Les trois pirates (1/2)

Part 4

Chapter 43,725 wordsPublic domain

--Qui le sait? lui seul peut-être, et le diable avec qui probablement il se sera entendu pour faire et arrondir sa balle. Mais, pour mettre ses bonnes intentions à profit, je lui ai donné rendez-vous chez moi demain, attendu qu'aujourd'hui la réunion aurait été impossible, l'ami Bastringue ayant déjà employé sa journée à perdre dans le tafia le peu de raison dont il peut disposer en faveur de ses amis. Frère José qui porte dans toutes ses actions la méthode la plus invariable, m'a demandé vingt-quatre heures pour se reposer et pour mettre en ordre ses idées et son rapport. Je suis sûr, tel que je le connais, qu'il passera la nuit à rédiger le journal de ses aventures. Oh! c'est que c'est un compère lettré que ce cher ami, quand il veut s'en donner la peine! Vous l'entendrez demain.

--Et maître Bastringue, pensez-vous pouvoir le posséder à jeun assez de temps pour obtenir de lui les révélations que vous voulez en tirer?

Le capitaine me confia alors que pour être plus sûr de la sobriété qu'il avait besoin de rencontrer le lendemain chez son collègue Bastringue, il s'était servi d'un moyen neuf et qu'il devait regarder comme infaillible. Je suis parvenu, me dit-il, et non sans peine, à persuader à notre incurable ivrogne qu'il était menacé d'une prochaine et sérieuse maladie, et qu'il devenait urgent qu'on lui nettoyât la cale pour prévenir l'affection dont les symptômes s'annonçaient déjà sur sa figure empourprée. Un docteur de ma connaissance, ajouta Salvage, a dû à ma recommandation lui faire préparer un purgatif de cheval qu'il avalera demain, et il n'en fallait pas moins, je vous assure, pour balayer et lessiver l'estomac de notre camarade. En sorte que demain nous pouvons espérer de le voir nous arriver sain et à jeun, s'il plait à Dieu, et à la médecine de faire aussi des miracles.

Le capitaine tout joyeux de la découverte du procédé hygiénique qu'il se proposait de mettre en usage, me quitta en riant et en me donnant rendez-vous chez lui pour le lendemain.

V

RÉUNION DES TROIS PIRATES.

L'heure du rendez-vous qui m'avait été indiqué la veille, tintait à peine sur les cloches fêlées de la ville, que je me faisais annoncer chez le capitaine Salvage. Lui-même, en m'entendant répéter deux ou trois fois mon nom au nègre qui lui servait de valet de chambre, descendit pour me recevoir au bas de l'escalier qui conduisait à la salle de réunion dans laquelle se trouvait déjà rendu frère José. A l'air demi-affectueux et demi-réservé avec lequel cet estimable corsaire répondit à mon salut d'introduction, je devinai de suite que le capitaine avait dû préparer son illustre associé à l'étrangeté ou à l'indiscrétion de ma visite. Le grave frère José, sans trop prendre garde aux premiers mots de compliment qu'en entrant j'échangeai selon l'usage avec mon hôte, continuait à feuilleter une petite liasse de carrés de papiers inégalement coupés qu'il paraissait vouloir mettre en ordre, et pendant que cette occupation minutieuse semblait absorber toute son attention, je pus, sans m'exposer à me montrer trop indiscret, examiner enfin tout à mon aise la physionomie de cet homme singulier que je n'avais encore vu que si imparfaitement. En me rappelant autant qu'il me fut possible, l'impression que la figure de frère José avait produite sur moi la première fois, et en la comparant à celle que j'éprouvais en le revoyant à Saint-Thomas, je pensai qu'aucun changement bien remarquable ne devait s'être opéré dans sa tournure et ses habitudes extérieures; c'était toujours à peu près le même petit homme assez gauche, assez insignifiant. La différence du costume qu'il portait à la Pointe, de celui sous lequel il était débarqué à Saint-Thomas, aurait pu seule avoir le privilége d'offrir quelque chose de nouveau à ma curiosité. Au lieu d'être vêtu en marin comme autrefois, il était empaqueté dans une grosse houpelande grisâtre qu'on aurait pu prendre assez volontiers pour la défroque d'un révérend père de la Rédemption, ou une de ces capotes dont on affuble les malades dans nos hôpitaux militaires; et ce qui achevait de rendre plus complète encore pour moi l'analogie que j'avais cru trouver entre ce singulier accoutrement et celui d'un échappé de monastère ou d'hospice, c'est qu'au sommet de la tête pointue du pirate, on pouvait reconnaître la trace non équivoque de la tonsure qui avait dû tout récemment être pratiquée sur son noble chef.

Salvage, à qui l'objet principal de l'inspection que je venais de faire, ne pouvait échapper, me regarda en souriant et en jetant les yeux d'un air d'intelligence sur la partie absente de la chevelure de son confrère. Ses cheveux repousseront, me dit-il à l'oreille, mais les tondeurs qui les lui ont rasés ne repousseront plus.

--Et notre ami Bastringue, s'écria le capitaine pour généraliser la conversation, aurait-il mangé ou plutôt bu l'heure du rendez-vous avec la médecine de précaution que je lui ai fait avaler ce matin? Voilà vingt bonnes minutes qu'il devrait être rendu à l'appel, et je ne le vois pas même arriver. Ce retard là ne me présage rien de bon. Je crains qu'il ne lui soit tombé sur les bras quelques douzaines de baptêmes à faire, avant qu'il n'ait pu trouver un moment à lui pour penser à nous.

--Oui, quelques douzaines de baptêmes, _in aquâ vitæ_ ou bien _in aquâ vitæ æternæ_, répondit gaiement frère José, en posant son cahier de notes sur la table près de laquelle il était assis. Mais ne calomnions pas aussi légèrement, ajouta-t-il, le prochain absent, car le voici qui nous arrive tout juste ce cher prochain, par la ligne la plus courte d'un point à un autre.

--Par la ligne droite? pas possible, s'écria tout étonné et tout enchanté le capitaine... Puis après avoir mis un instant la tête à la fenêtre, il reprit avec un air de surprise et de satisfaction: C'est ma foi vrai! Dieu et la médecine en soient loués: il est à jeun!

C'était bien en effet maître Bastringue en personne qui nous venait ainsi, la mine un peu renfrognée, mais calme; la tournure toujours lourde, mais libre et assurée. Les premières paroles qu'il nous fit entendre en entrant, me semblèrent d'un laconisme caractéristique... Plus souvent, grognona-t-il, en s'adressant au capitaine, qu'une autre fois tu me feras embarquer une médecine dans le fond de ma _cambuse_! Depuis ce matin que j'ai mis le muffle dans ce gamelot de drogailles qu'on m'a donné à renifler, voilà la première fois que je reste une demi-heure sans être obligé, sous votre respect à tous, de dégréer mes culottes! Ouf!... Entends-tu encore comme ça gargouille, les grenouilles que j'ai dans la cale?

--Et comptes-tu pour rien, lui demanda Salvage, le nettoyage en grand de ta cale, et la maladie que le purgatif vient de te faire éviter?

--Jolie manière de nettoyer la cale d'un homme, que d'empester toute la maison de mon hôtesse, et que de chavirer le tempérament d'un chrétien pour l'opposer d'avoir une maladie qui ne serait jamais peut-être bien tombée à son bord! Je voudrais pour je ne sais pas quoi, avoir pendant deux heures de temps seulement sous le vent à moi, le paliaca de docteur qui m'a fait abbraquer cette poison de _purge_... Pouah!...

Puis, les narines ouvertes et la figure hagarde, le sauvage matelot se mit à promener autour de lui et sur moi des regards étonnés et défians: on aurait dit que, comme certains animaux carnassiers, il eût voulu flairer tous les objets qui l'environnaient avant de hasarder un pas qui pût l'exposer à trébucher dans quelque piége. Jamais, je l'avoue, je n'avais encore vu de si près, d'homme d'un extérieur aussi farouche et pour ainsi dire aussi fauve, que celui que m'offrait en ce moment le plus inculte de mes trois pirates. Toute sa personne exhalait comme un câble, une odeur de cordage et de goudron; la médecine qu'il avait avalée le matin et dont il paraissait encore ressentir les effets ultérieurs, pouvait bien, il est vrai, contribuer à donner à sa physionomie l'air de sournoiserie et d'inquiétude qui me déplaisait tant en lui. Mais en faisant même abstraction de cette cause accidentelle, je jugeai bien que maître Bastringue, dans son état ordinaire, devait être encore le plus laid et le plus repoussant de tous les marins que jusque là j'avais eu occasion d'observer.

Salvage, toujours attentif à prévenir et à m'épargner tout ce qui pourrait être susceptible de m'embarrasser ou de me choquer en présence de son cher confrère, attira Bastringue dans un coin de l'appartement pour lui glisser à l'oreille quelques paroles auxquelles je vis bien que je ne devais pas être étranger. Après avoir accordé un moment d'attention à la confidence du capitaine, le rude matelot, dont les yeux s'étaient fixés sur ma figure pendant ce court entretien, s'approcha de moi pour me demander avec la brusquerie qui lui était ordinaire:

--C'était donc vous le petit jeune homme qui dormait ce soir là, chez défunte mamzelle Zirou? Puis sans se donner le temps d'attendre une réponse affirmative, le rustre ajouta: Ça faisait une bien belle fille dans son temps. Elle n'en avait qu'un, mais il était beau!

Mamzelle Zirou, comme on se le rappellera encore peut-être, était borgne, et c'est au seul oeil que possédait de son vivant la pauvre créole, que maître Bastringue faisait allusion en ce moment.

Ces quelques mots de regret accordés en passant à la mémoire fugitive de l'infortunée mamzelle Zirou, reportèrent les souvenirs un peu confus du matelot sur le bon temps qu'il avait passé à la Pointe-à-Pitre dans le cabaret de la défunte. L'éloge du tafia que l'on buvait chez l'honnête fille n'eut garde d'être oublié, et cette partie de l'oraison funèbre de la maîtresse du café de la Pointe, fut traitée par le panégyriste avec un ton et une énergie d'expression qui me prouvèrent encore plus l'étendue des connaissances profondes de l'orateur en fait de tafia, que la sensibilité de son âme. Mais, grâce à la conversation qui venait de s'établir entre nous au sujet de mamzelle Zirou, je trouvai moyen, en adressant plusieurs fois la parole à maître Bastringue, de renouveler connaissance avec ce personnage que je n'avais encore vu qu'une fois, et qui de son côté se ressouvenait à peine de m'avoir entrevu dormant près du comptoir du café de la Pointe.

Il fallut songer au but matériel de la réunion, et pour arriver au résultat qu'il s'était proposé en nous rassemblant chez lui, Salvage improvisa un petit discours fort concis, sur la nécessité de mettre un peu d'ordre dans la manière dont il conviendrait de s'y prendre pour remplir les clauses de l'engagement dont j'étais resté possesseur et que j'exhibai aux yeux des trois intéressés. Cela dit, fait et approuvé, on jeta trois bulletins numérotés dans le fond d'un chapeau que l'on me donna à tenir. Bastringue plongea d'abord sa main dans la cavité circulaire de cette urne improvisée, et il en retira le numéro 2. Le numéro 3 tomba à frère José.

--A toi la blague par conséquent! s'écria Bastringue, en s'adressant au capitaine Salvage. Le sort t'a envoyé le numéro 1, et ce n'est pas dommage; car si ç'avait été à moi de prendre la parole le premier, le diable m'enlève si j'aurais su de quel bord m'orienter. Nous allons donc actuellement en entendre de burinées. Attention les amis, ça va peut-être me mettre en train.

Le capitaine commença en ces termes le récit qu'il avait à nous faire.

IV

AVENTURES DU CAPITAINE SALVAGE.

«Dès que je vous eus quittés tous deux, il y a un an, à la Pointe-à-Pitre, allant chacun chercher au loin fortune ou malheur, je me dirigeai, guidé par une idée qui me souriait depuis long-temps, vers l'île de Cuba, à bord d'un petit caboteur qui en quelques heures et pour quelques piastres me jeta mon sac et moi à Matanzas.

BASTRINGUE. A Matanzas! Oui, on connaît ça: quinze lieues dans l'Est ou l'Est quart-Sud-Est de la Havane. L'endroit est habité par un millier de flibustiers de toutes nations et de toutes couleurs, hormis la bonne.

SALVAGE. L'endroit, comme vient de le faire remarquer si judicieusement maître Bastringue, m'avait toujours paru convenable et exploitable. Je sondai le mouillage et la passe avant de laisser tomber ma grande ancre sur ce fond, et de relâcher momentanément dans le petit port. Un joli brick mal entretenu, mal peigné, mais encore capable de tenir un ou deux mois sur l'eau, assez léger d'échantillon, mais aussi bien taillé pour la marche que faible d'apparence, devait être vendu à l'encan après avoir été saisi par un croiseur pour s'être essayé maladroitement à faire quelque peu de piraterie. On semblait disposé à le donner pour peu de chose; je l'achetai quatre mille gourdes, moitié juste de la somme que j'avais emportée sous la doublure de mon gilet de course. Ayant ainsi trouvé un navire à me mettre sous les pattes, il ne me restait plus qu'à chercher un équipage à mettre à bord du navire. Le geôlier de la prison, espèce de gueux qui aurait mieux été à sa place dedans qu'à la porte de la turne qu'il gardait, se chargea, moyennant une petite commission, de devenir mon commissaire d'armement. Tous les bandits qu'à grands coups de rotin, il parvenait à faire sauter par dessus les murs de son presbytère, venaient me tomber sur les bras pour me demander si je voulais d'eux et où j'aurais l'intention de les conduire. Je répondais à toute cette garniture de potence: Je te prends pour faire ce que je voudrai de toi, et pour aller où il me fera plaisir de te _trinque-baller_. C'est bien, me disaient mes nouvelles recrues, ça vaudra encore mieux que la prison et le supplément de coups de liane que nous élonge chaque soir le geôlier.--Mais, mes avances, capitaine?--Tes avances, tu les toucheras à la mer, si tu n'arrives à bord que le jour du départ. Jusque là, cache-toi où tu pourras. Tu me fais l'effet d'avoir besoin de te reposer à l'ombre et moi aussi. Ils m'avaient compris: je les avais jaugés, cela devait nous suffire.

Je commençai, aidé de quelques esclaves à moitié matelots, le réarmement du bateau dont j'étais devenu l'unique maître après Dieu. Les desseins que l'on me supposait en me voyant rapetasser et régréer mon brick, sans avoir confié à âme qui vive le projet qui m'avait conduit à Matanzas, excitèrent la défiance des autorités et la jalousie des spéculateurs de l'endroit, et je compris bientôt à leur mine sournoise, que la dissimulation et l'audace me seraient nécessaires pour faire quelque chose de bien au milieu des lurons de ce gabarit.

En quinze ou vingt jours cependant ma barque un peu rafistolée, se trouva en état à peu près de tâter de la mer, et ce fut alors seulement que je me sentis respirer à l'aise. Il ne me manquait plus pour filer que la permission du gouverneur et l'équipage auquel j'avais donné rendez-vous pour l'heure du départ, et qui, à un signal convenu, devait me tomber à bord raide comme grêle, pour appareiller dans la nuit.

Avant d'aller plus loin dans le récit des événemens que j'ai à vous retracer, il est déjà temps de vous dire que pendant les deux ou trois semaines qu'il m'avait fallu employer à Matanzas au racastillage du bateau, j'avais remarqué dans une des maisons près desquelles j'étais amarré, une petite jolie scélérate de femme ou de fille, qui me souriait avec coquetterie, toutes les fois qu'il me prenait envie de la saluer en la voyant paraître et disparaître à sa croisée, comme une pièce de canon que l'on met et que l'on rentre en batterie à l'exercice. La mine croustillante et les yeux pétillans de la senorita, me plurent ou m'agacèrent, l'un ou l'autre. Je lui envoyai des baisers sans plus de façon sur le bout de mes doigts, ainsi que cela se pratique quelquefois lorsqu'on n'a rien de mieux à faire que de faire l'amour à la volée; et à mes baisers télégraphiques on répondait par une pluie de fleurs jetées sur moi à pleines mains et à plusieurs reprises. Bon! me dis-je alors: la beauté mord à l'hameçon, et il me faudra rabraguer bientôt ma ligne à bord: le poisson donne; ne nous endormons donc pas sur le lieu de pêche. Ce que j'avais résolu fut exécuté. Un soir j'entre dans la maison de mon objet sans même avoir levé la tête pour regarder le numéro du logis. J'embrassai, pour lier plus vite la conversation, le jeune tendron que je n'avais encore embrassé que d'imagination et à longueur de gaffe. Quatre grands nègres auxquels je n'avais pas pris garde me tombèrent incontinent sur le dos et me repassèrent, malgré les cris et les prières de ma douce conquête, une trempe de coups de bambous dont je me souviens encore à l'heure qu'il est comme si c'était d'hier, et qui ne laissent pas que de me chatouiller rudement les omoplates, je vous le cautionne, quand le temps est humide et que les vents menacent de hâler le Sud.

BASTRINGUE. Sais-tu bien que c'est tout de même un fameux baromètre que tu as gagné là; mais va toujours, mon capitaine, ton histoire et tes coups de trique commencent à m'amuser joliment, moi. Pousse toujours de fond: l'histoire me plait, et sans me flatter je puis dire que je me connais assez bien en contes et en histoires.

SALVAGE. Le lendemain de la volée que j'avais reçue et du baiser au naturel que j'avais eu le plaisir de donner, j'appris que je m'étais frotté, moi téméraire et obscur roturier, à un quartier de noblesse du pays, et que ma princesse n'était rien moins que la fille d'une des familles les plus anciennes de la colonie, famille à la vérité aussi pauvre que noble, mais aussi fière que pauvre. Rafale et orgueil! à la mode espagnole enfin.

«Le lendemain aussi, pour appliquer le baume réparateur du sentiment sur la meurtrissure amoureuse des coups de bâton qui m'étaient arrivés si vitement d'aplomb sur les épaules, la petite brune me fit signe de passer sous sa fenêtre pour que je pusse jouir et m'abreuver délicieusement des larmes que ma mésaventure lui faisait verser sur ma mystification et mes contusions. Ce fut elle à son tour qui m'expédia au bout de ses jolis doigts effilés, la double et la triple valeur, au moins, de tous les baisers aériens que j'avais envoyés escomptés à son adresse pendant les quinze ou vingt jours de mon armement sous ses croisées.

Enfin force me fut alors de tirer d'un fait aussi évident la conclusion consolante que j'étais aimé autant et plus peut-être, que je n'avais été rossé, et ce n'était pas peu dire, je vous le jure.

FRÈRE JOSÉ. Tout cela est sans doute fort bien, fort intéressant pour toi, mon brave Salvage, Mais de grâce fais-moi l'amitié de m'apprendre ce que notre affaire, à tous trois, peut avoir de commun avec ce que tu nous racontes là?

SALVAGE. Donne-toi la peine de m'écouter et laisse-moi le temps de poursuivre, et tu verras, après cela, comment tous ces faits se lient intimement à l'objet principal du récit que j'ai à vous faire.

BASTRINGUE. Et sans doute, laisse-le aller de l'avant, José, puisque tu vois que tout ça se tient ensemble et comme par la queue; l'amour et les coups de trique, la noblesse et les embrassades en plein bois. Il n'y a rien au monde qui me fasse plus de plaisir à moi que les raclées des amoureux quand c'est les autres qui les hâlent en dedans pour leur propre compte. Chacun son goût. Va toujours de l'avant, mon vieux; comme ça va bien, tu me fais un sensible plaisir et je t'écoute.

SALVAGE. Une fois mon navire armé, il me fallait, comme je pense vous l'avoir déjà dit, un équipage pour le manoeuvrer et un billet de passe pour pouvoir sortir légalement de la rade. Mais j'avais encore si peu songé à me mettre en règle sur ce dernier article, que je ne m'étais pas même occupé, le croiriez-vous, de donner un nom à mon corsaillon. Le brick portait auparavant autant que je puis me le rappeler, un nom de sainte ou de saint espagnol, car c'est presque toujours soit dit en passant, sous des noms de saints, que ces lurons vous font dévotement la piraterie. Mon brick donc s'appelait le _el Santo-Benito_, la _Santa-Maria_, la _Santa-Catharina_ ou quelque chose de pareil. Je lui donnai le nom de ma sainte à moi: _La Hermosa Padilla_, la _Belle Padilla_. Rien que cela s'il vous plaît; le nom de ma dulcinée aux baisers aériens et aux coups de bambous fort terrestres. La pauvre petite patronne de mon bateau, me parut toute bouleversée de sensibilité en apprenant cet acte de galanterie française; et dès ce jour elle jura, me dit-on, de n'avoir jamais d'autre époux ou d'autre amant que moi. Merci de la préférence! pensai-je. Je jurai de mon côté, moi qui jure aussi bien qu'un autre à l'occasion, que je ne serais jamais son époux, et que je ne serais son amant que pour passer agréablement une heure ou deux avec elle. Vous apprendrez bientôt vous autres, par ma propre expérience, qu'avec ces gueusettes de femmes on ne peut jamais répondre de ce qu'on fera ou de ce qu'on ne fera pas dans la vie.

--Est-ce qu'il serait marié à présent? demanda à voix-basse maître Bastringue à frère José, en entendant son ami Salvage faire cette dernière réflexion d'un ton demi-goguenard et demi-sérieux. Frère José ne répondit à cette expression des doutes de son collègue qu'en élevant ses maigres épaules à la hauteur de ses oreilles, et d'un air qui semblait dire: Je n'en sais rien, mais au surplus, je m'en moque.

Salvage reprit:

--Une nuit, c'était la veille du jour fixé pour mon départ, une nuit, ai-je dit, qu'enveloppé de mon manteau, je faisais seul le quart par distraction sous les fenêtres de mon objet, je me trouvai accosté par un petit homme que j'avais cru déjà voir passer à contre bord de moi. «Senor capitan, me dit en me saluant mon inconnu, est-ce bien vous?--Parbleu! si c'est moi, lui répondis-je: la belle question! Que me voulez-vous?--Vous dire deux mots.--Dites-en quatre, mon ami, mais commencez vite pour que ça finisse plutôt.--Oui, mais éloignons-nous, s'il vous plaît. Je crains qu'on ne m'ait déjà aperçu. Allons plus loin, de grâce.--Volontiers, répondis-je encore, si cela peut vous être agréable, pourvu que ça ne soit pas trop loin. Mais à quel senor, puisque senor il y a, ai-je, s'il vous plaît, l'honneur de parler à cette heure indue, assez peu faite pour la conversation?»--L'ingrat! s'écria alors douloureusement mon étranger, ou plutôt mon étrangère, il ne me reconnaît seulement pas!... C'était Padilla, mi hermosa Padilla elle-même, en chair et en os, et même en habit de cavalier. Mais le diable que je l'eusse reconnue à sa voix et sous son déguisement! C'était la première fois de ma vie que je l'entendais parler. Le soir de ma malencontreuse introduction chez elle, je ne l'avais entendue que crier et gémir!