Les trois pirates (1/2)

Part 5

Chapter 53,713 wordsPublic domain

«Pour répondre en galant chevalier au désir qu'elle m'avait d'abord exprimé, je l'entraînai, en courant comme un voleur, à quelque distance du lieu où elle paraissait tant redouter de rencontrer des surveillans ou des indiscrets. Avant de reprendre haleine, et de nous croire un peu en sûreté, nous galopâmes tous deux pendant un bon quart-d'heure, et au risque de nous faire piquer par les serpens, dont ce coquin de beau pays est infecté. Mais comme me faisait observer allégoriquement et judicieusement Padilla, en arpentant le terrain avec moi, les serpens qui se cachent dans les hasiers sont moins dangereux aux amans que les mauvaises langues qui glissent un mot perfide sous les fleurs de l'amitié. Dès que je pus me supposer à l'abri des importuns et des jaloux, j'essayai, bien entendu, à prendre avec ma conquête des libertés analogues à la circonstance; pas moyen; l'espagnole, qui jusque là s'était montrée si tendre avec moi, se montra plus fière et plus intraitable que je l'avais crue douce et facile sur l'article. Ce qu'elle semblait avoir à me communiquer me parut même beaucoup plus pressé pour elle, que la bagatelle n'était tentante pour moi. Je me décidai à attendre un moment plus opportun pour renouveler mes attaques, et à écouter ce qu'elle avait envie de me communiquer si précipitamment.--On en veut à ta vie, me dit-elle d'un air tout pénétré du danger qu'elle m'annonçait.--Et qui, lui demandai-je en souriant, peut en vouloir à ma vie?--Le gouverneur à qui ma main a été promise malgré moi. S'il ne peut te faire assassiner ici, sois sûr qu'il aura ton sang ailleurs. L'infâme Cotumbo, le plus redouté des pirates du pays, lui a juré que s'il te rencontre à la mer, il lui rapportera ta tête; et le gouverneur s'est engagé à payer au poids de l'or ce terrible présent!... Son or et ta tête dans la même balance, comprends-tu maintenant mon effroi?--Pas possible, m'écriai-je, un peu étonné de la révélation.--Et crois-tu, me répondit Padilla, que, sans la certitude du péril qui menace tes jours, je me serais exposée à venir ici sous des habits autres que ceux de mon sexe, pour t'accorder un rendez-vous d'amour? Va, sois assuré que si j'ai oublié jusque-là tous les devoirs de la pudeur, et que si j'ai bravé la colère et la malédiction de mes parens, que la connaissance de ma démarche imprudente pourrait plonger dans le désespoir, c'est que j'ai senti qu'il s'agissait de ta vie et qu'un mot de moi pouvait te sauver... Pars donc, éloigne-toi vite, je t'en conjure au nom de tout ce que tu as de plus sacré. Quelque chose qu'il m'en coûte de me séparer sitôt de toi, je sens que ton absence me sera mille fois moins pénible à supporter, que la crainte du danger que tu courrais en restant plus long-temps ici... Moi-même, j'ai entendu les affreux desseins du gouverneur et la promesse, plus affreuse encore, que lui a faite Cotumbo... Eloigne-toi donc, je t'en conjure, je t'en supplie à deux genoux; l'odieux gouverneur n'aura pas ma main, dût-il m'arracher ce coeur qui ne peut être et qui ne sera jamais qu'à toi... J'en jure par le ciel et par les mânes de ma mère! On vient!... fuis. Adieu, mille fois adieu!»

«Et, comme de fait, la belle fila son noeud en prononçant ces derniers mots, et je ne revis plus mon oiseau!

BASTRINGUE. Ah! écoute donc! c'est que ça court si vite les jeunes filles, toutes fois et quantes ça n'a pas le bas des cotillons amarré sur le _dormant_ des jambes. Mais tu orientas sans doute aussitôt, pour lui appuyer la chasse dans les hasiers du voisinage?

SALVAGE. Un peu étourdi, malgré le sang-froid que je conserve assez passablement dans les grandes occasions, un peu étourdi, vous ai-je dit, de la confidence que venait de me faire si vivement ma princesse, je ne m'aperçus qu'après lui avoir laissé gagner une bonne encablure de terrain sur l'avant à moi, qu'elle m'avait remis en me quittant, quelque chose dans la main. C'était un poignard et des cheveux! Elle était si pauvre, cette noble fille d'une des plus antiques maisons de l'île de Cuba!... En examinant plus tard et tout à loisir les deux objets qui composaient ce cadeau précieux, je lus sur le manche du poignard: _Vengeance pour lui!_ et sur le sachet de satin qui enveloppait la mèche de cheveux: _Amour pour toi!_ Ces jeunes havanaises ont, le bon Dieu m'emporte, des idées romanesques à faire mourir de rire, quand une fois elles s'avisent d'aimer quelqu'un autrement que pour la farce. Effet trop ordinaire, vous le savez, de la chaleur du climat et de l'ardeur de leur imagination toujours montée à 25 degrés Réaumur, pas autre chose!

«J'ai professé presque toujours, il faut vous le dire, un assez grand éloignement pour toutes ces aventures amoureuses qui commencent par des soupirs et des oeillades bien tendres, et qui se terminent presque toujours par des bâillemens et des dégoûts infiniment trop prolongés. Mon imagination à moi n'a guère rêvé d'autres chimères et d'autres plaisirs, que des courses sur mer et de bons coups de canon à donner ou à recevoir. C'est à peu près là toute la chevalerie qui ait souri à ma jeunesse, et qui m'ait créé ce que l'on appelle, en langage sentimental, d'aimables illusions. Mais je vous avouerai, cependant, que malgré mon indifférence assez caractérisée pour toutes sortes d'intrigues et de liaisons galantes, la petite passion mutine que je croyais avoir inspirée à Padilla, m'avait chatouillé quelque peu la partie la plus sensitive de ma virile organisation, moins peut-être pour ce que cette petite passion me promettait en jouissance, que pour ce qu'elle pouvait me faire prévoir de périlleux et de funeste pour moi. J'aime enfin le danger, puisqu'il faut exprimer clairement ici mon idée; j'aime le danger pour le danger lui-même, parce que lui seul m'a fait éprouver jusqu'ici les uniques émotions qui puissent plaire à mon âme, et qui sachent remuer un peu rudement mon coeur blasé ou doublé en cuivre sur toute autre espèce d'émotions. Jamais, par exemple, un navire, vous comprendrez cela vous autres, ne m'a paru plus beau que lorsqu'il s'apprête à envoyer une bonne volée dans les flancs du navire à bord duquel je me trouve. Aussi, que de fois me suis-je dit, en raisonnant un peu mes goûts et mes sensations: Si quelque jour il arrivait que le ciel ou l'enfer te destinât une femme, puisse le destin te la faire enlever du milieu des flammes ou au plus fort du carnage, pour la déposer évanouie au pied des autels, et recevoir sa main au moment où ses yeux se rouvriront épouvantés à la lueur d'un coup de foudre!

«Avec un pareil dévergondage d'idées, si vous voulez, ou une telle soif d'émotions remuantes, si vous aimez mieux, il ne m'était pas bien difficile de m'expliquer pourquoi la petite espagnole était parvenue à m'inspirer un goût plus vif que celui que, jusque-là, j'avais éprouvé pour une centaine d'autres femmes encore plus jolies et plus piquantes qu'elle. Mais en réfléchissant un peu sensément à tout cela, je me faisais quelquefois de la morale à moi-même et à ma manière, et je me disais: Voyons, n'y a-t-il pas folie à toi, à louvoyer sous la batterie d'une jolie corvette que tu n'amarineras jamais, pendant que les projets que tu as formés t'appellent loin du coup de poignard dont quelques lâches te menacent dans l'ombre? Que gagneras-tu, je te le demande, à _soupirailler_ inutilement comme un tendre berger d'Arcadie, et à te faire assassiner au détour d'une rue obscure pour n'avoir joué que le ridicule personnage d'un pipeur de petites filles? Allons, secoue-moi, plus vite que cela, toutes ces sottes rêvasseries en prenant ta casaque de bord pour aller au large, et chercher plutôt à t'ouvrir la route la plus courte, en déployant tes huniers au vent, pour échapper à ceux qui prétendent te faire pourrir dans le port, ou poser devant toi la borne insolente de leur autorité. Appareille en double et souplement, mon garçon; c'est là ce que tu as de mieux à faire, et qu'on ne te casse plus la tête de toutes ces balivernes là.

«On ne raisonne pas long-temps ainsi sans prendre un parti décisif, avec mon caractère et dans mon état. Mon parti à moi fut bientôt arrêté. Je me décidai, le lendemain même de mon entrevue avec la belle et fugitive Padilla, à envoyer aux cinq cents diables tous les rendez-vous d'amour, toutes les intrigues de rues et de ruelles, et la belle Padilla elle-même avec ses larmes, ses sanglots, ses soupirs et tout le bataclan d'usage.

«J'aurais fort bien pu, vous entendez, suivant la mode adoptée dans le pays que j'habitais, me débarrasser du gouverneur et du forban qu'il voulait mettre à mes trousses, en payant un brave nègre pour escofier aristocratiquement et clandestinement l'un, et pour assommer ostensiblement l'autre comme un dogue ou un taureau. Mais comme la fine peau d'un gouverneur se paie cher dans l'île de Cuba, et que les menaces de don Cotumbo n'avaient pas le pouvoir de beaucoup m'effrayer, je jugeai à propos de laisser vivre l'homme en place par économie, et le manant par suite du mépris qu'il m'inspirait. Ma double vengeance fut ainsi ajournée: mais elle ne fut pas perdue pour cela, comme vous le verrez plus tard, à mesure que j'avancerai dans la narration de mes faits et gestes.

«Pour exécuter, au jour marqué, le déguerpissement que j'avais projeté, je ralliai à petit bruit les cinquante ou soixante _va-nu-jambes_, qui devaient composer mon noble personnel de course. Ces vauriens sortirent ainsi que des loups affamés, de toutes les plus mauvaises tannières du petit port, pour venir se grouper à mon bord sous l'autorité encore assez équivoque de mon commandement. Il ventait dur, par bonheur pour moi, le soir où il m'importait de vider la passe avec ce rebut de canailles décrochées des gibets de Matanzas. La confiance que j'inspirais aux chefs de la douane, de l'administration et de la marine de l'endroit, n'avait jamais été telle, qu'ils eussent négligé jusque-là toutes les précautions propres à m'empêcher de faire le coup que je passais pour avoir préparé d'assez longue main, et il y avait à peine une heure, en effet, que j'avais réussi, et non sans quelque peine et beaucoup de mystère, à entasser dans ma cale mon ramassis d'équipage, que le commandant militaire s'avisa de faire planter sur mon pont une douzaine de grenadiers, chargés de s'opposer au besoin par la force, à toute espèce de mouvement et de manoeuvre que je pourrais tenter dans le but de quitter le mouillage. Ce procédé soldatesque m'étonna d'autant plus, ce jour là, que j'avais eu soin de ne faire aucune démonstration apparente qui pût révéler à la vigilance du gouverneur, le dessein que j'avais de passer par dessus les petites formalités prescrites aux navires qui voulaient sortir du port pour naviguer régulièrement. Je fus d'abord on ne peut plus contrarié, et pour le moins aussi embarrassé du séquestre militaire que les soupçons de l'autorité venaient d'apposer si inopinément sur mon bâtiment... Le hasard, sur lequel je comptais fort peu, fit plus pour moi, dans cette conjoncture difficile, que toutes les mesures que je croyais avoir prises et sur lesquelles je comptais beaucoup. Il ventait dur ce soir là, comme je crois avoir eu l'honneur de vous le faire observer déjà; la brise était de terre et elle chassait au large de gros nuages épais, avec une force et une vitesse qui faisaient vraiment plaisir à voir. Un coup de vent des plus carabinés s'annonçait enfin, et le baromètre que je consultai une centaine de fois dans l'espace d'une heure, me faisait espérer quelque chose de bon pour moi dans l'apparence épouvantable que présentait le temps. Les autres bâtimens, mouillés à côté de mon brick, avaient déjà pris leurs précautions pour faire tête au coup de vent qui s'annonçait, et pour rester. Moi, j'attendais le moment de ne pas rester, et de détaler avec l'aide de la tempête. Il vint à la fin, ce moment désiré, à l'heure où la violence des redoutables ouragans, que l'on essuie si souvent aux colonies, jette le désordre dans la manoeuvre de tous les navires et la peur dans l'âme de tous les témoins de ces grandes et terribles catastrophes. A l'instant où la bourrasque parvenue à son plus effrayant degré de fureur, chavire avec le bruit et la rage de la foudre, les arbres et les maisons du rivage pour les broyer en bloc dans l'écume des lames les plus belles que j'aie jamais vues de ma vie, je saute sur la hache du charpentier, et, d'un seul coup, je tranche moi-même sur les bittes de mon brick, les câbles qui nous retenaient encore sur le fond. Les grenadiers espagnols surpris par la promptitude de ce tour de gobelet, veulent faire les bégueules pour exécuter les ordres qu'ils ont reçus et mettre leur responsabilité à l'abri; un revers de main envoyé sur chacun d'eux, fait rouler leurs armes sur le pont, et eux cul par dessus tête avec leurs armes; celles-ci allèrent garnir notre arsenal, et les camarades devinrent des nôtre, quand le mal de mer qui paralysait leur vaillance leur permit de prendre du service avec nous. Vous voyez déjà d'ici ce qui se passa après ce mouvement qui demanda, pour être exécuté, moins de temps que j'en ai mis à vous le raconter. Mon navire, emporté par la tourmente, disparut entre les lames furieuses qui le bousculaient au large en le faisant passer comme un éclair sous l'eau qu'il fendait avec la rapidité du tonnerre. Le stationnaire de la rade, déjà démâté comme un ponton et à moitié submergé par l'ouragan, nous laissa passer le long de lui sans nous héler et sans penser peut-être à nous. Trois heures après mon départ de racroc, j'étais en haute mer, escorté et poussé rudement, je vous le certifie, par la bourrasque qui avait si admirablement secondé ma manoeuvre. Je n'enverguai mes voiles, et je ne fis enfin mes dispositions d'appareillage, que long-temps après avoir appareillé comme je viens de vous le dire; et ce fut dans les débouquemens seulement, et bien loin déjà de l'île de Cuba, que je profitai du premier temps _maniable_[18], pour mettre un peu d'ordre à bord du bateau, et un peu de discipline dans le service de l'équipage avec lequel je naviguais pour la première fois.

«Mais quel équipage? je vous le demande! je rougis presque de donner ce nom à la bande de vauriens au milieu de laquelle je me trouvais _affourché_ si drôlement. Jamais je crois la mer n'a jeté sur aucune grève une plus sale écume que celle que la prison de Matanzas avait vomie à mon bord. Le bâtiment qui portait au large une aussi noble et si héroïque cargaison ne valait guère mieux lui-même que ceux qui le montaient et qui étaient destinés à le _patiner_[19]. Il faisait de l'eau comme un panier de choux, mon pauvre bateau, pour peu que la mer devînt grosse et que ses façons trop fines commençassent à plonger sans soutien, dans la lame qu'il recevait de l'avant, et que toutes les demi-minutes il rejetait régulièrement par l'arrière. Enfin, vaille que vaille, il fallut bien s'accommoder de tout cela, quoique tout cela ne fût pas très encourageant pour un commencement de croisière, et pour le chef suprême de l'expédition. Jugez des embarras de ma position par ce seul fait. En examinant une à une les physionommies des lurons qui composaient ma collection de coupe-jarrets, je fus réduit à choisir dans tout mon monde un moins mauvais gars que les autres, pour en faire un second d'occasion, et déverser sur sa personne une partie de l'autorité qu'il me fallait avoir sur tant d'illustres subordonnés. Mes officiers en sous-ordres furent pris parmi le reste et au hasard, et j'aurais été, je crois, furieusement en peine de donner la préférence à l'un plutôt qu'à l'autre de tous ces vilains garnemens.

«Quatorze ou quinze jours je balayai la mer sans pouvoir éplucher, dans le tas d'ordures de navires que je chassais devant moi, quelque chose qui valût la peine que je misse un canot à l'eau pour le ramasser. L'ouragan avait si violemment dispersé les nombreux bâtimens que l'on rencontre ordinairement dans ces parages, que je crois qu'ils avaient fini par perdre leur route au milieu du mauvais temps. Enfin, à force de pousser mes bordées quêteuses jusque dans les moindres rochers des débouquemens, j'aperçus cependant un beau jour, à travers le brouillard du matin, un grand trois-mâts qui paraissait s'être jeté sur la queue d'un de ces dangereux îlots entre lesquels il faut faire, pour ainsi dire, l'anguille quand on veut éviter les écueils semés dans le canal de Bahama. En deux ou trois bords pincés délicatement au plus près du vent, je m'approche du navire échoué, avec défiance d'abord et avec curiosité ensuite, tant, à une certaine distance, ce diable de bateau m'avait semblé, je ne sais pourquoi, porter dans sa carcasse et son apparence, quelque chose de mystérieux et d'indéfinissable. Resté en panne à une portée de canon de lui, tout au plus, je l'observe quelque temps avant de me décider à l'accoster, et plus je l'examine et moins je réussis à deviner ce qu'il est et ce qu'il fait là, incliné sans mouvement sur l'écueil où il paraît s'être plutôt posé tranquillement que jeté avec violence.

«La prudence est sans doute une belle chose dans les circonstances incertaines; mais l'incertitude dans notre métier est bien ce que je connais de plus insupportable et de plus sot quelquefois. Le danger et l'imprévoyance valent cent fois mieux aux marins. Ennuyé de ne pouvoir tirer sur les seuls indices qui s'offrent à moi, aucune conjecture satisfaisante sur le compte de ce ship inconnu, je me détermine, ma foi, arrive qui plante, à l'aborder pour en avoir le coeur net, au risque de tomber dans un de ces piéges que messieurs les pirates de notre profession ont la générosité de tendre parfois à l'imbécillité de leurs très-honorés confrères. Vous avez vu le vorace requin emporté dans le sillage de votre bâtiment, rôder nonchalamment dans vos eaux, se tourner sur le dos et se retourner ensuite sur le ventre pour mieux tâter, flairer et avaler enfin l'hameçon qui va lui déchirer la mâchoire et les entrailles. Eh bien, moi, semblable au tigre des mers[20], je commençai en accostant et en observant mon trois-mâts naufragé, par flairer et tâter ma proie en me retournant aussi d'un bord et de l'autre avant de mordre à l'hameçon que la fortune semblait me tendre. Le navire vu de près, était grand, long et de belle apparence. Ses voiles un peu déchirées par les clapotis du vent, sur leurs vergues désorientées, ses manoeuvres courantes en _pandille_, se balançant aux coups de roulis que lui imprimait la houle sur les rochers où il s'était flanqué, indiquaient seules l'abandon dans lequel il devait se trouver depuis quelques jours... Autour de lui il y avait assez de fond, pour qu'avec mon petit navire je pusse le contourner et même l'élonger sans aucun danger pour mon brick, dont le tirant d'eau était beaucoup moins fort que le sien... Toutes ces circonstances favorables m'enhardissent. Je fais pousser ma barre au vent en faisant carguer mes perroquets, et en amenant mes huniers, pour l'aborder dans les règles. Mais avant de faire sauter mes gens à bord, j'ordonne de lui envoyer deux bons coups de caronade dans les flancs, par précaution. Personne ne répond de son bord à cet appel assez bruyant et même passablement brutal. Allons, dis-je enfin à mes lurons, je vois qu'il faut lui parler encore de plus près pour entrer en conversation avec lui. Préparez-vous à tomber sur le pont comme si nous avions affaire à un vaisseau de la compagnie, couvert de fer et de monde; c'est un exercice d'abordage que nous aurons fait, s'il n'y a rien à tailler et à enlever le briquet à la main, sur les gaillards de cette grande coquine de carcasse. Tout le monde à son poste, et attention au commandement! Vous eussiez ri de voir tous mes échappés de prison se tenir raides sur mes bastingages, le coutelas entre les dents et le pistolet au bout des doigts, prêts à s'élancer, comme les plus braves matelots, à bord du malheureux _Tourlourou_[21], où ils se doutaient bien, les canailles, qu'il n'y avait pas de côtelettes de forbans à découper. De vénérables flibustiers de vingt ans de service, n'auraient pas eu l'air plus terrible dans ce moment là, que toutes ces mateluches que j'allais, selon toute probabilité, lancer à un abordage sans danger et à une conquête sans gloire. Tous mes préparatifs belliqueux ainsi faits, j'élonge par la hanche d'arrière mon grand compère de trois-mâts, pour lui revenir ensuite par le flanc, de manière à me ranger avec le peu d'aire qui me reste, bord à bord avec lui... Mais en passant sous sa poupe pour exécuter cette manoeuvre toute simple, un nom singulier, écrit en grosses lettres de cuivre sur son arrière, vint me frapper presque de peur ou tout au moins d'étonnement... Je lus sur la partie du tableau où s'écrivent toujours les noms des navires, ces mots étranges: NE TANGE, _n'y touche pas_; car il faut vous dire que je me rappelai encore assez le peu de latin que j'avais essuyé sur les bancs de mes classes, pour traduire sur-le-champ, et sans consulter le dictionnaire, cette phrase impérative. Si les misérables gourgandins que j'avais pour équipage, avaient été aussi versés dans la _haute latinité_, et qu'ils eussent pu connaître ces deux mots, le diable peut-être ne les aurait jamais décidés à sauter à bord du NE TANGE qu'ils auraient regardé comme un navire sacré ou une carcasse maudite. Mais les cinq ou six mauvais garnemens qui seuls savaient lire parmi tous ces pendards, se mirent à dire à leurs camarades en épelant les lettres du nom du trois-mâts: Tiens! le drôle de nom pour un navire! NE TANGE! c'est comme qui dirait ne _tangue pas_. C'est apparemment un U, faisaient observer les plus savans, que le peintre qui a barbouillé ce nom et qui n'était ni marin ni malin, le pauvre b... avait oublié de mettre au mot _tange_ pour faire TANGUE.--Et le mot PAS qui n'y est _pas_? faisait observer un autre érudit.--Bah! répliquait un troisième philologue, c'est que le PAS qui était en dernier sur l'écriteau, sera tombé à la mer dans les coups de talon du navire; sans cela, vous voyez bien que ça ferait justement NE TANGUE PAS, et non pas NE TANGE!... Mais, disaient les uns et les autres, vois-tu cette idée de commander à un navire _de ne pas tanguer_! Le diable qu'il _tanguerait_ à présent que le voilà mouillé par la quille sur ce banc de cailloux, d'où l'ante-Christ, tout malin qu'il est, ne pourra jamais le faire parer.»