Part 10
L'abus de quelques-uns de ces déguisemens avait fini, pendant nos dernières guerres maritimes, par décréditer tellement l'usage qu'on en avait fait si long-temps, qu'il aurait fallu plus que de la bonhomie pour se laisser abuser encore par de pareils stratagèmes, devenus grossiers à force d'avoir trop souvent réussi. Masquer et aplatir sa batterie sous un long bandeau de toile peinte, rentrer ses canons et fermer ses sabords, placer des balles de coton ou de foin dans ses porte-haubans, dépasser ses mâts de perroquets et mettre son pavillon en berne pour revêtir l'apparence d'un navire en détresse; déchirer ses voiles, avarier sa mâture, faire barbouiller la figure de ses hommes pour se donner les airs coquets d'un équipage ravagé par une épidémie: tout cela n'était plus, vers la fin de nos longues croisières, qu'un misérable charlatanisme de mer, abandonné aux derniers plagiaires du métier, pour abuser les dernières dupes du commun des marins sans expérience et sans finesse.
Un capitaine de Saint-Malo, convaincu du besoin qu'il y avait de rajeunir tout ce vieux système de fraudes, pour pouvoir tromper encore la vigilance exercée que l'abus maladroit de la ruse avait blasée, fit un jour donner à un corsaire, construit d'après ses plans, tous les dehors d'un gros brick charbonnier. Le brick malouin, ainsi travesti, alla croiser sur les côtes de Cork et dans le chenal de Bristol, avec ses voiles noires et son misérable gréement, jusqu'à ce que, grâce à sa pacifique tournure, il eût fait trois ou quatre bonnes prises, pour prix de l'impunité qu'il s'était assurée en se donnant la mine d'un pauvre marchand de houille. Mais l'année suivante, le faux charbonnier ayant voulu renouveler le stratagème qui lui avait si bien réussi, fut pris, à la suite d'un vif engagement, par un autre navire charbonnier plus fort encore que lui, et tout aussi adroitement travesti. Ce terrible concurrent se trouva être un grand brick de guerre anglais qui, pour mettre à profit la leçon que lui avait donnée, l'année précédente, le corsaire français, s'était aussi déguisé comme lui en charbonnier irlandais.
Le capitaine français, si tristement pris dans ses propres lacs, ne perdit cependant pas courage. Revenu à Saint-Malo avant la fin de la guerre, et après avoir brûlé la politesse aux geôliers des prisons d'Angleterre, son premier soin fut de faire jeter sur les chantiers la quille d'un nouveau corsaire qui, avec les façons les plus favorables à une grande marche, devait recevoir le lourd acastillage extérieur d'une pesante galiote hollandaise. La fausse galiote est faite, elle est lancée, elle flotte; tout le monde la trouve charmante d'épaisseur et d'obésité; ses ponts énormes, et massivement arrondis vers leurs larges extrémités, cachent si habilement ses fonds déliés et ses formes sveltes, qu'à une portée de fusil, ou une demi-portée de canon tout au plus, on la prendrait pour la plus grosse _hourque_ qui ait jamais refoulé les eaux paresseuses du Zuyderzée ou de la Baltique. Le chef-d'oeuvre de construction part: il ne marche pas, il vole sur la crête des lames écumeuses de la Manche. Il fait une prise, deux prises; il va le lendemain en faire une troisième, et cette troisième capture sera une galiote plus forte encore que lui, et naviguant sous le pavillon anglais. La fausse galiote française chasse pendant une demi-heure la vraie galiote ennemie; mais celle-ci, ennuyée, au bout de cette demi-heure d'efforts, d'être chassée par la galiote qu'elle peut chasser à son tour, oriente tout-à-coup sur le corsaire qui a d'abord orienté sur elle. Le corsaire _galioté_, soupçonnant alors la ruse, songe, mais trop tard, hélas! à prendre le parti de la retraite. La vraie galiote anglaise gagne du terrain sur la feinte galiote française; elle la joint même d'assez près pour entamer avec elle le plus rude entretien, et après quarante et quelques minutes d'action, le corsaire tout coi, tout honteux de sa méprise, est réduit à amener pavillon pour la contrefaçon anglaise d'une galiote hollandaise. C'était une corvette déguisée en _hourque_, pas autre chose, et l'une des meilleures marcheuses de la marine britannique: on n'est jamais trompé que par les siens. La seconde contrefaçon était la bonne.
Notre ingénieux et brave capitaine resta cette fois-là, jusqu'à la paix, dans le _carcer durus_ des prisons d'Angleterre, où il apprit que, pendant qu'il faisait construire sa galiote à Saint-Malo, l'amirauté anglaise, instruite à temps de ses projets, avait donné ordre de construire, à Portsmouth, une corvette _galiotée_, destinée à tromper les corsaires français qui iraient croiser dans la Manche.
FIN DES TROIS PIRATES.
LE CORSAIRE L'AVENTURE, ET LE CAPITAINE MALVIRÉ[6].
[6] _Malviré_, _Mal-bordé_, c'est-à-dire mal disposé, de mauvaise humeur. Le capitaine d'un navire qui a mal viré de bord, est ordinairement de mauvaise humeur: de là le nom de _Malviré_, donné au capitaine du lougre l'_Aventure_, qui, cependant, virait assez probablement bien de bord à l'occasion.
Le lougre corsaire l'_Aventure_, après avoir fait deux ou trois bonnes prises à l'entrée de la Manche, vint, par une belle et froide nuit d'hiver, mouiller à Lézardrieux, petit port, taillé commodément dans une des échancrures du rivage de la Basse-Bretagne, et présentant aux navires relâcheurs, une plage presque déserte, enclavée entre deux masses de rochers de l'aspect le plus sauvage.
Une fois l'ancre descendue sur le fond tenace et sableux de la rade, le capitaine Malviré, qui commandait l'_Aventure_, se fit jeter à terre, pour avoir un mot de conversation avec les autorités du lieu dans lequel il venait chercher momentanément un asile.
Les autorités, réveillées au fond de leurs maisons couvertes de chaume et de neige, par la voix retentissante du capitaine, se rendirent, à moitié habillées et à moitié endormies, dans le local de la mairie, et dès qu'elles se virent rassemblées autour de la table de l'_Hôtel-de-Ville_ de la bourgade, elles demandèrent au loup de mer, par l'organe officiel et un peu enroué du maire, ce qu'il pouvait y avoir pour son service, à cette heure de la nuit.
Le capitaine, qui ne se flattait pas d'être doué du don précieux de l'improvisation, leur dit tout bonnement, dans le langage sans façon dont il avait habitude de se servir avec tout le monde:
--Messieurs ou mesdames les autorités, comme vous voudrez; il est bon de vous dire que j'ai un équipage charmant, un vrai bijou d'équipage, enfin, mais tapageur en diable et amoureux par dessus tout, et à qui il faut, d'abord, des femmes, pour peu que l'on désire conserver un brin de tranquillité dans le pays. En avez-vous à lui donner, des femmes?
M. le maire de Lézardrieux, assez embarrassé de cette question inattendue, répondit à Malviré, avec l'approbation tacite de ses deux adjoints:
--Capitaine, oui, nous avons des femmes, mais pour nous.
--Ah diable! reprit le capitaine, mais ce sont des femmes pour les autres que nous voudrions, en payant, s'entend. A moins que vous ne consentiez à nous céder les vôtres, pour quelque chose de plus.
Cette proposition, comme bien vous devez penser, résonna fort mal aux oreilles des magistrats interdits, et encore plus étonnés qu'interdits de la témérité d'une telle allocution. Le capitaine, devinant la perplexité administrative dans laquelle il venait de jeter les trois municipaux, reprit aussitôt sans se déconcerter:
--Je vois que nous ne nous entendons guères, et même que nous ne nous entendons pas du tout. Au lieu de vous demander si vous avez des femmes, j'aurais dû vous demander, premièrement, si vous aviez ici assez de bonnes citoyennes de filles pour la consommation journalière des étrangers. Et en supposant que je vous eusse fait cette question, qu'auriez-vous répondu, s'il vous plaît, M. le maire, vous qui paraissez être, avec l'autorisation du gouvernement, le plus malin d'entre tous ces messieurs?
--J'aurais répondu, reprit alors avec dignité M. le maire, et toujours à la satisfaction générale de ses subordonnés, que les moeurs, ici, sont excellentes, que les femmes y sont fidèles à leurs devoirs, et que, par conséquent, vous n'avez qu'à chercher...
--Oui, qu'à chercher de bonnes filles ailleurs, parce qu'ici elles sont trop rares, n'est-ce pas? Mais le pays, sans doute, n'est pas sans avoir des environs, et dans les environs, on peut trouver, à coup sûr, ce qui manque chez vous... Tenez, voilà des piastres, en bel et bon argent, et des onces d'or comme s'il en pleuvait, pour que vous vous procuriez ce qu'il me faut, avant que je ne lâche tout mon monde à terre. Vous n'avez qu'à faire une petite proclamation aux habitans, en leur distribuant cette monnaie, et en moins de vingt-quatre heures d'ici, je largue la bride sur le cou à tous mes gens, qui trouveront probablement bientôt, grâce à vos soins, à qui parler, une fois qu'ils auront mis le pied sur le plancher des vaches.
Les autorités communales, justement offensées de la singulière commission que prétendait leur donner le capitaine Malviré, jetèrent loin d'elles l'argent et l'or qu'il venait de répandre sur la table du conseil: le conseil même se sépara aussitôt, tout suffoqué d'indignation et sans pouvoir proférer une parole; mais le garçon de la mairie et le sonneur de cloches de la paroisse, présens à la délibération, se précipitèrent, moins scrupuleux et mieux avisés que leurs chefs, sur les piastres et les onces que le libéral capitaine n'avait pu faire accepter aux trois revêches notabilités... Vous aurez ce qu'il vous faut, mon commandant, lui dit à l'oreille le garçon de la municipalité... Ce soir même, vous en aurez peut-être bien plus que vous n'en voudrez, ajouta le sonneur de cloches, hors de lui et couvant dans ses avides mains, l'or et l'argent qu'il venait de ramasser.
--Eh bien, parlez-moi de vous, au moins, leur cria Malviré; c'est vous qu'on aurait dû faire maire et adjoints du pays, et vos municipaux, garçon et sonneur de cloches à votre place; car vos autorités m'ont paru, en vérité, par trop bégueules pour être ce qu'elles sont. A ce soir, donc, ou à demain, vous autres: je compte sur votre promesse, comme j'ai déjà compté, pour faire mon affaire, sur les piastres que vous venez de rengaîner, si souplement, dans le creux de vos poches de côté.
Malviré, en revenant à son bord, où son retour était fort impatiemment attendu, sauta de son canot sur le bastingage du corsaire, et perché là, dans une attitude un peu plus noble et un peu moins gauche que celle que prennent la plupart de nos orateurs, après avoir grimpé à la tribune, il dit à tout son monde, rassemblé sur le pont:
«Enfans de l'_Aventure_,
«Vous aurez des femmes, comme s'il en fusillait dans le pays; mais pas celles des autorités, ni des habitans. Vous pourrez les battre, mais en payant. Chacun de vous va recevoir, à la chambre, vingt-cinq gourdes d'avances, sur ses parts de prise à venir, et tout le monde, indistinctement, ira ensuite à terre, s'amuser pendant trois jours, tant qu'il voudra, et comme il pourra. Mais, au bout de ce temps de _jouisserie_ générale, et au moment de l'appareillage, il est bon de vous prévenir, que le premier qui reviendra à bord avec un sou, seulement, dans la poche, me fera l'honneur d'avoir affaire à moi, et vous savez tous, que je ne m'appelle pas Malviré pour des prunes de Tours, et pour faire l'amour avec vous autres, quand le coeur ne m'en dit pas! Salut à vous! C'est là tout ce que j'avais à vous confier. Valsez!»
_Vive le capitaine Malviré! vive le capitaine!_ s'écrièrent tous les corsaires, depuis le premier maître jusqu'aux plus petits mousses! _A lui le coq, à nous la poule, et allons à terre nous rondir une bosse pour nos vingt-cinq gourdes d'avance!!!_
Le galant équipage de l'_Aventure_ se jeta aussitôt dans les trois ou quatre embarcations du bord, pour se faire transporter, sans perdre de temps, sur le rivage promis. Les plus pressés se précipitèrent à l'eau, ou le long des canots dans lesquels ils n'avaient pu trouver place, au milieu de la foule qui les encombrait. Tout le monde, enfin, gagna terre, comme il put, soit en chaloupe, soit à la nage, et les premières beautés accourues des environs pour recevoir, sur la grève, les courtois chevaliers dont on leur avait déjà vanté la générosité, s'en allèrent bras dessus, bras dessous, vers les cabarets les plus voisins, avec les nouveaux débarqués qui venaient de sortir de l'eau pour se replonger dans les délices du continent. Les choix que commande la nécessité, et que règle le hasard, ne sont ni difficiles ni longs à faire, comme vous savez; et ces choix-là valent bien quelquefois, comme vous ne l'ignorez pas non plus, ceux que dictent si souvent l'intérêt ou la prudence. Revenons à notre affaire.
Trois jours durant, jours d'orgie et de frénésie, de délire et d'amour, le tranquille rivage de Lézardrieux se trouva livré à la plus infernale liesse que l'on puisse imaginer; et pendant cette bacchanale maritime, le corsaire l'_Aventure_, paisiblement mouillé sur ses amarres, flotta abandonné de tout son monde, à vingt brasses de la côte où il avait vomi son voluptueux et turbulent équipage. Patience, patience! se disait le capitaine Malviré, en jouissant à sa manière de la folle ivresse dans laquelle il voyait ses matelots se vautrer avec tant de cynique ardeur, patience, patience, mes amis; chacun aura son tour: l'argent file et le vent tourne, et demain, si j'ai bon nez, il ne sera pas plus question de tout cela que de l'an quarante, et l'_Aventure_, aujourd'hui si tristement délaissée sur ses deux ancres d'affourche, reprendra crânement sa bordée du large avec toute cette canaille, rassasiée et harassée des sots amusemens de la terre.»
Le garçon de la mairie et le sonneur de cloches n'avaient pas non plus été infidèles à leurs promesses de la veille. Aux premières _bonnes filles_ venues sur la foi de la libéralité des corsaires, succédèrent des masses d'autres _bonnes filles_ encore meilleures enfans que les premières. L'argent pleuvait, le vin et le rhum ruisselaient, et le vin et le rhum enflammaient l'amour; mais avec le vin, le rhum et l'amour, arrivaient aussi les querelles et avec les querelles, les coups de poing sur l'oeil et les horions de tendresse sur les joues enluminées des corsaires et des bonnes filles. Les autorités du pays, justement alarmées de ce désordre incessant et croissant, avaient cru, dans leur sollicitude publique, devoir réclamer la prompte assistance de tous les gendarmes de la circonscription. Les gendarmes nouveaux venus, furent un peu battus, dès leur arrivée, par les corsaires et par les filles même que les corsaires battaient de leur côté. On fut réduit à implorer bientôt, au milieu de cette confusion inextricable, l'intervention de la brigade active des douanes; et le pays allait être envahi, à la fois, par la force publique et les amours, quand, vers la fin du troisième jour de cette ardente saturnale, se fit entendre le coup de canon de partance du corsaire l'_Aventure_! Il était temps; l'argent commençait à manquer dans le gousset des matelots, et les amours menaçaient déjà d'être à sec comme le gousset des amoureux. Oh! c'est alors que la gendarmerie et la douane, redevenues fortes par la faiblesse de leurs adversaires, eussent pu reprendre, avec avantage, leur revanche sur les corsaires et les bonnes filles! Le coup de canon de partance et le bon vent, épargnèrent à la fierté de ceux-ci une telle honte et une aussi redoutable humiliation.
Le fringant équipage, que soixante et quelques heures auparavant, le capitaine Malviré avait vu s'élancer sur le rivage, si rempli d'ardeur pour les délices de la terre, revint à bord accablé de douces fatigues, désenchanté des plaisirs qui avaient fui, et ne demandant pas mieux que de courir les pénibles hasards d'une nouvelle croisière.--Pas un des matelots ne regagna le bord avec un denier en poche... Quelques-uns se rappelant même la sévère consigne du capitaine, jetèrent même à l'eau avant de dépasser le plat-bord du lougre, la petite monnaie qu'ils pouvaient avoir oubliée au fond de la mesquine bourse dans laquelle ils avaient si largement puisé.
--C'est bien, dit alors Malviré, satisfait, à son équipage blasé... Vire à pic sur l'ancre: Saute sur la drisse de foc. Tout est payé: Range à hisser et à amurer le grand appareil[7].
[7] Les lougres corsaires avaient deux appareils de voiles. Le grand appareil, le plus favorable à la marche du navire, se hissait dans les circonstances où il était nécessaire de faire de la toile.
Et le grand lougre noir, taillé en forme de coin et rasant l'eau comme l'aileron d'un requin nageant à la surface de la mer, appareilla en envoyant pour dernier adieu, le hourra de tout son équipage aux échos mugissans de la rive fugitive de Lézardrieux.
M. le maire, ses adjoints, les gendarmes de toute la circonscription et le syndic même des gens de mer, répondirent à cet adieu infernal en envoyant leurs malédictions à leurs hôtes farouches qu'emportait au large le rapide et sauvage corsaire.
On ne sait pas précisément ce que dirent ni ce que firent les tendres Arianes abandonnées sur le rivage par leurs infidèles séducteurs. Mais le garçon de la mairie et le bedeau, ont assuré depuis, à l'auteur de cette histoire, que ces belles délaissées pleurèrent beaucoup tant qu'elles purent apercevoir l'_Aventure_ cinglant vers l'horizon, pour aller noyer sa voile penchée dans l'immensité des flots, et qu'ensuite, après avoir perdu de vue cette voile bien aimée, elles allèrent se consoler avec les gendarmes et les douaniers qu'elles avaient si fort dédaignés, et même aidé à battre, pendant le court séjour des rudes et généreux corsaires.
Les maires et les adjoints de tous les pays nous ont toujours inspiré beaucoup de respect, en leur qualité d'autorités constituées: les _bonnes filles_ venues de loin, pour embellir les quelques instans que les marins peuvent donner aux terrestres faiblesses, n'ont jamais cessé non plus de nous inspirer la sorte d'intérêt qu'elles méritent; mais aux maires, aux adjoints et aux _bonnes filles_, nous avons toujours préféré les corsaires, ces mauvais garnemens si beaux dans leurs excès, si originaux par les vices qui ne sont qu'à eux, et si pittoresques enfin dans la liberté de toutes leurs farouches allures. L'entraînement inexplicable que nous avons même toujours eu pour cette espèce de vilaines gens, nous a quelquefois emporté si loin de tous les sentimens ordinaires qu'avoue la société, que nous aimerions mieux, tant nos singulières préventions nous aveuglent encore en ce moment, tomber sous les redoutables griffes d'un ancien écumeur de mer de Saint-Malo ou de Calais, qu'entre les mains bien blanches et bien potelées de la plupart des plus honnêtes fonctionnaires du royaume. C'est là peut-être un aveu pénible à faire et un tort sans doute difficile à expier; mais nous avons avoué ce tort pour l'acquit de notre conscience, et nous allons continuer notre histoire. Nous mettrons d'abord de côté pour un instant et avec la permission du lecteur, monsieur le maire, les adjoints et les autres autorités, dont nous nous sommes déjà occupé, pour ne nous occuper maintenant que de ce qui se passa à bord de l'_Aventure_, après son départ flamboyant de Lézardrieux.
Le capitaine Malviré laissa ses gens dormir tant qu'ils voulurent, à l'exception de quelques hommes de quart, qu'il chargea du soin d'exécuter les manoeuvres qu'il jugea à propos de commander pendant la nuit.
Le matin, il demanda à son second: Tout le monde est-il rentré à bord et n'avons-nous oublié personne à terre?
--Non, capitaine, répondit le second; il ne nous manque personne à bord... Au contraire.
--Comment au contraire? Est-ce que l'équipage, par hasard, aurait déjà fait des petits pendant la nuit.
--Pas précisément encore, capitaine; mais il y aurait peut-être à bord de nous, de quoi en faire, si toutefois on le permettait, s'entend.
--S'entend! s'entend! Mais c'est que je ne vous _entends_ pas du tout, moi. Que voulez-vous dire, au bout du compte?
--Je veux dire, capitaine, que tout-à-l'heure en faisant ma visite, sans avoir l'air de rien, je me suis aperçu qu'il y avait dans la cale un supplément de quinze à vingt individus, plus ou moins, mâles ou femelles, cachés sous des habits de notre sexe à nous. Je dis mâles ou femelles, vous entendez bien, parce que je n'ai pas eu beaucoup le temps d'examiner physiquement le genre naturel de la découverte sur laquelle je n'ai fait encore que mettre la main dans l'obscurité.
--Allons, je le vois bien, ce sont quinze ou vingt _guinches_ que ces gaillards-là auront amenées à bord, pour leurs provisions de campagne.» Pardon du terme _guinches_, il est historique, et le capitaine n'en trouva pas de meilleur pour rendre la pensée qu'il se croyait permis d'exprimer dans un moment de contrariété.
Le second reprit:
--J'ai eu d'abord la même idée que vous, capitaine; mais je me suis dit que, puisqu'elles étaient à bord, ces gueunuches, ou plutôt ces _guinches_, il fallait bien les y garder, ou les faire passer par dessus le bastingage, si la loi ne s'y opposait pas.
--Si vous aviez mieux fait votre inspection, quand tout ce ramassis de cabaret est revenu à bord, ce supplément de lest là ne vous serait pas passé sous le nez sans vous tomber sous les yeux. Et voilà ce que c'est que de ne faire les choses qu'à moitié et trop tard.
--Passer l'inspection, c'est bien facile à dire; mais s'il vous en souvient, quand nos gens sont revenus de terre, on aurait été bien embarrassé de les compter un à un; ils arrivaient tous en bloc, deux par deux, ou trois par trois; le diable même n'aurait seulement pu réussir à faire plusieurs lots pour pouvoir les compter individuellement à la mine.
--Allons, c'est bien; assez causé: elles feront la campagne avec nous, ces _dames_, puisqu'il n'y a plus moyen de faire autrement. Mais avertissez-les bien, elles et nos gens, qu'au premier petit mot un peu trop haut ou à la première dispute un peu trop vive, vous tomberez sur les amans et les maîtresses, comme pauvreté sur misère. La discipline avant tout, et l'amour après tout le reste, entendez-vous bien; voilà ma maxime, monsieur mon second.
--Oh! l'amour, il n'y en aura guère maintenant, je suppose: une fois la première fumée du vin dissipée, les plus belles femmes ne sont pas déjà si ragoûtantes pour les amoureux à jeun et à sec. C'est la bêtise des hommes qui les fait valoir ce qu'elles ne valent plus après que la bêtise est passée.
Le second du corsaire l'_Aventure_, comme on le voit, avait aussi sa dose de philosophie et de stoïcisme: philosophie insolente, il est vrai, et stoïcisme dégoûtant peut-être, mais trop ordinaires aux seconds des corsaires qui n'ont fait ni leurs humanités au collège, ni suivi leur cours de galanterie dans les salons du Faubourg St.-Germain.
Grâce à la tolérance du capitaine Malviré à l'égard des belles qui avaient désiré faire la course à bord du lougre, ces dames purent venir se promener sur le pont et partager avec leurs protecteurs, les vivres assez abondans du bord. Tout l'équipage se réjouit fort, dans les premiers momens du voyage, de la présence des aimables passagères que l'indulgence de leur chef avait consenti à leur laisser pour compagnes. Quelques unes d'entr'elles, enhardies par les privautés qu'on leur avait d'abord permis de prendre, osèrent s'approcher du capitaine lui-même, et celui-ci ne reconnut pas sans étonnement, dans les traits de ces familières amazones, les épouses légitimes de cinq ou six des habitans du pays qu'il venait de quitter.