Part 6
«La besogne ainsi terminée, je remonte rapidement malgré l'obscurité profonde, les degrés du souterrain. Rendu à la porte de la grande salle, j'appelle avec mon calme ordinaire le petit frère Frapouillet qui, tout essoufflé, accourt à moi et qui me suit pas à pas avec zèle, mystère et ponctualité. Pour la dernière fois, nous nous fourons dans le trou du trésor, et là, du pied du baril de poudre, je vous sème une large traînée de graine combustible, qui va s'étendre du centre de la trésorerie du couvent, au bord du sloop sur lequel nous allons nous embarquer. J'étais bien aise d'indiquer de la sorte, et en caractères de feu, la trace de ma fuite victorieuse. Les sacs d'or et d'argent déposés provisoirement sur le rivage sont placés avec ordre à bord du caboteur. Les nègres que nous croyions trouver harassés de fatigue et endormis paisiblement sur le pont de leur bateau, sont par bonheur absens. Maîtres absolus de la barque, Frapouillet et moi, nous sautons sur les amarres qui la retiennent encore fixée sur la houle du rivage. En un clin-d'oeil ces amarres sont coupées ou larguées.--La brise est douce et fraîche: elle souffle de terre, et j'en profite pour nous laisser dériver au large. Mais avant de quitter ce sol maudit que souillait la présence de mes cruels confrères en cagotterie, j'avais eu soin de jeter, sur la traînée de poudre qui devait les faire sauter en l'air, un morceau d'amadou allumé au moyen d'un briquet dont j'avais eu la prévoyance de me pourvoir... L'étincelle avait enflammé le ruban incendiaire au bout duquel devaient sauter dans les airs tranquilles, les fondemens détestés du couvent... Ma vengeance était commencée, et en moins d'une demi-minute, elle devait être assouvie. Espoir ravissant, situation enivrante pour qui sait savourer le plaisir divin de se venger avec certitude et sécurité!
«Mais ce serpenteau de feu sur l'effet duquel j'avais trop promptement compté, ne réalisa pas au gré de mon impatience les espérances que j'avais placées dans son infaillible efficacité! Aucune explosion ne vint encore révéler à mon oreille avide et attentive la destruction spontanée du couvent et l'ascension aérienne de mes très chers frères. Leurs chants impies seuls arrivaient encore à nous portés par le souffle harmonieux des vents jusqu'aux derniers échos de la baie que quittait notre heureux sloop... Ce ne fut qu'une demi-heure après notre départ qu'une détonnation effroyable vint nous annoncer enfin l'événement que nous n'osions plus attendre... Mes oreilles, pendant long-temps, furent étourdies délicieusement par ce bruit d'enfer, par ce tintamarre volcanique. Mes yeux pleurant de joie restèrent éblouis quelques minutes de la lueur de ce rapide incendie plus vif que l'éclair et plus prompt même que la foudre étincelante! Mon précieux bout de chandelle venait de faire des siennes: mes frères, lancés au haut des airs par l'explosion du baril de poudre, devaient être retombés en lambeaux sur les ruines fumantes du monastère anéanti... Je triomphais; j'étais aux nues, et mes ennemis n'étaient plus que des parcelles de cendres infectes.
C'est ainsi qu'en partant, je leur fis mes adieux!
«Un bonheur ou un malheur va rarement sans l'autre, car la fortune, comme dit un grand philosophe, tourne toute du côté de ceux qu'elle favorise. Ce jeune frère Frapouillet, qui avait si ingénuement secondé mes projets et partagé les périls de mon audacieuse tentative, se trouva être une fille, et la pauvre enfant attendait, pour me faire cette dernière et douce confidence, que nous fussions assez loin de nos persécuteurs pour n'avoir plus à redouter leur méchanceté. Au lieu de n'avoir qu'un compagnon d'évasion à bord de mon sloop, ce fut une compagne que le ciel m'envoya. Mais la manière dont le faux Frapouillet s'y prit pour m'avouer son sexe, mérite d'occuper une petite place dans le récit de mon heureuse évasion.
«Frère-l'enterré, me dit l'adolescent dans le spasme d'exaltation où venait de me jeter l'explosion du monastère, j'ai à vous faire un aveu que je vous dois et que je vous réservais pour le jour où tous deux nous nous verrions maîtres de nous!
--Un aveu? lui répondis-je; parle, cher ange, car il ne peut sortir que des paroles d'or de ta bouche inspirée.
--Vous savez bien, reprit Frapouillet, cette petite mulâtresse qui, le jour où vous deviez être inhumé au Cap, vous conseilla de demander à être enterré aux _Sacristains_.
--Si je me rappelle cette bonne et céleste fille, me dis-tu? mais il faudrait être un monstre pour l'avoir oubliée.
--Cependant, vous avez oublié ses traits, son visage, sa voix...
--Oui, peut-être, en effet, je l'ai si peu vue! mais son action, jamais; et si quelque jour je pouvais jouir du bonheur ineffable de retrouver cette libératrice bien aimée...
--Vous la retrouverez, vous l'avez retrouvée: elle est devant vous...
--Devant moi! N'est-ce point un songe!...
--Un songe, non; car c'est moi, et je suis bien, j'ose l'espérer pour vous, une réalité...
--Ah! que la Providence en laquelle je crois maintenant, soit donc encore une fois bénie...; je n'espérais pas tant de son inépuisable bonté!...
«L'aimable fille me raconta comment, pour aller faire de temps à autre au Cap, où elle était née, les affaires mystérieuses du supérieur qui l'avait subornée, elle était obligée de reprendre dans cette ville, les habits de son sexe, et comment aussi en rentrant au couvent, elle était forcée de se vêtir en homme, pour tromper la défiance des frères au milieu desquels elle vivait près de son indigne séducteur. Poussée par la curiosité à se rendre avec la foule dans l'église du Cap, le jour où l'on y célébrait mes obsèques, elle avait pris pitié de moi, et au moment où l'Évêque métropolitain me demandait au nom du roi où je désirais être enterré, elle m'avait soufflé à l'oreille le mot qui seul pouvait m'épargner un enterrement réel. Cette révélation expliquait mon histoire et la sienne, et le motif qui ensuite avait engagé l'intéressante mulâtresse à s'attacher plutôt à moi qu'elle avait sauvé, qu'au vieillard infâme qui l'avait trompée. Je jurai reconnaissance éternelle à la petite et sensible Martina, et elle me promit de toujours m'aimer comme le premier jour où j'avais eu le bonheur de lui plaire et d'être sauvé par elle.
«Ce n'était-là, jusqu'à ce moment, qu'une affaire de sentiment entre la petite et moi. Mais l'affaire principale, à bord de notre sloop, était de nous rendre quelque part où notre argent et nous-mêmes pussions être en sûreté. Seul pour manoeuvrer la barque qui nous portait tous deux au gré de la brise et de la lame, notre position n'était pas tellement belle encore qu'elle ne dût nous inspirer quelque inquiétude pour l'avenir qui s'ouvrait devant nous sur les mers qui nous restaient à franchir... Un jour, deux jours se passèrent sans que nous pussions faire autre chose que de laisser le vent pousser, et la lame ballotter notre barque comme il leur plaisait. Je tenais la barre du gouvernail aussi long-temps qu'il m'était possible de la tenir, et Martina avait soin de m'apporter à l'heure des repas le peu de farine de manioc, que les nègres avaient laissé à bord et qu'elle partageait avec une parcimonie de femme de ménage entre elle et moi. Les ondées de pluie que nous recevions dans la nuit abreuvaient et raffraîchissaient nos poumons desséchés par la chaleur excessive du jour. Cette vie commençait à devenir assez passablement triste, et les idées que nous nous formions plus tristes encore que la vie que nous menions. Une rencontre, qui, selon toutes les apparences, devait nous être fatale, nous sauva, contre toute espèce de probabilité, de la famine que nous avions à redouter, et du sort funeste qui, pour nous, aurait fini par succéder à la famine.
«Un soir, qu'accablé de fatigue et de mélancolie, je m'étais endormi près de la barre du gouvernail, que je n'avais pas quittée de toute la journée, je me trouvai réveillé en sursaut au bout de trois ou quatre heures de sommeil par une voix de stentor qui nous criait:
--Oh! de la barque! Il y a-t-il un chien ou un chat à bord?
--Holà! répondis-je aussitôt tout bouleversé et sans avoir vu d'où pouvait m'être venu la détonation de cette voix terrible.
--Eh bien, si tu es chien, aboie, et si tu es chat, miaule, bougre d'imbécile! voilà une heure qu'on te hèle, et que tu ne réponds rien!
«C'était encore la même voix creuse et sinistre qui me hurlait ces mots, et qui m'adressait cette verte semonce.
«Rendu tout-à-fait, par la peur, et par une sorte d'ébranlement nerveux, à l'usage de mes sens qu'avait engourdis un long et lourd sommeil, j'examinai alors ce qui avait pu se passer autour de moi pendant la durée de ma sieste. Une goëlette d'une soixantaine de tonneaux se trouvait presque le long de mon bord: la voix de taureau, qui m'avait réveillé, sortait de l'arrière de cette goëlette: une embarcation venait d'être mise à l'eau d'à bord de mon voisin, pour venir accoster mon sloop... Ces faits principaux reconnus, j'attendis l'événement.
«J'appris bientôt, en recevant aussi bien que je le pus la visite de l'officier qui conduisait cette embarcation, que j'avais affaire au capitaine de la goëlette lui-même, et que cette goëlette était un forban qui cherchait fortune entre Porto-Rico et St.-Domingue. Avec des confrères, il est facile de s'entendre. En peu de mots, je racontai naïvement au capitaine, tout ce qu'il m'était utile de lui apprendre de mon histoire pour l'intéresser à mon sort, en lui cachant, bien entendu, les détails relatifs à l'argent que j'avais enlevé et dont j'étais en possession. Moi, je ne comprends pas autrement la franchise et la sincérité dont se piquent certaines gens. L'air de vérité et l'empreinte d'originalité que portait mon récit, parurent faire plaisir au forban. Tu es un bon sournois, me dit-il, et tu n'as pas grand'chose, heureusement pour toi, et malheureusement pour nous. Ton intention est d'aller à St.-Thomas, et il ne te manque pour cela qu'un équipage: attends, je vais te rendre service en me faisant moi-même plaisir... J'ai à mon bord cinq à six carognes qui ont perdu la vue, ou peu s'en faut, en dormant au serein... cela fera ton affaire et la mienne. Tu mettras en faction un de ces doubles-borgnes sur chacune des manoeuvres de ton bachot, qui n'est pas lourd à patiner, et tu n'auras plus qu'à commander pour manier ta barque comme une corvette d'évolution... L'écumeur de mer, notre confrère, était Français; il paraissait aimer les braves gens et la plaisanterie. J'acceptai sa proposition et ses six aveugles: il eut la générosité de me donner en outre, un baril de biscuit avarié et un bidon d'eau pourrie pour les nourrir et moi aussi, puis, ma foi, nous nous quittâmes les meilleurs amis du monde, lui en me souhaitant bon voyage, et moi en l'envoyant aux cinq cents diables où il n'aura pas probablement manqué d'aller tôt ou tard.
«Depuis ce moment, mon affaire marcha comme sur des roues de carosse. Ma demi-douzaine d'aveugles, les plus mauvais gredins du monde sans doute avant que le ciel leur fît la grâce de les priver de la vue, étaient avec moi et avec ma douce compagne, des serviteurs d'autant plus soumis, et d'autant plus sûrs, que je les éreintais de coups sans qu'ils pussent se regimber, quand ils n'allaient pas à ma fantaisie et au caprice de ma petite Martina. Ils hâlaient sur les manoeuvres que je leur mettais dans la main, avec un zèle d'autant moins suspect aussi, que je ne leur distribuais de vivres que lorsque je croyais avoir lieu d'être satisfait de leur docilité. Mon aimable Martina me secondait du reste, de son côté, et selon ses moyens, avec la plus merveilleuse intelligence dans tous ces petits détails de ménage qui convenaient assez aux habitudes de son sexe, et surtout à l'abnégation de son dévouement pour moi.
«Enfin, après avoir louvoyé cahin caha, couci couça, pendant plusieurs jours, entre Santo-Domingo et Porto-Rico et entre cette dernière île et les îles Vierges, nous finîmes amenant tantôt pour un grain, et rehissant le moment d'après pour une brise favorable, nous finîmes, dis-je, par mordre à Saint-Thomas, objet de tous nos voeux et lieu du rendez-vous amical que nous avions choisi. En posant le pied sur cette terre si long-temps promise à notre impatience, je pensai d'abord à me défaire de mon équipage d'aveugles, et à vendre le petit sloop haïtien qui avait transporté nos destinées errantes, et mon argent volé, jusqu'en lieu de sûreté. Puis, vous le dirai-je, je songeai à récompenser dignement le zèle et la tendresse de ma petite Martina, en me mariant sérieusement avec elle. Mais en réfléchissant avec plus de maturité philosophique, que d'entraînement matrimonial, aux conséquences de ce projet d'hyménée, je demeurai convaincu de l'inconvenance qu'il y aurait pour un homme comme moi, qui ai déjà reçu deux ou trois des ordres de prêtrise, à contracter publiquement un lien aussi séculier que le mariage. Je tiens fort peu, comme vous pouvez le penser, à passer pour un saint. Mais les scrupules, dont l'habit que j'ai porté a pour ainsi dire imprégné ma conscience, ressemblent un peu à ces feux inextinguibles que la robe de Déjanire alluma dans un corps plus robuste que ma pauvre conscience, si toutefois j'en ai une. Je ne crois à presque rien, mais cependant, je crois beaucoup au scandale, et j'y crois peut-être parce que je le redoute fort. Je jugeai donc que le concubinage, quelqu'immoral qu'il puisse être, serait encore plus moral que le mariage d'un demi-prêtre avec une demi-blanche.
«Je restai garçon, et ma libératrice restera fille tant qu'il lui plaira de ne pas chercher un autre mari que moi; qu'ai-je besoin, au surplus, de me créer les embarras d'une famille, pullulante, quand j'ai retrouvé ici les jouissances de l'amitié avec des amis tels que vous?
«Les profits résultant de ma pointe sur Haïti, ne sont malheureusement pas lourds: je les crois à peine dignes de vous être offerts, et, cependant, pour vous prouver ma bonne volonté après n'avoir pas été assez heureux pour vous rapporter des témoignages palpables d'un grand succès, je verserai ma petite offrande à la bourse commune. La somme avec laquelle je suis revenu, s'élève à peine à six mille piastres, trente mille francs de notre monnaie. C'est là ce qu'on peut appeler le simple denier de la veuve, et votre générosité bien connue ne dédaignera pas le pieux hommage du malheur; car vous vous rappellerez que les humbles dons du coeur ont aussi leur prix, si ce n'est leur éclat, et qu'ils doivent être acceptés par des coeurs comme les vôtres, beaucoup moins pour ce qu'ils pèsent que pour ce qu'ils valent.»
Une assez longue agitation succéda dans notre petit auditoire, aux paroles que venait de nous faire entendre le dernier des trois pirates. Salvage souriait; moi, je ne savais de quel air regarder Frère José qui paraissait fort peu se soucier, du reste, de chercher sur nos physionomies l'impression qu'il pouvait avoir laissée dans nos esprits. Bastringue, plus visiblement ému que Salvage et moi, des événemens dont il avait suivi, en palpitant d'anxiété, l'enchaînement pathétique, prit le premier la parole:
--Sacredieu, dit-il, en laissant tomber sa lourde main sur les épaules de son collègue, touche-là, l'ancien. C'est à toi à mon avis que doit revenir le gros lot de nos parts de prises. N'est-ce pas, Salvage? puisque c'est lui qui a eu le plus de mal et qui a le mieux dégagé ses escarpins de la crotte, en envoyant en l'air la boutique de ces racailles de sacristains de la baie des Flamands?
Salvage un peu blessé de la maladroite précipitation que mettait maître Bastringue à décerner à leur glorieux émule le prix du courage et de l'habileté, répondit avec plus de modération peut-être, que de sincérité:
--Je ne dis pas non. José s'est fort bien tiré, à mon avis, du mauvais pas où il lui avait plu de s'engager. Mais il s'agit maintenant, quelle que soit l'opinion particulière de chacun, de procéder régulièrement à la question qui doit nous occuper. Si notre camarade croit avoir lui-même acquis des droits à la plus forte part de notre butin, je ne demande pas mieux, pour mon compte, que d'en passer par ce que vous aurez décidé tous deux.
Notre frère José, qui comprit de suite la position délicate dans laquelle venait de le placer la proposition embarrassante de Salvage, reprit sans hésitation, et avec un calme apparent qui décelait toute la finesse de son caractère et la présence d'esprit qu'il savait porter dans les choses inattendues:
--Moi, je donne ma voix à Bastringue, sans phrase et sans arrière-pensée.
_Salvage_. Sans phrase, à la bonne heure, mais pourquoi donner ton avis, sans expliquer les motifs de ton option?
_Frère José_. Par la raison toute simple qu'en ces sortes de matières, c'est le sentiment intime des faits, plus encore que la rigoureuse déduction des argumens, qui doit dicter l'opinion de chacun.
_Salvage_. Eh bien, moi, si j'étais assez imprudent pour donner de suite mon avis sur une question qui demande à être pesée un peu mûrement, j'opterais pour que chacun de nous gardât la part qu'il a eu le toupet de se tailler lui-même, en agissant selon sa volonté et les ressources qu'il a trouvées dans sa propre habileté pour triompher des événemens.
_Maître Bastringue_. Oui, mais tu ne m'empêcherais pas alors de partager mes picaillons avec Frère José, que je reconnais envers et contre tous, pour celui de nous trois qui a gouverné le plus gentiment et le plus amoureusement sa petite bonne femme de barque.
_Frère José_. Et moi par délicatesse, si je me trouvais à la place de Frère José, je refuserais tout net et d'aplomb, le cadeau que tu voudrais me jeter à la figure par générosité ou par pitié. Content de ce que j'aurais fait, je ne croirais avoir besoin des libéralités ni de l'indulgence de personne.
_Maître Bastringue_. Oui, oui, j'entends bien; tu ferais le fier parce que tu te sens un peu molesté. Mais moi, qui, Dieu merci, peux passer pour aussi fier que qui que ce soit à l'occasion, je refuse mon consentement à toutes sortes de manigances qui ne seraient pas portées sur le réglement que j'ai signé de ma personne, au café de la Pointe, le soir en question, de notre arrangement.
_Salvage_. A toutes sortes de manigances, dis-tu? Que signifie ce mot?
_Maître Bastringue_. Oui, enfin, à toutes sortes de choses qui ne sont pas à mon idée, et que j'appelle, comme on dit, des manigances. Oh! tu sais bien ce que je veux dire!
_Salvage_. Mais rappelons-nous donc un peu ce dont nous étions convenus à la Guadeloupe, et ce que chacun de nous est parvenu à réaliser, en apportant à la masse commune le plus de profit pour chaque intérêt engagé. D'abord, moi qui vous parle, j'ai ramené...
_Frère José_. Tous ces détails, mon cher Salvage, seraient au moins inutiles à la résolution de la difficulté que nous devons nous attacher à terminer, et ils pourraient même, j'ose le dire, devenir blessans pour nos amours-propres, qu'un misérable mal-entendu risquerait de mettre mal à propos en jeu. Personne, sois-en bien convaincu, n'est plus disposé que moi à rendre justice au courage brillant et à l'ardeur presque chevaleresque, passe-moi l'épithète, dont tu nous as donné des preuves incontestables... Mais Bastringue, avec son gros bon sens et la droiture naturelle de ses idées, a peut-être aussi le droit, permets-moi de te le faire observer, d'exprimer ce qu'il pense et ce qu'il éprouve...
_Salvage_: Oui! la droiture des idées de son petit Palanquin, tu veux dire!...
_Maître Bastringue_. Capitaine Salvage, je n'ai pas eu l'intention de t'offenser, bien loin de là: mais il ne faut pas non plus chercher à déranger mes boulets de leur parc, car, malgré l'estime que nous avons les uns pour les autres réciproquement, ça pourrait mal aller, et si nous étions autre chose que des amis tous les trois...
_Salvage_. Finissons-en avec toute cette filasse de paroles baveuses, et le plutôt possible, s'il vous plaît. Je vous ai avancé à chacun huit mille gourdes, n'est-ce pas, quand vous étiez à sec et que j'étais en fonds. Aujourd'hui, qu'avec ces huit mille gourdes d'avances, vous avez fait votre affaire, et que vous vous trouvez en position de me payer, sans vous mettre à la côte, comptez-moi les seize mille gourdes qui me sont dues, et je vous tiens quittes du reste. C'est, je crois, le meilleur et le seul moyen de terminer tranquillement une discussion qui finirait peut-être par m'échauffer un peu trop les oreilles.
_Frère José_. Quittes du reste! le mot est piquant... Mais pourquoi ne pas chercher à nous arranger à l'amiable, et à aplanir paisiblement la petite difficulté qui s'est élevée, je ne sais pourquoi, entre nous, et que nous pouvons si facilement résoudre en appelant à notre secours l'opinion d'une partie neutre et d'un arbitre désintéressé! Monsieur, qui, par exemple, nous a entendus tous les trois exposer notre conduite aujourd'hui, et qui, à la Pointe-à-Pitre, a vu naître notre association, il y a un an, ne pourrait-il pas nous donner son sentiment sur tout ce qu'il a vu et sur tout ce qu'il vient d'entendre? A quel juge plus instruit des faits, et plus compétent dans une matière de cette espèce, pourrions-nous avoir recours, nous qui nous trouvons placés en dehors et au-dessus de toute autre juridiction possible?
C'était moi que désignait Frère José, en sollicitant, au beau milieu de la discussion, le poids de mon opinion personnelle.
--Oui, reprit avec vivacité Salvage, je ne demande pas mieux! Que monsieur prononce entre nous, et je m'en rapporte entièrement d'avance à ce qu'il aura décidé.
Et après avoir dit ces mots, le capitaine se mit à se promener à grands pas dans l'appartement avec l'agitation la plus visible.
--Qui? ce petit jeune homme! s'écria Bastringue: mais comment voulez-vous qu'il se débrouille de là-dedans? ça n'est pas plus marin que défunte ma soeur cadette.
_Salvage_. Marin! marin! il s'agit bien de cela entre nous, maintenant. Et qu'est-ce que ça prouve d'être marin, ou de ne l'être pas? Tu es marin, toi, n'est-ce pas, et cela, cependant, ne t'empêche pas de raisonner comme défunte ta soeur cadette, que tu viens nous jeter là sans rime ni raison, à propos d'une discussion d'intérêt.
_Maître Bastringue_. Voilà encore que tu te fâches, Salvage, quand on te propose de t'arranger _amicablement_! Allons, voyons, je veux bien en passer, puisqu'il le faut, par le jugement de ce petit jeune homme que v'là, là. Mais ça ne m'empêchera pas de dire que monsieur, sans lui manquer de respect, va parler d'affaires de marine, et qu'il n'y connaît pas ce qui peut s'appeler un fichtre...
_Salvage_. Voyons, monsieur, parlez. Vous savez de quoi il s'agit entre nous: veuillez bien nous donner sincèrement votre avis.
Fort embarrassé, et un peu effrayé de la responsabilité juridique que le choix des deux compétiteurs venait de faire tomber sur moi, je cherchai, en me rejetant sur mon défaut d'expérience dans une matière aussi étrangère à mes connaissances, à me délivrer du fardeau de la pénible mission qui venait de m'être dévolue... Mais l'obstination des plaideurs finit par triompher si irrésistiblement de la résistance et de la délicatesse de mes scrupules, qu'il ne me resta plus bientôt d'autre parti à prendre que de recueillir un instant toutes mes idées pour prononcer mon jugement arbitral.
«Je voudrais, dis-je d'abord à mes respectables cliens, pouvoir, en quelques mots convenables, formuler nettement mon sentiment, sans risquer de blesser vos justes susceptibilités. Mais la tâche que votre complaisance vient de m'imposer, est difficile. Cependant, pour répondre de mon mieux à votre confiance, je vous dirai, avec plus de franchise peut-être que de justesse, ce que je pense sur la manière dont chacun de vous est parvenu à réaliser ses projets, et sur le genre de mérite qu'il a, selon moi, déployé dans l'exécution de ses desseins.