Part 10
«Ah ça, dis-je après le coup de révolte à l'ancien capitaine, vous voyez bien à présent il n'y a plus de doute, que la volonté de tout notre monde est que je devienne quelque chose et vous rien. Faites-moi en conséquence le plaisir de vous tirer de votre place que je m'y mette, en vous demandant pardon de la liberté. Chacun son tour, il n'y a rien de trop; vous avez eu votre temps. A vous le balai, à moi le manche.»
«Mon particulier, au lieu d'avaler tout uniment la carotte sans être grattée, ne riposta à ma politesse, qu'en me destinant un grand coup de porte-voix sur le milieu de la physionomie... Un autre que moi l'aurait étranglé raide avec l'autorité et les quatre doigts et le pouce, que j'avais en main. Mais moi, voyez-vous, je n'ai pas plus de malice que l'enfant qui vient de naître, au vis-à-vis de ceux à qui je viens de prendre tout ce qu'ils ont. L'équipage me criait bien au tympan des deux oreilles: Tuez-le le brigand! tuez-le pour lui apprendre à vous riposter une autre fois. Moi je dis, je n'ai pas besoin qu'il me respecte pour ce que je veux faire de sa personne. Je commandai aussitôt à mes gens d'amener à l'eau le long du brick, un petit canot que nous avions sur les montans de tribord. En moins d'une minute le capitaine et quatre de ses amis insubordonnés comme lui, furent jetés avec un sac de biscuits et un bidon d'eau dans le canot, puis après quoi je leur souhaitai bon voyage et courte traversée.
--Bon voyage? me répondit encore le capitaine démonté. Tu oses me dire bon voyage, officier de potence et capitaine de renégats! Eh bien, moi, je te souhaite l'enfer dans le ventre et la guillotine au bout de ta traversée de scélérat.
--Mes complimens à madame votre épouse, que je répliquai à ses sottises, et ne m'oubliez pas auprès de votre petite famille. Nous pouvions bien être dans le moment à soixante ou quatre-vingts lieues de terre. Je vous laissai le canot de mon ancien commandant barbotter dans les lames, et mon _Général-Sucre_ se mit à torcher de la toile pour continuer sa croisière sur mer et sous mon empire.
«La joie dura à mon bord, tant qu'il y eut des provisions et du liquide dans la cale; et pour ne pas laisser à la révolte qui m'avait gradé capitaine, le temps de revenir pour me refaire matelot ou peut-être pire, je répétais à toutes les heures de quart à mes subalternes: Buvons toujours, mes garçons; tant plus vous boirez, tant plus vous me ferez plaisir. Quand il n'y en aura plus, il y en aura encore.
«Mon intention pour entretenir le bon ordre à mon bord, était d'acheter d'amitié et sans rien payer, au premier navire que je rencontrerais, toute la boisson dont il pourrait se priver pour moi. La chose se fit assez souvent. C'est Palanquin qui délivrait les bons d'achats à ces navires, sur la caisse des indépendans, et ce n'était personne qui devait payer.
«Un autre que moi, en se voyant capitaine pour la première fois à la suite d'une vraie bamboche, en aurait eu l'esprit tourné et retourné à force d'orgueil. Mais moi, Dieu merci, je n'avais pas assez de temps pour me remplir la tête d'un tas de réflexions chavirantes. Mais bon Dieu de Dieu, la drôle de boutique, quand on ne sait pas par quel bout on commencera à commander! La première nuit de mon entrée en grade, je voulus, figurez-vous, fermer mes sabords, (mes yeux) comme à l'ordinaire, et dormir comme le faisaient auprès de moi, les ivrognes que j'avais bondés de rack toute la journée. Mais je t'en fiche! impossible, mes amis, de trouver une heure de sommeil dans vingt-quatre heures de commandement: c'était comme une horloge dans ma tête; le bruit m'empêchait d'entendre rien, et l'aiguille ne pouvait pas s'arrêter seulement une minute. Ce que voyant je fis ordonner au petit Palanquin de venir à côté de moi, me conter des histoires pendant mon insomnie:
--Ecoute-moi, petite peste, je lui dis la première nuit: c'était un ancien mot d'amitié entre lui et moi. J'ai besoin d'avoir des idées; mais ça ne vient pas, et si tu en as de ton côté, il faut que tu me les dises franchement, attendu qu'à présent je suis capitaine, et que tout ce qu'on a à mon bord m'appartient de droit, d'après la loi. Donne-moi donc toutes les idées qui peuvent te venir de n'importe où, et j'aurai ensuite soin de toi, si ça me plaît.
--Mais de quelle sorte d'idées avez-vous donc besoin? me demanda-t-il aussitôt.
--Des premières venues et des premières tirées. Mais puisque tu en es à avoir le front de me demander de quelle sorte d'idées j'ai affaire, je te demanderai d'abord ce que tu ferais, si, une supposition, tu étais à ma place, et si, une autre supposition, j'étais à la tienne?
«Le petit gueusard me répondit pour lors, vous allez voir. Faites attention que c'est un enfant qui s'exprime.
--Ma foi, _mon cousin_, si j'étais que de vous...
«Je l'arrêtai à ces mots, pour lui dire: Appelle-moi mon capitaine à l'avenir, et tant que ça durera. Tu n'ignores pas, sans doute, qu'où le capitaine vient le _cousin_ s'en va... Mais continue comme si de rien n'était. Tu me disais donc quand je t'ai interrompu: Si j'étais que de vous, mon capitaine...
--C'est vrai, reprit Palanquin, je n'y faisais pas attention. Mais c'est que, voyez-vous bien, capitaine Bastringue, là haut actuellement ils ne vous appellent plus, eux autres, que _capitaine Tafia_, et je ne voulais pas, moi...
--C'est égal; ceci n'est pas une raison; j'aime mieux m'appeler capitaine Tafia, que capitaine pas du tout, ou que _mon cousin_. Ce nom là n'est pas matelot, et l'expression ne serait pas assez honnête... Mais voyons donc un peu franchement ce que tu ferais à ma place?
«Le jeune patient, qui comprenait déjà la conséquence du service, me tint alors les propos suivans:
--A votre place, _mon capitaine_, puisque _capitaine_ il y a, je me dirais: Voilà trois mois que le corsaire se bat les flancs à la mer, sans trouver de prises à renifler: il faut changer la barre de bord. J'ai entendu conter qu'il y avait des navires comme nous, qui, avec un plein chargement de poudre à friser et de prunes à faire avaler, s'en allaient _bordailler_ sur la côte d'Afrique, pour soulager les négriers de leur cargaison, et pour aller ensuite vendre à la Havane ou à Porto-Rico, de bons nègres qui ne leur avaient coûté qu'à prendre[29]. Cette nouvelle façon de faire la traite en mer, est d'autant plus belle, qu'on trouve sa traite toute faite à bord des marchands d'esclaves, et que par conséquent on n'a pas le désagrément de payer son chargement trop cher, et d'être volé sur le prix de la marchandise.
«A cette parole, je coupai net par le bout la conversation du petit bonhomme, et je lui dis:
--Attends, attends un peu, Palanquin, ne va pas plus de l'avant. C'est une idée que tu viens d'avoir là. Tiens bon dessus pendant que tu la tiens, et ne va pas la laisser filer en grand... Quelle route faut-il faire d'où nous sommes pour l'instant, pour se _déhaler_ sur la côte d'Afrique directement, là où ce que tu crois qu'il y a des négriers tout plein de nègres? Sais-tu ça, toi?
--Mais, capitaine, pour aller tout droit d'ici à la côte de Guinée, il me semble qu'il faut tropiquer d'abord.
--Eh bien, nous _tropiquerons_ s'il le faut. Mais connaîtrais-tu toi, à bord, quelqu'un de solide pour nous faire _tropiquer_?[30]
--Eh dam, il y a l'ancien lieutenant qui est resté avec nous, qui ne demanderait peut-être pas mieux que de vous dire ce que vous voulez savoir et ce que je ne sais pas. C'est un savant d'ailleurs, puisque c'était lui qui donnait la route à l'officier de quart, du temps de l'autre, de l'ancien capitaine, vous savez bien. Faut-il aller vous le chercher? oui, n'est-ce pas? bon, j'y vais... Oh ne craignez pas de me montrer que vous ne savez rien, capitaine. Vous avez la force pour vous, et la force, tant que ça dure, fait passer par dessus la bêt...
«Le petit mal-appris, en disant la moitié de cette dernière parole, fit bien de sauter vite sur le pont; car sans cela c'était une bonne calotte qui allait lui arriver sur le dormant du cou, pour lui apprendre à respecter un peu mieux la politesse... Il n'en alla pas moins me chercher l'ancien lieutenant, dont, pour le moment, il s'était imaginé que je pouvais avoir besoin.
«Comme de fait, l'individu était un savant. Il avait la tête _calée_ et garnie jusque par dessus le toupet, de mathématiques et d'autres talens de société. Je m'entendis en conséquence avec lui, pour nous mener à la susdite côte d'Afrique, en le nommant d'abord second du navire, pour sa peine à venir, et son esprit de l'instant. Après quoi il m'expliqua comme, d'abord, il fallait passer le tropique, pour aller chercher en dehors les vents variables, et puis repasser encore le susdénommé Tropique, puis piquer par après sur la côte de Guinée, en venant reprendre les vents alisés: ceci s'appelle comme vous ne l'ignorez sans doute pas, _tropiquer et retropiquer_. Si bien qu'en écoutant parler si joliment mon savant, je m'endormis plus tranquille dans ma cabane, et que la barque alla ensuite comme elle put pendant que je tapai de l'oeil pour me ragaillardir le tempérament. Il n'y a pas mieux que les savans, je ne sais pas si vous le savez, pour vous endormir un homme raide comme un trépassé.--Ouf! mes amis; v'là, je crois, que je commence à ravoir soif!»
Et en effet, parvenu non sans quelques efforts de mémoire et quelques laborieuses recherches d'élocution, à ce point assez important de son rapport de mer, maître Bastringue sollicita de l'auditoire la permission de se rafraîchir en même temps les idées et le gosier. La séance fut donc un instant suspendue, et l'orateur, après avoir reçu, sans trop paraître en tenir compte, mes félicitations et celles de ses deux collègues, s'informa s'il ne serait pas possible de lui procurer _un petit verre de la moindre chose venue_. Salvage, qui depuis long-temps avait prévu la demande de son ami, se hasarda à lui faire pressentir le danger qu'il y aurait pour lui à boire autre chose qu'une infusion de thé. Mais Bastringue, très peu disposé à écouter la prescription hygiénique que lui rappelait le capitaine, sauta sur une carafe de rhum, qu'il avait flairée en arrivant, dans le fond d'une des armoires de l'appartement. Puis, l'improvisateur, après avoir puisé un nouveau degré d'énergie dans cette lampée de spiritueux, alluma sa pipe à la bougie qu'on venait d'apporter auprès de lui; et moitié fumant moitié crachant, il reprit ainsi le fil tant soit peu sinueux de la narration qu'il poursuivait déjà depuis près d'une heure.
«Pendant quatre ou cinq bonnes et embêtantes semaines, je naviguai ou on navigua pour moi, afin de mordre dans les parages les plus _usagément_ hantés par les négriers qui fréquentent les côtes suspectes. N'ayant rien à faire de mon corps à bord du navire, je me mis à penser tout seul intérieurement en moi-même, et je me dis pour mes raisons: Tout ce que t'a signalé la sorcière de la Pointe-à-Pitre, n'en a pas moins été jusqu'ici la pure et exacte vérité. Elle t'avait crié à l'oreille: _A Saint-Thomas, à Saint-Thomas, et tu t'embarqueras là pour rien et pour quelque chose_. Et comme de juste, tu t'es embarqué là pour rien, et même plus que pour rien, puisque tu y as trouvé moyen d'enlever un navire à son capitaine légitime, et de devenir capitaine toi-même, en son lieu et place. Jusqu'à cette heure la vieille sorcière t'a donc annoncé la véritable vérité. Mais elle t'a dit aussi _pour rien et pour quelque chose_: Le Gratis est venu à l'appel; c'est donc le _quelque chose_ qui te manque encore pour qu'elle t'ait dit vrai jusqu'au bout. Qu'est-ce que ce sera que ce quelque chose, si toutefois il n'est pas faux, que la gueunuche t'ait dit et prédit tout ce qui devait t'arriver d'exact!
«Oh que dans ce moment là, mes amis, j'aurais bien donné quelque chose de bon, pour attraper _quelque chose_ de meilleur! C'est égal, vous allez voir ce qui m'arriva, et ce qui ne pouvait faire autrement que de m'arriver juste comme de l'or.
FIN DU PREMIER VOLUME.
NOTES.
PAGE 4, LIGNE 3.
[1] Les événemens qui signalèrent en l'an X la reprise de la Guadeloupe insurgée, mirent en présence ces deux noms célèbres, que j'ai associés de nouveau dans la première page de mon livre qui n'ajoutera malheureusement, ni un fleuron de plus à leur célébrité, ni un souvenir de plus aux souvenirs honorables qu'ils ont laissés.
Ce fut au général de division Richepanse, que le premier consul confia pendant la petite paix la mission de réduire cette île, la seule possession d'outre-mer qui, avec St.-Domingue, résistât à la nouvelle organisation coloniale décrétée par le gouvernement de la métropole. Un homme de couleur, nommé Magloire Pélage, voulant s'élever, dans son pays, au rôle que remplissait alors avec un certain éclat, Toussaint-Louverture au cap Français, s'élança à la tête des nègres et des mulâtres pour repousser la constitution consulaire qui leur avait fait espérer la liberté et qui ne leur rapportait que l'esclavage dont ils s'étaient affranchis. Le contre-amiral Lacrosse, gouverneur-général de la colonie attaquée par les rebelles, fut obligé d'abandonner le champ de bataille à l'insurrection victorieuse, et d'aller chercher un refuge dans l'île anglaise de la Dominique... A la nouvelle de cet événement, Richepanse partit de Brest avec sa petite armée expéditionnaire, sur une division commandée par le contre-amiral Bouvet, et débarqua à la Guadeloupe pour soumettre et punir les révoltés dans lesquels le premier consul n'avait voulu voir que des coupables à châtier, et non des hommes égarés avec qui le gouvernement pût s'abaisser à parlementer.
Le débarquement des troupes françaises s'exécuta sous le feu mal servi des batteries de la Basse-Terre. Un corps de noirs commandé par Pélage tenta de s'opposer à la descente: il fut culbuté, dispersé, et les débris de cette bande d'insurgés inaguerris allèrent se jeter dans un petit fort où, cernés de toutes parts, ils se firent sauter avec la poudre qu'ils avaient tenté trop inutilement d'employer à la défense de leur cause et de leur patrie. La Guadeloupe se rendit à discrétion, après cette vaine résistance, au général en chef, et la soumission de Pélage fut bientôt annoncée en France, comme un événement important et décisif pour l'avenir des Antilles. Telle fut l'élévation fugitive et la chute subite de ce mulâtre, qui, pendant l'insurrection dont il était devenu l'âme et le coeur, aurait pu tracer en caractères de feu et de sang, la date de son passage éphémère au pouvoir, et qui sut arrêter les excès des siens et respecter la faiblesse des habitans que le sort des armes avait mis en sa puissance. Magloire Pélage, dont on aurait déjà oublié le nom à la Guadeloupe, si ce nom n'avait rappelé que du sang ou de l'ambition, a laissé de lui des souvenirs remarquables que l'histoire traditionnelle du pays s'est plue à recueillir, parce que cet homme fut autre chose qu'un insurgé ridicule et qu'un rebelle vindicatif.
Le général Richepanse, que tant de combats avaient épargné en Europe et que tant de gloire environnait déjà, mourut de la fièvre jaune à la Basse-Terre, après avoir fait réintégrer l'amiral Lacrosse dans son ancien gouvernement, et au moment où la colonie française attendait son bonheur de la sagesse du guerrier à qui elle devait sa tranquillité renaissante. Richepanse avait trente-sept ans lorsqu'une mort trop soudaine vint le frapper au sein de toutes les espérances que la patrie avait encore placées en lui. Un des forts de la Basse-Terre prit le nom de _Fort-Richepanse_, en recevant avec orgueil dans son enceinte le cercueil et la dépouille périssable du jeune et illustre capitaine dont la colonie pleurait la fin prématurée, et dont notre histoire militaire avait depuis long-temps recueilli le noble souvenir.
PAGE 5, LIGNE 8.
[2] Mamzelle _Zirou_ et non pas _Giroux_, quoique ce nom tout européen de _Giroux_ eût été probablement celui du père de la maîtresse du _Café de la Pointe_; mais le _zozement_ si naturel aux créoles avait fini sans doute par convertir le nom de _Giroux_ trop difficile à prononcer pour eux, en celui de _Zirou_, plus doux et plus euphonique.
PAGE 11, LIGNE 19.
[3] Un _coup de tems_ signifie dans le langage technique du marin, un _coup de vent_. Mais comme un coup de vent est presque toujours pour eux un événement remarquable, ils se servent quelquefois de ce mot composé _coup de tems_ pour désigner par métastase, le fait qui les frappe ou l'accident qui leur arrive dans les circonstances quelquefois les plus étrangères aux choses du métier. C'est encore une transition du nom propre au langage figuré.
PAGE 17, LIGNE 2.
[4] On a trop long-temps confondu entr'elles la _course_ et la _piraterie_, faute d'avoir su se rendre compte de la différence qui existe entre ces deux faits très faciles à apprécier et à spécialiser. Un _Corsaire_ et un _Pirate_ sont encore, pour la plupart des gens du monde, deux mots identiques qui emportent avec eux la même idée. Mais c'est là une erreur que, pour l'honneur des corsaires d'abord, et des personnes un peu versées dans la connaissance des termes synonymiques, nous regrettons d'avoir à relever.
Un corsaire est un bâtiment marchand, armé par des particuliers, et qui navigue avec l'autorisation du gouvernement, pour le compte de ses armateurs, et même un peu pour celui du gouvernement, sous le même pavillon que les navires de l'Etat. Il ne peut par conséquent exister de corsaires qu'en temps de guerre.
Un pirate est, au contraire, un navire qui, n'étant d'aucune nation, arbore à son gré tous les pavillons pour s'emparer, contre le droit de tous les peuples, des bâtimens qu'il lui convient d'amariner. C'est surtout en temps de paix qu'il y a des pirates et que la piraterie devient le plus facile à exercer, car c'est surtout alors que l'absence des croiseurs et la confiance avec laquelle naviguent les bâtimens de commerce, peuvent assurer une certaine impunité et promettre de certaines chances de bonheur, aux navires auxquels il plaît d'écumer ou de balayer la mer.
Un corsaire est, enfin, pour rendre la distinction que nous avons établie plus sensible, un corsaire est le soldat qui fait partie d'un corps franc, pendant la guerre. Le pirate ou le forban n'est autre chose qu'un voleur de grand chemin, un détrousseur de passans sur la voie publique de l'Océan.
Sous Louis XIV, ou plutôt sous le grand Colbert, la plupart des capitaines de corsaires qui s'étaient le plus distingués par leur audace ou leur habileté, furent appelés à remplir des grades élevés dans la marine royale. Duquesne, Duguay-Trouin, et le plus célèbre quoique le moins remarquable de tous, Jean-Bart, n'avaient pas eu d'autres commencemens. Leurs exploits et leurs succès avaient ennobli leur origine maritime; et les lettres de marque qu'ils avaient obtenues pour faire la course, devinrent plus tard les lettres de noblesse qui leur ouvrirent la carrière de l'avancement dans la marine militaire.
PAGE 20, LIGNE 4.
[5] _Rahucher_ un navire (pour rehucher), c'est refaire ses hauts pour élever, en reconstruisant sa partie supérieure, le dessus de ses oeuvres-mortes. Un bâtiment _rahuché_, c'est-à-dire _remonté_ après coup, a presque toujours une mauvaise grâce, et la trace pénible du remaniement se trahit le plus souvent dans les efforts mêmes que l'on a faits pour mieux en dissimuler l'étrangeté.
Un matelot qui sort tout guindé de sa classe, sans pouvoir réussir à abandonner avec sa casaque, les manières qui décèlent trop évidemment son origine, est un _matelot rahuché_, c'est-à-dire, par ironie, un navire que l'on a cherché vainement à rendre plus vaste ou plus élégant après coup. Cette expression de _matelot rahuché_, est un des plus heureux tropes maritimes que je connaisse. Les expressions de canaille enrichie et de gueux remplumé, beaucoup plus usitées, valent bien moins.
PAGE 20, LIGNE 20.
[6] _Sang-froidement_, est un adverbe de manière qui, certes, est bien loin d'être français; mais il est matelot. Les marins, qui ne se piquent pas de parler correctement la langue dont ils se servent par habitude, se piquent de faire entrer dans le moins de mots ou de lettres qu'ils peuvent, l'idée qu'ils ont besoin d'exprimer le plus promptement possible. Au lieu de dire _avec sang-froid_, il peut leur sembler quelquefois logique de dire sang-froidement, comme ils nous entendent dire _simplement_, pour avec simplicité. Et remarquons bien que ce ne sont pas eux qui cessent d'être logiques avec les allures irrégulières de notre langue: c'est notre langue capricieuse, au contraire, qui a presque toujours le tort de ne pas être assez logique pour eux. Si par malheur l'Académie française avait à créer des verbes, pour exprimer le plus imitativement possible le battement d'une voile, l'action de descendre un fardeau à la poulie, ou celle de détacher une amarre, croyez-vous bien qu'elle inventât des mots plus brefs, plus complets que ceux de ralinguer, affaler, ou larguer, pour dire une voile qui bat, un poids que l'on descend en douceur, une amarre que l'on détache!
Une voile qui _faséie_ ou qui _flavie_, une amarre qui _rippe_ en se raidissant, un câble qui se _raque_ sur le fond, un cordage que l'on _trésillonne_ en l'étreignant avec un anspect, la mer qui _moutonne_ à l'horizon, la lame qui déferle à bord, le navire qu'on remorque, le corsaire qui cingle en pinçant le vent, le remoux que laisse le courant, la mer phosphorescente qui brésille, le hunier qu'un coup de vent déralingue, m'ont toujours paru d'excellentes onomatopées.
PAGE 22, LIGNE 1.
[7] Je ne sais en vérité pas quel rôle a pu jouer le singe de Madras, dans l'histoire des humaines superstitions, ou dans celle de l'idolâtrie des peuples de l'Inde. Mais ce que je sais fort bien, c'est l'importance que la patte de ce singe fameux a acquise dans les entretiens des marins. Jamais le boeuf Apis, et le chien Anubis, ne jouirent, même dans la payenne Egypte, d'une célébrité plus grande que celle qu'a obtenue dans la tradition maritime, la patte de ce singe de Madras, si digne d'occuper et d'exercer la science de nos archéologues. Quant à moi, tout ce que je suis fondé à admettre pour me faire une idée un peu complète de l'opinion que se sont formée les matelots sur ce fabuleux animal, c'est qu'un singe régnait à Madras, ou y était adoré comme un dieu, ce qui est à peu près la même chose, et qu'un téméraire osa couper la patte du quadrumane, auquel on voulait peut-être lui faire rendre hommage comme à un souverain ou à une idole. Telle est l'explication sinon la plus savante, du moins la plus naturelle que j'aie trouvée, pour rendre quelque peu intelligible pour moi l'allégorie peut-être cachée sous cet emblême; et ce qui me fait ajouter quelque prix à cette manière de penser, c'est l'expression dont les matelots se servent pour rabattre l'orgueil du crâne qui les provoque, ou du fanfaron qui ose les défier... Ah ça! disent-ils, est-ce toi qui as coupé la patte du singe de Madras? Certes, celui des lieutenans de Cambise qui fit mettre comme un gigot, le boeuf Apis à la broche, a acquis bien moins de renom populaire que l'illustre inconnu qui a coupé la patte du mystérieux singe de Madras.
Bien malheureux est le capitaine qui fait dire à l'équipage dont il a pu être jugé sur ses premiers actes: Ce n'est pas encore celui-là qui a coupé la patte du singe de Madras.
PAGE 28, LIGNE 1.
[8] Le militaire nomme le soldat près duquel il couche à la caserne, son camarade de lit. Le marin appelle _son matelot_, le camarade avec lequel il partage son hamac. Ce nom de mon matelot, qui a quelque chose de si confraternel et de si touchant dans son acception la plus restreinte, a été introduit avec assez de bonheur dans le langage imposant de la tactique navale. Dans une escadre, le matelot d'avant ou le matelot d'arrière d'un vaisseau, est le vaisseau qui le précède, ou celui qui le suit en ligne: c'est en un mot son ami de bataille, son compagnon de manoeuvre et son camarade au feu.