Part 11
Amateloter deux hommes dans le service du bord, c'est leur donner le même hamac, c'est leur affecter le même poste de repos dans la batterie ou l'entrepont; c'est le plus souvent, aussi, lier ensemble leurs deux existences, et leur imposer en quelque sorte, avec les mêmes devoirs, une amitié qui ne finit ordinairement qu'avec leur vie. Dans cette carrière de l'homme de mer, semée de tant de fatigues et de privations, hérissée de tant de vicissitudes et de dangers, s'il est entre deux hommes, un nom plus doux que celui de _mon ami_, un titre presque aussi tendre et aussi sacré que celui de _mon frère_, c'est bien certainement celui de _mon matelot_.
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[9] Traduction peu libre du proverbe latin: verba volant scripta manent. Les paroles sont des femelles, elles s'envolent: les écrits sont des mâles: ils restent. Ces vieux dictons tendraient à prouver que les marins, chez qui il est en un très grand honneur, ont conçu depuis long-temps, sur la foi à accorder aux paroles du sexe, une opinion assez peu flatteuse pour la fidélité des engagemens féminins.
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[10] Petits moutons-France, nom que les créoles donnent plaisamment aux jeunes Européens nouvellement débarqués dans la colonie, sans doute pour faire allusion aux premiers Français que le indigènes virent arriver dans ces climats brûlans, le dos couvert d'épais vêtemens de laine.
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[11] Le trou-à-patates, le cimetière.
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[12] Le petit-Bordeaux, lieu où l'on enterrait autrefois les morts à la Pointe-à-Pitre, pendant les épidémies.
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[13] Maître Bastringue, plus habitué à entendre parler d'avaries, qu'à employer le verbe _varietur_ dans ses citations, devait être aussi plus porté à se servir de la négation _ne avarietur_ que de la formule plus classique _ne varietur_. Les barbarismes, au reste, ne lui coûtaient guère, et il aurait probablement été peu difficile de le faire reculer devant une difficulté grammaticale.
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[14] Il existe dans la marine et pour les marins seulement, une multitude de chansons égarées, qui, depuis un temps immémorial, parcourent les mers, sans que les noms de leurs auteurs soient restés dans la mémoire des matelots qui les chantent, et qui se les transmettent de générations en générations. Les archéologues maritimes chercheraient en vain l'origine de ces rapsodies de bord. D'où elles viennent, on ne sait. Où elles vont, c'est ce qu'on sait le mieux: elles vogueront sans cesse sur l'Océan dans le souvenir de tous les équipages qui les disent et qui les redisent, sans trop s'inquiéter de la biographie des rapsodes auxquels ils doivent ces petits poèmes errans, vieux enfans d'un caprice d'imagination ou des loisirs de quelques heures de quart. Les vieux marins les ont appris à leurs jeunes mousses. Les jeunes mousses les répèteront en vieillissant à leur tour, à ceux qui devront leur succéder dans la carrière; et si parfois une chanson nouvelle vient à poindre à l'horizon poétique qui environne les troubadours du gaillard d'avant, la chanson nouvelle prendra rang sans prendre date, au milieu de ses devancières, et elle courra les mers avec celles-ci, et comme celles-ci, sans qu'on songe jamais à lui demander compte de son origine.
Cette origine, du reste, ne serait pas chose facile à retrouver, si l'on juge des difficultés que pourraient présenter les recherches généalogiques que l'on voudrait faire à cet égard, par la manière dont, en général, ces vieilles chansons paraissent avoir été conçues. Le hasard, une seule fois dans ma vie, m'a conduit à assister comme témoin à l'enfantement poétique d'une chanson de bord; et j'avoue que si, après l'événement, il m'avait fallu assigner une paternité quelconque au chef-d'oeuvre nouvellement engendré sous mes yeux, rien n'aurait été plus embarrassant pour moi, que de lui trouver une ascendance positive. Tout l'équipage d'une frégate avait mis la main, pendant près de deux heures, à la confection de ce travail collectif: l'un avait d'abord hasardé un mot, l'autre un vers tout entier, le troisième s'était compromis jusqu'à rimer un refrain, le quatrième n'avait pas craint d'adapter un air de sa façon au premier couplet ainsi improvisé. Tous les gens de quart avaient ensuite répété en choeur le couplet modifié revu et corrigé par une demi-douzaine de censeurs; et après cette mise en scène du premier couplet, la bordée de quart avait procédé à la composition du second, puis du troisième, puis du quatrième couplet, en sorte qu'avant d'appeler sur le pont la bordée qui, à quatre heures du matin, devait prendre le reste du service de nuit, la bordée de minuit avait pu livrer aux matelots qui venaient la remplacer, une chanson toute fraîche éclose du cerveau des poètes de notre harmonieuse frégate.
Les circonstances de cette composition générale, sont encore assez présentes à ma mémoire pour que je puisse les retracer aujourd'hui avec une exactitude que je me hasarderais presque à nommer historique, si de pareils souvenirs pouvaient jamais paraître dignes de la gravité de l'histoire. Mais les personnes qui ne dédaignent pas d'étudier les moeurs jusques dans les actions humaines en apparence les plus frivoles, ne me sauront peut-être pas mauvais gré de leur apprendre comment se fait, ou, pour mieux dire, comment se confectionne une chanson de bord.
Le troisième soir de notre départ de Brest, notre équipage se trouvait livré, pour la première fois depuis notre sortie, au repos le plus parfait que l'on puisse goûter pendant le quart de nuit, à bord d'un bâtiment de guerre. La mer était belle, l'air serein et la brise ronde. Le maître d'équipage placé devant, au milieu de ses gens qu'il regrettait de voir inoccupés, avait engagé les conteurs ordinaires de la frégate à conter un petit conte pour empêcher les oisifs, qui s'étaient assis sur la drôme, de s'endormir comme ils en avaient quelquefois l'habitude. Les conteurs, soit qu'ils fussent peu disposés à mettre aux ordres du maître leurs orgueilleuses muses, ou soit plutôt que le démon de l'inspiration ne fût pas encore descendu du ciel pour eux, répondirent assez peu littérairement, qu'il n'y avait pas mèche pour le moment, et qu'ils avaient déjà défilé leur chapelet la nuit précédente. En ce cas, s'était écrié le maître, qu'on nous chante une petite chanson pour faire danser le monde; ou sinon, gare dessous le premier qui fermera les yeux pour se les tenir chauds.
--Une chanson, une chanson, avaient de leur côté répondu les chanteurs coutumiers du fait, c'est bien facile à dire ça, une chanson! mais quand on a vidé son sac à chansons, et qu'on est à sec, on ne peut pas répéter toujours la même chose, comme ceux qui disent leur _pater noster_ d'un bout de leur vie à l'autre.
--Eh bien! en ce cas, on en fait de neuves, quand les anciennes sont trop vieilles.
--Faire d'autres chansons! et comment encore ça se fait-il selon vous, maître Mérin?
--Comment ça se fait-il de nouvelles chansons? mais tout comme on a fait les vieilles. Vous ne savez donc pas que dans mon temps, le premier matelot venu vous aurait retapé un couplet de romance, plus vite que je ne bois mon quart de vin, et que vous ne pourriez faire un tour mort et deux demi-clés.
--Et encore fallait-il savoir s'y prendre de votre temps?
--Ah pardieu, c'était bien malin, n'est-ce pas? On partait de Brest, une supposition, comme nous l'avons fait, à bord d'un vaisseau ou d'une frégate, peu importe; on savait le nom du vaisseau ou de la frégate, le nom du commandant; la mer était grosse ou belle, le temps noir ou clair. On avait laissé à terre sa maîtresse, et on avait oublié de payer son hôtesse. Eh bien, il n'en fallait pas davantage pour partir de là, et vous bassiner une chanson, et une chanson bien et solidement étalinguée, et je suis sûr, tel que vous me voyez, que dans ma jeunesse, j'ai composé pour mon compte, sans me flatter, plus de cent rondes et autant de petites gaillardises à mettre tout un équipage en révolution de gaîté.
--Et comment, sans vous faire tort, maître Mérin, auriez-vous commencé par composer la moindre des choses, à notre place dans le moment actuel?
--A votre place dans le moment actuel, et dans ma jeunesse, j'aurais d'abord dit... attendez-moi un peu... j'aurais d'abord dit... la première chose venue.
--Oui, mais si la première chose venue ne vient pas?
--Eh bien! on la fait venir d'autorité... Tenez, par exemple, j'aurais fait une chanson sur l'air de n'importe qui:
Nous étions partis de Brest:
--Et après?
--Et après, on répète tout le monde:
Nous étions partis de Brest:
--Et après, finalement?
--Après, s'écrie en cet instant un petit novice, arrivant fort à propos en aide à la poétique du maître:
Ayant des canons pour lest A bord d'une frégate.
--A bord d'une frégate, ça ne peut pas ronfler comme ça, reprit un troisième interlocuteur, attendu que ça manque d'haleine et que l'air est trop long pour aller justement aux paroles qui sont trop courtes; il faut donc dire: A bord de une frégate, pour parler un peu rondement français en chantant.
Le petit novice ayant accepté la rectification, continua:
Qu'on nommait la _Cléopâtre_.
--Bien! fit maître Mérin: voilà un petit jeune homme de rien, qui nous fait la barbe à tous et à moi aussi. Voilà ce que c'est que d'avoir de l'idée et la langue bien pendue à son âge.
--Ah ce n'est pas plus malin que ça de faire une chanson! brailla un nouveau compositeur en descendant de la hune de misaine pour entrer bravement en lice. Attendez un peu, je vais vous en repasser tant qu'il vous en faudra des couplets à la brasse; et le poète gabier, ainsi réveillé par le bruit des éloges que le maître venait d'accorder au novice, ajouta aux vers déjà mis sur le métier:
Cléopâtre est un beau nom Ah m'a répondu ma belle! Mais ce n'est pas bien à elle, Qu'elle porte des canons.
--Indubitablement!... dit alors maître Mérin; indubitablement, c'est du chanvre du premier brin que celui-ci vient de nous filer: long, souple et coriace. A-t-il donc l'haleine longue et le souffle robuste! Maintenant il n'y a plus qu'à essayer le premier couplet en le chantant en rond pour voir s'il peut aller bout à bout sans être obligé de lui faire des ajus.
Tous les hommes de quart imitèrent à l'instant même cet avis, et procédèrent à l'épreuve du couplet, en se prenant par la main et en dansant autour du cabestan, au refrain de ce littéraire assemblage de pièces et de morceaux, rétabli dans l'état suivant:
Nous étions partis de Brest Ayant du canon pour lest, A bord de une frégate Qu'on nommait la Cléopâtre. Cléopâtre est un beau nom Ah m'a répondu ma belle Mais ce n'est pas bien à elle, Qu'elle porte du canon.
Le succès donna de l'audace même aux plus timides. Après l'heureuse épreuve que l'on venait de faire subir à la première strophe de l'ode ainsi improvisée par les versificateurs du bord, la mêlée devint générale, et il aurait été aussi difficile d'arrêter leur verve, qu'il avait été mal aisé quelques minutes auparavant d'exciter leur veine paresseuse. Tout le monde enfin donna son mot pour lâcher le second couplet, tant chacun se montrait jaloux de porter au moins sa pierre à l'édifice que l'on s'était mis en train de bâtir en commun. Un vieux quartier-maître, aiguillonné par l'exemple des conscrits de la frégate, s'écria tout d'un trait:
Ah comment, beau matelot, Pourrai-je avoir du repos,
--C'est ça, père Laflamme, dit un gros gabier piqué au jeu par la pointe du quartier-maître: attrapez-moi ceci pour l'amarrer à la suite de votre commencement du second:
Vous savant parti-z-en guerre Pour combattre l'Angleterre.
Le gros gabier épuisé de la route qu'il venait de faire pour la première fois peut-être dans le domaine des Muses, resta court. Mais un petit mousse, qui le suivait, se mit à glapir de sa voix flûtée les vers suivans, en paraphrasant le refrain du couplet déjà chanté:
Cléopâtre est un beau nom Et je l'aimerais bien dit-elle, Si pour ceinture la belle Ne portait pas de canons.
--Bien souqué, bien souqué, grommela maître Mérin avec l'accent de l'approbation la moins équivoque. Cette nuit, il paraîtrait que c'est au plus failli chien d'avoir plus d'esprit de chanson que les hommes faits. Jusqu'à un moussaillon qui vient de nous envoyer par le bec la moitié d'une bordée de fariboles, comme s'il avait des chansons dans le ventre et le mal de mer du chant d'Opéra dans la bouche, comme on nomme ça à terre. C'est honteux pour nous, le diable me soulage en grand! Mais qui est-ce qui nous fichera le troisième morceau de complainte, en plein dans la physionomie?
Le maître avait à peine prononcé la phrase dans laquelle il exprimait un doute presque injurieux pour le talent des Orphées, qu'un canonnier de marine se mit à roucouler avec un certain air de prétention au sentiment:
Mes amours, ne craignez pas Ces gros canons de l'Etat, C'est la ceinture ma...
L'officier de quart, qui probablement ignorait en se promenant à l'arrière, la noble préoccupation à laquelle s'abandonnaient ses gens du gaillard d'avant, ordonna, en sentant la brise fraîchir, de serrer les catacois et de rentrer les bonnettes de perroquet. C'est ce commandement jeté d'une voix impérieuse et brève dans le groupe de poètes, qui venait de couper ainsi la queue du troisième vers improvisé par le canonnier de marine. Mais malgré cet incident anti-mélodique, les gabiers, arrachés si subitement à leurs littéraires loisirs, n'en sautèrent pas moins vite dans les enfléchures pour grimper sur les vergues des catacois, et pour ramasser les bonnettes qu'on leur avait ordonné de rentrer.
Cette petite besogne de quelques minutes, une fois terminée, chacun se remit avec une verve nouvelle au travail qu'elle avait un instant interrompu. Le canonnier de marine tenant à honneur de finir son couplet commencé, l'acheva presque d'un trait. Mais ce furent surtout les gabiers qui, descendant de dessus leurs vergues et leurs barres, se montrèrent pour cette fois les plus surabondamment inspirés. A la profusion avec laquelle les vers découlaient de leurs lèvres encore un peu humectées du jus du tabac, qu'ils avaient sans doute assez exprimé entre leurs maxillaires, dans leur brusque ascension, on aurait dit qu'en s'élevant jusqu'aux parties les plus hautes de la mâture, ils avaient dérobé au ciel le feu créateur dont ils s'étaient un instant rapprochés. Je veux faire tout le reste de la chanson, s'écriait l'un avec une ardeur toute pyndarique. Non, je veux que tu m'en laisses au moins la moitié, et il n'y en aura pas de trop, répondait l'autre avec non moins de témérité et d'exaltation. Si bien qu'en moins d'un quart-d'heure, la pauvre complainte, que maître Mérin avait eu tant de peine à mettre en train, se trouva composée, rimée et achevée jusqu'au cinquième couplet inclusivement.
Pour l'honneur des belles-lettres du gaillard-d'avant, qui n'ont pas encore obtenu de mention ou de prix académique, et pour la gloire surtout des improvisateurs du bord, qui n'ont jamais songé peut-être à donner de séances publiques, nous rétablirons ici le texte du chef-d'oeuvre à la création duquel nous avons assisté, et dont nous venons de retracer la mystérieuse composition à nos lecteurs.
Nous étions partis de Brest Ayant des canons pour lest, A bord de une frégate, Qu'on nommait la _Cléopâtre_. «Cléopâtre est un beau nom, «Ah! m'a répondu ma belle, «Mais ce n'est pas bien, dit-elle, «Qu'elle porte des canons.
«Ah! comment, beau matelot, «pourrai-je avoir du repos, «Vous savant parti-z-en guerre «Pour combattre l'Angleterre. «Cléopâtre est un beau nom, «Et je l'aimerais dit-elle, «Si pour ceinture, la belle, «Ne portait pas des canons.
Mes amours ne craignez pas Ces gros canons de l'état; C'est la ceinture, ma mie, D'une frégate jolie. Un navire sans canons, Au service de la France, C'est quasi, comme à la danse, Une belle sans jupon.
Au large étant-z-arrivé, Un gallion s'est trouvé, Sous le vent de la frégate, Qu'il était chargé de piastres. Cléopâtre et ses canons Ont joué de la musique, Pour faire amener la prise Et lui demander son nom.
A Brest étant revenu, Et ma mie ayant revu, Je lui dis, voilà brunette, La prise que j'avons faite. Vous voyez bien qu'il est bon Pour la frégate jolie, D'avoir ceinture garnie, Pour avoir des picaillons.
Ah! je vois bien qu'il est bon, M'a répondu la bergère, D'avoir du canon en guerre Et mon coeur ne dit pas non.
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[15] Le _Bitter_, liqueur forte, composée d'alcool et du jus de plusieurs plantes amères, comme l'indique le nom de cette boisson spiritueuse qui remplace avec avantage, pour les palais blasés, l'extrait d'absynthe.
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[16] Dans les colonies, le _bord de la mer_ signifie toute l'étendue du rivage. Le _bord de mer_ n'est que le nom d'un quartier. Le _bord de la mer_ se trouve partout dans les îles, mais le _bord de mer_ n'existe que dans les villes.
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[17] Cette manière métonimique de désigner les nègres, depuis que la traite est défendue, a acquis une telle notoriété, qu'il est inutile de dire que c'était de deux-cent-quatre-vingts esclaves que voulait parler le capitaine Salvage, en apprenant à son interlocuteur que son ami avait réussi à débarquer à Porto-Rico, _deux-cent-quatre-vingts billes de fin bois d'ébène, à deux pattes courantes_.
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[18] Le _temps maniable_ est le temps qui permet de _manier_ le navire. C'est encore le principe actif pris pour le passif, car lorsque le temps est favorable, ce n'est pas lui qu'on _manie_, mais bien lui, au contraire, qui laisse aux marins la facilité de _manier_ à volonté leur bâtiment. L'habitude de lutter contre tous les élémens, pour parvenir à en triompher, a dû porter assez généralement les marins, à regarder comme des choses passives, les causes naturelles et très agissantes quelquefois, qu'ils cherchent à soumettre à la puissance de leurs efforts.
Presque toujours, du reste, le langage fait et parlé par les marins, porte l'empreinte de cette idée de domination avec laquelle la continuité de la lutte qu'ils livrent aux élémens, tend de bonne heure à les familiariser. Ils disent, par exemple, beaucoup plus par habitude que par orgueil, qu'ils chicanent le vent ou qu'ils font tête à la lame, lorsque c'est le plus souvent le vent qui les chicane en les contrariant, ou la lame qui les emporte sans qu'ils aient pu réussir à lui faire tête. Mais tout en faisant remarquer chez eux cette propension naturelle à l'hyperbole, on ne peut s'empêcher de reconnaître dans ces sortes d'expressions exagérées, une certaine élévation de langage qui doit plaire surtout à tous ceux qui savent combien cette énergie de termes techniques s'allie intimement à l'énergie des idées ordinaires aux hommes de mer.
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[19] _Patiner un navire_, est une expression fort peu élégante, mais très significative. On la remplacerait difficilement par quelque chose qui la valût. On dit d'un bon et fin manoeuvrier: c'est un homme qui _patinerait_ sa frégate ou son navire dans un verre d'eau. L'hyperbole est poussée plus loin quelquefois dans la phraséologie des marins, mais presque toujours elle y est riche d'énergie et de laconisme. Précision et force, c'est le double caractère de leur idiôme: l'incorrection même en constitue quelquefois la richesse et le luxe.
J'ai indiqué du reste, en caractères italiques, les mots qui m'ont semblé appartenir beaucoup plus au dictionnaire usuel du bord, qu'au vocabulaire français.
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[20] Le tigre des mers, pour désigner le requin, est, selon moi, une belle métonimie que les matelots ont trouvée sans avoir eu besoin, je le parierais bien, de recourir à la science des faiseurs de fleurs de rhétorique.
Tout ce passage, et les détails qu'il renferme, sont historiques. Je les ai puisés dans le souvenir d'une aventure de mer que m'a racontée, il y a plusieurs années, un de mes amis qui n'est plus, et dont je tairai le nom par égard pour sa mémoire.
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[21] On appelle quelquefois un tourlourou, un fort et pesant navire marchand, en raison, sans doute, de l'analogie que les marins ont trouvée entre les tourlourous, sorte de crabbes de terre, et les bâtimens mauvais voiliers qui, comme les tourlourous, paraissent marcher à reculons. On ferait un volume de tous les mots qu'emploient les matelots, pour désigner les bâtimens d'une marche inférieure. Barque, Barcasse, Baille-à-brai, Hourque, Ponton-de-Carêne, Paria, Paliaca, Barque-à-Piment, Bouée, Coffre-à-mort, Corps-mort, Bugalet, Marie-Salope, Crabbe, sont les termes les plus ordinaires dont ils se servent pour exprimer le peu de cas qu'ils font des navires mauvais marcheurs. La marche étant aux yeux des marins la qualité la plus importante que puisse posséder un bâtiment, il n'est pas étonnant qu'ils aient trouvé beaucoup de mots pour donner l'idée du mépris que leur inspirent les navires totalement dépourvus de cette qualité essentielle. On remarquera que la plupart de ces noms sont du féminin.
PAGE 165, LIGNE 13.
[22] Près du petit archipel des Lucayes, composé d'un groupe de cinq cents îlots, on trouve les îles Turquey, que notre habitude de franciser tous les mots étrangers, nous a fait nommer, sans plus de façon, les îles _Turques_. L'une de ces îles possède une grande saline, d'où elle a tiré son nom, et qui fournit aux caboteurs des cargaisons de sel, au moyen desquelles ils approvisionnent les Antilles. Cette réunion de rochers à peine habités, est devenue fameuse dans l'histoire des découvertes des navigateurs européens. Les plus célèbres parmi les commentateurs des voyages de Colomb, assurent, d'après les conjectures les plus admissibles, que l'île connue sous le nom de la _Grande Saline_, est la première terre que l'immortel découvreur du Nouveau-Monde aperçut en pénétrant dans les mers de l'Inde occidentale.
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[23] Le loch est un petit appareil au moyen duquel on mesure approximativement la vitesse du navire, en le filant sur l'arrière. Le cordage qui tient au loch, et avec lequel on évalue le nombre de noeuds filés par le bâtiment, pendant la durée de cette expérience, se nomme la ligne de loch.
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[24] Un gabier, depuis long-temps familiarisé avec les détails du service, expliquait ainsi toute l'hiérarchie navale à un petit campagnard nouvellement embarqué sur un navire de guerre: Un vaisseau, vois-tu, c'est comme qui dirait une métairie. Le gouvernement, c'est le propriétaire; le commandant, le fermier; les officiers, les maîtres-laboureurs, et nous, pauvres gueux de matelots, les paysanasses... Comprends-tu, à présent?
--Pas trop encore, répondit le novice.
--Eh bien! navigue dix ans seulement, et ensuite tu pourras comprendre ce que je viens de te dire là.
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[25] Charroyer de la toile, c'est faire porter à un navire autant de voiles qu'il peut en livrer au vent, sans risquer de chavirer ou de sombrer sous l'effort de la brise.
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