Les trois pirates (1/2)

Part 6

Chapter 63,897 wordsPublic domain

«L'ignorance de mes traducteurs du gaillard d'avant assura le succès de la manoeuvre que j'avais ordonnée, et qu'ils n'auraient jamais voulu exécuter, peut-être, s'ils avaient pu deviner la signification du nom terrible du trois-mâts que j'allais aborder. La superstition aurait été plus forte chez eux, à n'en pas douter, que l'obéissance que j'aurais voulu exiger de leur dévouement. Bref, j'accostai de bout en bout mon mystérieux navire, pour en finir par quelque chose. La solitude la plus effrayante et le silence le plus sinistre régnaient à son bord. Un grand coup de roulis, que lui fit donner la lame au moment où je commandais l'abordage, interrompit seul le silence que je remarquai autour de lui, et vint déranger l'équilibre des premiers de mes hommes qui cherchaient à s'élancer en _vrac_ sur son pont. Ce mouvement inattendu du bâtiment échoué me laissa voir des flots de sang ruisseler à la mer, des dallots, percés sur le côté par lequel je m'élançai... Mes gueux de matelots, si crânement disposés quelque temps auparavant à bondir sur les bastingages, reculèrent d'effroi à ce spectacle terrible... Moi-même je fus obligé, pour leur redonner un peu de montant au coeur, de sauter à leur tête, à bord du navire qu'ils n'osaient ni regarder en face, ni attaquer debout en corps. Mais quel aspect me présenta le gaillard d'arrière de ma facile capture! Vingt à vingt-cinq cadavres, tout saignans encore, couchés les uns à côté des autres; les uns la bouche béante, les autres le visage collé sur le tillac, étaient là étendus pêle-mêle au milieu d'un tas d'armes brisées, de morceaux de membres hachés et de lambeaux de chairs noircies au soleil. Sur le corps d'un des morts, j'aperçus un gros chien dont la tête avait été tranchée près de l'homme qui sans doute avait été son maître, et qui paraissait avoir été le capitaine de ce malheureux trois-mâts... Quelques-uns des soldats espagnols que j'avais enlevés de Matanzas reconnurent, en arrêtant leurs regards effrayés sur la figure des victimes de ce carnage encore récent, cinq à six matelots pirates qu'ils se rappelaient avoir vus à la Havane. Les autres morts nous semblèrent, à leur mise et au caractère qu'offrait encore leur physionomie, être des marins anglais ou américains... Je me hâtai, pour ne pas perdre de temps, et pour être fixé sur le parti que je pouvais tirer de cet événement, de visiter moi-même, et de faire visiter par mes gens, la chambre et la cale du trois-mâts: il était chargé de sucre et de café. Les papiers trouvés dans la cabine du capitaine m'apprirent qu'il était parti de la Havane, pour se rendre à Salem, port du nord-Amérique, où il avait été armé. Toutes les conjectures que nous pûmes former sur les autres indices que nous avions sous les yeux, se réunirent pour nous faire supposer que le _Ne Tange_, forcé de s'échouer sur les brisans pour échapper à la chasse de quelque petit forban, avait ensuite été réduit dans cette position désespérée à résister à l'attaque obstinée de ses assaillans, et que ceux-ci, inquiétés, troublés eux-mêmes par l'arrivée inattendue d'un croiseur, s'étaient vus à leur tour contrains de lâcher leur proie en laissant les corps de plusieurs des leurs auprès des cadavres des pauvres diables qu'ils venaient de massacrer si impitoyablement.

--Les gredins de gueux! s'écria Bastringue emporté d'indignation à ces derniers mots.

--Mais qui appelles-tu ainsi, des gredins de gueux? lui demanda froidement Salvage, en interrompant son récit.

--J'appelle des gredins de gueux, reprit Bastringue, ceux-là, n'importe lesquels, qui avaient _écouvillonné_ l'équipage américain; car ce ne pouvait être autre chose que des gredins premièrement, et des gueux en même temps. Tuer des hommes qui sont de force avec vous, c'est bien pour hâler dedans ensuite ce qu'ils peuvent avoir de bien dans leur sac; mais raser radicalement la vie à dix-huit ou vingt pauvres bigres, pour ne pas prendre ce qu'ils ont, et les exterminer pour rien du tout, ce n'est pas là agir en matelots, mais c'est se comporter en gueusards et en tas de gredins. Je ne m'en dédis pas, et c'était uniquement des gredins de gueux, tout ce qu'il y a enfin de plus gueux et de plus gredins parmi les uns et les autres.

--Hélas! répondit Salvage au beau mouvement de générosité de son compère, nous risquons bien de n'être ni moins gredins, ni moins gueux, puisque c'est le mot, que ceux contre lesquels ton honnête courroux vient de s'allumer si subitement, mon pauvre Bastringue! Mais revenons au point principal de notre affaire, en laissant de côté, pour un moment, les accessoires de la sensibilité.

«Comment cependant, me disais-je, en supposant que les pirates aient été forcés d'abandonner ce riche bâtiment, peut-on admettre qu'ils aient renoncé à revenir plus tard à bord pour s'en emparer? car enfin, il est encore en aussi bon état qu'il est possible de le désirer. D'un autre côté, comment supposer aussi, que si un croiseur est parvenu à éloigner du trois-mâts le forban qui s'en était rendu maître, ce croiseur ait été assez complaisant pour ne pas mettre la patte sur la proie qu'il aura réussi à retirer de leurs griffes? Quelle raison a donc pu engager les derniers capteurs, quels qu'ils fussent, à lâcher ainsi leur capture? Auraient-ils trouvé à bord une bonne somme d'argent dont ils se sont contentés, comme, sur la grande route, des brigands se contentent de prendre la bourse du voyageur à qui ils laissent dédaigneusement sa cariole ou son cheval?... En raisonnant de la sorte, je me perdais dans un labyrinthe de conjectures et de suppositions vagues, sans pouvoir tomber sur une hypothèse qui pût lever toutes les objections et résoudre tous mes doutes. Bah! au surplus, m'écriai-je fatigué de chercher vainement le mot de cette énigme, je me trouve bien bon de me casser la tête de toutes ces choses qu'il m'est si peu utile de deviner, tandis que je puis employer mon temps à faire l'ample curée que le sort semble m'offrir de si bonne grâce!... Attrape à élonger une ancre au large, ordonnai-je à mes gens, et tâchons de renflouer vivement ce grand magasin à sucre et à café qui ne fait pas une seule goutte d'eau. Une fois à terre, nous retirerons plus de demi-tasses de son ventre, que nous ne pourrons en boire toute notre vie. C'est une tasse de café qui est assurée pour retraite à perpétuité à tout l'équipage.

«Avant de procéder à cette opération, que le beau temps de la journée et la douceur de la brise favorisaient également, je jugeai à propos de faire disparaître de dessus le pont du _Ne Tange_, les cadavres hideux qui l'encombraient et les taches de sang caillé qui l'avaient rougi de manière à lui donner la teinte d'un pont bordé en planches d'acajou. Je savais, par ma propre expérience, que rien n'est mieux fait pour amollir les courages les plus fortement trempés, que le spectacle de toutes les horreurs qui suivent un combat. Mettez, avant une action sanglante, sous les yeux du plus vaillant équipage, les têtes en marmelade, les bras et les jambes hachés menus, qui seront flanqués de côté et d'autre après l'engagement, et vous verrez si, pour commencer le charivari, vous trouverez des coeurs bien disposés à la besogne... Je fis donc laver et nettoyer mon pont, de tous ces terribles lambeaux de chairs humaines, en me disant, à chacun des morts que, par mesure de prévoyance, je faisais envoyer par dessus le bord: Dans une heure ou deux, il est possible que le gâchis dont tu cherches à leur épargner la vue, recommence sur le gaillard d'arrière que tu veux rendre propre comme un petit bijou; et il est bon que les mâles dont tu es exposé à avoir besoin pour défendre ton bâtiment trouvé, ne se rappellent pas trop ce qu'il en coûte pour faire galamment les vilaines choses de notre horrible métier.

«Le bon nez, vertudieu, que j'eus, mes amis, en prenant ainsi à l'avance mes petites précautions! car pendant que je m'imaginais n'avoir qu'à me baisser pour ramasser ma trouvaille de navire, il en cuisait pour moi au large, et de dures, je vous en réponds, comme vous allez bientôt le voir... Mais n'engantons pas trop sur les événemens, et ne filons pas en grand le câble de notre discours, avant de laisser tomber notre grande ancre sur le fond des choses qu'il me reste encore à vous raconter.

«Je crois vous avoir déjà dit que c'était le matin que j'avais abordé mon trois-mâts abandonné. La journée était calme; elle devint chaude et accablante vers le midi, et le soleil tombant d'aplomb sur la tête de mes hommes qui s'occupaient d'envoyer à l'eau les derniers sacs de café pour finir d'alléger la barque, ne leur permettait guère de mener vite un travail cependant si pressé. Pour être plus sûr de n'être pas pris à l'improviste par les croiseurs qui pourraient venir contrarier mon déchargement en pleine mer, j'avais eu la prévoyance de faire monter au haut de la mâture du _Ne Tange_, les trois lurons qui passaient pour avoir les meilleurs yeux sans lunettes, de tout mon équipage. Vers trois heures de l'après midi, un de ces oiseaux de mauvais augure perché en vigie sur les barres du grand perroquet, me prévint qu'il croyait apercevoir un petit point noir sur la bande éblouissante que les rayons du soleil formaient au large dans le sud-ouest de l'horizon. Je monte à l'instant même à côté de ma sentinelle avancée qui m'indique du doigt derrière nous, l'objet presque imperceptible encore, sur lequel mes yeux se sont arrêtés avec inquiétude, car je m'imagine comme lui voir ce qu'il a cru voir; un petit point noir roulant à la houle sous la masse de gerbes étincelantes qui inondaient la mer dans la direction signalée à mon attention. Diable! me dis-je, en redescendant sur le pont tout préoccupé de cette découverte nouvelle, si c'est là un compagnon de flibuste qui nous arrive, nous n'avons guère de temps à perdre pour nous disposer à lui brûler la politesse et la moustache... Et aussitôt, à grands coups de moques de rhum, je vous donne un supplément de coeur au ventre, à tous mes paresseux qui s'emplissent de courage et d'ardeur à mesure que mes moques se vident. En quelques heures les deux tiers de notre cargaison trop lourde sont culbutés, coulés le long du bord, et je sens, en respirant avec bonheur, le navire allégé, commençant à flotter sous mes pieds impatiens... Il était temps! Le soleil en se hâlant dans l'ouest et en se dérobant à nos regards, derrière un rideau de gros nuages qui s'élevaient lentement au dessus de l'horizon, me laisse voir en plein et reconnaître pour un bel et bon navire, le point noir que j'avais eu peine d'abord à apercevoir au loin... Un coup de longue-vue m'apprit bientôt que c'était un schooner qui m'était apparu sous cette forme si aérienne, si indécise, et quelques minutes après un autre coup de lunette me permit de distinguer qu'au mât de perroquet de ce navire, flottait au souffle de la brise renaissante, un long et large pavillon vert.

«C'est le schooner de Cotumbo, c'est Cotumbo! s'écrièrent ensemble, en m'entendant faire cette remarque, les soldats havanais que j'avais enlevés de Matanzas. C'est lui, c'est Cotumbo! Nous l'aurions reconnu sans ce signal même, rien qu'à ses voiles blanches et à la pente de ses bas-mâts tombant sur l'arrière!»

«Cotumbo! me dis-je à ces mots! Mais c'est donc le ciel qui me l'envoie. Oh! il y aura dans cette rencontre, mort pour lui ou mort pour moi, et ce sera mort pour lui, si j'en crois l'ardeur qui m'anime.»

«Mes gens, dont j'avais été jusque-là forcé de gourmander la paresse, palpitent d'ardeur à l'approche seule du danger qui vient stimuler leur courage. Je redouble d'impatience, ils redoublent de vigueur, sans que j'aie besoin cette fois de faire passer dans leur âme, les émotions violentes qui m'agitaient moi-même. Elles y étaient déjà passées tout entières ces émotions si vives, tant il y a de sympathie dans les momens d'espoir ou de danger, entre le chef qui commande, et les hommes qui doivent lui obéir pour arriver ensemble au même but. Avant que la nuit enfin vînt s'abaisser et s'étendre sur les flots tranquilles, le trois-mâts, si promptement allégé, roulait d'un bord et de l'autre sur sa quille franchie et tanguait librement sur le câble que j'avais fait élonger au large de lui. Le schooner de Cotumbo, sur lequel je pouvais désormais concentrer toute mon attention, approchait au moyen des avirons qu'il avait bordés pour nager vers nous, au sein du calme plat que le soleil couchant avait laissé sur la molle et paisible surface de la mer. J'ordonne, en voyant ainsi l'ennemi forcer de rames, j'ordonne à mon second d'aller, sans perdre de temps, se nicher comme il pourra avec mon corsaire, sous l'une des petites îles boisées qui n'étaient qu'à une portée de fusil de notre prise. Je ne garde avec moi qu'une quarantaine d'hommes assez déterminés pour que je puisse compter un moment sur eux, et mon léger corsaire s'éloigne du _Ne Tange_ en faisant route de façon à se tenir toujours masqué à l'abri du trois-mâts, par rapport au schooner qui continue à nous tomber rondement sur le corps. Cette manoeuvre exécutée comme je désirais qu'elle le fût, il ne me restait plus qu'à prendre quelques petites dispositions intérieures, et qu'à préparer convenablement mes quarante drôles à recevoir avec les honneurs de la guerre, les brigands que l'imbécile Cotumbo semblait vouloir nous amener sous la patte. Chacun de mes compagnons d'embuscade reçut de mes mains un pistolet chargé à deux balles, et un coutelas bien affilé des deux côtés du tranchant, car cinquante à soixante de ces coutelas avec lesquels on fauche les cannes à sucre dans les colonies, étaient les seules armes blanches que j'eusse trouvé à me procurer à Matanzas. Ainsi armés, pour ne combattre que corps à corps, et barbe à barbe, nous allons tous nous fourrer, nous blottir sous le tillac, espèce de trou à rats que le trois-mâts avait sur son gaillard d'avant; et pour mieux cacher encore aux assaillans imprévoyans que nous attendons, le piége meurtrier dans lequel nous voulions les faire culbuter pour n'en plus sortir, nous avons la précaution de masquer l'entrée du tillac qui nous abrite, par une pile de sacs de café arrimés à l'ouverture de ce trou, comme ils auraient pu l'être avant l'échouage du navire déjà encombré de marchandises.

«Les dernières lueurs du jour venaient de s'éteindre sur l'horizon affaissé par les chaudes vapeurs du soir: autour de nous s'étendait cette clarté douteuse qui descend dans les nuits calmes, du ciel étoilé des colonies, sur les flots miroités de ces mers à peine houleuses. Mes hommes, en voyant le soleil se coucher au milieu des nuages resplendissans, m'avaient fait remarquer qu'il se couchait en même temps que nous; mais que nous nous lèverions plutôt et plus vivement que lui. Assez causé comme cela, avais-je dit à mes faiseurs d'esprit. C'est du silence qu'il nous faut maintenant, et non pas des pointes. La première bouche qui s'ouvrira sans mon commandement, aura dit son dernier mot et poussé son dernier soupir!

«Le silence qui régna dès ce moment, parmi nous et au large, n'était plus troublé que par le clapotis des rames du corsaire de Cotumbo qui s'avançait à sa perte à grands coups d'aviron au milieu du calme des flots, du repos des vents et de l'air. Seulement, de temps à autre aussi, mais à de longs intervalles cependant, le cri rauque des oiseaux perchés dans les arbres des îlots voisins, se faisait entendre à nous pour aller se confondre avec le murmure de la houle paresseuse qui semblait s'endormir au loin après avoir caressé doucement la flottaison du navire où nous veillions. Tout enfin était muet, paisible et serein dans cette nuit délicieuse. Nos coeurs seuls à nous étaient agités et battaient avec violence dans nos poitrines haletantes; car pressés les uns contre les autres comme nous l'étions, il nous était facile de sentir nos artères et nos coeurs palpiter comme si tous nous avions eu la fièvre chaude et le délire dans le sang.

«Je ne saurais aujourd'hui vous peindre le sentiment que j'éprouvai alors. C'était, je crois, une joie d'enfant, mêlée à une sorte d'effroi, de l'irritation, de la fureur, du plaisir, et de la soif de quelque chose d'inconnu. J'avais besoin et je craignais de respirer: mes mains étaient brûlantes sur les froides armes qu'elles pressaient en frémissant de je ne sais quoi. Une demi-heure de ce supplice ou de cette ivresse, nous aurait tous rendus stupides ou fous.

«Nous ne vîmes pas, mais nous sentîmes enfin le corsaire de Cotumbo nous approcher, comme si nous l'avions vu, comme si nous l'eussions touché, tant nos sensations étaient vives et sûres en ce moment d'attente et d'anxiété. Le son d'une voix lente et forte vint frapper mes oreilles avides, et porter dans mes entrailles, le redoublement de la fièvre qui me dévorait déjà. C'était la voix de Cotumbo! Il hélait en espagnol et au porte-voix, monté sur son bastingage, le navire où nous étions, et dont nous allions lui faire un tombeau. Il cria, et je crois encore en cet instant entendre le son de sa voix: Oh! du trois-mâts, quel est votre nom? Y a-t-il quelqu'un à bord!» Pas un souffle ne lui répondit. On aurait entendu une mouche voler, entre lui et nous, et le corsaire touchait déjà avec le roulis, notre navire silencieux et devenu immobile comme le calme qui l'entourait en cet instant.

«Et quel instant, je vous le demande, à vous qui avez éprouvé tout cela? Le schooner avait levé et rentré ses avirons à deux brasses de distance de nous. Jugeant que le trois-mâts était abandonné, Cotumbo se décida à l'élonger de bout en bout comme je l'avais fait moi-même le matin. Les brigands du schooner, groupés, grimpés dans les enfléchures de leur corsaire, n'attendaient que l'instant favorable pour s'élancer à notre bord les armes à la main. Ils sautent, ils ont sauté sur notre pont en poussant un hurlement de joie et de victoire! Ils flairent, touchent, visitent tout ce qui s'offre à leurs yeux flamboyans, tout ce qui embarrasse leurs pas incertains et précipités!... Le moment de profiter de cette lueur d'ivresse et de confusion, est arrivé pour nous: malheur à eux! J'ordonne à deux de mes matelots de s'affaler par l'avant de notre trois-mâts, la hache à la main, une corde sous les aisselles, et puis une fois descendus jusqu'à la flottaison du schooner, de faire sauter deux ou trois bordages du navire ennemi. J'entends, en tressaillant de bonheur, les coups de hache de mes deux charpentiers s'enfoncer dans les bordages du schooner; le bruit sourd de ces coups destructeurs se confond pour les oreilles des brigands de Cotumbo, avec le tapage infernal qu'ils font eux-mêmes en parcourant en désordre le pont, la chambre et l'entrepont du bâtiment qu'ils se disposent à piller... le sort en est jeté... _A nous, enfans, et feu dessus_, m'écriai-je, et tous nous bondissons avec rage face à face des forbans surpris et dispersés. Chaque coup de pistolet abat son homme: chaque coup de coutelas fait rouler une tête à nos pieds. Les brigands plus nombreux résistent; mais nous, mieux réunis et mieux préparés à l'attaque qu'ils ne sont disposés à la défense, nous les accablons d'une grêle de coups aussi pressés que bien assurés. Je cherche, j'appelle Cotumbo dans l'horreur de la mêlée; un des bandits, le plus furieux de tous, répond à mon appel en s'écriant barbe à barbe: _A nous deux, Salvage! et pas de quartier!_ Tous deux alors, au milieu du carnage, nous nous jetons l'un sur l'autre avec la rage du désespoir et la soif de la vengeance. Mon sang jaillit le premier sous le tranchant du sabre de mon adversaire... mais le misérable roule à l'instant même sous moi pour se relever et retomber en poussant un gémissement affreux, sur les cadavres des pirates qui ont voulu nous résister les derniers... Le schooner sur lequel se sont jetés les vaincus épouvantés, coupe précipitamment ses amarres, pour s'éloigner de mon trois-mâts; mais une pluie de grenades enflammées que je fais rebondir sur son pont encombré, achève de porter l'effroi dans cet équipage de fuyards déjà à moitié écharpé. Un long cri de terreur m'annonce en cet instant même le succès de ma première tentative... _Nous coulons, nous coulons bas_, braillent ensemble les brigands terrifiés. Les bordages que j'avais fait sauter sur l'avant de la flottaison de leur navire, venaient de _larguer_ en grand, et pendant que leur schooner s'abîme sous leurs pas tremblans, une nouvelle grêle de grenades ardentes éclate sur leurs têtes bouleversées... Puis, pressé, serré entre l'eau qui le gagne et le feu qui le dévore, le schooner, à moitié submergé et à moitié incendié, dérive au large en faisant deux ou trois tours sur lui-même; et une minute après avoir pirouetté comme une trombe de flamme, il fait un trou dans la mer en ne laissant qu'une trace de charbon éteint sur les flots, un remoux, au dessus de lui, et une odeur de bois brûlé dans l'air au sein duquel il vient de se consumer.

«Pas un des quatre-vingts ou cent chenapans qui montaient la barque, ne tenta de nous apporter à la nage les nouvelles de la peur que je venais de leur faire. Ils prévoyaient tous trop bien l'accueil que je réservais à d'aussi intéressans naufragés qu'eux, pour se hasarder à accoster mon bord plutôt qu'à faire un plongeon éternel avec leur défunt navire. Le parti le plus simple qui leur restât à prendre était de boire un coup définitif après avoir été grillés à moitié par mes grenades et l'incendie du bateau; et ce parti tout naturel, ils l'avaient pris...

«Le corps de Cotumbo cependant m'était resté sur le pont comme le plus noble trophée de ma victoire, avec le sabre dont il s'était si bien servi pour me couper la figure, et dont le gouverneur de Matanzas lui avait fait présent pour me décoller la tête. Je gardai le sabre et les armes du vaincu, en ordonnant que son cadavre fût envoyé par dessus le bord sans plus de cérémonie avec les carcasses de ses dignes compagnons de gloire. Les requins que l'odeur du carnage avait attirés le long du _Ne Tange_, se chargèrent probablement du soin de l'inhumation de tant d'illustres victimes.

«Je vous laisse à penser, après une victoire aussi complète, l'ardeur que je trouvai dans le coeur de mes gens, quand il ne fut plus question que de hâler tranquillement au large et d'appareiller notre trois-mâts relevé de la côte! En peu de temps mon corsaire la _Padilla_ que j'avais envoyé se cacher pendant l'action sous les massifs d'arbres des îlots voisins, nous rallia pour seconder notre mouvement et pour jouir du plaisir de nous voir vengés et victorieux du redoutable Cotumbo. Le schooner ennemi coulé et notre trois-mâts renfloué étaient les fruits de cette mémorable journée; aussi quels cris d'enthousiasme, quels hourras délirans allèrent troubler les airs tranquilles, pendant la manoeuvre qu'il nous fallut faire pour nous dégager de l'heureux embarras que nous donnait encore notre prise! Tous les aras, les perroquets, les singes et les oiseaux de proie que nos rudes clameurs allaient épouvanter dans les bois des petites îles dont nous étions environnés, semblaient maudire notre joie en unissant leurs cris sauvages à nos hurlemens d'ivresse. C'était un tintamarre infernal à réveiller les morts que nous avions expédiés le long du bord.»

Ici le capitaine Salvage s'arrêta pour se reposer quelques minutes. Pendant ce temps maître Bastringue et frère José se livrèrent à divers commentaires sur le récit de leur collègue, suivant la nature de l'impression que ce récit avait produite sur chacun d'eux, l'un avec l'abandon qui lui était ordinaire, l'autre avec la prudente réserve que j'avais déjà remarquée dans tous ses mouvemens et son attitude. Le capitaine, après avoir fait deux ou trois tours de promenade dans le sens de la plus grande longueur de l'appartement, reprit ainsi le cours de sa narration: