiques. On pourrait encore ajouter pour compléter le sens de cette assertion, que les plus belles figures de rhétorique que nos écrivains aient mises littérairement en oeuvre, n'ont pu être empruntées qu'à la rhétorique naturelle des gens qui savent le moins bien exprimer des idées communes.

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Que le peuple des halles, des bivouacs ou du gaillard d'avant soit mal habile à rendre dans un idiôme usuel des pensées ordinaires ou des sentimens calmes, c'est là ce que nous ne nierons pas, en nous rappelant surtout combien il semble manquer d'esprit et de chaleur dans ce qu'on pourrait nommer le médium de la conversation. Mais qu'il soit moins pittoresque et moins heureux que les gens d'éducation, pour exprimer les choses qui l'affectent vivement ou qui le passionnent puissamment, c'est là ce que nous contesterons toujours, en invoquant à l'appui de notre opinion l'exemple des faits et l'autorité des preuves les plus irrécusables. Que l'on compare aux mots éloquens les plus péniblement trouvés par nos auteurs, les mots mémorables tout trouvés dans la bouche du peuple en face d'un danger, d'un grand événement ou d'un spectacle sublime. Quel fut l'orateur qui répondit _viens les prendre_, au roi insolent qui demandait leurs armes aux Lacédémoniens? le peuple de Sparte. Quel guerrier s'écria _La Garde meurt_ à Waterloo? un sergent auquel Cambronne eut la noblesse de restituer ce cri immortel. Qui prononça, dans nos journées de Juillet, cet anathème de quatre monosyllabes contre la royauté suppliante: _Il est trop tard_? un ouvrier de l'hôtel-de-Ville. A nous deux peut-être les belles phrases, mais aux hommes du peuple les beaux mots.

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Pour en revenir aux trombes marines, après la longue digression à laquelle nous venons de nous laisser aller, tout en voulant d'abord ne parler que de ce phénomène curieux, nous reproduirons ici ce qu'un navigateur moderne, aussi justement estimé pour l'étendue de ses connaissances pratiques, que pour la profondeur de son talent d'observation, a publié récemment sur les trombes et les tourbillons. C'est au savant ouvrage de James Horsburg sur la navigation des mers de l'Inde, que nous empruntons la notice qu'on va lire; et nous saisissons d'autant plus volontiers l'occasion de citer le nom de ce marin célèbre, que c'est à l'un de nos bons amis, le capitaine de frégate le Prédour, que les capitaines français doivent l'excellente traduction de James Horsburg.

«Les tourbillons, dit Horsburg, sont souvent occasionnés par des terres hautes et inégales. Lorsque le vent est violent, il descend parfois, des montagnes, des raffales en tourbillons sur la surface de la mer; mais le phénomène appelé tourbillon et que les marins nomment trombe, est attribué à l'électricité. C'est dans les climats chauds et lorsque de gros nuages noirs occupent les régions inférieures de l'atmosphère, qu'on rencontre ordinairement des trombes; l'air est alors surchargé d'électricité, et l'on a en même temps du tonnerre et beaucoup de pluie. Lorsqu'on aperçoit une trombe se former à peu de distance, on distingue un cône descendant d'un des nuages noirs, le sommet dirigé vers la mer; au même moment, l'eau qui est en dessous, s'élève un peu, en prenant la forme d'un nuage ou d'une vapeur blanchâtre, et il en suit un autre petit cône qui s'unit au premier: la trombe est alors complètement formée, mais il arrive souvent que la force motrice n'est pas assez forte, et, dans ce cas elle est bientôt dispersée.

«Il y a au milieu du cône qui forme la trombe, une colonne blanche et transparente qui paraît être dangereuse quand on la voit de loin, attendu qu'elle représente alors une colonne d'eau ascendante; mais en s'en approchant, on voit qu'il n'y a pas de danger. J'ai passé auprès de quelques trombes au moment où le tourbillon se formait, et j'ai été en position de faire les observations suivantes:

«Par une force électrique, ou un tourbillon ascendant, un mouvement circulaire est donné à une petite partie de la surface de la mer autour de laquelle on voit des brisans, et les eaux semblent tourbillonner avec une vitesse de deux, trois, quatre ou cinq milles par heure. Au même moment, une très grande partie de l'eau que contient la trombe se disperse en parties extrêmement fines, ressemblant à de la fumée ou de la vapeur, et en faisant un grand bruit qui provient de la vitesse avec laquelle tourbillonnent ces gouttes d'eau, elles montent en décrivant une spirale jusqu'à ce qu'elles se joignent au nuage qui est au-dessus. Au milieu de la trombe, il existe une lacune dans laquelle ces gouttes d'eau ascendantes ne pénètrent pas, et dans cette lacune, ainsi que le long de la partie extérieure de la trombe, il semble pleuvoir. Cela vient de ce que la force motrice n'étant pas assez puissante dans ces parties pour faire monter l'eau, elle retombe en forme de pluie.

«La lacune qu'on aperçoit au centre de la trombe, est probablement la colonne transparente qu'elle paraît former quand on la voit de loin. Durant les calmes, les trombes ont une direction verticale; mais quand il vente, elles sont inclinées et courbées selon la pression que le vent exerce sur elle. Quelquefois elles disparaissent tout-à-coup; mais il y en a qui parcourent rapidement la surface de la mer et qui durent plus d'un quart-d'heure.

«On en rencontre rarement la nuit, bien qu'il me soit arrivé d'en trouver une. Les trombes ne sont pas aussi dangereuses que le prétendent quelques personnes, qui disent, que quand elles se rompent, elles jettent assez d'eau pour couler un navire. Je ne pense pas qu'il en soit ainsi, attendu que l'eau ne tombe que comme une forte pluie; mais un petit bâtiment courrait le danger de chavirer, s'il avait beaucoup de voiles dehors, et un grand navire qui n'amènerait pas ses huniers et ne tournerait pas ses cargues-points, pourrait les voir remonter par l'effet du tourbillon, et serait exposé à démâter. On pense qu'en tirant du canon auprès d'une trombe, on doit la disperser par l'ébranlement que cause l'explosion dans l'atmosphère. Dans le voisinage des trombes, le vent est sujet à changer promptement de direction, en sorte qu'il est prudent de se tenir sur une voilure aisée.

«Quand une trombe passe sur la terre, elle enlève toutes les matières légères qui sont à sa surface; j'en ai vu une passer sur la rivière de Canton, qui fit bouillonner l'eau comme celles qu'on rencontre en mer, et tous les navires près desquels elle passa, l'évitèrent sur leurs ancres. Elle dépouilla plusieurs arbres de leurs feuilles, qui s'élevèrent dans l'air à une très grande hauteur, ainsi que le chaume de plusieurs cabanes.

PAGE 26, LIGNE 8.

[2] Les voeux d'une nature au moins aussi étrange que celui que je mets ici sur le compte de maître Bastringue, n'étaient pas rares chez les anciens marins livrés pour la plupart à la superstition des temps dans lesquels ils vivaient; et, pour prouver jusqu'à quel point peut aller quelquefois la bizarrerie des engagemens qu'ils prenaient avec le ciel dans les momens de péril et d'effroi, je me contenterai de citer un exemple qui, je crois, pourra me dispenser de reproduire, à l'appui de la vraisemblance du fait que j'ai cité dans ce chapitre, les autres témoignages que je serais encore à même d'invoquer en recueillant mes souvenirs.

Un capitaine caboteur, assailli par une tempête qui menaçait d'envahir à chaque lame, son malheureux petit navire, promit à la Vierge-Marie, de retirer du péché la première fille de joie qu'il rencontrerait à terre, s'il parvenait jamais à rentrer sain et sauf dans le port. Le miracle se fit, et le navire fut sauvé. Le dévôt capitaine ne tarda pas à trouver l'occasion de se montrer fidèle au voeu qu'il avait formé dans le danger, et, en arrivant pieds nus à terre, pour aller déposer un cierge bénit sur l'autel de la secourable Madone, il rencontra sur son chemin la femme qu'il s'était engagé à retirer des abîmes du vice. C'était, entre toutes les pécheresses du lieu dans lequel le capitaine avait été chercher un refuge, la fille la plus connue et la plus mal famée, et cette circonstance, en donnant plus d'éclat au sacrifice du marin, devait lui rendre ce sacrifice plus méritoire, et son devoir plus sacré. Il épousa sa nouvelle et facile conquête en donnant à la cérémonie de son mariage tout le pompeux scandale qu'il jugeait le plus propre à sanctifier son humilité. Mais, ce qu'il y a de plus extraordinaire dans cette inconcevable aventure, c'est que la Madelaine ainsi purifiée par les chastes feux de l'hyménée, devint aussi sage qu'elle avait été autrefois dissolue, et que son pieux époux finit par mourir d'ivrognerie dans un des lieux de prostitution, d'où il avait si évangéliquement retiré sa fiancée.

PAGE 63, LIGNE 12.

[3] La vie de Christophe offre à la philosophie, l'exemple d'une fortune extraordinaire et la preuve malheureuse de l'ambition, qu'une élévation trop subite peut développer soudainement chez les hommes même les plus modestes et les plus obscurs.