Part 13
La pointe du jour vint, en effet, en perçant peu à peu le brouillard et les bandes de nuages qui surchargeaient encore l'horizon et le sommet des terres dans la partie de l'Est. Mais les premières lueurs du matin, au lieu de découvrir aux yeux satisfaits du capitaine la Lévrière et de ses matelots, les bords circulaires de la majestueuse rade de Brest, ne leur montrèrent que l'aride rivage de Lézardrieux dans toute sa prosaïque nudité... Oui, de ce Lézardrieux qu'ils avaient quitté quelques jours auparavant sur le corsaire l'_Aventure_, en emportant du pays une partie des beautés indigènes, que, par une cruelle fatalité, ils venaient de ramener dans le sein même de leur patrie!
A l'aspect de cette terre trop connue, le capitaine se mit à s'arracher les cheveux, l'équipage à rire, et la plupart des passagères à pleurer.
--Je me suis perdu par ma confiance, s'écriait le capitaine désespéré.
--Et nous avons été sauvés par votre bêtise, répondaient les matelots.
--Et nous déshonorées, en retombant dans le sein de nos familles, hurlaient les malheureuses femmes.
Et des cris de désespoir, de joie et de malédiction s'élevaient de ce concert diabolique d'imprécations, d'épigrammes grossières et de sanglots.
A peine l'aube naissante avait-elle étendu sa clarté paresseuse sur les flots fatigués de la tourmente de la nuit, que l'embarcation de la douane et le canot de l'intendance sanitaire se détachèrent de la grève de Lézardrieux pour venir prendre connaissance du navire, qui si bon matin s'était avisé de chercher un refuge sur la côte.
La patache des douanes aborda la _Vénus_ par tribord au moment où le canot de l'intendance accostait le navire par bâbord, et ce ne fut pas sans surprise et même sans un certain saisissement, je vous le jure, que les douaniers et les autorités médicales ou municipales du lieu se trouvèrent face à face, sur le pont du bâtiment qu'ils venaient visiter, avec les vingt-cinq beautés que quelque temps auparavant le corsaire l'_Aventure_ avait enlevées aux familles de l'endroit. L'indignation la plus vive éclata d'un côté, et la douleur la plus touchante de l'autre, et tout cela avec d'autant plus de raison, que parmi les nombreuses transfuges, quelques-unes des autorités appelées à bord de la prise par la nature de leurs fonctions, avaient reconnu, l'un une épouse infidèle, l'autre une fille égarée ou une soeur coupable. Le scandale était inévitable, car la faute avait déjà été rendue publique: le châtiment devait être exemplaire, et le parti des autorités fut bientôt pris; elles ordonnèrent aux vingt-cinq douces brebis ramenées au bercail, de s'embarquer au plus vite dans la patache de la douane et le canot de la santé, pour se rendre à terre où elles seraient d'abord mises en lieu de sûreté, en attendant que la justice fût appelée à juger le crime qui faisait leur honte et celle du pays. Quant à la prise que le capitaine la Lévrière était parvenu à conduire si habilement à bon port, on décida qu'elle devait rester placée sous le plus sévère _embargo_, jusqu'à ce qu'il plût au conseil des prises de prononcer sur son sort, et au ministère de la marine de dicter la punition qu'avait encourue son misérable équipage.
A l'arrivée des aventurières rapatriées sur le sol natal, toute la population émue du petit port, se rassembla en émeute pour maudire les épouses indignes, les filles perverses qui venaient d'imprimer une tache ineffaçable à la réputation jusques-là si pure des moeurs du pays. Les maris compromis jurèrent haine éternelle aux femmes coupables, les frères et les pères jetèrent leur malédiction sur leurs soeurs et leurs filles éhontées, et tous demandèrent que les unes et les autres fussent enfermées provisoirement dans la grange qui servait, depuis un temps immémorial, de prison aux rares délinquans de la paisible contrée.
Mais, tandis que l'autorité supérieure, dominée par l'indignation qui s'était si soudainement emparée de tous les esprits, avait jugé convenable de disposer si arbitrairement de la liberté individuelle des coupables, on apprit que le capitaine Malviré, le rude et expéditif commandant du lougre l'_Aventure_, était lui-même arrivé avec une riche et grosse prise, a quatre lieues de Lézardrieux, à l'île de Bréhat enfin, où déjà il avait eu le temps de faire des siennes avec l'or qu'il venait d'arracher aux Anglais. C'était le seul homme qui pût faire changer de face la scène qui se jouait à Lézardrieux, et ce seul homme, selon toute apparence, ne tarderait pas à se rendre à l'appel que, du sein de leur prison et du fond de leur navire, lui faisaient les infortunées qu'on avait incarcérées, et l'équipage sur lequel on avait frappé le plus tyrannique embargo.
Et, en effet, le capitaine n'eut pas plutôt appris ce qui s'était passé si près de lui, qu'on le vit tomber raide comme grêle, les pistolets en poche et la menace à la bouche, devant les autorités stupéfaites du port de Lézardrieux.
--Tas de badernes, leur dit-il, qu'avez-vous fait de ma prise et de son bêtas d'équipage?
--La prise est là, intacte, avec son équipage, et nous la gardons pour que vous nous répondiez de l'enlèvement de nos femmes et de nos filles.
--Vos femmes et vos filles, je m'en moque comme de vous, c'est-à-dire avec tout le respect que je vous dois, et si je vous les ai enlevées, vos femmes, ou plutôt si elles se sont enlevées elles-mêmes, je vous les ai restituées, et vous n'avez, par conséquent, plus rien à réclamer. Mais vous ne savez donc pas, mal-apprivoisés que vous êtes, que pendant que vous tenez ma prise sous votre sot interdit, la morue dont elle est chargée se vend un prix fou, à tous ceux à qui vous faites manger depuis dix ans votre vilaine merluche pour de la morue de Terreneuve?[9]
[9] Pendant la guerre et dans le temps où la morue de Terreneuve était devenue fort rare en France, les habitans des côtes sur lesquelles le _lieu_ ou la _merluche_ abondait, avaient trouvé le moyen de préparer cette dernière sorte de poisson de manière à pouvoir le vendre pour de la morue sèche dans l'intérieur du pays.
--La morue! peu nous importe à nous. C'est la justice que nous devons rendre, et le cours du poisson n'a rien de commun avec l'honneur des familles outragées.
--Ah! c'est-à-dire qu'il faut chercher quelque chose qui ait du rapport avec la justice et l'honneur des familles. Eh bien, je vais vous proposer un arrangement qui vous ira un peu mieux sans doute qu'une paire de gants, si j'en juge par la finesse de vos mains et l'acastillage de votre toilette ordinaire.
--Et quel arrangement pourriez-vous nous proposer pour réparer ce que tout rend irréparable?
--Voici la chose en deux mots:
Ma cargaison de morue, puisqu'il faut toujours en revenir-là avec vous autres, peut se vendre de façon à rapporter d'excellentes parts de prises à mon équipage. Vos femmes, vos filles, et vos soeurs en revenant à terre, à bord du navire capturé, sont censées avoir contribué à l'attérissage de ce bâtiment, et pour être juste envers elles, et arrangeant avec vous, je vous offre d'allouer à chacune d'elles en particulier, le montant de la somme qui reviendra à chacun de mes hommes. Hein! cela vous va-t-il?
--Non, se hâta de répondre le maire. La loi ne reconnaît comme co-partageant aux parts de prise, que les marins portés sur les rôles d'équipage du navire capteur.
--Eh, que me fait la loi, à moi, quand ma volonté peut parler et plus haut et plus ferme que votre loi?
--Et comment vous y prendrez-vous pour forcer vos gens à partager avec ces malheureuses, le profit que la justice leur accorde à eux seuls?
--Ah! papa maire, pour ceci, c'est mon affaire. Je dirai à chacun de mes gens: la loi te donne le droit de ne rien laisser à gratter aux femmes du bord. Mais si tu venais à ne pas consentir à partager ta part de rabiau avec elle, je te prouverai à l'instant, moi, qui suis ton capitaine, qu'il est plus sûr pour toi de te mettre mal avec la loi, que de me désobéir et de m'échauffer un peu trop vivement l'oreille droite. Moyennant ce petit discours, je vous promets que je ne trouverai plus parmi tous mes gaillards, que des amateurs disposés à envoyer promener tous les membres du conseil des prises, et vous tous les premiers au besoin. Eh bien, ça y est-il maintenant, les papas?
Les cinq ou six sages qui composaient l'aréopage municipal, se grattèrent l'oreille en signe d'irrésolution, en entendant le capitaine parler ainsi. Malviré, qui sous la rudesse apparente de son langage et de ses manières, cachait l'art de mener rondement les hommes et les choses, sentit que le moment d'enlever la position à l'ennemi ébranlé dans ses retranchemens, était venu pour lui. Il insista, en continuant à parler comme il avait commencé à le faire, et en renforçant son éloquence de cinq ou six grands coups de poings qu'il appliqua sur la table du conseil. Le conseil déjà indécis, céda en secouant un peu la tête, et en ordonnant qu'un des membres de la mairie irait incontinent porter aux familles intéressées dans la question, les offres d'arrangement du capitaine.
Une foule assez considérable s'était rassemblée autour de l'_Hôtel-de-Ville_ du bourg, à la nouvelle de l'entrevue que le capitaine avait sollicitée du conseil municipal. Lorsque le délégué de la mairie parut au milieu de la multitude pour lui faire part des résultats de la délibération qu'elle attendait avec la plus vive impatience, tout le monde se tut, et le délégué parla en ces termes à la multitude émue et attentive:
«Mes amis, le capitaine du corsaire vient vous proposer, par ma voix, de reprendre vos femmes, ou, si vous aimez mieux, nos femmes, moyennant quoi...
--Non, s'écrièrent d'abord énergiquement tous les maris, en interrompant brusquement l'orateur, jamais de la vie, tant qu'il nous restera un souffle pour crier, non!... Non, non, jamais, répétèrent ensemble les pères et les frères des filles coupables. Au diable les coquines et le capitaine qui les a enlevées!
Le délégué municipal laissa passer, en pilote habile, ce premier flot de la colère populaire qu'il avait soulevée, et quand un peu de calme lui eut permis de ressaisir la parole et d'achever sa phrase, il reprit ainsi, entre ses lèvres agitées, le fil de son petit discours:
--Moyennant quoi, vous dis-je, il promet, le susdit capitaine, de donner, ou plutôt, puisque vous n'en voulez pas, il promettait de donner à chacune d'elles, c'est-à-dire à vos femmes, la même part de prise que celle qui reviendra à chacun des matelots qui ont ramené à terre la _Vénus_ et les malheureuses du pays...
--Qu'il aille se promener avec ses parts de prise, répondirent, non plus tous les habitans exaspérés comme la première fois, mais trois ou quatre voix seulement... Le malin orateur remarquant l'effet que le dernier paragraphe de sa proposition venait de produire sur les résolutions de la majorité, continua ainsi sa harangue émolliente et sa période dilatoire.
--J'avais bien pensé, en me chargeant de la mission pénible que je viens de remplir auprès de vous, qu'un tel arrangement ne pouvait pas vous convenir, quelque lourde que soit la somme qu'on vous offre pour vous faire passer par-dessus la conduite des coupables. Mais enfin, d'un autre côté je m'étais dit, déshonorées pour déshonorées, autant vaut-il que les criminelles tirent de leur faute le moyen de pouvoir aller vivre loin du pays, que de rester dans la misère à la charge et sous les yeux des familles respectables dont elles auront fait la désolation. Voilà, mes chers amis, ce que je m'étais dit, croyant bien penser dans votre intérêt et dans celui de l'endroit... Mais puisque vous préférez tous, comme de raison, l'honneur, ou du moins ce qu'on appelle l'honneur des familles, à l'argent et à l'or des étrangers, car c'est de beaucoup d'or que le capitaine a parlé, je m'en vais rendre compte au conseil qui m'a envoyé, du mauvais succès de ma démarche auprès de vous.
A ces mots, un long murmure s'éleva dans l'assemblée: on ne criait plus; on ne discutait même plus; mais on chuchotait; pendant deux ou trois minutes tout le forum de la petite ville parut livré à l'indécision la plus vague, mais non plus à la vive et soudaine indignation que la proposition du délégué avait d'abord soulevée dans le sein du peuple. Cette disposition nouvelle rendit au délégué l'espoir de mener les choses à bien; mais pour ne pas compromettre les chances de succès qu'il venait d'entrevoir, par une précipitation irréfléchie, il continua à feindre de se diriger vers la mairie pour aller faire part au conseil, de la triste issue de sa tentative... Il marchait le bonhomme, ne demandant pas mieux que d'être arrêté dans sa route, mais faisant toujours semblant, toutefois, de marcher en toute conscience. Il fit un pas, deux pas, dix pas sans que quelqu'un songeât encore à ralentir sa marche, et il commençait même à désespérer du succès qu'il s'était promis, lorsqu'un des plus pacifiques maris intéressés dans le procès en litige, vint lui demander au moment où il allait mettre le pied sur le seuil de l'Hôtel-de-Ville, à combien s'élèveraient les parts de prises offertes par le capitaine au déshonneur de chaque fugitive?
La réponse fut bientôt faite, car depuis long-temps elle errait sur les lèvres du délégué. A quinze cents francs, au moins, répond le conciliateur.
--A quinze cents francs? s'écria la foule d'un ton presque aussi hébété qu'étonné.
--Oui, à quinze cents francs, ou cinq cents bons écus, répéta cette fois d'une voix de stentor le délégué, en s'arrêtant tout court et en se retournant avec assurance du côté de la multitude. C'est là, ou plutôt c'était là ce que m'avait assuré le capitaine; mais puisque nous avons repoussé sa proposition, je vais, en m'acquittant de mon devoir, lui rapporter que...
--Non! non! ce n'est pas la peine, reprirent vingt, trente, quarante voix. Que ces malheureuses soient mises en liberté, et qu'on ne nous en parle plus! Le déshonneur les punira assez de leur faute!
--Bravo! bravo! hurla en entendant ces paroles de paix, le capitaine Malviré, qui, d'une des fenêtres de la mairie, guettait le moment favorable de se jeter au beau milieu des récalcitrans. Bravo! tas de badernes, braillait-il: vous avez été dix fois plus de temps qu'il ne fallait, à voir que de bonnes parts de prises valent mieux que le sot honneur de trente imbéciles de famille. Qu'on me défonce toutes les barriques d'eau-de-vie que l'on pourra trouver dans vos caves, et que tout le monde, hommes, femmes, vieillards et enfans, se grise aujourd'hui en l'honneur de la réconciliation générale!
La joie fut complète, l'ivresse unanime. Les beautés infidèles devenues libres, se jetèrent en larmes dans les bras palpitans de leurs époux et de leurs parens attendris; trois jours dura la fête ou pour dire mieux le délire de ce jubilé conjugal et filial. Les parts de prise promises par le capitaine, furent comptées aux mains des fugitives d'où elles allèrent se répandre dans les mains de tous les habitans du lieu, et lorsqu'après avoir gorgé de vin, d'or et de bonheur, tant d'êtres ravis et reconnaissans, le capitaine quitta Lézardrieux pour retourner à bord de son corsaire, il leur cria de la chaloupe dans laquelle il venait de s'embarquer:
«Priez le ciel, ganaches que vous êtes, qu'à ce même prix on vienne vous enlever vos femmes tous les quinze jours! Il n'y a pas d'honneur de famille qui vaille les cinquante mille francs de parts de prise que votre bégueulerie m'a coûtés. Adieu tous! et que le tonnerre de D... vous enlève s'il veut! Vous ne m'y remordrez plus, ou que le diable m'élingue!»
Et d'une extrémité du rivage à l'autre, on entendit tout un peuple, tourné du côté des flots qui allaient emporter la chaloupe du capitaine, crier à tue tête, en élevant sa voix assourdissante jusqu'aux cieux:
_Honneur au lougre l'Aventure! vive le capitaine Malviré!_
_P. S._ Il est à peine nécessaire de faire remarquer que les aventures que nous venons de retracer, n'ont pu avoir lieu dans le port de Lézardrieux où jamais sans doute on n'a entendu parler du capitaine Malviré. Mais comme il fallait bien placer quelque part en réalité la scène imaginaire de notre petit drame, et que le port de Lézardrieux avait servi pendant la guerre de point de relâche à bon nombre de corsaires, nous avons cru que cette ville maritime pourrait tout aussi bien qu'une autre nous offrir le nom qu'il nous importait de donner au théâtre sur lequel devaient figurer les personnages fictifs que nous voulions mettre en action. Le hasard seul, enfin, a déterminé notre choix, et ce choix, fort peu sérieux du reste, ne peut avoir rien d'inconvenant pour les honorables habitans de la petite ville qui est devenue pour un moment l'objet de cette préférence arbitraire.
FIN DU SECOND ET DERNIER VOLUME.
TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME SECOND.
Pages. Chapitre VII. Rapport de Maître Bastringue (Suite.) 1 VIII. Narration de Frère José. 59 Notes. 187 Le Capitaine Malviré. 235
OEUVRES DE ÉDOUARD CORBIÈRE.
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