Part 3
«A la suite d'un ensorcellement d'affaires et de chicanes, qu'il serait trop long et trop indigne de vous réciter, je crus me douter qu'il était plus que temps de hisser mon ancre à bord, si je ne voulais pas la laisser s'engager sur le fond où j'avais mouillé à la grâce de Dieu. Il y a des finots qui ont trouvé de bonnes longues-vues dans leur vie; mais jamais je n'ai pu mettre la patte sur une lunette d'approche qui fût assez bonne pour me faire voir trois semaines d'avance, dans le temps à venir. Cependant, il aurait fallu avoir l'oeil joliment trouble et borné, à ma place, pour ne pas suspecter à la première inspection des mines, la figure que me faisaient les autorités de l'endroit et les gendarmes de la malchaussée de Règle. Rien que de les voir passer les uns et les autres à côté de moi, leur air me donnait la colique, sans comparaison comme la médecine de cheval que j'ai embarquée ce matin par mon avant. Ce fut pour lors que je me dis sévèrement à moi tout seul: détalons d'ici, mon fiston; et vite, encore, si tu ne veux pas jaunir sur pied; ton estomac est trop délicat pour supporter plus long-temps le climat du pays. C'est un tour de valse qu'il te faut retenir pour la première que la musique jouera dans le bal qu'on veut donner en ton honneur et gloire.
«C'était bien pensé, ceci, mais avec un équipage défunt en partie il n'y avait guère moyen de gagner le grand air du large à bord d'un grand coquin de brick dur à patiner et lourd à changer de place. Un officier de mon état-major, en mettant le nez sur mon embarras, me conseilla une tromperie. Il y a ici, me communiqua-t-il en n'ayant l'air de rien, des Américains qui se chargent de tout sur mer. Quand on leur promet plus de beurre que de pain, ils sautent dessus, et après, c'est à vous à ne leur donner ni pain ni beurre, une fois que vous pouvez leur chanter: _petits oiseaux le printemps vient de naître, sur l'air du troulala_, avec variations.
«Le lendemain de la conversation, je fis afficher que l'équipage qui conduirait le _Général-Sucre_ à sa destination, aurait pour sa peine la moitié du navire que j'aurais sous les pieds en arrivant, le tout fait double et de bonne foi entre nous.
«Le poisson mordit à la ligne: vingt à vingt-cinq congres de Boston ou de New-York se déhâlèrent à mon bord, et j'appareillai avec eux, après avoir signé de mon nom un papier, comme par lequel je m'engageais à leur compter une fois rendu à Saint-Thomas, la moitié de la valeur du brick que j'avais sous les pieds. Oui, mais en arrivant à mon bord, j'eus la malice de me coucher dans ma cabane pour toute la traversée, et pour ne plus me relever de dessus le dos, qu'une fois débarqué à terre dans mon cadre de fainéantise et de dissimulation.»
«Quelle avarie s'est-il donc avoir faite dans les oeuvres-mortes? se demandaient les uns aux autres mes matelots de louage pendant le voyage. A-t-il un tour dans ses câbles ou la goutte descendue dans la cale, pour rester toujours couché comme une cagne? En les entendant blaguasser de la manière susdite, je me disais: Oui, va toujours, tas de lofias: à terre, je t'apprendrai la loi en te faisant voir comment on marche dans le pays, quand on ne veut pas laisser rouiller ses quilles en route.
«Et comme de fait, en arrivant à Saint-Thomas, où il y a des avocats et de la justice, je signifiai aux Américains, que n'ayant pas bougé de ma cabane, je n'avais pas eu de navire sous les pieds, mais sous le dos, et que conséquemment et d'après le code pénal, je ne leur devais pas un taquet du navire dont ils voulaient raccrocher la moitié. Ils me qualifièrent de gueux et de scélérat, et je leur fis prouver devant la justice qu'ils étaient des simples et des crédules. Nonobstant, les juges en bonnets pointus, me commandèrent de leur payer quelque chose pour le voyage, et comme, avant tout, il faut être juste quand la justice vous force à être bon enfant, je finis par obéir au commandant en chef de l'escouade de juges qui m'avaient fait passer sur l'avant du tribunal.
«J'avais, en outre de ça, un voeu conclu à la mer à remplir à Saint-Thomas. Mon voeu, je l'ai rempli, et mieux que rempli quelquefois, et même avec une partie de l'argent gagné à la sueur de mon front et à la sécheresse de mon estomac; car, pendant les neuf mois que j'ai passés à la mer, je puis bien dire que je n'ai souvent bu ni mangé mon content. Mais la terre, comme on dit, paie les fautes de la mer, et tout aujourd'hui, Dieu merci, est payé, excepté vous. Néanmoins, tout le pécune que j'ai gratté d'un bord et de l'autre, est dans deux barils que j'ai laissés chez une hôtesse, et auxquels j'ai donné de temps en temps quelques petits soufflets d'amitié, sans leur faire trop de mal. Vous dire combien il y a de livres, sous et deniers dans ces petits barils de galère, c'est ce que je ne puis pas vous confirmer, attendu qu'il me serait moins malaisé de regagner encore tout cet argent là, que d'en compter seulement le demi-quart. Vous qui savez calculer, vous calculerez tout cela, et vous vous rendrez mes comptes en règle, si vous voulez vous donner la peine de faire ce que je ne ferai jamais de ma vie. A présent vous venez d'apprendre tout ce que j'ai fait pour le bien du service de notre aimable société. L'honnête homme agit comme il peut dans sa vie, et non pas toujours comme il veut. Il n'y a, vous le savez bien, que notre très saint père le Pape qui puisse répondre de tout et qui ne se trompe jamais sur aucune chose, le vieux Paria qu'il est!
«Ma foi, je vous ai tout dit, et je crois que c'est ça! _Finus coronat opis_, comme dit l'anglais. Voyons, vous autres, à présent que j'ai fini, est-ce que je vous ai largué trop de bêtises?
VIII
NARRATION DE FRÈRE JOSÉ
«Bien peu de jours de ma vie se sont écoulés, sans que je ne me sois rappelé ce que nous répétait souvent au séminaire, un ancien vicaire qui passait pour avoir fait autrefois des siennes: Le monde, nous disait ce vénérable praticien d'erreurs mondaines, commence à se faire bien vieux, et c'est cependant du nouveau qu'il faut sans cesse, à cet antique enfant, avide de tout et blasé sur tout. Pour moi, mes jeunes amis, j'aimerais cent fois mieux aller prêcher un bon petit schisme tout neuf, aux Esquimaux ou aux Californiens, que de rabâcher chaque matin aux fidèles de Nanterre ou de Saint-Denis, la messe dont ces braves gens doivent être aussi fatigués que moi pour le moins. Ne me parlez pas de marcher sur un vieux plancher, quand on ne porte plus que des savattes.
«Jamais le sens profond que cachait cette parabole de l'expérience, ne se présenta plus lumineux à mon esprit méditatif, qu'au moment où je vous fis mes adieux et où je reçus les vôtres, pour aller pratiquer au loin la profession qui nous est commune. Après avoir repassé et pour ainsi dire ressassé dans toutes les cases de mon cerveau, le nom des lieux où je pourrais planter ma tente vagabonde avec quelque espoir de rencontrer un gras pâturage pour mes chères brebis, je me décidai à cheminer vers Saint-Domingue, ancienne colonie hispanico-française, rajeunie et reblanchie par les nègres, sous la domination tant soit peu caraïbe d'_Haïti_. Mes raisons pour laisser choir doucement le ballon de ma destinée sur ce point terrestre plutôt que sur un autre, méritent de vous être exposées, et vous les trouverez logiquement déduites dans les réflexions suivantes, que je faisais tout en me rendant sur un schooner américain, de la Pointe-à-Pitre, vers la partie d'Haïti gouvernée par Christophe premier, le nègre-Roi, et le Roi de tous les nègres[3].
«Saint-Domingue, me disais-je donc, en pesant avec maturité et un à un, les motifs de ma résolution, Saint-Domingue est un pays nouveau, ou tout au moins un pays retourné, qui peut aujourd'hui passer pour assez raisonnablement neuf. Il n'y a plus là de civilisation qui vienne contrarier à chaque pas les projets d'un homme déterminé à gouverner sa barque en dehors des lois ordinaires de la société, et au large des usages consacrés par l'incommode droit des gens. Les forbans jusqu'ici paraissent s'être si bien trouvés de l'exploitation de ces parages fortunés, qu'il ne s'écoule guère d'années où l'on ne pende une bonne douzaine au moins, de ces honnêtes gens. Or, pour qu'il y ait tant de forbans à pendre chaque année à Haïti, il faut nécessairement que les forbans ne se lassent pas de fréquenter les abords de cette île fameuse; et pour qu'il y ait un aussi grand nombre de forbans sans cesse disposés à se faire pendre là plutôt qu'ailleurs, il faut nécessairement aussi qu'ils trouvent là plutôt qu'ailleurs, quelque chose qui vaille la peine de leur faire braver le gibet qu'ils rencontrent quelquefois sur leur route; car, s'il en était autrement, je ne vois pas pourquoi ils iraient affronter pour rien dans ces parages, le croc et la potence, la dernière raison, ultima ratio, l'argument final en un mot, de la société contre eux. Les coquins de notre espèce, passez-moi l'épithète, ne raisonnent pas encore assez mal leurs intérêts, pour devenir absurdes aux dépens de leur propre peau. Rendons-nous donc à Saint-Domingue, me disais-je toujours. C'est l'ancien refuge des Boucaniers et des _frères-la-côte_, ces illustres ancêtres qui n'étaient pas plus bêtes que nous[4]; faisons comme eux, et le ciel bénira peut-être nos efforts comme il a béni leurs glorieux travaux.
«D'ailleurs, m'écriai-je encore, pour m'affermir dans ma première détermination, il n'y a plus maintenant à Haïti que quelques millions de nègres qui se croient devenus quelque chose de libre, parce qu'ils ont réussi, la fièvre jaune les aidant, à chasser ignominieusement leurs anciens maîtres. Avec ces gaillards là, tout bouffis de l'orgueil de leur facile victoire, il doit y avoir moyen d'entrer aisément et brusquement en matière, et bien fin, ma foi, sera le diable, s'il parvient à me couper les vivres, là où avec la faim que j'ai, je sentirai des vivres à me mettre dans la besace.
«Rempli de ces idées spéculatives, et du zèle que m'inspirait le désir de faire quelque chose de bien sur un plan solidement assis, je débarquai bientôt au Cap Français. Je songeai d'abord, en posant en toute sécurité le pied à terre, à bien ramasser ma conduite autour de moi, et à ne pas m'empêtrer les jambes dans les premiers événemens ou le semblant de bonnes occasions qui viendraient se présenter à moi. La guerre d'attaque peut réussir quelquefois aux fous et aux imbéciles qui se sentent le coeur plein et les oreilles chaudes; mais la guerre défensive est le fait des esprits méditatifs, ou des gens qui croient avoir quelque chose à perdre. J'avais avec moi, vous le savez bien, les huit mille gourdes que je tenais de la libéralité et de la confiance de notre respectable ami.
«Le roi Christophe premier et dernier, informé par les espions de sa couronne, de mon débarquement imprévu au beau milieu de ses états un peu désorganisés, me fit l'honneur et le déplaisir de m'inviter à passer dans son palais, pour me demander ce que je comptais faire dans ce pays soumis à son autorité souveraine, ou plutôt au dévergondage de son despotisme. Je répondis à sa Majesté, en homme déjà préparé à toutes les investigations et aux plus mauvaises chicanes, que j'avais le projet philantropique de me livrer moyennant son autorisation, à la _traite des blancs_ des colonies voisines, attendu qu'il y avait assez long-temps que les blancs se livraient impunément à la _traite des noirs_. Le malin nègre eut l'air de me prendre pour un insensé ou pour un idiot, ce qui est à peu près la même chose aux yeux des gens qui se croient plus madrés que les fous ou les imbéciles qu'ils dédaignent. Je me gardai bien, ainsi que vous devez le penser, de chercher à désabuser le monarque d'une erreur qui favorisait si complètement mes intentions secrètes. Mais Christophe ayant envie depuis long-temps d'attacher, en sa qualité de Roi, un fou ou un magot à son service, s'avisa d'ordonner à ses grands et petits mouchards, de me regarder à l'avenir comme le bouffon ordinaire du Palais, et de me laisser aller librement mon train sans jamais me perdre de vue. C'était ma qualité de blanc, que le drôle était bien aise d'humilier dans la personne d'un des bipèdes de mon espèce, et je passai bientôt enfin, grâce à cet avancement inattendu et inespéré, pour le Triboulet ou le Langéli de sa Majesté intertropicale.
«L'île d'Haïti, depuis l'anéantissement de l'armée du général Leclerc, avait comme vous ne pouvez l'ignorer, le bonheur d'être libre et en guerre civile sous les drapeaux ennemis et patriotiques de Dessalines, de Christophe, de Rigaud et de Boyer. C'était un état d'indépendance qui faisait pitié à voir, et au milieu duquel il était impossible de se reconnaître. Les étrangers que leurs mauvaises destinées, ou un caprice presque aussi malheureux que la plus mauvaise destinée, conduisaient dans ce lieu de discorde et de liberté, s'y trouvaient presque aussi maltraités et aussi sévèrement surveillés que les habitans et les nationaux eux-mêmes. Quand je voulus armer pour mon compte et sous mon nom, par exemple, une petite goëlette pour faire soi-disant le cabotage de la colonie, on m'apprit en me menaçant de toute la rigueur des lois, que personne ne connaissait encore, qu'il n'y avait pas de cabotage praticable dans un état indépendant dont tous les ports étaient bloqués, tantôt par un parti, tantôt par un autre; et qu'il serait absurde au gouvernement d'accorder ce droit, ce qui était par le fait de toute impossibilité. Je réclamai alors la simple autorisation d'armer un aviso de plaisance, pour faire faire de temps à autre, quelques petites promenades anodines et maritimes aux insulaires les plus riches et les plus comme il faut du pays. Le secrétaire de la marine et le collecteur de la Douane me firent observer, que pour avoir le privilège de posséder un bâtiment de la république nègre, il fallait jouir au préalable de l'avantage d'être noir comme le gréement de la barque que l'on voulait armer, ou tout au moins justifier du fait d'être issu d'une famille aussi bronzée que le cuivre du bateau que je m'étais proposé de mettre à la mer. Je trouvai, pour éluder ces impertinentes conditions, un ancien prince de la côte de Guinée, qui consentit, en sa qualité de citoyen haïtien naturalisé, à acheter sous son nom et après s'être lui-même vendu à moi, un caboteur que j'équipai de trente et quelques déserteurs européens que je ramassai à grands coups de tafia dans les bouchons et autres lieux encore plus suspects du royaume régénéré.
«J'étais venu à St.-Domingue, comme je vous l'ai déjà dit, avec l'espoir de faire du nouveau et de l'inattendu, dans une contrée passée à la lessive brûlante de l'insurrection, et en poursuivant toujours, bien entendu, l'idée que m'avait inspirée la vieille maxime de cet ancien vicaire dont je vous ai parlé en commençant ma petite histoire. Le projet que, du reste, j'avais nourri, et, en quelque façon, engraissé du sucre de mes réflexions en armant sous le nom d'un prince de Guinée, mon bateau caboteur, était assez drôlet, comme vous allez en juger par vous-mêmes. Mon intention, après avoir réuni à mon bord, sous un prétexte un peu foncé en couleur, une aussi grande quantité de nègres que j'aurais pu en trouver, mon intention, ai-je dit, était d'appareiller à l'improviste du Cap Haïtien, d'aller vendre les peaux de mes républicains mystifiés à la Havane, et de revenir ensuite croiser et pirater dans les débouquemens des Iles-sous-le-Vent. Pour parvenir à me livrer avec quelque chance de succès à cette espèce d'espiéglerie, et à faire convenablement cette sorte d'école buissonnière maritime, j'annonçai un jour à toute la _négraillocratie_ du lieu, qu'il y aurait incessamment fête, repas et feu d'artifice à mon bord, et que les curieux et les amateurs y verraient le spectacle extraordinaire d'un homme blanc mangé par un requin noir. Comme depuis long-temps on était habitué à me regarder comme un monomane, dont le monarque lui-même n'avait pas dédaigné de s'amuser un instant, on ne trouva pas très surprenant que je me fusse mis dans la tête de régaler le beau monde haïtien du spectacle d'une de mes extragavances ordinaires. Quelle défiance raisonnable aurais-je pu d'ailleurs inspirer, en engageant les amateurs à se réunir et à venir se récréer à bord d'une barque à peine armée, et en apparence incapable de prendre inopinément la mer? Il aurait fallu être doué d'une perspicacité plus qu'africaine ou haïtienne, pour deviner le mystère du projet que j'avais conçu, sous le voile trompeur des apprêts les plus inoffensifs. Rien donc ne pouvait m'alarmer sur l'issue d'une tentative secrète qui n'avait encore éveillé les soupçons de personne, et que tout jusque là avait semblé favoriser au-delà même de mes petites espérances. On parut même me savoir gré, dans la société qui s'égayait le plus à mes dépens, de la politesse que j'avais eue de choisir pour le spectacle annoncé, une allégorie qui tendait à figurer la couleur européenne d'un homme blanc, sacrifiée à la couleur guinéenne d'un requin noir. L'emblème fut trouvé fort, mais délicat et agréablement choisi. Le royaume de Christophe premier ne possédait pas en tout un seul navire qui fût en état de me donner la chasse, quand une fois je serais parvenu en appareillant, tant bien que mal, à enlever la traite de noirs improvisée que je me proposais de faire dans le pays. Il y avait bien cependant quelques coups de canon à risquer par ci par là, dans le cas où je filerais avec mon personnel sous les batteries de terre. Mais, me disais-je avec assez de sens, ce me semble, un coup d'éventail à boulets est bientôt passé, surtout quand il est donné à la hâte, et reçu avec courage. Et puis d'ailleurs, la crainte qu'auront les canonniers haïtiens de tuer à mon bord, leurs compatriotes en visant gauchement ma goëlette, pourra bien nous épargner une bonne partie de la volée qu'ils nous enverraient impitoyablement, s'il n'y avait qu'à hacher des blancs comme nous, tuables et canonnables à merci. Va donc pour le coup d'éventail à mitraille! pensai-je. L'honneur de réussir vaut bien le danger que me fera courir une aussi noble tentative.
«Il existe au monde une foule de gens à qui il faut toujours quelque chose ou quelqu'un à respecter, troupeau servile qui ne saurait vivre sans un berger qui le fouette, ou un chien qui lui morde le derrière. Moi, Dieu merci, j'ai le bonheur de ne respecter personne, ni rien. C'est une assez utile philosophie, que je me suis faite comme cela, en voyant les hommes comme ils sont, et en appréciant toutes les choses à leur juste valeur. Quand ma chaussure me gêne, je l'élargis au moyen d'un couteau, dût-elle, après cette petite incision, ne me durer qu'un jour. Pourquoi ne ferais-je pas pour d'absurdes préjugés, ce que l'on fait pour une chaussure trop étroite ou pour un soulier mal fait? Cette réflexion m'était passée par la tête, long-temps avant mon débarquement au Cap Haïtien; car je vous prie de croire que je n'étais pas venu là, dépourvu de principes, et pour y faire un cours pratique de science humanitaire.
«Mais revenons à l'objet principal de mon récit; j'avais donc fait annoncer au son du tambour, et au moyen de cent grandes affiches placardées dans toutes les rues de la ville, l'étonnant spectacle que j'avais préparé. La curiosité fut vive, la foule devait être considérable. Mais, hélas, comme dit l'Écriture, combien les projets de l'homme sont vains, et combien sa prévoyance est misérable! ou, en d'autres termes:
Quantum animis erroris inest!
«Le soir même, où je devais donner ma fête sur l'eau à l'aimable société d'Haïti, le roi Christophe eut pour la seconde fois envie de me faire venir devant lui; et pour être encore plus sûr de l'empressement que je mettrais à me rendre à ses ordres suprêmes, le monarque eut soin de m'envoyer chercher par quatre contrefaçons de grenadiers et une apparence de caporal de sa garde royale. Un autre que moi n'aurait pas manqué de perdre d'abord la tête en pareille circonstance. Mais moi, plus calme et plus résigné que beaucoup de gens ne l'eussent été à ma place, je pensai que ma tête était la première chose que je dusse ne pas perdre, et qu'il serait toujours temps d'en faire le sacrifice, quand il n'y aurait plus possibilité de la disputer à la faux du malheur ou au glaive du despotisme.
«Dès que sa majesté m'aperçut arrivant à elle au milieu du cortège qu'elle avait eu la trop grande bonté de m'envoyer, pour me conduire court et ferme dans son palais, elle n'eut rien de plus pressé que de me demander en me présentant une boucle de fer qu'elle tenait assez maladroitement dans ses gracieuses griffes:
--Comment, s'il vous plaît, nommez-vous cela?
--Mais, sire, répondis-je aussitôt avec respect et présence d'esprit en reconnaissant cet objet pour m'avoir appartenu, cela se nomme vulgairement un piton ou une boucle en fer?
--Et à quel usage emploie-t-on ordinairement, que vous sachiez, ces sortes de pitons, à bord des bâtimens?
--Ces pitons servent à accrocher les saisines de chaloupe sur le pont, et à amarrer ou à fixer, si votre majesté aime mieux, les barriques le long du bord.
--Voyez combien les monarques sont à plaindre, et combien on s'attache à les tromper, s'écria alors le souverain, d'un air étonné, en s'adressant aux courtisans qui l'entouraient. Plusieurs anciens marins m'avaient assuré que l'on employait quelquefois les boucles de ce genre, dans l'entrepont des navires, pour y attacher les malheureux esclaves que la cruauté des Européens allait arracher à la côte d'Afrique, pour les revendre aux Antilles, comme la plus vile et la plus abjecte marchandise!
--Quelle horreur! fis-je avec une vivacité d'expression et un mouvement de dégoût qui ne m'était pas habituel, mais qu'il m'importait de rendre aussi naturel que possible. Il faudrait, pour admettre cette calomnie, supposer non seulement la plus inconcevable perversité, mais encore la plus insigne maladresse aux hommes qui auraient destiné ces pitons à un usage aussi barbare! _Herque_! le coeur se soulève d'indignation et d'horreur, rien que d'y penser!
«Le vieux drille couronné reprit, après m'avoir laissé défiler ma phrase tout au long, et exprimer tout à mon aise le dégoût profond que je faisais semblant de ressentir:
--Et comment peut-il donc se faire, monsieur le fou, qu'avec l'horreur insurmontable que paraît vous inspirer l'emploi de ces ferremens odieux à bord des négriers, vous ayez eu l'imprudence d'en faire planter une rangée dans la cale du petit brick de plaisance que je vous ai laissé armer sous le nom d'un des plus stupides sujets de mon royaume?
--Comment il se fait, dites-vous, sire? Mais ma réponse est facile, et il me suffira de vous expliquer les choses avec sincérité pour ne vous laisser aucun doute sur mon innocence, ou du moins sur la réalité de ce que vous avez eu la bonté d'appeler déjà mon imprudence. Cette rangée de pitons dont vous me parlez, se trouve effectivement à bord de mon navire par la raison toute simple qu'elle y était lorsque j'ai pris possession du bâtiment, et je l'y ai maintenue en pensant ensuite que ces petites boucles pourraient me servir à assujettir dans la cale les pièces à eau dont j'avais besoin de me pourvoir pour lester ma petite goëlette!