Les trois pirates (1/2)

Part 12

Chapter 123,226 wordsPublic domain

[26] Les premiers noirs que les négriers européens arrachèrent à la côte d'Afrique, pour les transplanter sur le sol des Antilles, apportèrent avec eux, dans le sein de leur nouvelle patrie, non le culte de leurs idoles, car ils n'avaient pas de culte, mais cette superstition sauvage qui naît au coeur de la barbarie, et qui, pour se perpétuer, n'a besoin, ni de culte ni de croyance. La sorcellerie, cette sorte de religion des peuplades africaines, recouvra toute sa puissance dans nos colonies naissantes, où l'état d'esclavage des nègres devait contribuer encore à donner un nouveau degré d'abrutissement à leur crédulité et à leur ignorance. Toutes les habitations eurent bientôt leurs nègres-sorciers, et les chefs de plantations, devinant le parti qu'ils pourraient tirer pour eux-mêmes, de la soumission que les oracles du destin rencontreraient dans les noirs dont ils abusaient la simplicité, ne favorisèrent que trop la pratique des exorcismes et des évocations les plus propres à maintenir les ateliers dans la dépendance et l'aveuglement. La religion chrétienne, à laquelle on pensait convertir en masse les nègres de traite, en leur prodiguant le baptême sur le rivage des paroisses où ils débarquaient, ne put lutter que faiblement contre les idées superstitieuses avec lesquelles ces misérables étaient nés, et qui leur offraient cet attrait du merveilleux toujours si séduisant pour les peuples malheureux et sauvages; et pendant qu'aux yeux surpris de leurs tristes ouailles, les ministres de l'évangile étalaient les pompes de l'église romaine, leurs néophytes allaient chercher la nuit, dans les antres ou les repaires de quelques vieilles négresses, devenues leurs sybilles, la seule révélation à laquelle ils voulussent croire. La magie, qui de tous temps fut la ressource des faibles contre les forts, fut aussi, chez tous les hommes, le moyen dont se servent les forts pour assujettir les faibles. Chaque habitant, ayant à sa discrétion le nègre sorcier dont il dirigeait les inspirations, trouva trop commode de faire parler la fatalité par la bouche du devin, qui recevait ses ordres, pour renoncer, en faveur des austères intérêts de la foi, au moyen de domination qu'il rencontrait dans la crédulité de ses esclaves; et aujourd'hui même que les maîtres n'ont plus besoin de recourir indirectement aux ressources cabalistiques de la sorcellerie, pour obtenir de leurs noirs l'obéissance qu'ils peuvent invoquer au nom de la loi, il existe encore sur la plupart des habitations, des nègres médecins qui passent pour guérir les morsures de serpent avec le secours seul d'un art surnaturel. C'est ainsi, par exemple, que dans plusieurs ateliers, on trouve ou un nègre sorcier qui se flatte de guérir par des paroles, en prononçant certains mots consacrés, ou un nègre chirurgien qui guérit avec des herbes, en appliquant sur la blessure du malade, certaines plantes auxquelles il prétend communiquer une propriété curative dont il a seul deviné le secret. Ce charlatanisme, qui ne peut plus abuser que ceux qui en sont quelquefois la victime, est la dernière trace que la superstition d'un autre temps ait laissée dans les moeurs nègres de nos colonies, et la dernière concession peut-être que les maîtres d'habitation aient pu faire à cette honteuse superstition, qu'ils se bornent à tolérer, et qu'ils rougiraient aujourd'hui d'exploiter au profit même de leur autorité.

Mais par combien de maux les colonies n'ont-elles pas expié le tort d'avoir trop long-temps favorisé le déplorable engouement de leurs esclaves, pour les pratiques de la sorcellerie! Quelle page cruelle les anciens habitans auraient épargnée à la sombre histoire de l'humanité, s'ils avaient pu prévoir, qu'un jour, la caste des nègres-sorciers donnerait naissance à l'infernale caste des nègres empoisonneurs, et qu'après s'être contentée de faire des dupes pendant deux siècles d'avilissement moral, l'antique sorcellerie des Antilles se contenterait à peine, plus tard, d'immoler des milliers de victimes sur les autels sanglans de la superstition!

Avant que la civilisation, qui commence à peine à poindre en France, n'eût pénétré à bord de nos navires, les matelots de nos équipages encore trop puissamment dominés par les idées que leur isolement tendait à entretenir, abordaient rarement les rivages de nos colonies, sans aller interroger les devineresses du pays, sur l'avenir que la Providence réservait à leurs projets ou à leurs espérances. Plus la sybille était noire, laide ou contrefaite, et plus ses prédictions devenaient irrévocables aux yeux de ses crédules cliens; et c'était déjà trop pour eux, qu'elle parût tenir par quelque chose d'ordinaire à cette humanité avec laquelle elle ne devait avoir rien de commun, pour faire croire à l'infaillibilité de ses oracles. Les prêtresses de Delphes ou de Delos, remplies du Dieu qui les inspirait, ne demandaient leur prophétique délire qu'au ciel dont elles étaient les redoutables organes: plus terrestres dans leurs saintes évocations, les pythonisses des Antilles se bornaient à puiser leur extase dans l'humble tafia, dont les fidèles avaient soin de les abreuver, pour faire bouillonner dans leur sein, la divinité qui devait s'exprimer par leur bouche. C'était, au reste, lorsque la prophétesse n'était plus à elle, qu'elle pouvait seulement être toute entière au démon qui la possédait. Je me rappelle encore la vulgaire ingénuité avec laquelle un jeune matelot Bas-Breton, rendait compte à l'un de ses camarades, de la réponse que lui avait faite une _diseuse d'avenir_, qu'il avait eu la bonhomie d'aller consulter à la Martinique, sur son prochain voyage en France.

--Elle m'a prédit trois choses, dit d'abord le jeune homme.

--Quelles trois choses? lui demanda son ami.

--Courte traversée, grosse mer et bonne arrivée.

--Comment était-elle, la vieille négresse, quand elle t'a réglé ta bonne aventure?

--Saoule comme le tambour du diable! c'est moi qui lui avais payé _son plein_ de liqueur, pour qu'elle fût perdue de boisson avant de me prononcer son jugement définitif...

--A la bonne heure! car c'est comme ça qu'il faut s'y prendre, si l'on veut en avoir un peu de vérité. Et encore!...

Aujourd'hui, le peu de superstition qui reste aux matelots n'a plus recours, pour communiquer avec le destin, à l'intermédiaire honteux des négresses nécromanciennes; et lorsqu'ils ont la protection du ciel à invoquer au milieu de leur vie de dangers, c'est au ciel qu'ils s'adressent directement pour appeler dans la ferveur d'un _ex-voto_, l'assistance d'une divinité secourable, qu'une foi sincère leur a appris à reconnaître et à adorer. Mais en cessant de rendre ces oracles, que les marins eux-mêmes sollicitaient d'elle autrefois, les sorcières nègres n'ont pas encore renoncé à exercer sur les destinées des Européens l'influence mystérieuse qu'elles s'attribuent toujours le pouvoir de diriger ou de changer à leur gré. Leur règne a pu passer, en un mot, mais l'orgueil du pouvoir leur est resté; et c'est là peut-être la prétention qu'il est le plus difficile, et peut-être aussi le moins utile de détrôner. Au Brésil, par exemple, vous rencontrez des femmes de couleur, qui vous disent, avec la naïveté de la plus intime conviction, qu'elles n'ont pas le secret de deviner l'avenir, mais qu'elles ont le don de jeter _un sort_ ou _un charme_ sur les amans qu'elles veulent s'attacher invariablement. Or, savez-vous en quoi consiste cet art merveilleux auquel bien certainement nos beautés européennes n'ajouteront qu'une foi très médiocre? On cueille un brin d'herbe dans certain jour de croissance ou de décroissance de la lune, on cache ce précieux simple érotique dans les effets ou le linge de l'objet aimé, de manière à ce qu'il ne puisse pas être aperçu de l'heureux ou malheureux objet qu'il s'agit de rendre constant, et tant que la volonté de l'enchanteresse persiste, la victime fortunée de l'enchantement, n'a ni le pouvoir, ni même le désir de devenir infidèle à l'auteur du sort qui lui a été jeté. C'est enfin un moyen infaillible, que les syrènes du Brésil ont trouvé, de couper les ailes à un amour volage que l'Europe leur avait fait connaître, si peu de temps après avoir découvert le Nouveau-Monde. Nos beautés, qui ont si orgueilleusement négligé l'emploi de ces philtres que leur recommandent partout si expressément Tibulle et Ovide, n'auraient certainement pas deviné le procédé des Brésiliennes.

Dire la foi que les belles de Bahia et de Rio ajoutent à l'efficacité de leurs tendres maléfices ne serait pas chose fort facile; et si l'on jugeait de la confiance qu'elles peuvent avoir dans l'effet de leurs sortiléges, par la ruse qu'elles ont employée quelquefois pour en assurer l'apparente infaillibilité, on serait assez tenté de suspecter autant la sincérité de leur conviction, que l'efficacité réelle du moyen dont elles se servent pour assurer leur triomphe.

Une jeune fille de Sergippe, dont un capitaine portugais était parvenu à se faire aimer, sans avoir recours à d'autre charme qu'à celui de l'amabilité qu'il possédait, voulut rendre impossible le départ de son amant, en jetant dans sa malle une petite parcelle d'une plante à laquelle elle attribuait la vertu singulière d'enchaîner à ses côtés le marin dont elle avait partagé la passion. Le moment du départ venu, le marin s'embarqua, étonné de voir la tranquillité avec laquelle sa maîtresse le laissait s'arracher de ses bras. Le navire largue les voiles qui vont l'emporter au loin, et la jeune fille se contente de répéter assise sur le rivage: il a beau faire, il ne partira pas! Le navire, cependant, est enlevé au large par la brise de terre, et, au souffle de cette brise fugitive, la jeune fille mêla encore ces mots: il _croit_ être parti, mais il reviendra ce soir. Le soir arrive et enveloppe dans ses ombres, et la voile que la confiante amante a vue disparaître à l'horizon, et le rivage sur lequel elle n'a pas voulu dire le dernier adieu à son amant.

Trois, quatre, cinq jours, huit jours, se passèrent; le navire qui devait revenir le soir de son départ, ne revint pas. Je rencontre la jeune fille, et je lui demande si elle croit encore au sort qu'elle a jeté dans la malle du capitaine absent. Comment, me répond elle en me montrant un brin d'herbe desséchée, comment pourrais-je ne pas croire au sort que j'avais jeté sur lui, puisque moi-même, une minute avant son départ, je l'ai dégagé de son charme, en retirant de sa malle ce brin de sensitive que j'y avais placé?

Il faut convenir que, s'il m'avait été possible de douter de l'influence des sorts jetés par cette Médée créole, il ne pouvait plus m'être permis de révoquer en doute la bonne foi de ses explications.

PAGE 229, LIGNE 7.

[27] Le brave Général-Sucre, dont plusieurs navires américains et colombiens ont porté le nom, fut, dans la guerre de l'indépendance des anciennes colonies espagnoles, un des plus glorieux et des plus nobles compagnons d'armes de Bolivar. C'est lui qui s'associa à l'expédition entreprise par le Libérateur, pour la conquête du Pérou.

PAGE 232, LIGNE 7.

[28] Les matelots disent beaucoup plus souvent à bord de nous, qu'à notre bord, à bord de lui, qu'à son bord. C'est le prénom décomposé, substitué au prénom pour donner plus de force à l'idée qu'ils veulent exprimer; car on ne peut nier, que les mots à bord de nous, ne semblent exprimer une idée plus positive de possession ou de position, que les mots à notre bord. Là, c'est encore l'arrangement des mots qui contribue à ajouter de la force à la nature de la pensée. L'expression babord à lui, ou babord à nous, employée plus souvent que celle de par son côté de babord, ou par notre côté de tribord, rentre dans la même observation.

PAGE 246, LIGNE 17.

[29] Cette manière de faire la traite, que le mousse Palanquin indiquait à son cousin Bastringue, comme un moyen fort économique et fort simple de se procurer des noirs, n'avait pas pour elle le mérite de la nouveauté. Dans plusieurs colonies étrangères, on a vu assez souvent des spéculateurs ingénieux, armer en guerre des navires, qui au lieu d'aller, sur la côte de Guinée, échanger honnêtement une coûteuse cargaison contre des esclaves, se contentaient d'attendre au large, pour les piller, les négriers qui venaient d'acheter péniblement et dangereusement leur traite. Une artillerie respectable, un fort équipage et une cale spacieuse à remplir, suffisaient à ces écumeurs de nègres traités, pour assurer le succès de leur croisière dans le golfe de Guinée, ou sur les attérages de Boni, du vieux-Calebar ou du Cap-Coast. Les premières captures faites par ces pirates, donnèrent l'éveil aux armateurs des vrais négriers, qui n'osèrent plus expédier en Afrique, que des navires assez bien armés et équipés, pour prêter côté à l'occasion, aux détrousseurs qu'ils étaient exposés à rencontrer cherchant fortune sur lest et au bout de leurs canons. Et chose que l'on croirait à peine si l'on ne savait pas combien l'avidité du gain est propre à exciter l'intelligence humaine, c'est que presque toujours ces voleurs d'esclaves réussissaient à dénicher plus adroitement les négriers qu'ils se proposaient de piller, que ne pouvaient le faire les croiseurs que les différens gouvernemens expédiaient dans les mers intertropicales, pour la répression de la traite.

PAGE 247, LIGNE 18.

[30] Les vents soufflant presque toujours de l'Est à l'Ouest, dans les régions intertropicales, rien n'est plus facile aux navires venant d'Europe, que de se rendre aux colonies occidentales, une fois qu'ils ont passé le tropique et quitté les vents généraux, pour prendre en poupe les vents alisés qui les poussent constamment dans la direction qu'ils ont à parcourir.

Mais, par cela même que l'on a régulièrement vent arrière dans la zône torride pour se rendre de l'Est à l'Ouest, on aurait vent debout pour revenir de l'Ouest à l'Est, c'est-à-dire des colonies en Europe, si l'on s'obstinait à vouloir reprendre, pour effectuer son retour, la route que l'on a déjà faite pour arriver à sa destination. Il faudrait, en un mot, dans ce dernier cas, louvoyer contre la direction de la brise que l'on a eu toujours en poupe pour venir aux colonies. C'est ainsi que l'on voit à peu près, dans nos rivières, les bateaux qui sont descendus avec le courant, être obligés de refouler ce même courant, lorsqu'ils remontent vers leur premier point de départ. Le courant des vents dans les régions tropicales n'est pas à proprement parler, autre chose qu'un grand courant atmosphérique qu'il faut remonter après s'être laissé aller à la douce continuité de sa pente et de son allure naturelles.

Mais, pour parvenir à vaincre, ou du moins à éluder les difficultés que présenterait cette longue remonte contre la ligne des vents alisés, les navigateurs ont pris, depuis long-temps, un biais qui leur épargne une lutte qui leur deviendrait aussi longue que pénible. Les navires qui partent des colonies pour se rendre en Europe, au lieu de s'obstiner à louvoyer contre la direction continuelle des vents alisés, profitent de ces vents pour repasser le tropique, en s'élevant par le plus court chemin vers le Nord, pour trouver le plutôt possible en dehors du tropique, les vents variables dont ils profitent ensuite pour faire route de l'Occident, vers l'Orient.

Tropiquer, c'est passer le tropique pour se rendre d'Europe dans les Indes occidentales.

Retropiquer, c'est repasser le tropique pour revenir des Indes occidentales en Europe, ou tout au moins dans l'Est du monde.

Ainsi, les bâtimens qui partent des Antilles, pour regagner la côte d'Afrique, par exemple, sont forcés de courir nord, en coupant perpendiculairement le tropique pour aller chercher les vents généraux, afin de longer ensuite, avec le secours de ces vents, les régions tropicales dans lesquelles règnent les brises alisées qui leur seraient constamment contraires, s'ils s'obstinaient à vouloir remonter des Antilles à la côte d'Afrique, sans quitter la zône torride. Ce n'est que lorsqu'ils se trouvent parvenus, en naviguant dans la zône tempérée, à atteindre la longitude de la côte d'Afrique, qu'ils coupent une seconde fois le tropique pour rentrer dans la zône torride, et approcher en côtoyant les parages orientaux, qu'ils veulent toucher. Vous avez vu quelquefois les passans, lorsqu'une averse est venue gonfler subitement les eaux d'une rue, chercher l'endroit le plus guéable du ruisseau qu'ils veulent sauter, et ensuite traverser plus loin ce même ruisseau, pour atteindre le point de la rue où ils n'auraient pu se rendre sans faire de détour. Eh bien! les bâtimens qui partent des Antilles pour aller vers l'Orient, ne font pas autre chose. Les vents alisés, c'est l'obstacle à éviter: le ruisseau, c'est le tropique à traverser deux fois. Les petits exemples, pris dans l'ordre des choses les plus vulgaires, peuvent servir quelquefois à rendre intelligibles tous les grands problêmes, en apparence, les plus difficiles à expliquer.

Naguère, encore dans l'enfance de la navigation, d'où nous ne faisons que de sortir, les marins d'Europe, revenant des colonies, louvoyaient pendant trois ou quatre mois contre les vents alisés, pour faire, dans ce long espace de temps, la route qu'en venant aux îles, ils avaient parcourue en quinze ou vingt jours.

Ce n'était pas là de l'obstination, c'était de l'inexpérience, quoique depuis trois siècles les Européens naviguassent dans les régions coloniales. Aujourd'hui, nous rions avec raison de cette longue ignorance qui est encore si près de nous, et au-dessus de laquelle nous nous sommes élevés en si peu d'années. Ce ne sont pas les siècles qui font l'expérience: c'est la science, c'est l'étude. En vingt bonnes années d'application mathématique, la marine a fait vers la perfection extrême, un pas plus grand que toute la distance qui séparait naguère encore les galères d'Agamemnon, des vaisseaux de ligne de Duguay-Trouin.

FIN DES NOTES DU TOME PREMIER.

TABLE DES MATIÈRES CONTENUES DANS LE TOME PREMIER.

Avant-propos Pages 1 Chapitre I. Le Café de la Pointe 4 II. Mamzelle Ziroux 47 III. Saint-Thomas 62 IV. Arrivée de Frère José 83 V. Réunion des Trois Pirates 91 VI. Aventures Capitaine Salvage 103 VII. Rapport de Maître Bastringue 215 Notes 253

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