Les trois pirates (2/2)

Part 4

Chapter 43,706 wordsPublic domain

--Ah! c'est pardieu vrai! Voyez ce que c'est que de ne pas pouvoir se rendre compte par soi-même des choses les plus usuelles pour une profession dont on ignore les détails! Maintenant que vous venez de m'initier par une explication toute simple aux mystères de vos actions, je ne m'étonne plus de l'activité avec laquelle je vous ai vu embarquer cette nuit une bonne vingtaine au moins de tonneaux d'eau à votre bord, en attachant a l'aiguade du rivage une manche en cuir, qui conduisait sans bruit le liquide dans les pièces de votre cale! Oh, tout à présent s'explique à merveille: c'était le lest nécessaire à votre petite navigation que vous embarquiez ainsi avec tant de promptitude et de discrétion, mais, tudieu! quels buveurs d'eau vous vous disposez à recevoir à bord de votre embarcation!

--Et votre fête, continua sa majesté en changeant un peu de ton, votre fête maritime, ou plutôt aquatique, sera donc bien éblouissante, monsieur l'ex-blanc converti à la cause des noirs?

--Mais, sire, j'ai lieu d'espérer qu'elle sera demain aussi brillante, que les faibles moyens dont j'ai pu disposer m'ont permis de...

--Moi aussi, je vais donner une fête dont votre projet de gala sur mer m'a suggéré la pensée. C'est votre idée que j'ai voulu copier, mais pas servilement, au moins... Vous souriez, monsieur le présomptueux; mais savez-vous bien qu'il y aurait témérité à tout autre que vous de dédaigner un concurrent comme moi?

--Aussi, votre majesté ne pense-t-elle pas sans doute, que c'est de dédain que je souris: c'est d'incrédulité seulement.

--Ah! vous êtes incrédule! Et ce sont des preuves, par conséquent, qu'il vous faut? Eh bien, vous allez bientôt en avoir. Mais avant de vous rendre spectateur de la fête que je vous ai préparée, il est peut-être bon de vous prévenir qu'au lieu de terminer comme vous, mon grand spectacle par un feu d'artifice, ce sera au contraire par un feu d'artifice de ma composition qu'il commencera, et c'est à vous, en personne, que sera adressé le bouquet... Et tenez, sans aller plus loin, voilà déjà ma fête qui commence, Ah! ah! regardez donc là, le bel effet que va produire ma première fusée! Mais, à propos, j'ai oublié de vous questionner sur un point essentiel. Savez-vous le latin?...

--Sire, répondis-je fort embarrassé de la position dans laquelle venait de me jeter la conversation goguenarde du roi!... Sire, il y a tant d'imbéciles qui prétendent que l'on ne sait rien quand on ne sait pas le latin, que je crois pouvoir vous avouer que j'entends un peu cette langue, sans risquer de vouloir me faire passer à vos yeux pour un homme d'esprit.

--Ah! fort bien. Lisez-moi donc, et bien vite, si vous ne voulez pas perdre l'à-propos de la ressemblance, la petite devise que je me suis amusé à écrire sur les vitraux d'une des croisées qui donnent là, sur la rade, là, de ce côté!...

«Je lus, mes amis, cette infernale devise: elle était ainsi conçue en latin d'Haïti:

_Deus non sum, tantùm abest ut_! Tamen sicut Deus, incedo per ignes.

«En portant attentivement mes yeux sur le carreau où le doigt du monstre avait tracé ces mots sataniques, je vis à travers la vitre perfide, quelque chose qui brûlait sur rade: mais quelle fut ma stupéfaction, je vous le demande, lorsque je reconnus dans ce quelque chose incendié, mon bateau, mon pauvre bateau livré, par ordre du royal bourreau, à l'impétuosité des flammes! Quelques minutes après avoir joui de l'impression que ce spectacle cruel ne laissait que trop voir sur mon visage qui, baigné d'une froide sueur reflétait pour ainsi dire la lueur de l'incendie qui consumait ma propriété, le tyran m'adressa ces paroles moqueuses qui furent les dernières que j'entendis sortir de ses lèvres de singe ou de bouc:

--Ah! murmura-t-il, maître idiot, vous vouliez traiter les sujets libres d'Haïti, à votre bord, comme vos pareils ont l'habitude de traiter les esclaves nègres, et vous pensiez, dans votre sot orgueil, que parce que les nègres sont noirs, ils doivent redevenir esclaves. Eh bien! maintenant, c'est moi qui pour répondre à votre témérité vais vous traiter comme vous le méritez: soldats, enlevez-moi ce drôle, et que son sort et ma volonté s'accomplissent!

«Jamais les ordres de l'esclave-roi ne furent remplis, je vous jure, avec plus de ponctualité et de vigueur d'exécution. A peine me sentis-je enlever du palais, tant j'étais léger, ou tant je devais être étourdi du coup qui venait de me tomber sur la tête. Je ne repris tout-à-fait l'usage de mes facultés intellectuelles, que lorsque je me vis descendu dans le fond d'un caveau presque aussi noir et aussi sinistre que le monstre qui venait d'ordonner de m'y placer.

«Je ne recouvrai, pour ainsi dire, mes sens qu'au milieu des ténèbres, et la liberté naturelle de mon esprit que sous les verroux d'un cachot.

«Toutes les pénibles réflexions que jusqu'alors j'avais retenues comme un torrent impétueux, dans mon âme soulevée, reprirent bientôt cependant leur cours paisible, mêlé d'un peu de crainte et de tristesse. Ce n'est pas toujours au milieu des fleurs de la vie et à l'ombre des idées riantes, vous le savez bien, que la pensée est faite pour ruisseler limpide et pure. La méditation a aussi ses débordemens et l'âme humaine ses inondations. Je ne l'éprouvai que trop.

«Au bout de quarante-huit heures de jeûne forcé et de pensées plus ou moins lugubres sur l'effroyable réalité de ma position, la porte du souterrain où l'on m'avait enfermé s'ouvrit, pour montrer à mes yeux abattus un spectacle presque aussi sombre, que les ténèbres au fond desquelles mes regards s'étaient peu à peu habitués à percer l'obscurité. Les pâles rayons du jour que je ne croyais plus revoir, en pénétrant à travers les grilles épaisses de ma prison, me laissèrent apercevoir deux petits épouvantables nègres habillés en diablotins, et tenant à la main deux torches goudronnées et un écriteau: ces monstres enfans s'avançaient vers moi. Qu'est-ce à dire, me demandai-je, que cette vision diabolique et cette fantasmagorie? veulent-ils m'effrayer pour rire, ou veulent-ils se défaire sérieusement de moi en riant? La porte du cachot, qui n'avait roulé sur ses gonds que pour donner passage à ces deux nouveaux venus, se referma bientôt, et, à la lueur des flambeaux que venaient d'allumer mes deux noires marmailles, je lus sur l'écriteau qu'ils tenaient comme des griffons tiennent le pied d'un meuble, les mots suivants tracés en grosses lettres rouges, assez semblables à des caractères phosphorescens:

«_Citoyens libres de la ville du Cap_,

»Henry Christophe 1er, par la grâce de Dieu et des constitutions, Roi d'Haïti et de la partie et dépendances du cap Haïtien, etc., fait connaître à tous ceux qu'il appartiendra, que le vagabond européen, dit Frère-José, a été condamné à être _enterré vif_, pour avoir voulu exercer, à Haïti même, l'infâme trafic connu sous le nom odieux de Traite des Noirs.

»Le convoi se réunira en armes, demain, à trois heures de relevée, au domicile du vivant (prison centrale), puis, de-là, se rendra à la grande église paroissiale du Cap.

»Fait au palais, ce 17 juin 1819.

»Le roi,

»HENRY CHRISTOPHE.»

«Quel calice d'absinthe et de fiel à avaler, m'écriai-je en détournant les yeux de ce placard dégoûtant!... Mais une réflexion, qui suivit dans mon esprit le premier mouvement d'indignation qui m'avait soulevé le coeur, vint presque me consoler du fatal avenir que je ne prévoyais que trop pour moi. Jésus-Christ, en marchant au supplice pour racheter les péchés des malheureux qui ne valaient certes pas un tel sacrifice, eut la douleur de porter lui-même sa croix, tandis que moi, je vais être porté et logé dans un bon et commode cercueil: voilà ce que je me dis; l'avantage est donc encore de mon côté, et je suis bien loin, cependant, de valoir mieux que Notre Seigneur. _Laudamus te Deum_, et que la volonté du destin soit encore une fois faite, puisqu'il n'y a guère moyen de faire mieux pour moi, que n'a fait lui-même ce malheureux destin!»

Ici, maître Bastringue, en entendant son ami prononcer encore quelques mots de latin, ne put retenir l'enthousiasme que lui inspirait cet éclat prodigieux de science:

--Ah! gueusard de José, tu parles comme un lutin, s'écria-t-il, mais force de voiles un peu, s'il y a moyen. J'ai envie de voir comment tu as débrouillé ton palanquin dans le moment de ton enterrement en vie.

Frère José poursuivit ainsi:

«Les deux petits griffons noirs, jugeant sans doute à la grimace que je n'avais pu m'empêcher de faire en leur présence, que j'en avais assez vu comme cela, pour être fixé d'une manière positive sur mon sort, laissèrent tomber leur écriteau à mes pieds, et, s'approchant de moi avec force gambades et contorsions diaboliques, l'un d'eux me remit respectueusement une lettre scellée d'un grand cachet noir en signe de deuil. On aurait mis un cachet noir à moins.

«J'ouvris à la lueur des torches funèbres qui continuaient à flamber devant moi et à puer la résine; je lus la lugubre missive qui m'était adressée. Elle était conçue en assez mauvais langage; mais dans la conjoncture où les événemens m'avaient placé, et surtout dans la situation d'esprit où je me trouvais alors, on n'a guère le droit de se montrer difficile sur les qualités du style épistolaire.

«La dépêche qui venait de m'être ainsi remise contenait textuellement ces mots:

«_Monsieur le négrier blanc_,

»Un capitaine américain comptant sur les ravages que l'épidémie devait exercer cette année parmi les nouveaux arrivés d'Europe, a débarqué ici une pacotille de cercueils, on ne peut mieux conditionnés. Malheureusement pour le spéculateur qui n'avait compté sur la fièvre jaune que pour les autres, c'est lui qui, le premier, s'est vu dans la nécessité d'étrenner sa marchandise pour son propre compte. Hier, il a été porté en terre dans le premier des cercueils dont se composait son chargement. Cette contrariété a été d'autant plus vive pour moi, que je m'étais promis le plaisir de vous offrir le _premier tiré_ de la cargaison du prévoyant capitaine; mais pour vous traiter cependant autant que possible avec la distinction dont je voulais vous donner une preuve si éclatante, j'ai tout arrangé, après avoir pris les ordres de S. M., pour que demain, à deux heures, on mît à votre disposition la seconde bière de première qualité du chargement du défunt capitaine américain.

»Veuillez donc bien, en conséquence, vous tenir prêt, à l'heure indiquée, à recevoir l'honneur qu'on vous réserve, et dont vous vous êtes montré déjà si digne.

«recevez, monsieur le Négrier blanc, l'assurance de la parfaite considération, avec laquelle je me garderai bien d'avoir l'honneur de vous saluer.

Le Secrétaire des commandemens de S. M. Haïtienne.

«Les rois n'ont qu'une parole, à ce qu'ils disent, et ils disent quelquefois vrai, quand ils ont donné parole de faire le mal. Le monarque-fossoyeur parut vouloir tenir à l'engagement qu'il avait pris, en ordonnant mon inhumation quelques bonnes années au moins avant le terme assigné dans les cieux à ma mort naturelle. Le jour de la cérémonie annoncée, S. M. eut même la prévoyance de m'envoyer trois caricatures de prêtres, chargés de m'assister _ante humum_ dans les préparatifs de ma toilette de trépassé. On fit tenir en équilibre, sur ma tête, un bonnet de coton empesé, long et pointu comme la flèche d'un clocher de campagne, et, en guise de san-benito, on passa sur mon corps, amaigri par le jeûne et la douleur, une longue robe de papier, faite de toutes les affiches, au moyen desquelles j'avais annoncé le grand spectacle que j'avais voulu donner sur l'eau. Mes aides de garde-robe trouvèrent en examinant de près ma physionomie, que ma mine ne pourrait manquer de faire honneur aux morts dans la compagnie desquels j'allais avoir l'avantage d'entrer à la fleur de mon âge, et avec la santé la plus resplendissante.

«Un de ces goguenards crut remarquer que quelques-uns de mes cheveux avaient blanchi dans l'espace de quarante-huit heures que l'on m'avait fait passer à l'ombre humide de mon cachot. Moi, pour répondre gaiement à l'impertinence de ce mauvais plaisant, je répondis qu'il voudrait peut-être bien que sa face eût pu blanchir aussi aisément, et par le même procédé que mes cheveux. Cette épigramme assez libre, que je m'imaginais pouvoir me permettre, sans risquer d'aggraver les inconvéniens de ma situation, intéressa mes persécuteurs à employer de leur mieux le temps qu'ils avaient encore à me tourmenter. On m'amarra, le plus raide possible, les deux jambes l'une contre l'autre, et les bras le long des hanches, pour m'imposer la plus complète et la plus cadavérique immobilité possible. A deux heures et demie, j'entendis à travers les murs épais de mon caveau, un sourd roulement de tambours. C'était le bruit du cortège immense qui venait chercher mon corps encore tout vivant, avec tous les honneurs qu'on ne rend ordinairement qu'aux morts illustres, quand ils sont bien morts, et qu'ils ont la vanité de se croire illustres.

«A trois heures précises, le cercueil qu'on m'avait réservé reçut ma très viable et très vitale dépouille, au-dessus de laquelle allait voltiger, comme une ombre, mon esprit qui travaillait toujours, ni plus ni moins que s'il n'eût pas encore été séparé de sa chair par l'ordre de S. M. Christophe. Trente sales ecclésiastiques, aussi mal blanchis que les surplis qui les couvraient étaient blancs et propres, entourèrent ma bière en chantant du latin créole, et des litanies nègres, dans un patois auquel le ciel ne devait pas comprendre grand'chose. Toute une troupe de soldats d'élite sans souliers, mais en gros bonnets à poil, suivait militairement mon convoi; et le long roulement des tambours, les sons aigus des fifres s'unissant, pour faire un tintamarre d'enfer, aux glas de toutes les cloches de la ville, attirèrent bruyamment, à la file de mon cortège funèbre, les flots de canaille dont regorgeaient alors les maisons de la cité.

«Jamais encore les heureux habitans du Cap n'avaient vu un pareil enterrement, ni moi non plus; et j'aurais peut-être été assez fier de tout ce luxe déployé à mon intention, si j'avais pu en être moins affligé. Tout le monde, imaginez-vous, riait autour de moi, et j'étais probablement le seul qui pût conserver son flegme, au milieu d'une aussi sévère et aussi burlesque cérémonie.

«J'ai toujours pensé qu'il n'y avait qu'une chose sérieuse dans la vie, et que cette chose sérieuse, c'était la mort. Or, en ce moment là, la mort se montrait à moi avec ce qu'elle a de plus hideux, c'est-à-dire avec l'appareil des tortures qui l'accompagnent quelquefois et l'indécente gaîté des bourreaux qui se font un jeu de ces tortures.

«Enfin, tout en tambourinant, carillonnant, psalmodiant et symphonisant, les caisses du régiment, les cloches de la paroisse, les chants nazillards des prêtres, et les symphonies presque aussi intolérables de la musique, me conduisirent aux portes de l'église métropolitaine. Le maître-autel étincelait de feux et de splendeur: cinquante gros cierges avaient été allumés autour des tréteaux sur lesquels je devais jouer le dernier rôle de la comédie que j'avais commencée en sortant du berceau. Les huit mulets à deux pieds, qui m'avaient transporté sur leurs épaules, de ma prison à la cathédrale, n'eurent pas plutôt déposé leur fardeau dans le sein de l'église, que le prêtre et les chantres entonnèrent en pouffant de rire, le plus lamentable des chants de leur pieux répertoire d'opéra lugubre. La parodie sacrilège que l'on exécutait ainsi à mes dépens dans le temple du Seigneur, me parut devoir se prolonger assez pour me donner tout le temps de la méditation la plus sérieuse. Par un reste d'habitude contractée au séminaire, je me mis à prier l'Être-Suprême, n'ayant en ce moment rien de mieux ni de plus pressé à faire. J'ose croire même que, sans la précaution que l'on avait eue de m'attacher les bras le long du corps, j'aurais fait le signe de la croix dans cet instant terrible où je n'avais guère d'autre parti à prendre que de recommander mon âme à Dieu, s'il pouvait arriver que Dieu en voulût encore. L'homme n'est véritablement fort ou faible qu'à son dernier soupir; aussi, aujourd'hui, j'ai la franchise de convenir que j'eus alors la faiblesse de n'être pas très fort contre l'horrible prévision de ma fin prochaine. Mais soit que la prière que j'envoyai au ciel avec la ferveur de la peur, fût écoutée du ciel, ou soit plutôt que le hasard voulût bien se charger de me tirer tout seul d'embarras, toujours est-il qu'il m'arriva, pour mon bonheur, ce qui probablement ne serait pas arrivé à beaucoup d'autres en pareille conjoncture. Ce qui m'arriva ainsi, mes amis, ce fut une idée, et cette idée me sauva. Je m'imaginai, au moment où je ne songeais presque plus à rien, qu'en m'agitant comme un possédé dans mon cercueil, je pourrais peut-être bien réussir à me tuer avant l'inhumation, en me faisant tomber rudement sur le pavé du temple, ou à faire rire assez les assistans pour les détourner du projet de me descendre tout vivant en terre. Je me mis donc, par suite du plan de diversion arrêté dans ma cervelle, à gigotter tellement au fond de mon domicile sépulcral, que les chantres qui braillaient leur _requiem_ à mes oreilles, à moitié évanouies, accoururent pour m'imposer l'immobilité léthargique dont j'avais eu l'audace de m'affranchir. En exécutant ainsi un saut de carpe et en tournant et en retournant convulsivement ma tête de côté et d'autre, j'aperçus, au fond d'un confessionnal, quelque chose de noir, tout chamarré d'or et de broderies: ce quelque chose par bonheur, se trouva être le nègre-roi, Christophe lui-même qui riait en personne plus que tous les autres à la fois, mais qui riait, le barbare, d'un rire mélangé de tigre et de macaque... Bon, me dis-je, tout en continuant de me secouer et de me débattre comme un possédé: j'ai fait rire sa majesté, donc je ne suis pas encore mort! La lueur de gaîté que je venais de faire rayonner, et de voir briller sur la physionomie du monstre, fit refléter et pénétrer dans mon âme un doux rayon d'espoir qui me rendit, comme par l'effet d'un coup électrique, toute la force et la confiance dont j'avais besoin pour consentir encore à vivre... Les chants des prêtres avaient cessé: le mouvement des troupes, pour défiler par le flanc droit et par le flanc gauche, allait être commandé, les cierges qui avaient prêté leur pâle clarté à cette cérémonie impie, s'éteignaient un à un sous le long éteignoir du bedeau... C'est alors que je me sentis presque défaillir, et que mon coeur aussi faible que la clarté mourante des derniers cierges que je voyais expirer un à un dans l'air, me monta de la poitrine sur les lèvres comme pour s'exhaler aussi et s'éteindre à jamais... Une pluie d'eau bénite jaillissant du goupillon de l'évêque sur ma tête, qui avait voulu officier ce jour là en mon honneur, put seul me rappeler au sentiment des choses qui se faisaient encore autour de moi, et après cette aspersion salutaire qui venait de me picoter le visage de chacune des mille gouttes d'eau que m'avait lancées le goupillon, je vis tous les assistans se précipiter vers le bénitier placé au pied de ma châsse, mettre le genou en terre et m'envoyer sur les yeux de grands coups de _bénissoir_, comme avaient déjà fait monseigneur l'évêque et les autres membres du diocèse. Grâce! grâce! m'écriai-je de toute la puissance de mes poumons; enterrez-moi si vous voulez, mais, au nom du ciel, ne me noyez pas d'eau bénite dans ma bière!

--Et où veux-tu être enterré? me demanda alors un grand estafier à qui le roi venait de faire un signe du fond de son confessionnal.

--Où je veux être enterré? répétai-je fort embarrassé de répondre à cette question que j'avais été si loin de prévoir.

--Demandez à être enterré aux _Sacristains_, me dit vivement et tout bas à l'oreille une jeune mulâtresse qui venait de s'agenouiller près de moi après m'avoir lancé comme les autres son coup de goupillon.

--Oui, reprit le grand estafier, je te demande pour la seconde fois où tu veux être enterré?

--Je demande à S. M. à être enterré aux _Sacristains_, répondis-je alors: c'est la dernière volonté d'un mort, et elle doit être sacrée comme la parole d'un roi.

--_Fiat voluntas tua!_ dit gravement l'évêque à qui Christophe venait de souffler un mot; et le prélat, tout fier d'avoir ainsi paraphrasé en latin un des passages de son Pater, tourna avec respect ses gros yeux roulans sur la face épanouie du monarque satisfait.

«Et aussitôt, voilà que tout mouillé, et presque à la nage dans mon cercueil transformé en embarcation coulant bas d'eau bénite, on m'emporte de l'église pour être inhumé aux _Sacristains_, sans que je puisse encore savoir si j'avais fait là une bonne ou mauvaise affaire, en suivant le conseil de la petite mulâtresse. Car, sur mon honneur, c'était la première fois de ma vie que j'entendais prononcer ce mot de _sacristains_ qui pouvait également désigner un lieu bon ou mauvais, une communauté de religieux ou un cimetière.

«Depuis le jour fatal où il a plu au ciel de me donner, je ne sais comment, deux jambes pour marcher, comme il donne aux vautours deux ailes pour voler, j'ai voyagé à pied, à cheval, en voiture, en palanquin et même en charrette. Mais jamais encore il ne m'était arrivé de voyager en cercueil, et c'était au tyran Christophe qu'il était réservé de me faire connaître ce nouveau moyen de locomotion. Pendant deux nuits et trois jours, ou, pour parler plus rationnellement selon les faits, pendant deux siècles et trois éternelles nuits, on me _tringuebala_, dans ma niche horizontale, à travers des ravins et des mornes où mon escorte harassée fut plus de cent fois tentée de me faire rouler du haut en bas des précipices, pour s'épargner la peine de me conduire plus loin. Je demandai bien aux dragons qui m'accompagnaient, et qui tous avaient des éperons argentés et les pieds nus, ce que c'était que les _Sacristains_; mais à chacune des questions de ce genre, le chef de mon escorte me flanquait sur la tête le bout du drap mortuaire qui recouvrait ma bière, et par-dessus le drap mortuaire, un coup de plat de sabre qui m'encourageait fort peu à renouveler mes interrogations. C'était, disait-il, l'ordre du roi. Je donnai mon sort au diable, et le roi par-dessus le marché. C'était là tout ce qu'il m'était permis de faire impunément et librement.

--Et le nécessaire? s'écria maître Bastringue à la fin de ce paragraphe! Tu n'avais rien à manger, bon; mais pour arriver, tu devais avoir besoin... car enfin, dans ton coffre, il fallait bien... tu devais, à ce que je crois, être joliment pressé d'arriver à ta destination.»

Frère José jugeait à propos de ne pas tenir compte de la remarque que venait de faire l'interrupteur, et il continua ainsi, en tournant un des feuillets du cahier qu'il nous lisait: