Les trois pirates (2/2)

Part 5

Chapter 53,796 wordsPublic domain

«Le soir du troisième jour de mon martyre ambulant, j'arrivai enfin dans ma funèbre chaise de poste, en face des ruines d'un édifice qui me parut avoir été autrefois un couvent ou un monastère espagnol. La mer d'une large baie venait battre le pied de ce reste de monument isolé, ou tout au moins oublié sur le triste rivage qu'il fatiguait du poids de ses antiques fondemens. A ma grande surprise, et aussi à ma grande satisfaction, je vis l'officier commandant mon escorte, sonner à la porte de la maison abandonnée, d'où sortit bientôt une sorte de spectre vêtu en manière de pélerin ou de quelque chose de semblable. Un guichet latéral s'ouvrit, et l'on m'introduisit par ce guichet dans la communauté, car c'en était une, à peu près comme on jette un billet à la poste par le trou pratiqué pour recevoir les lettres. Deux momies vivantes s'emparèrent alors de moi et de mon emballage, pour nous déposer l'un et l'autre en travers sur deux bancs placés parallèlement au milieu d'une salle vaste et lugubre. Une des momies alluma une chandelle à la lueur de laquelle sa main desséchée traça un reçu qu'elle délivra sans doute pour sa responsabilité personnelle, à l'officier qui m'avait conduit du Cap dans ce funeste lieu de réclusion ou de mort. L'officier, nanti de son certificat en bonne forme, s'en alla pour me laisser seul et toujours emballé, parmi ces nouveaux hôtes dont j'ignorais encore l'espèce, le nom et la profession.

«J'étais aux _Sacristains_, sur les bords de la baie dite des _Flamands_, à quelques lieues de la petite ville des Cayes.

«Une minute ou deux après ma nocturne entrée au couvent, le frère portier alla chercher le frater, le frère barbier de la compagnie, pour exercer sur la partie inférieure de mon blême visage, les fonctions d'un ministère qu'il n'était probablement accoutumé à remplir qu'en plein jour. Je possédais une barbe d'une longueur effrayante, et, selon mon habitude, des cheveux assez courts. Au lieu de me délivrer du supplément de barbe qui m'incommodait beaucoup, le frère-raseur fit tomber sous son instrument contondant, tous les cheveux qui me restaient encore, et auxquels je pouvais tenir quelque peu... C'était apparemment la règle; elle me parut aussi dure que ridicule, et je m'y conformai comme à toutes les choses ridicules devant lesquelles le sage est obligé d'humilier sa raison.

«La barbe de ma tête achevée, on me fit quitter la position horizontale que j'avais tenue si long-temps, pour reprendre la position verticale dont j'avais presque oublié l'usage; autrement dit, trois frères m'aidèrent à me dresser sur mes pieds, en me jetant sur les épaules une capote de bure grise; l'uniforme de la compagnie dans laquelle je venais d'être incorporé, sans trop m'en douter.

«Je ne chercherai pas à vous donner ici une idée complète de ce qu'était ce couvent des _Sacristains_. Les détails dans lesquels je serai forcé d'entrer en poursuivant mon récit, vous offriront une peinture assez exacte du lieu et du caractère des gens qui l'habitaient, et qui ne l'habitent plus, je vous en réponds.

«Un petit vieillard maigrelet qui n'était pas plus brun que jaune, rouge ou blanc, mais qui aussi n'était pas moins blanc que mulâtre ou orange, et qui, si l'on peut se hasarder à s'exprimer ainsi, avait le teint multicolore et la physionomie multiforme, me fit entendre les mots suivans la nuit même de mon introduction: C'est au réfectoire, mon frère, que vous avez besoin de vous remonter l'estomac et le moral; car vous devez avoir faim, après le jeûne expiatoire que l'on vous a fait si cruellement subir; nul ici ne se pique d'une homicide abstinence, et notre orgueil monastique ne va pas jusqu'à vouloir s'élever au-dessus des humaines infirmités de notre chétive espèce. Ce que Dieu nous donne dans sa bonté, nous l'acceptons avec humilité et appétit dans notre reconnaissance. Mangez et buvez tant que vous pourrez; user innocemment de tout, c'est faire une oeuvre méritoire: l'abus seul est un péché pour nous, et l'excès une impiété.

«J'entrai sur les pas de ce vieillot gris; c'était notre supérieur. Dans le réfectoire du couvent que l'on aurait pu prendre, au premier aspect, pour une salle de cabaret, ou un salon de guinguette, douze ou quinze frères à moitié ivres me reçurent en restant assis pour plus de sûreté, le verre à la main, et en me conviant à m'emboissonner _Illico_ comme eux. Je crus prudent, malgré la politesse de la proposition, de demander quelque chose à manger avant de commencer à boire avec incontinence. On me donna à grignoter les restes encore assez charnus d'un mouton tout entier, quoique ce jour là fût un vendredi et que minuit ne fût pas encore sonné. Je bus ensuite, tant qu'on sembla désirer que je busse, et pour répondre de mon mieux à l'amabilité de l'accueil que je venais de recevoir, je chantai à plusieurs reprises et à la parfaite édification des convives, deux ou trois chansons mystico-lubriques, qu'ils n'avaient jamais entendues et qui parurent réjouir fort leur impudicité. Le lendemain de cette débauche claustrale qui se prolongea probablement assez avant dans la nuit, je me réveillai couché sur un bon lit, sans pouvoir bien me rappeler ce que j'avais fait la veille et sans trop savoir par quel mystère je m'étais trouvé aussi bien niché à mon insçu.

«Une pensée fort sensée, selon moi, remonta alors de mon estomac refait, à mon cerveau rafraîchi par le sommeil. José, me dis-je, en procédant aux soins de ma modeste toilette, vous vous trouvez ici, selon toute apparence, avec de grands bandits, plutôt qu'avec de bons et de sincères religieux. Au séminaire, vous ne vous donniez, pas plus que les autres, la peine d'être hypocrite, et vous avez été chassé ignominieusement du séminaire par des cafards qui valaient encore moins que vous. Ici, vous seriez un sot de ne pas profiter des leçons de l'expérience que vous avez acquise, et que vous avez payée si cher dans votre jeunesse. Conduisez-vous sournoisement, et le destin bénira vos efforts et votre hypocrisie. Comme ils sont tous ouvertement dissolus et grossiers, ces frères, à en juger par ce que vous avez déjà pu voir, il vous faudra ne vous montrer qu'humble dans votre maintien et cauteleux avec l'occasion. _Taurus dissimulabat Jovem_, dit un ancien précepte payen. Soyez donc cafard tant que vous pourrez l'être, sous votre commode enveloppe, puisque vos collègues se montrent si franchement scandaleux et pervers à tous les yeux; et soyez cafard afin qu'en vous voyant bénin et tartufe, chacun puisse dire de près et répéter au loin: il n'y a qu'un saint homme parmi tous ces pieux débauchés, et ce saint homme, c'est celui qui se montre le plus humilié des vices de ses indignes acolytes.

«Mes petites batteries, ainsi dressées sur les hauteurs culminantes de mon imaginative, je ne songeai plus qu'à battre en brèche la réputation déjà fort entamée de mes licencieux complices. Je dissimulais le jour avec mes pratiques de l'extérieur, et la nuit je me dédommageais avec mes confrères de la contrainte que je m'étais imposée pendant le jour, pour tromper plus sûrement la crédulité des ignares. Le bruit de mon affaire avec Christophe, au cap Haïtien, m'avait déjà mis en vogue dans le pays, comme un objet de curiosité ou de pitié, et la pitié sert toujours admirablement bien la piété. Les nègres des Cayes et de la baie des Flamands, ne me connaissaient plus que sous le nom de Frère-l'enterré, qu'ils m'avaient eux-mêmes donné en riant un peu de moi et en me plaignant beaucoup de l'injustice du roi. Mais quand il y avait un moribond à expédier, un innocent à nettoyer du péché originel dans la sainte eau du baptême, un pénitent à confesser, ou de nouveaux époux à bénir, c'était toujours à leur Frère-l'enterré que les fidèles avaient recours pour se pourvoir des sacremens divers, dont ils croyaient avoir besoin, pour mourir, naître, se purifier ou s'enfoncer dans le saint bourbier du mariage.

Somme toute, la clientelle des saint-frères n'était ni mauvaise ni difficile à exploiter, et ils l'exploitaient assez agréablement et assez fructueusement pour eux, avec les moyens d'application qu'ils s'étaient créés. Notre supérieur avait su persuader aux fidèles des environs, par exemple, que les sacremens qu'ils avaient eu la simplicité de recevoir avec componction jusqu'à l'établissement du couvent, n'étaient que des consécrations de contrebande, de sacrilèges momeries, et comme telles, sujettes à révision complète.

«La réputation, ou tout au moins la notoriété qui m'avait suivi dans la contrée, et que je ne tardai pas à étendre au-delà des limites de la communauté, devint, grâce à mon astucieuse habileté, une grande cause de prospérité pour la boutique des joyeux anachorètes, et aussi, par la suite, un grand sujet de tribulations pour moi. Notre digne supérieur, effrayé de l'immensité de ma renommée, se sentit jaloux, le malheureux, des succès qu'il ne s'était donné ni la peine de rechercher encore, ni le mérite d'obtenir. Il se croyait plus puissant que moi, si humble et si faible auprès de lui; mais je me savais plus dissimulé et plus fin que toute la maison; l'avantage de cette lutte souterraine devait donc naturellement demeurer de mon côté.

«Les paresseux qui ne veulent pas prendre le souci de devenir hypocrites, calomnient l'hypocrisie pour se faire une vertu de leur nonchalance et de leur commode laisser-aller. Mais si l'on savait tout ce qu'il faut de tact et de travail, pour mener à fin un bon projet de dissimulation, on verrait, à la confusion de l'humaine vertu, qu'il y a cent fois plus de mérite à être un hypocrite ordinaire, qu'un brave homme tout franc et un imbécile indiscret, toujours disposé à dire ce qu'il pense, faute de savoir cacher tout ce qu'il aurait intérêt à faire sans bruit et sans éclat. Ce n'est pas ce qu'on fait, mais bien ce qu'on dit, qui nous compromet toujours, et voilà ce qu'ignorent tous ceux qui calomnient le plus l'hypocrisie et les hypocrites.

«Le supérieur, cependant, malgré la haine cordiale que je lui inspirais, eut assez d'esprit pour entretenir en secret la petite jalousie qu'il nourrissait avec amour contre moi. Il voulait ne la faire éclater qu'à point. Ce sont là de ces fruits qu'il faut laisser mûrir pour les manger avec délices et profit: il savait cela, tout aussi bien que moi, le vieux misérable.

«Comme tous nos excellens frères faisaient à la fois et avec un égal succès, la médecine et l'amour, la chasse et la ribotte, la pêche et leurs devoirs de piété, il ne leur restait que bien peu de loisirs à ces pauvres gens, pour vaquer aux affaires intérieures du couvent des _Sacristains_ ou plutôt des _sacrés-chiens_, ainsi qu'ils s'appelaient entr'eux, le soir, en vidant bouteille loin des médisans et des importuns.

«Notre chef spirituel, dont la paresse était encore plus grande que la défiance, me dit un jour, avec un air bonasse que je pris pour ce qu'il valait en monnaie courante: _Frère-l'enterré_, vous êtes un brave et solide religieux, et tous nos frères vous reconnaissent pour tel. Votre zèle, en attendant la récompense qui lui est réservée là-haut, et dont il ne m'appartient pas de disposer, mérite, en attendant mieux, d'être rémunéré ici-bas. Voyons un peu, quelle place convoiteriez-vous bien dans la communauté, si la convoitise nous était permise, à nous autres gens du Seigneur et milice disciplinée de la Foi?--Mais, révérend père, répondis-je avec cafarderie à la proposition emmiellée du vieux renard, il me semble que nos finances sont depuis long-temps dans un délabrement à peu près irréparable.--Pas tant irréparable, peut-être, que vous le pensez, reprit le vieil escargot: nous avons là quelques bonnes petites épargnes que le temps peut avoir un peu moisies, mais qui, cependant, ne sont encore ni tout-à-fait pourries, ni tout-à-fait rongées. C'est, je le vois, la place de trésorier que vous voudriez occuper, n'est-ce pas? Je vous suppose, en effet, probe, économe et calculateur... oui, j'y pense à présent que vous y avez pensé vous-même... Faites-moi la grâce de me suivre; je veux vous installer de suite dans les fonctions que votre vocation sainte vous a fait choisir entre toutes les autres fonctions utiles à la communauté.

«A la lueur d'une lampe, nous nous enfonçâmes à quatre pattes, le père et moi, dans un trou pratiqué au niveau des basses fondations de l'édifice. Ce trou contenait deux barils. Le père m'invita à les tâter, et en les frappant du dos de la main, je devinai au son mat qu'ils rendirent, que chacun d'eux devait contenir quelque chose de compact et de lourd. C'est de l'argent qu'il y a dans l'un, et c'est de la poudre que renferme l'autre, me dit le vieillard. Vous voyez là le trésor de la compagnie et les munitions de guerre de la place.--Je pénètre aisément, lui répondis-je, le motif qui a pu vous engager à cacher votre or à la cupidité des puissans et à la calomnie des infidèles. Mais pourquoi enterrer ainsi votre poudre, et à quel usage destinez-vous ce dernier approvisionnement?--Je cache notre poudre, reprit-il, parce que nos frères aiment la chasse qui les nourrit, et que le gouvernement nous interdit, en notre qualité de religieux, d'avoir chez nous des munitions de guerre qui pourraient nous servir à défendre humainement notre propriété. L'autorité séculière, qui nous permet de tondre un peu les moutons de notre bercail, ne nous permettrait pas aussi facilement de posséder de la poudre avec laquelle pourtant, nous ne tirons que des pluviers et des ramiers.--Oui, j'entends, répliquai-je en prenant à dessein un air fin et épigrammatique, il est toujours plus permis de tondre de stupides moutons que de plumer le gibier qui _vole_... J'entends dire, _aves altivolantes_.--Vous y êtes, me répondit le très révérend, qui crut bonnement que ma repartie maligne ne lui donnait que tout justement la mesure extrême de mon esprit et de ma pénétration.

«Je m'installai le plus immédiatement et le plus largement que je pus dans l'étendue de mes nouvelles attributions. Mes fonctions m'imposaient la tâche assez rebutante de prélever le dixième de l'argent avec lequel chacun de mes collègues rentrait le soir au logis; et comme les fripons ne rapportaient à la bourse commune que la monnaie qu'ils n'avaient pas trouvé à gaspiller complètement dans la journée, cette sorte de perception de la dîme _sacré-chiennale_ aurait produit fort peu de chose dans mes mains administratives, sans la sollicitude particulière que mettait notre supérieur à engraisser le trésor dont il m'avait confié la surveillance, et qu'il s'était accoutumé à regarder comme sa propriété licite et inaliénable.

«Lorsqu'on a besoin de tromper, on observe assez volontiers tout ce qui se passe autour de soi. La ruse et la fourberie ont dû produire de grands philosophes et de bien profonds moralistes. J'avais cru remarquer que notre très révérend portait une excessive affection au plus jeune et au plus intéressant des frères de notre masculine congrégation. L'aimable adolescent, de son côté, m'avait semblé ne répondre qu'avec une répugnance prononcée à l'intempérant attachement du bon père. Je cherchai à me lier avec le petit mulâtre, car c'en était un, je le croyais, du moins, et rien ne devait m'être plus facile que de devenir l'ami d'un jeune homme qui paraissait détester autant que moi notre révérend. La haine que nous portions à celui-ci devait être entre nous un point de contact sur lequel il nous serait aisé d'établir tous deux notre amitié. En peu de jours, je parvins à capter toute la naïve bienveillance du frérot, et à recevoir tous ses aveux, excepté celui qu'il ne devait me faire que quand il ne pourrait plus rester maître de son secret.

«Un certain soir, le candide novice me prit à l'écart pour me tenir à peu près ce mystérieux langage:

--_Frère-l'enterré_, vous ne savez pas peut-être une chose?

--Hélas non, mon très cher petit frère, je ne sais pas probablement votre chose, car elle se trouve sans doute dans le nombre infini de toutes les choses qu'ignore mon insuffisance.

--Cette chose que je veux vous dire, c'est que nos bons frères ont une furieuse démangeaison, allez, de se débarrasser de vous!

--De moi? Comment donc, et pourquoi?

--Parce qu'ils disent, comme ça, que vous leur faites commettre chaque jour le péché de l'envie, en les induisant en tentation, et que, quand une fois ils vous auront empoisonné et envoyé au ciel, vous n'exciterez plus en eux ni convoitise coupable, ni jalousie criminelle.

--Beau moyen de ne pas tomber en péché mortel, que d'assassiner l'homme dont la vertu nous porte ombrage! Mais ce sont donc des monstres, mon frère, que ces chrétiens là?

--Oh! ce n'est pas, à ce qu'ils répètent, parce qu'ils croient à votre vertu; bien loin de là! mais c'est qu'ils disent que vous êtes plus cafard qu'eux, et que votre capucinerie leur fait du tort dans l'esprit de la pratique.

--Et notre vénérable supérieur, que pense-t-il de toutes ces abominations?

--Il pense fort peu à vous, je crois, depuis quelque temps; mais il pourrait bien penser à décamper quelque beau jour avec la pelotte qu'il a fourrée dans le trou de la trésorerie.

--Infâme et cupide vieillard! cloaque vivant d'impureté et d'avarice dont l'air que nous respirons ici est infecté!... Et ne pourrions-nous pas, et ne devons-nous pas même, frère Frapouillet, dans l'intérêt de la religion, et pour le salut de notre âme, prévenir un forfait aussi épouvantable?

--C'est là justement, _Frère-l'enterré_, ce que je venais vous proposer.

--Et de quelle manière pourrait-on bien s'y prendre encore, pour atteindre avec certitude et sécurité, un but si désirable pour la religion d'abord, pour moi ensuite, et pour vous peut-être aussi?

--De quelle manière, dites-vous? tenez; voici le petit plan que j'ai formé, en réfléchissant tout seul, bien entendu, et selon ma façon de voir, à l'affaire que je viens de vous confier.

«Je prêtai avec délices le tuyau auditif de mon oreille droite, aux paroles de miel du jeune et intelligent Frapouillet, qui me dit:

--Chaque après-midi, vers la tombée du jour, vous avez remarqué comme moi, sans aucun doute, le petit sloop d'habitation, qui vient s'attacher pour toute la nuit au rivage près duquel est situé le couvent? Les nègres de ce bateau s'endorment comme des tortues dès que le soleil se couche et que la fatigue de leur travail les accable. C'est alors aussi que nos frères reprennent dans la grande salle, ou le réfectoire, la vie d'enfer qu'ils ne quittent que le matin pour aller chercher à faire des dupes aux environs. Vous avez été marin, à ce qu'on assure; l'argent est là et nous aussi. Le bateau d'habitation dont nous pouvons nous emparer, ne se trouve qu'à dix pas du magot que nous avons sous la main. La somme est lourde et la mer est grande. Si nous mettions la somme à bord du bateau, le bateau entre le ciel et la mer, et nous dans le bateau? hein! que pensez-vous de mon petit plan?

--Tu n'es pas un enfant, Frapouillet; non, tu n'es pas un enfant, tu es un ange, m'écriai-je, en embrassant l'espiègle presque à l'étouffer dans les contractions nerveuses de mon enthousiasme... Je n'ai plus qu'un mot à te dire, je n'ai plus même que la force nécessaire pour te dire ce mot, tant ta céleste intelligence a merveilleusement prévu et deviné toutes choses. Tiens-toi prêt à ouvrir la main et à lever le pied. Pendant que tu verseras des flots de vin et de rhum dans l'auge de ces pourceaux encapuchonnés, je ferai passer, moi, le contenu du baril d'argent dans la barque des nègres endormis, et en ne laissant à nos indignes frères que la poudre de l'autre baril; la poudre, entends-tu bien Frapouillet, la poudre au-dessus de laquelle ils boivent, chantent et font peut-être l'amour en boucs immondes, ces sangliers de concupiscence! Le ciel t'a inspiré, par don de seconde grâce, une idée au-dessus de ton âge, au-dessus de mes plus lucides conceptions même, une idée que j'avais flairée avant toi, mais que toi seul as fécondée du souffle créateur de ton imagination, une idée enfin que, Dieu aidant, nous devons conduire à une fin miraculeuse, à une fin digne, en un mot, de la sainte mission que le ciel nous envoie. Si tout réussit par toi et selon nos voeux, je n'ai pas besoin de te promettre une part égale à la mienne dans la couronne que la Providence tient en suspens sur nos têtes. Mais si tu pouvais avoir conçu la perfide pensée de me trahir sous la forme angélique que tu as empruntée aux chérubins pour te manifester à moi...

--Taisez-vous, s'écria vivement le pudique adolescent en rougissant de mes soupçons: ce mot fait trop mal... _A minuit_! je n'ai que cela à vous dire, et vous verrez qui je suis... Cela dit, le séraphin s'envola.

«On chanta, on but comme à l'ordinaire, on luxuria peut-être avant minuit dans la grande salle du couvent; je crois même que, ce soir là, l'ivresse infernale des sacristains sembla avoir acquis encore un degré nouveau d'énergie, de dévergondage et d'impudicité; car il paraîtrait quelquefois que le pressentiment instinctif d'une fin prochaine porte dans certaines organisations, une exaltation semblable à ces lueurs soudaines dont scintillent les flambeaux et les torches funèbres au moment de s'éteindre pour toujours sur le cercueil d'un mort. Jamais les voûtes lugubres de l'antique édifice espagnol n'avaient encore retenti, dans le sein des nuits, de tant de propos obscènes, de plus de jurons blasphématoires et de chants sacrilèges. L'instant ne saurait être mieux choisi, me dis-je, pour l'exécution de mon dessein, et c'est sans doute la Providence qui me l'envoie, cet instant de délire, pour me raffermir dans la résolution de punir tant d'impudicité, et pour justifier à mes propres yeux la rigueur du châtiment que je leur réserve; et en me livrant à cette réflexion consolante, je transportai sac à sac, poche à poche sur le bord du rivage et près du sloop caboteur qui allait recevoir _Cæsar et fortuna sua_, tout l'or et l'argent du baril que je travaillais à démunir du métal précieux qu'il renfermait.

«Dans une de mes allées et venues, un petit homme, dont je ne reconnus les traits qu'à la lueur de la chandelle que j'avais allumée dans le trou du trésor, vint me demander fort imprudemment et d'une voix très émue: Eh que faites-vous donc ainsi, _Frère-l'enterré_?... C'était notre supérieur.

«Le vieillard, par malheur pour lui, était faible et peu volumineux: par bonheur pour moi, je me trouvais relativement plus fort que lui par ma corpulence et ma position. La question inattendue de l'indiscret m'avait embarrassé. Je cherchai pendant deux ou trois bonnes secondes une réponse convenable. La réponse ne venant pas au bout de ce court moment de recueillement, je pris le parti de saisir notre vénérable questionneur par le milieu du corps, et de le loger dans le baril déjà vide des espèces que j'en avais retirées. Le fond du baril se referma sur la tête du révérend, ainsi arrimé, les genoux à la hauteur du menton. La chandelle qui jusques là avait servi à éclairer ma nocturne expédition, se trouvait aux trois quarts consumée: je posai le bout qui me restait, au centre du baril de poudre auquel je n'avais pas touché, et je dis alors au vieux curieux: _Toi et ce bout de chandelle vous vous éteindrez au même instant!_ et sur ce, _Frère-l'enterré_ souhaite bien le bonsoir au _Père l'embarillé_!