Les trois pirates (2/2)

Part 11

Chapter 113,740 wordsPublic domain

--Quoi! s'écria le capitaine après avoir acquis cette complète et triste certitude, en voilà bien une autre, à présent! Ces bégueules d'autorités qui m'avaient assuré qu'il n'y avait, dans leur endroit, de femmes que pour eux! Ah! la farce est vraiment impayable; c'était ma foi bien la peine de faire venir, des environs, de _bonnes filles_ pour la satisfaction de nos affamés. Le pays lui seul, était deux fois plus riche pour nous qu'il ne l'aurait fallu pour notre consommation particulière! Allons, allons: il n'y a pas tant de mal que je le craignais!... Mais j'aurais donné quelque chose de bon pour savoir tout cela avant le départ... Le diable m'emporte, ces gueux de matelots sont de vrais suborneurs de vertus, quand ils se mettent en tête de donner la chasse aux femmes à grands sentimens.

Les amours, qui à terre avaient commencé sous de si heureux auspices, entre les corsaires et les déités basses-bretonnes, ne firent plus, hélas! que décliner et languir à la mer, et sur ces flots où cependant la menteuse mythologie a eu la fantaisie de faire naître la mère des amours. Les marins, en général, se montrent fort tendres quand ils n'ont rien autre chose à faire, et que les loisirs de leur profession leur laissent le temps d'être aimables. Mais pour peu que les devoirs du bord remplissent leur vie en occupant l'activité ordinaire de leur esprit, il ne leur reste plus que fort peu de chose à donner au sentiment ou à la volupté, et voilà peut-être pourquoi ils commencent si bien ce qu'ils finissent quelquefois si mal, sous le rapport de la galanterie et du sentiment.

On s'amusa des passagères de l'_Aventure_ le premier jour: on les traita avec un peu plus d'indifférence le lendemain, quoiqu'elles n'eussent pas cessé d'être aussi aimables que la veille, et le troisième jour de croisière et de cohabitation, on ne les regarda plus que comme des objets inutiles ou embarrassans à bord. A terre, enfin, elles avaient eu un règne de trois jours: à bord, elles n'eurent à peine qu'un jour de vogue que devaient suivre tant de jours de dédains et d'abandon.

--Savez-vous bien, disaient les matelots les plus philosophes au maître d'équipage, le plus philosophe lui-même de toute sa secte, que c'est bien amusant à terre les femmes, mais que ça commence à être bien embêtant à bord?

--Oui, répondait le maître devenu non moins austère que les matelots qui venaient lui confier leurs dégoûts naissans: c'est amusant pour le moment; mais, c'est seulement bien dommage que le moment dure si peu! C'est comme qui dirait un manche de gaffe avec quoi les femmes savent nous hâler à elles: le fer de la gaffe s'use, le manche reste, et il faut l'avaler. Savez-vous, à votre place, ce que je me permettrais de demander au capitaine, dans l'instant actuel?

--Non, maître Goueznou? Mais vous qui êtes habitué à ces choses là, dites-nous votre idée, si c'est un effet de votre part?

--Eh bien, il faut aller faire entendre au capitaine que ça vous embête, quoi donc! Il n'y a pas de milieu à ça ni de mitaines à prendre pour lui dire une chose qui est et qui n'est que trop la vérité.

--Mais, dites-lui donc la circonstance vous-même pour nous, maître Goueznou, puisque vous parlez mieux que nous, et que ça vous ennuie peut-être autant pour le moins que tous les autres.

--Lui dire moi-même la vérité! Pardieu donc, croyez-vous que je prendrai des gants blancs, comme le jour de ma première communion, pour lui faire savoir ce qu'il ne doit pas ignorer?

--Nous ne disons pas cela, bien loin de là; mais dites-lui-z-y donc l'affaire en question, le plus joliment possible.

--Vous allez voir ce que c'est que de défier un homme de parler à un autre mortel comme lui.

Le maître, à la suite de cette conversation, s'approcha respectueusement du capitaine Malviré; et en présence de l'équipage attentif, il s'exprima ainsi:

--Capitaine, j'aurais un mot à vous confier en particulier, de la part de tout notre monde.

--Dites en deux, au lieu d'un, si ça vous arrange, et que cela finisse rondement. Que veut notre monde?

--Ils voulaient vous dire, nos gens, que ça les embête.

--Qu'est-ce qui les embête?

--Les femmes.

--Quelles femmes?

--Les femmes généralement quelconques, et individuellement, celles qu'ils ont enlevées de bonne volonté avec eux à bord du corsaire.

--Eh bien, pourquoi les ont-ils enlevées?

--Voilà ce qu'ils se demandent à présent qu'ils n'en veulent plus.

--Et que veulent-ils que j'y fasse?

--Que vous ayez la bonté de les prendre avec vous, les princesses, ou de les faire prendre aussi par les officiers, les plus avenantes, s'entend, car on ne prétend forcer personne. Ça nous débarrassera d'autant pour le moment, pourvu que chacune consente à faire la corvée à son tour de rôle, comme de juste et de raison.

--Et que tonnerre de D... venez-vous me chanter là, vous et tout notre monde? Faites tout ce qu'il vous plaira de vos femmes et avec vos femmes, et laissez-moi tranquille avec vos plaintes. Le vin est tiré; c'est vous qui avez percé la barrique, n'est-ce pas? eh bien, maintenant, c'est à vous de le boire.

--Le vin est tiré; c'est pas faux, et je ne dis pas non; mais quant à avoir percé la barrique, je vous prie de croire, capitaine, que je suis là-dessus aussi innocent que l'enfant qui vient de naître.

--C'est bon, c'est bon, avec votre innocence... fichez-moi la paix, et arrangez-vous comme vous le pourrez, c'est tout ce que je vous demande pour long-temps, et ce que je suis en droit de réclamer dès aujourd'hui même.

--C'est bon, c'est bon, murmura en s'éloignant le maître débouté de sa plainte; c'est peut-être pas déjà si bon qu'il veut bien le dire.

--Eh bien! s'écrièrent les gens de l'équipage, après avoir entendu la réponse de leur capitaine. Il a raison tout de même, Malviré: le vin est tiré, qu'il a dit, et il faut le boire. Mais si encore c'était du vin au lieu de ces quinze à vingt donzelles... Bon Dieu de Dieu, est-ce-t-il donc embêtant, les femmes à bord!

Quelque embêtantes, cependant, que fussent, selon la courtoise expression de ces messieurs, les beautés qu'ils avaient à leur charge, il fallut bien se résoudre à les supporter pendant la campagne que le lougre l'_Aventure_ avait à faire. Mais par combien de mauvaises querelles et d'injustes aggressions, les corsaires se promirent de faire acheter à leurs tristes conquêtes de Lézardrieux, la faveur qu'elles avaient obtenue en venant partager avec leurs ravisseurs les dangers et les profits d'une croisière d'hiver! Bientôt, aussi fatiguées du séjour forcé du bord, que leurs amans paraissaient las eux-mêmes de supporter leur présence inévitable, elles se décidèrent à envoyer, à leur tour, deux ou trois d'entr'elles en députation vers le capitaine, pour lui demander à être jetées sur le premier navire ou la première terre que l'on rencontrerait dans le cours de ce malheureux voyage.

La plus éloquente et la plus hardie des trois déléguées, après s'être concertée avec ses commettantes, s'en vint aborder le capitaine, au moment où il se promenait sur le pont, en regardant de quel côté s'élevait la brise qu'il attendait depuis deux jours, avec la plus vive impatience.

--Monsieur le capitaine, lui dit l'orateur féminin, au nom de ses tristes compagnes, il est devenu impossible que nous restions plus long-temps à votre bord.

--Et pourquoi cela? répondit brusquement Malviré, en portant sur l'_oratrice_ les yeux qu'il avait long-temps tenus fixés sur les lames qui clapotaient à l'horizon.

--Parce que messieurs les hommes de votre équipage, se comportent d'une manière indigne à notre égard.

--Bah! laissez donc! Ils ne font plus seulement attention à vous!

--Et c'est justement là, monsieur le capitaine, ce que nous trouvons d'infâme dans la conduite de ces messieurs envers nous.

--Ah! par exemple, en voila une bonne! Aimeriez-vous donc mieux qu'au lieu de vous laisser là, en plant, ils se missent à vous maltraiter et à vous rendre la vie plus dure que la culasse de mes caronades?

--Et sans doute, monsieur, que nous préférerions cent fois, toutes autant que nous sommes, les plus durs traitemens au mortel abandon dans lequel ils nous laissent languir. Ce ne serait plus là, au moins, de l'indifférence.

--Oui, mais ce serait peut-être des tapes un peu rudes et des coups de bouts de corde pas très séduisans!

--Qu'importe, vous dis-je! ce serait vivre, au moins, par des émotions qui nous rappelleraient au sentiment de l'existence, et c'est leur dédain et leur mépris qui nous tuent par l'ennui et le dégoût d'eux et de nous-mêmes. Vos hommes sont des monstres d'ingratitude.

--Et que diriez-vous donc d'eux, encore une fois, s'ils vous battaient?

--Nous dirions alors, peut-être encore, que ce sont des monstres exécrables; mais nous supporterions au moins, plus patiemment, le malheur d'appartenir à des gens qui s'occuperaient de nous, que l'humiliation d'avoir suivi sur mer des êtres qui nous accablent du plus affreux dédain.

--Voilà bien trente ans que je navigue, mais le diable me brûle si je comprends quelque chose au chavirement d'esprit des femmes!

--Et où serait le charme, si vous y compreniez quelque chose?

--Où serait le charme, dites-vous? Ma foi, je n'en sais trop rien. Mais vous, qui vous croyez si savante, faites-moi, puisque nous y sommes, le plaisir de me dire où est pour moi le charme que je dois trouver en vous dans la circonstance présente?... Tourmenté d'un côté par les réclamations de mes gens qui ne veulent plus de vous autres; ennuyé de l'autre par les plaintes que vous venez me pousser, parce que vous commencez à fatiguer mes gens, je ne sais plus, en vérité, de quel bord amurer pour me dégager de vous et d'eux, et sans compliment, je crois que j'aimerais cent fois mieux avoir la fièvre jaune à bord, que...

--Que... Achevez, pendant que vous y êtes!

--Eh bien! ma foi, que... vous savez bien quoi..., sans qu'il soit besoin de vous mettre les points sur les I... Ah! ce n'est pas pour vous flatter, mais mes gens avaient bien raison de me dire, tout-à-l'heure, que c'était joliment embêtant d'avoir le plaisir de posséder des femmes à bord d'un navire. A présent, je commence à penser, comme eux et plus qu'eux, que c'est même un peu plus qu'embêtant, et si ce n'était les égards qu'on est obligé, malgré soi, d'avoir pour le sexe, je crois, le diable m'écouvillonne l'âme, que je serais tenté de vous envoyer toutes en vrac, par dessus...

--Par-dessus quoi? s'il vous plaît, monsieur le capitaine; car vous n'achevez jamais vos phrases. Dites, je vous en supplie, pendant que vous êtes en train: il ne vous en coûtera pas plus.

--Eh! par-dessus, vous savez bien quoi, sans qu'il soit nécessaire d'être malhonnête avec vous.

--C'est-à-dire, _par-dessus le bord_. Oh! je devine votre pensée à la politesse de vos procédés. Et être forcées de s'avouer que c'est pour des hommes de cette espèce, que nous avons quitté ce que nous devions avoir de plus cher et de plus saint au monde: nos maris, notre famille et notre pays! Oh! que les hommes en général, et que les marins surtout en particulier, sont _crapules_ et scélérats avec les femmes qu'ils ont perdues!

L'explication, entre Malviré et la déléguée des passagères, en était arrivée à ce degré de courtoisie et d'aménité, lorsqu'on vint annoncer au capitaine que les gabiers placés en vigie au tenon des bas-mâts du corsaire, avaient aperçu une voile du bord du vent à eux. Cet avertissement qui n'est jamais accueilli avec indifférence à bord d'un bâtiment chercheur d'aventures suffit pour interrompre tout à coup et fort à propos l'entretien qui avait commencé, comme je l'ai déjà fait remarquer, à prendre entre les deux interlocuteurs un caractère assez peu convenable à ce ton de modération qui fait ordinairement le charme des causeries intimes. Malviré, après avoir brusquement envoyé promener sur l'avant son éloquente beauté, et s'être ainsi débarrassé des réclamations postérieures qu'on aurait pu lui présenter, se mit en devoir de reconnaître le navire que les vigies venaient de signaler à son attention.

Notre bourru de capitaine, qui se piquait, et avec raison, d'avoir la vue meilleure que la langue, n'eut pas plutôt braqué sa longue vue ficelée de bout en bout, sur le bâtiment nouvellement aperçu, qu'il reconnut que c'était un trois-mâts louvoyant sous toutes ses voiles du plus près, et cherchant, selon toute apparence, à s'éloigner du corsaire qu'il devait avoir déjà entrevu sous le vent à lui.

Le parti du vieux renard, c'est de Malviré que nous voulons parler, fut bientôt pris, en cette circonstance qui n'était pour lui rien moins que nouvelle; car nous croyons avoir déjà dit que depuis trente ans le capitaine de l'_Aventure_ n'avait guère fait autre chose que de rôder sur l'Océan, tantôt du Nord au Sud, tantôt de l'Est à l'Ouest.

--_Attrape_, dit-il à son équipage, après avoir recueilli à la lunette tous les indices suffisans sur le navire à vue, _attrape à hisser, à courir, le grand appareil_. Nous allons essayer de tailler des croupières de longueur à ce gueux de _carré_[8].

[8] Les bricks et les trois-mâts, c'est-à-dire les bâtimens qui portent des voiles rectangulaires, se nomment des bâtimens _carrés_. Les lougres, les goëlettes et les côtres, dont les voiles sont taillées en trapèze et s'orientent en dedans des bas haubans, sont ce qu'on appelle des bâtimens en pointe.

Le _petit appareil_, sous lequel avait navigué jusque là le tranquille lougre, fut remplacé à la minute même, selon l'ordre du capitaine, par le jeu de voiles immenses que l'_Aventure_, comme tous les bâtimens de son espèce, déployait dans les grandes occasions où il s'agissait de _torcher de la toile_ et de faire ce qu'on appelle vulgairement _un bon coup de boulines_.

Puis une fois le commandement fait par le chef, et exécuté par les gens de l'équipage, à la satisfaction du capitaine, on vit Malviré, l'espoir pétillant dans les yeux, et le contentement peint sur son large visage, donner à chaque minute un coup de longue vue au navire qu'il chassait, en attendant qu'il pût lui envoyer d'aplomb quelques beaux coups de canon et de caronade dans les flancs.

La brise, ce jour là, était forte et ronde et la mer encore passablement unie sous le souffle régulier et carabiné de la risée naissante. C'était le temps qui convenait à l'_Aventure_, que l'on ne voyait jamais mieux se _patiner_, que lorsqu'il fallait pincer le vent à quatre ou cinq quarts, serrés, en se couchant sur l'eau, la moitié au moins du bastingage cachée par la lame.

Le trois-mâts aperçu, qui se serait passé assez volontiers de la chasse qu'il avait pris fantaisie à son voisin de lui appuyer, avait aussi de son côté déferlé toute sa toile au vent. Perroquets, catacois, clinfoc et voiles d'étai, tout avait été livré à l'impulsion de la brise, malgré l'effort qu'un tel fardeau de voilure devait imprimer à la mâture fatiguée du navire. Mais, dans ces sortes de circonstances, où il y va du salut du bâtiment, on craint toujours beaucoup moins de faire chavirer la barque, que de tomber, par pusillanimité, au pouvoir de l'ennemi que l'on sent courir derrière soi.

Ainsi, pendant que le pauvre trois-mâts chassé, employait trop inutilement peut-être tous les moyens qu'il pouvait mettre en usage pour tenter d'échapper à son redoutable adversaire, le lougre l'_Aventure_, trop certain du succès de sa manoeuvre, se contentait de cingler, sans beaucoup d'efforts, le nez dans le vent, comme s'il eût voulu joûter de ruses et de vitesse avec la brise.

--Voilà, disait à ses officiers le capitaine Malviré, voilà un navire qui ne porte qu'à six quarts dans le vent, et qui ne file que cinq noeuds, tout au plus, avec toute la toile qu'il a mise dehors... Le _paliaca_ ne sait pas que sous nos basses voiles seulement, nous hâlons nos sept noeuds pleins à quatre pointes et demie dans le lit du vent. Faut-il donc que le capitaine qui commande cette barcasse ait envie de se faire _pommoyer_ les reins? A sa place, si jamais un homme comme moi pouvait être à la place d'un lofia comme lui, il y a une bonne heure au moins que j'aurais laissé porter _largue_ les bonnettes du vent amurées haut et bas.

En trois ou quatre belles bordées, élégamment et finement prolongées pendant une heure chacune, le lougre l'_Aventure_, virant de bord comme une toupie, et s'élançant à chaque virement dans la direction de la brise, se trouva rendu dans les eaux du trois-mâts, qu'il ne poursuivait qu'avec un avantage de marche trop évident et trop certain. A l'aspect de ce sinistre compagnon de route, aux voiles tannées, à l'allure forbanesque et à la tournure plus que militaire, le capitaine du bâtiment fugitif jugea à propos de hisser son pavillon pour obliger le navire chasseur à en faire autant, et à lui faire savoir si, par miracle, il ne serait pas lui-même un lougre anglais. Mais aussitôt que Malviré eut vu le pavillon britannique monter à la corne d'artimon de son camarade de bordée, il ordonna à son second de faire envoyer de l'avant un coup de caronade à mitraille à l'ennemi, en faisant hisser, en même temps, au mât de misaine, un long et large pavillon tricolore, pour ne laisser au malheureux trois-mâts aucun doute sur l'espèce de camarade avec lequel il allait avoir l'honneur de se mesurer.

Mais ce fut en ce moment-là même que le capitaine anglais recouvrant, par l'effet du péril extrême dans lequel il se trouvait, l'intelligence dont Malviré l'accusait d'avoir manqué pendant la chasse, s'avisa d'essayer le dernier moyen qu'il pût employer pour retarder l'instant trop probable de sa défaite. Le trois-mâts, qui jusques là avait tenu trop obstinément la bordée du plus près, pour tâcher de conserver l'avantage du vent sur le bâtiment chasseur, s'imagina de laisser arriver subitement grand largue, en hissant avec promptitude toutes ses bonnettes du bord du vent. Forcé, par cette manoeuvre inattendue, de prendre la même direction que la proie qui se débattait encore sous son aile et sous ses griffes, le lougre l'_Aventure_ laissa aussitôt arriver de son côté, en étarquant sur sa grande voile le grand hunier du lougre, la seule voile qui lui restât encore à mettre dehors, pour accélérer encore sa marche déjà si rapide.

Dans le premier moment de cette lutte devenue toute nouvelle, le trois-mâts anglais parut acquérir, sur son antagoniste, un avantage plus marqué que celui qu'il avait d'abord obtenu, en s'essayant avec lui au plus près du vent. Mais la distance qu'il parvint à mettre, d'abord, entre le lougre français et lui, ne fut pas tellement grande, que le corsaire l'_Aventure_ ne parvînt à la franchir à grands coups de caronades. Le premier boulet qu'envoya le lougre, ne frappa que dans le corps du trois-mâts; mais, au second coup de canon, mieux ajusté, la drisse de bonnette basse du pauvre navire marchand fut coupée, et avec cette drisse coupée tomba à la mer la voile qu'elle soutenait. Ce succès, encourageant les chefs de pièces du capitaine Malviré, on vit bientôt à bord du corsaire, partir un troisième boulet qui alla fracasser le mât d'artimon de l'ennemi; et bientôt, enfin, le malheureux trois-mâts perdant, avec ses agrès hachés et ses voiles criblées, la marche qu'il avait acquise en orientant largue, fut réduit à laisser arriver, plat-vent arrière, et à passer en désordre sur l'avant du terrible corsaire qu'il avait si inutilement cherché à gagner de vitesse.

Dès qu'enfin le trois-mâts fatigué, harassé, rendu, de la chasse qu'il venait d'essuyer, eut amené son pavillon pour le lougre ennuyé, irrité d'avoir si long-temps poursuivi une grosse barque de cette espèce, le capitaine Malviré songea à savoir, comme d'habitude, quelle pouvait être la capture qu'il venait de faire.

--Dis-donc, cria-t-il dans son porte-voix au capitaine anglais, d'où viens-tu comme ça?

--Je venais de Terre-Neuve, répondit avec humeur l'infortuné capitaine anglais!

--Et où allais-tu, de ce train-là, vieille baderne?

--J'allais à Londres, où je serais arrivé sans vous et la malédiction du ciel.

--Et de quoi, encore, es-tu chargé, malappris?...

--De morue, à votre service, maintenant, puisque Dieu ou le diable l'a voulu.

--De morue! s'écria Malviré en riant à se démonter la mâchoire: ah! par exemple, en voilà encore une bonne! Chasser pendant trois heures à _toc de voiles_, un bateau de ce gabarit pour ne mettre la patte que sur une poignée de _stock-fish_!

Et sais-tu bien, ajouta-t-il, en s'adressant de nouveau au capitaine capturé, sais-tu bien que si tu m'avais fait casser un des bouts de bois de ma mâture, en me forçant à t'appuyer la chasse, il aurait fallu me regarder un peu de près pour me voir rire!... De morue? Rafalé que tu es? Que veux-tu donc que je fasse de ta puante cargaison, et de ta barque à cailloux?

A cette vive apostrophe du capitaine Malviré, les gens du corsaire se mirent à dire assez haut entr'eux, pour que leurs officiers les entendissent, qu'il ne serait peut-être pas mauvais d'examiner la prise que le capitaine semblait si fort dédaigner, ne fût-ce que pour envoyer à son bord les femmes dont tout le monde voulait se débarrasser. Avec la cargaison de ce trois-mâts, répétaient les mieux avisés, et le chargement que nous pouvons lui donner en supplément, on ne ferait peut-être pas encore un si mauvais arrimage.

--Le tonnerre me grille, s'écria Malviré en prêtant l'oreille aux propos de ses hommes, je crois que ces coquins-là ont eu une bonne idée une fois dans leur vie! Plutôt que de renvoyer ce gros bêtas de trois-mâts en Angleterre, j'ai envie de l'expédier pour France avec toutes ces bégueules, et une douzaine de nos plus faillis gars pour les conduire où ils pourront les mener!... Morue avec... ça n'ira peut-être pas si mal. Il y a long-temps que je n'ai fait de bamboches à la mer, et celle-là comptera dans le nombre de mes vieux péchés, au total général du compte que j'aurai un jour à rendre là-haut... Allons, vous autres, attrape à mettre la chaloupe à la mer, et à aller m'amarriner ce trois-mâts terreneuvier.

--Mais, capitaine, demanda le second du corsaire, quels sont les douze _inutiles_ que nous enverrons à bord de la prise, pour l'amarriner en règle et former son équipage?

--Prenez-moi les onze plus amoureux du bord, et les plus _cagnes_: donnez pour capitaine de prise à ce tas d'épluchures, ce fort-en-bouche de sous-lieutenant, qui dort toujours sous le vent de la chaloupe, pendant son quart...

--Oui, j'entends, M. de la Lévrière, n'est-ce pas? Ce jeune et sensible troubadour de cuisine que vous avez pris par protection, à la recommandation de l'armateur?

--C'est précisément cela, et c'est vous qui avez mis du premier coup la langue sur son nom. Puis, vous comprenez bien, vous ferez _transvaser_ toutes nos femelles à bord de la prise: leur paquet ne sera pas long à faire, puisque nous les avons reçues avec le seul cotillon qu'elles eussent sur le dos; et une fois qu'elles auront débordé du bord, vous aurez soin de faire donner un bon coup de balai, partout sur le pont, entendez-vous bien? Tout sera dit, alors, entre la prise et nous, et entre ces aimables princesses et leurs volages adorateurs.