Part 7
--Allons, dites donc vite ce que vous avez à nous dire, me hurla maître Bastringue, fatigué des circonlocutions auxquelles je me livrais pour arriver le plus doucement possible à la conclusion de mon affaire, et pour préparer mon auditoire à accueillir avec calme la reddition de mon jugement.
«M'y voici, répondis-je sans trop prendre garde à l'interpellation tant soit peu brutale de l'ex-commandant du _Général-Sucre_.
«Le capitaine Salvage me paraît avoir été le plus audacieux dans le projet le mieux conçu à mon avis; M. Bastringue le plus heureux et le moins prévoyant, et M. José le plus malheureux et le plus habile.
--C'est donc à frère José, conséquemment, que vous donnez le pompon? me demanda aussitôt Bastringue; car qui dit le plus habile, malgré le guignon, dit le plus méritant, d'après la raison?
--Et pourquoi cela? reprit Salvage en fronçant le sourcil. Laissez donc monsieur achever; car on n'émet pas une opinion semblable, sans avoir pesé mûrement les motifs sur lesquels on a cru pouvoir fonder son jugement.
--Pourquoi cela? répliqua Bastringue. Qui dit le plus malheureux et le plus habile, ne dit-il pas tout ce qu'il y a à dire de plus fort à l'avantage d'un homme quelconque?
--Continuez, je vous en prie, ajouta Salvage en s'adressant à moi. Auquel de nous trois, enfin, croyez-vous que les deux parts de récompense doivent être adjugées, en votre âme et conscience? parlez sans crainte et sans hésitation. Personne ici ne sera en droit de vous en vouloir pour avoir exprimé franchement une opinion que nous avons tous les trois sollicitée de votre complaisance?
--A vous, selon moi, répondis-je au capitaine, forcé que je me trouvais d'articuler une conclusion définitive.
--Tu, tu, tur lu tu tu! grommela Bastringue en envoyant mon arrêt au diable. Ce jugement-là ne vaut pas quatre sous vaillans et j'en rappelle...
--A qui en appelles-tu, avec ton turlututu? lui demanda Salvage en posant la main sur un poignard, dont je vis sortir le manche sous le gilet entr'ouvert du capitaine.
--A quoi j'en rappelle? mais tiens, à ce qui me plaira d'en rappeler pardié! Oh, il y a long-temps, comme je l'ai annoncé il n'y a encore qu'un instant, que si nous n'avions pas été des amis comme nous le sommes, j'aurais bien trouvé un moyen de nous arranger sans tant de façons, et avec autre chose que des manchettes de dentelle fine sur les poignets!...
--Et quel moyen aurais-tu trouvé, toi qui trouves si ingénieusement les expédiens difficiles?
--Quel moyen, que tu demandes?... assez causé comme ça; car je vois bien que trop parler serait malsain pour l'un de nous dans le moment actuel.
--Ah! oui, je comprends que _la peur_ d'aller trop loin retient maintenant ta langue d'ordinaire si bien et si joliment affilée?
--La peur d'aller trop loin! Tu crois donc finalement que j'ai peur? Eh bien! puisque tu veux savoir mon moyen, que je ne voulais pas le dire tout à l'heure, je te dirai que plus de cent fois, depuis ce soir, j'ai pensé que si nous n'étions pas trois vrais amis, nous aurions pu nous donner une brossée pour décider la chose, et nous arranger pour laisser tout au dernier qui aurait mis les deux autres à bas.
--Beau merle, vertudieu! pour jouer ses parts de prise dans un combat singulier!
--Aussi beau merle que toi, entends-tu? officier faraud, capitaine sur papier blanc!
--Mes amis, mes braves amis, s'écria alors José, en s'efforçant avec moi de se jeter entre les deux adversaires furieux et déjà écumans de rage, un moment, je vous en prie; voulez-vous terminer par du sang une affaire qui ne devait que renouer nos liens de confraternité et cimenter de nouveau notre amitié?
--Votre amitié à vous, reprit Salvage en repoussant violemment José loin de lui, et en courant du même pas vers Bastringue, tiens, voilà le gage d'amitié que je veux laisser dans le coeur de ce misérable si digne d'avoir un compère de ta fabrique pour complice et pour associé.--A nous deux donc, grosse mateluche, si l'ivrognerie t'a laissé encore assez de coeur, pour que tu oses me suivre dans un chemin où les cailloux ne te feront pas de mal aux talons!...
Et en apostrophant ainsi son ancien camarade, Salvage entraînait avec lui, vers une des fenêtres de l'appartement, maître Bastringue qui nous répétait, avec l'accent du plus vif saisissement: Vous êtes témoins que c'est lui qui me cherche dispute et que je ne lui ai rien dit pour le fâcher contre moi!
La fenêtre contre laquelle étaient déjà rendus les deux champions fortement accrochés l'un à l'autre, donnait sur un petit jardin élevé en terrasse contre le derrière de la maison où nous nous trouvions réunis... Salvage, leste comme un lévrier et ardent comme un tigre, saute d'un seul bond du rebord de cette croisée dans le petit jardin, où il parvient à attirer à lui maître Bastringue épouvanté, qui ne cessait de répéter: Tu le vois bien, c'est toi qui me cherches querelle et qui le premier m'as traité de capon! Tu le veux, soit; mais je t'avertis que je ne ferai que me défendre... José et moi, mais moi surtout, nous nous précipitons sur les pas des deux tigres palpitans qui vont se déchirer les entrailles. Padilla accourant avec effroi à mes cris, nous suit désespérée, haletante et plus morte que vive... Tous trois, Padilla, José et moi, nous nous élançons dans le jardin et entre les deux combattans qui rugissaient déjà en se portant les coups les plus furieux. Il était trop tard. Des poignards avaient brillé dans leurs mains frémissantes: Bastringue, atteint le premier à la gorge, avait été tomber à trois ou quatre pas sur un tertre de gazon, inondé et suffoqué des flots de son sang... Salvage blessé au côté droit et se soutenant à peine, s'était évanoui dans les bras de Padilla, en cherchant autour de lui un appui pour se soutenir, un ami peut-être pour répondre à ses derniers regards, et pour recevoir son dernier souffle... Je volai vers lui, et Padilla roula à mes pieds couverte, fumante du sang de son malheureux époux, et entraînant avec elle le corps qu'elle avait reçu sur son sein glacé d'horreur... Bastringue affaibli, essouflé, essuyant sa blessure profonde sur le tertre où il s'était péniblement assis dans la position d'un homme ivre, murmurait avec peine ces mots entrecoupés... Je n'ai fait que me défendre... Il s'est jeté lui-même sur mon poignard... en voulant me massacrer... tout est fini... pour lui et pour moi... je lui pardonne ma mort et... Le malheureux se raidit, sa tête se pencha sur une de ses épaules... Il n'était plus.
Jamais cette scène de carnage ne sortira de ma pensée, et aujourd'hui, je ne puis me la rappeler sans me sentir le coeur oppressé du poids d'un aussi terrible souvenir. Il me semble encore voir, tant cet horrible événement est présent à mon imagination, la pâle figure de Salvage sur laquelle la mort n'avait pu effacer l'empreinte de la fureur, exprimer convulsivement la vengeance que le coeur du jeune marin avait exhalée avec son dernier soupir, et près de ce corps inanimé la tête échevelée de Padilla, couvrant la plaie saignante qu'avait laissée dans le flanc du capitaine, le large poignard de Bastringue.
Des voisins, des passans, des curieux attirés dans le jardin par les cris, par l'odeur du sang, peut-être, arrivèrent au milieu de nous, et entre nous et les deux cadavres qui étaient étendus à nos pieds. La foule nous questionnait avec surprise, avec avidité: je répondais avec égarement à toutes les questions que l'on m'adressait, sans comprendre ce que l'on me demandait. José, plus maître de lui, racontait à ceux qui l'interrogeaient, les circonstances effroyables de ce duel, dont les suites se trouvaient écrites en caractères si visibles et si affreux, aux yeux de tout ce monde dont nous étions entourés. Un homme, je m'en souviens, devant lequel la foule s'était ouverte pour lui laisser un passage, s'avança vers Padilla, et reconnaissant dans les traits de l'infortunée, l'épouse de Salvage, ordonna qu'elle fût transportée au palais du gouvernement. Cet homme, à la voix duquel plusieurs assistans s'étaient empressés d'obéir, prononça en s'arrachant à un aussi horrible spectacle, ces seuls mots: Malheureux parens! ils ne seront que trop bien vengés de leur indigne fille! J'appris bientôt, ou je crus du moins entendre dire autour de moi que c'était le gouverneur de St.-Thomas, lui-même, qui venait de parler ainsi, et je compris alors et seulement quel sentiment avait pu lui dicter ces paroles trop cruelles et peut-être trop vraies. Les corps des deux pirates furent enlevés pour être déposés sans doute dans le lieu que le gouverneur avait indiqué. Je cherchai frère José: c'était le seul être à qui je pusse parler au sein de cette multitude d'étrangers, de ses deux amis et de Padilla. José avait disparu, et ce ne fut que dans le milieu de la nuit que je parvins à le trouver chez l'hôtesse de Bastringue, s'occupant d'entrer en possession de l'héritage de son défunt collègue.
--Et à quoi donc pensez-vous? lui demandai-je en pénétrant tout essoufflé jusqu'à lui.
--Je pense, me répondit-il un peu étonné de ma question, à rentrer le plutôt possible dans mes droits.
--Et dans quels droits encore?
--Ceux que la mort de mes deux associés m'a donnés sur ce qui leur reste.
--Mais le capitaine n'a-t-il pas laissé une épouse?
--Oh! pour cette succession là, je l'abandonne, dans l'impossibilité où je me trouverais peut-être de m'en dessaisir, et en raison surtout du danger qu'il y aurait à la convoiter. Mais pour celle-ci, c'est autre chose.
--Mais croyez-vous que l'hôtesse de votre ami vous laissera enlever l'argent qu'il lui a confié?
--Sur ce point là, j'ai prévu la difficulté, et les trois quarts de la besogne sont déjà faits à cet égard. Le besogne toute entière même n'était pas difficile à faire: cet ivrogne avait pris soin de m'en épargner, par prévoyance, une assez bonne partie: il a bu en un mois de séjour la moitié de ce qu'il avait si drôlement gagné.
--Et maintenant, que prétendez-vous faire?
--Je prétends faire maintenant ce qu'il vous importe assez peu de savoir, et ce qu'il peut me plaire de ne pas vous divulguer, à vous, monsieur, qui n'avez pas plus droit de me questionner, que je n'ai envie de vous répondre.
--Ainsi donc, la justice elle-même n'aurait pas, selon vous, le pouvoir de vous demander compte de votre conduite?
--La justice, monsieur, peut faire ce qu'elle peut, mais elle ne fait jamais ce qu'on a l'esprit de lui empêcher de faire, et si vous croyez avoir pour vous la force, qui est la seule justice que je reconnaisse au monde, de vous opposer à mes desseins, il ne tient qu'à vous d'essayer à me barrer, à vos risques et périls, le passage de cet escalier qui me sépare de la rue.
Et en m'adressant ces mots sans emportement et sans nulle émotion apparente, le doucereux et placide forban passe devant moi les poches pleines, le visage serein, et la main droite armée d'un long pistolet d'arçon.
Consterné de tant de froide effronterie, je laissai d'abord le misérable opérer paisiblement son audacieuse retraite, et ce ne fut qu'au bout de quelques instans de stupéfaction que, recouvrant l'usage de la réflexion, je me mis à poursuivre l'héritier de Bastringue avec l'intention de contrarier du moins le projet d'évasion que, selon toute probabilité, il devait avoir formé, pour s'assurer la tranquille possession de l'argent qu'il venait d'enlever. Je retrouvai bientôt, dans l'obscurité de la nuit, les traces du fugitif, et le fugitif lui-même en me dirigeant en toute hâte sur le bord de la mer, et je l'aperçus doublant le pas, pour gagner, malgré la pesanteur du fardeau dont il était chargé, un petit canot amarré non loin du rivage. Mais malgré toute la diligence que j'avais pu apporter à lui donner la chasse, le drôle prévoyant trop bien sans doute l'embarras dans lequel viendrait le jeter la résistance que je pourrais opposer à son départ, le drôle, dis-je, sauta avec la légèreté d'un daim ajusté par un chasseur, du bord de la grève dans la pirogue qui l'attendait pour l'emporter au large. La pirogue, sur l'avant de laquelle j'accrochai mes mains sans trop calculer l'inutilité et l'imprudence de ce mouvement, glissa sur le sable, poussée qu'elle était dans le sens contraire de mes efforts, par deux coquins de nègres que le prévoyant frère José avait sans doute mis dans ses intérêts. J'eus beau crier au secours, au voleur, et je crois bien même à l'assassin, pour appeler à mon aide les personnes qui pouvaient encore se trouver dans le voisinage: personne ne répondit à mes cris, ni à mes imprécations, et le canot disparut sur les flots et dans les ténèbres, en me laissant le corps à moitié dans l'eau, sur le rivage où j'avais essayé trop vainement à le retenir. Mais en m'échappant ainsi, l'abominable José voulut encore m'adresser ses adieux à sa façon; et sans avoir daigné répondre à mes clameurs, le monstre déchargea sur moi, et presque à bout portant, le pistolet dont il s'était muni en sortant de la chambre de Bastringue. La bourre de l'arme meurtrière vint me frapper au visage, mais la balle mal dirigée alla se loger dans une des planches sur le devant desquelles j'étais placé. Tel fut le signal de partance du dernier des pirates; et moins d'un quart-d'heure après l'explosion du coup de feu qui n'avait appelé personne sur le lieu de cette scène nocturne, une goëlette appareilla de la rade de Saint-Thomas, en livrant ses voiles à la brise du matin, et en emportant avec elle, on ne sait où, le vampire qui venait de s'engraisser de la dépouille de son ami mort.
Le lendemain de cet événement, la police de Saint-Thomas faisait transporter, par mesure de salubrité publique, dans une des fosses du cimetière le plus éloigné de la ville, deux corps sous le poids desquels huit nègres de l'hôpital paraissaient fléchir en marchant péniblement côte à côte, aux rayons d'un soleil ardent, d'un soleil de fête. Les deux cercueils grossiers, qui renfermaient étroitement les cadavres, s'avançaient du même pas au milieu de la foule, de cette foule qu'attirent toujours les émanations du sang qui vient de couler ou du sang qui coule encore. Un vieux prêtre catholique attaché par zèle et par pauvreté, au service de l'hospice des marins, précédait ce double et sinistre convoi; personne ne suivait les morts dans cette multitude avide d'émotions, mais avare de sensibilité. La multitude, seulement, disait: Le plus long des deux coffres est celui du capitaine, le mari de la petite Espagnole qui vient aussi de mourir; l'autre, le plus large et le plus court, celui du matelot qui a si bien fait son coup de traite pour rire, à Porto-Rico. Ils se sont tués pour un mot, les imbéciles, après avoir si bien fait leurs affaires.--Ah! c'est qu'ils ont voulu, répondaient les plaisans du parterre de ce lugubre spectacle, épargner à maître hacheur (le bourreau du pays) l'office qu'ils pouvaient remplir eux-mêmes.
Bien long-temps, trop long-temps peut-être après la fin tragique de Salvage et de Bastringue, le hasard, ou plutôt une circonstance que je regarde comme providentielle, me fit tomber sous les yeux un article de la _Gazette de Java_, sur lequel mon attention se fixa avec une vivacité que je ne saurais m'expliquer autrement, qu'en rapportant aux desseins cachés du ciel la curiosité que m'inspira la lecture de cet article. Sans pouvoir d'abord me rendre compte des motifs de l'intérêt que pouvait réveiller si subitement en moi le récit d'un fait qui devait m'être complètement indifférent, je dévorai les premières lignes du journal javanais, en reportant involontairement mes souvenirs sur les événemens déjà bien vieux dont j'avais été appelé dans d'autres temps à devenir le témoin à Saint-Thomas. La _Gazette de Java_ parlait de piraterie, et je me rappelai mes deux pirates morts, et cet infâme frère José qui leur avait survécu sans avoir encore rencontré la destinée que tant de fois je lui avais souhaitée, et que la justice du ciel ne lui avait que trop long-temps épargnée au gré de mes désirs. Je lus, la tête toute remplie de ces idées et de ces souvenirs, le rapport suivant, adressé en Hollande, par le commandant du brick de la marine batave, _De Meermin_. Il suffira à mes lecteurs de parcourir ce rapport pour qu'ils puissent se peindre l'étonnement et la joie dont je fus saisi à la nouvelle de l'événement inattendu qu'il retraçait avec les couleurs de la plus frappante vérité.
Batavia, 31 octobre 1834.
«Ministre,
«Permettez à votre serviteur de vous instruire des détails et des suites d'un engagement sérieux que j'ai eu dans les premiers jours du mois, avec une _Florine_ (une flottille) de _bintasses_ appartenant aux pirates qui parcourent encore de temps à autre les mers dont notre Roi bien aimé m'a confié la surveillance.
«Informé depuis plusieurs jours que le navire _Maria-Philippina_, capitaine Cramer, avait été pillé le 17 août de la présente année, par un pirate de Tiole, en se rendant de Macassar à Balie, je résolus d'aller croiser dans les parages où cet événement avait eu lieu. Quelques hommes de l'équipage du bâtiment européen avaient été lâchement massacrés après un combat acharné, et le désir de venger ces malheureux sur les forbans qui osaient ainsi attaquer des navires armés, me fit accélérer mon départ, en me laissant concevoir l'espoir de me mesurer bientôt avec des misérables, dont l'impunité n'avait que trop long-temps encouragé l'audace.
«Favorisé, quelques heures après ma sortie, par une bonne brise de vent, je parvins en peu de temps à me rendre à la hauteur des côtes de Mangarai, et près d'une petite île inhabitée nommée Pangara Bawang, sous laquelle les écumeurs de mer, dont le pays est infecté, vont quelquefois faire de l'eau ou chercher un refuge. Les bâtimens croiseurs, qui jusqu'ici ont donné le plus vivement la chasse aux forbans de ces détroits dangereux, étaient assez généralement peints en noir à l'extérieur; et tout dans leur gréement bien tenu et leur voilure soigneusement établie, annonçait de loin à l'oeil exercé des pirates, l'approche redoutable des navires de guerre qu'ils devaient le plus particulièrement éviter. Aussitôt qu'un croiseur paraissait sur ces mers, rien n'était plus facile aux pillards toujours intéressés à fuir son approche, que de le reconnaître au large et de le gagner de vitesse, avant qu'il ne pût accoster assez la terre pour être à même de s'emparer de leurs barques légères et rapides. Pour mieux tromper la vigilance des forbans auxquels je ne souhaitais rien tant que de donner une sévère leçon, j'avais eu soin de faire peindre le brick de S. M. à la manière de la plupart des navires du commerce, et de faire observer, dans la tenue de mon gréement et l'installation de mes voiles, une négligence qui pût leur faire supposer que mon bâtiment ne devait être qu'un gros brick marchand naviguant lourdement avec un faible équipage. Ce stratagème, que j'avais mes raisons pour employer dans la circonstance où j'allais me trouver, m'a réussi au-delà de toute espérance; et les événemens dont je vais avoir l'honneur de vous rendre compte, prouveront à Votre Seigneurie que je n'avais pas trop bien présumé de la petite ruse au moyen de laquelle je m'étais flatté d'abuser les gens à qui je me proposai d'avoir affaire.
«Le 25 octobre, me trouvant en dedans d'une des pointes de l'île Pangara-Bawang, dont j'ai parlé plus haut, je naviguais sous toutes mes voiles du plus près pour doubler cette pointe. A mesure que la terre que je longeais nous permettait de découvrir la partie de la mer qu'elle nous avait cachée jusque là, la surveillance redoublait à notre bord; car selon mes prévisions, c'était dans les environs de cette île, que nous devions rencontrer les pirates les plus avides et les plus cruels de tout l'archipel que nous explorions. Les hommes placés en sentinelles, et cachés dans les parties les plus hautes de la mâture, ne tardèrent pas à me signaler l'événement que j'étais venu chercher et que j'attendais avec tant d'impatience. Au-dessus de la langue de terre que nous allions doubler, mes vigies venaient d'apercevoir d'abord trois ou quatre petites _bintasses_ sortant à la rame des groupes d'arbustes marins qui croissent sur le bord des îles boiseuses et plates dont nous étions environnés. Ces embarcations, qui servent de nids flottans aux corsaires de ces lieux, se dirigeaient sur nous avec l'intention bien évidente de se trouver en face du brick, au moment où il aurait dépassé le bout de la pointe que les bintasses travaillaient aussi à doubler de leur côté. Bientôt, en promenant avec plus d'attention et d'anxiété nos regards sur le nouvel espace que la route du navire ouvrait devant nous, nous pûmes voir tout à l'aise, qu'une cinquantaine de barques s'élançant de tous les points des rivages les plus rapprochés, s'étaient mises en devoir de suivre les premières bintasses qui paraissaient avoir pris l'initiative et l'honneur de l'attaque.
«C'est en ce moment décisif que je crus devoir ordonner de plonger à la mer et le long de mon bord, toutes les bailles vides dont nous pouvions disposer, pour ralentir autant que possible la marche ordinaire du brick, et faire penser aux pirates qui seraient à même de nous observer de plus près, qu'avec le peu de sillage que faisait le navire, il n'était guère probable qu'ils pussent être exposés à avoir un engagement avec un brick de guerre[5]. Le désordre calculé que j'avais eu la précaution de faire observer dans la disposition des voiles, complétait cet ensemble de supercheries, et en nous voyant, à une portée de fusil, ainsi orientés et naviguant si péniblement, le marin le plus expérimenté nous aurait plutôt pris pour un gros brick hollandais en avarie, que pour un des meilleurs bouliniers de la marine de S. M. Une quinzaine d'hommes, tout au plus, avaient reçu l'ordre de se promener sur le pont et de montrer leurs têtes au-dessus des bastingages. Le reste de l'équipage, et ce reste se composait de quatre-vingt-dix matelots de choix, se tenait à plat-ventre, le sabre et la mèche à la main, le long de mes pièces chargées de mitraille jusqu'à la gueule, et recouvertes en dehors d'un bon prélat peint de deux barres jaunes, à la mode des batteries de nos plus inoffensifs bâtimens marchands.
«Les plus pressées d'entre les soixante ou soixante-dix bintasses nous approchèrent à demi-portée de canon. Rendues à cette distance respectueuse, elles s'arrêtèrent un instant, et toutes à la fois. Je crus alors mon coup manqué; car je supposai d'abord qu'elles nous avaient reconnus pour ce que nous ne voulions pas paraître et pour ce que nous étions bien réellement. Mais j'eus bientôt lieu de m'apercevoir que j'avais fait trop d'honneur à la prévoyance de nos adversaires. Les chefs de l'escadrille ne s'étaient ainsi tenus en observation que pour donner le temps aux forces qui les suivaient, de se rallier à eux, pour pouvoir, plus tard, porter un grand coup avec ensemble et résolution.