Les trois pirates (1/2)

Part 1

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LES TROIS PIRATES

PAR ÉDOUARD CORBIÈRE, AUTEUR DE LE NÉGRIER.--LE BANIAN.--LES ASPIRANS, ETC.

I

PARIS WERDET, LIBRAIRE-ÉDITEUR, 49, RUE DE SEINE-SAINT-GERMAIN.

1838

AVERTISSEMENT DE L'AUTEUR.

En composant ce nouvel ouvrage, j'ai voulu mettre en présence et en opposition trois hommes agissant avec la plus entière liberté, sous l'influence de causes diverses, pour arriver au même but ou plutôt au même crime. L'un de mes personnages est un jeune officier de marine, dont l'éducation a été gâtée; l'autre un matelot privé d'éducation et n'obéissant qu'aux instincts de sa nature grossière; le troisième, enfin, est un séminariste chez qui l'éducation n'a servi qu'à fortifier les plus funestes penchans. Le premier s'égare faute de guide, le second faute de frein et d'intelligence, le dernier ne s'égare pas, tant s'en faut; il marche au mal par calcul, et en pesant froidement le bien personnel qui pourra résulter pour lui, mais pour lui seul, du mal qu'il fera aux autres. On doit plaindre l'officier, on peut mépriser le matelot, mais à coup sûr, après avoir lu l'ouvrage, il sera impossible de ne pas détester le séminariste.

Du rapprochement de ces trois individualités, et de leur manière différente de penser et de se conduire, naît tout l'intérêt philosophique que j'ai cherché à répandre sur mon livre. Les événemens que j'ai retracés, ne doivent contribuer qu'au développement des caractères de mes personnages, et ces événemens n'arrivent sur le premier plan que pour donner de la saillie aux figures les plus importantes de mon petit tableau. Ce n'est pas de l'histoire, enfin, que j'ai voulu écrire en laissant tomber sur des faits avérés, quelques lambeaux de fictions. C'est plutôt une idée morale que je me suis efforcé d'élever sur le fond d'un assez grand nombre d'aventures plus ou moins connues. La vérité des incidens, et la nature même des moyens que l'on emploie, sont peu de chose en pareille matière: ce qu'il m'importait d'atteindre, c'était le but. L'ai-je atteint? c'est la question.

J'aurais fort bien pu, et je le sais, pour exécuter le plan que j'avais conçu, lancer d'un seul jet d'imagination, tous mes personnages dans le tourbillon de la société, au lieu de les envoyer sur mer, chercher isolément les destinées qu'il m'a plu de leur réserver, si loin de tous les usages reçus dans le beau monde littéraire. Mais en adoptant ce parti que la critique n'aurait pas manqué de me conseiller, si j'avais d'avance consulté la critique, il m'aurait fallu renoncer à un avantage dont j'ai depuis long-temps appris à mesurer toute l'étendue. La terre, me suis-je dit, commence à être bien usée et à se faire bien vieille, pour le roman tel qu'on le fait depuis trois siècles en France. A terre, d'ailleurs, des hommes comme ceux que je suis habitué à mettre en relief, ne pourraient guère se mouvoir sans rencontrer à chaque pas, des lois qui les arrêteraient, ou un joug sous lequel se briserait ou s'effacerait la fougue de leurs passions ou l'empreinte de leur mâle caractère. Mais à la mer, où les plus mauvais penchans, libres comme les flots qui les emportent, peuvent se développer en toute sécurité et avec toute impunité, l'imagination du romancier se sent plus à l'aise; et si elle ne grandit pas toujours assez pour remplir l'espace immense qu'elle s'est ouvert devant elle, du moins peut-elle espérer de trouver là d'autres objets et d'autres aventures que des moeurs de convention et des intrigues de boudoir. La nouveauté, même la plus vulgaire, n'est pas chose tellement commune en littérature, qu'on doive dédaigner de la chercher là où il est encore possible peut-être de la rencontrer.

I

LE CAFÉ DE LA POINTE.

A l'endroit où s'élève aujourd'hui, un peu au-dessus des eaux de la rade de la Pointe à Pitre, l'angle du quai sur lequel est bâti le vaste _café Américain_, il existait, il y a dix-huit ou vingt ans déjà, une espèce de grande buvette que fréquentaient assiduement tous les anciens corsaires et les marins désoeuvrés de la colonie. Un vieux petit billard râpé, dont le tapis avait dû être vert, du temps où florissaient Magloire Pélage et le général Richepanse[1], occupait, sur ses six pieds à peu près égaux, une bonne moitié de la salle basse du logis. Autour de ce billard demi-séculaire, gravitaient comme les satellites d'un astre glorieux, quatre à cinq tables en courbari, destinées à recevoir les verres, les cartes, et aussi les dés ronflans des habitués sédentaires; car c'était le plus souvent aux dés que ces messieurs s'amusaient à jouer la consommation de la journée ou le montant de la dépense, dont la maîtresse de l'établissement avait depuis plusieurs mois débité leur compte particulier.

Cette autre belle limonadière de cet autre café du Bosquet, transplanté aux Antilles, était une grosse et grande fille de couleur, aussi humaine pour toutes ses pratiques, que toutes ses pratiques paraissaient être tendres pour elle. Assez peu soucieuse du soin de sa fortune, mais très portée à s'accommoder philosophiquement du métier qu'elle ne faisait guère que par nonchalance, elle se serait volontiers contentée de ne rien gagner sur sa clientelle, pourvu que ses cliens eussent trouvé le secret de la réjouir tout le long du jour et une bonne partie de la nuit. Peu lui importait que la consommation dont elle faisait les avances ne fût que peu ou point payée. Ce qu'il fallait avant tout à mamzelle Zirou[2], c'était du mouvement, de la confusion, et de temps à autre même, quelque peu de scandale. Avec de tels goûts, et avec les chalands que sa facile humeur lui avait assurés, on conçoit que la vogue ne devait guère lui être moins fidèle que chacun de ses adorateurs. Aussi, fallait-il voir avec le souffle ravivant de la brise du soir, arriver en grondant, le flot de marins qui allait s'engouffrer dans le fond de ce port de relâche ouvert à l'ennui et au désoeuvrement de toute la journée! Le phénomène des marées n'offre guère sur nos plages d'Europe, de spectacle plus curieux que celui que présentaient le flux et le reflux de toutes les pratiques de mamzelle Zirou, envahissant et vidant à chaque minute cette salle de douce et joyeuse compagnie. Trois ou quatre petits esclaves décorés du nom traditionnel de garçons de l'établissement, suffisaient à peine alors au service ordinaire du _café de la Pointe_, car c'était là le nom que les plaisans du lieu avaient eu la malignité de donner au noble cabaret, par allusion d'abord au nom du pays, ou à la susceptibilité un peu ferrailleuse des habitués, et peut-être bien aussi, il faut le dire, par allusion à la prodigieuse quantité de grosses pointes que l'ivresse et la joie de tous les jours faisait jaillir en gerbes phosphorescentes, de ce foyer d'esprit et de liqueurs spiritueuses.

Une nuit que les chaudes pluies et les vents orageux de l'hivernage tourmentaient avec une violence inaccoutumée les persiennes du _Café de la Pointe_, et que la lueur des coups de tonnerre faisait pâlir à chaque instant les deux vacillans quinquets, suspendus par deux bouts de corde au-dessus du billard depuis quelque temps abandonné, trois jeunes marins demeurés après la foule éclipsée, autour d'une table couverte encore de bouteilles vides et de verres fêlés, s'entretenaient paisiblement entr'eux, au bruit de la rafale, aux coups redoublés de la pluie et au roulement presque continu de la foudre étincelante.--Assis depuis près d'une demi-heure auprès de mamzelle Zirou, sur le canapé qui lui servait de trône, je me disposais à rentrer chez moi malgré la fureur de l'orage, lorsque la maîtresse de la maison que je croyais déjà endormie, me saisit brusquement par le bras pour prévenir mon mouvement de retraite. Ecoutez! écoutez, me dit-elle d'une voix étouffée: _Ils arrangent une grande affaire_.

Ces mots d'avertissement prononcés avec la mystérieuse volubilité qui pouvait me donner le mieux l'idée de l'importance que je devais attacher à un pareil appel, me firent comprendre la raison pour laquelle notre limonadière avait fait jusque là si bien semblant de dormir pendant que les trois interlocuteurs, qu'elle écoutait, s'imaginaient n'être entendus de personne. Pour répondre de mon mieux à l'intention que venait de m'exprimer si laconiquement mamzelle Zirou, et, ma foi, au risque d'entrer de moitié dans l'indiscrétion qu'elle avait déjà commise, je feignis de me laisser aller comme elle aux langueurs irrésistibles du sommeil, et j'abandonnai nonchalamment ma tête sur le côté du canapé, opposé à celui que la maîtresse de la maison remplissait déjà de toute l'ampleur de ses robustes charmes.

Mais pour m'acquitter avec une vraisemblance satisfaisante de mon rôle d'endormi, il me fallut, quelque facile qu'il pût paraître d'ailleurs, faire encore plus que n'avait fait jusque là celle que je voulais imiter. De toute la beauté passée de mamzelle Zirou, il n'était resté qu'un oeil à la pauvre fille. Moi, pour faire aussi bien qu'elle, je fus donc obligé de fermer les deux yeux dont j'étais encore en possession, et à ça près de cette différence toute matérielle, entre nos rôles respectifs nous commençâmes à jouer fort passablement tous les deux notre petite scène somnolente.

Avec quelque scrupule cependant que je tinsse à pousser jusqu'au bout le mérite de l'imitation, je ne fermai pas tellement mes doubles paupières, que je ne pusse examiner tout à mon aise, la physionomie de trois individus que, jusqu'à ce moment, j'avais fort peu remarqués dans la foule des chalands les plus assidus de la buvette. L'un d'eux était grand, svelte et brun.--C'était celui qui parlait le plus et qui semblait parler le mieux et avec le plus d'autorité.--L'autre portait, sur ses épaules larges et un peu voûtées, une figure commune et riante qu'encadraient admirablement les touffes crêpues d'une chevelure rousse et en apparence négligée depuis fort long-temps.--Le troisième, enfin, me parut avoir un de ces visages et une de ces tournures que l'on ne voit jamais bien du premier coup d'oeil, et qui ont besoin d'être étudiés pour être saisis et définis. Il n'était, ce troisième individu, ni grand ni petit, ni brun ni blond, ni gros ni mince, et il pouvait passer néanmoins pour petit et grand, gros et maigre, blond et brun tout à la fois.--Tout ce que je sus alors sur son compte, c'est qu'il s'appelait ou qu'on l'appelait _José_ et quelquefois _frère José_.

Je dormis fort peu, comme bien vous devez le penser, quoique j'eusse l'air de dormir très-profondément, et j'écoutai beaucoup quoique je fisse semblant de ne rien écouter.--Je crois même me rappeler aujourd'hui, que je me mis à ronfler, pour mieux jouer mon rôle et pour forcer les gens que j'espionnais de compte à demi, avec mamzelle Zirou, à parler plus haut afin de mieux nous faire entendre ce qu'ils auraient sans doute été bien aises de ne confier à personne.

Le grand jeune homme dont la mine relevée et l'air d'aisance m'avaient d'abord frappé, quoiqu'il ne fût vêtu, comme ses deux autres camarades, que d'une simple veste de drap bleu, disait au moment où je commençai à fermer les yeux et à prêter l'oreille à la conversation:

--Vous savez tous les deux aussi bien que moi, ce qui vient de me tomber à bord et dans les mains. Le grand-père, que j'étais venu relancer ici dans son habitation, m'a fait la politesse de dépasser le lit du vent, quinze jours juste après mon arrivée de France dans l'île. C'était le seul parent qui me restât au monde, et sa succession est la première marque d'affection que j'aie jamais reçue de lui.

--Le brave et digne homme! s'écria à ces mots le gros marin aux cheveux roux. Lever _son grand lof_ deux semaines, jour pour jour, après ta rentrée de congé au pays!... Il n'y a que les parens des colonies qui soient capables d'un coup de temps aussi beau![3]

Le troisième causeur continua à tenir les yeux baissés sur le plancher de la salle, sans adresser un seul mot de condoléance à l'héritier du vieil habitant qui venait de mourir si à propos et si paternellement pour son petit-fils.

--Le grand jeune homme reprit en souriant: Quand tu auras fini tes lamentations, maître Bastringue, je rattraperai le fil de mon histoire, que tes interruptions m'ont fait larguer et rabbraquer déjà dix ou douze fois pour le moins. On croirait, Dieu me pardonne, que tu as envie de pleurer mon cher grand-père pour moi.» Je sus alors que mon petit roussâtre avait nom maître Bastringue, et ce sobriquet semblait avoir été tellement bien adapté à sa physionomie, que je l'aurais presque trouvé, je crois, de moi-même, s'il m'avait fallu chercher plus long-temps un nom de guerre à ce gros vilain matelot.

--En s'exécutant, comme il l'a fait de si bonne grâce, continua le beau garçon, mon utile et vénérable aïeul m'a colloqué, comme de juste et de raison, l'habitation de mes ayeux, qui valait à ce qu'on m'a dit depuis, soixante-douze à quatre-vingt mille gourdes des colonies. Je l'ai _lavée_ le lendemain au prix de vingt-quatre mille gourdes rondes, à un bon enfant d'ici, qui se trouvait avoir du comptant sous le pouce.

--C'est bien peu, dit frère José, en relevant et laissant errer sur le plafond enfumé ses petits yeux d'un vert grisâtre, c'est bien peu, mais cependant c'est encore quelque chose que cela.

--C'est bien peu? répliqua vivement maître Bastringue. Mais tu n'entends donc pas qu'il t'a dit vingt-quatre mille gourdes comptant, et que l'argent comptant vaut ici dix mille fois mieux que l'argent à la longue vue? Pour un savant qui a étudié dans les livres de messe et les catéchismes, tu peux te vanter de connaître joliment mal la partie des colonies.

Le jeune héritier, pour prévenir la réponse peut-être un peu acerbe que José se disposait à faire à la brusque apostrophe de Bastringue, prit ses deux amis par la main, et en les rapprochant tous deux de lui, il leur dit à demi-voix et en scandant chacune de ses paroles:

--A présent que vous savez ce que j'ai ou plutôt ce que nous avons, que me conseillez-vous de faire de tout ce bataclan de richesse qui me pèse déjà sur le dos, comme si j'avais à porter la grande ancre d'un trois-pont, de l'avant à l'arrière du navire?

--Ce que nous ferons de tes vingt-quatre mille gourdes! demanda Bastringue, tout ébourriffé.

--Oui, ce que nous pourrons en faire de mieux et de plus profitable pour nous trois?

--Mais, il me semble qu'on pourrait toujours en boire une partie, en attendant mieux.

--Fi donc! s'écria José, en boire une partie!... N'avons-nous pas déjà _assez bu_ comme cela, depuis le temps où nous _bourlinguons_ du matin au soir dans cette île de malheur et de stérilité! Pour moi, je ne vous le cacherai pas, je commence à être diablement harassé du vagabondage de la vie que nous traînons ici; c'est de l'industrie et du mouvement qu'il nous faut, à n'importe quel prix: Salvage a cent-vingt mille francs à lui, n'est-il pas vrai? Eh bien, c'est là un capital qu'il s'agit de placer le plutôt possible à gros intérêts sur quelque bon navire chargé de poudre et de boulets de calibre. La mer est large et longue, la providence est grande, et la providence tient toujours en réserve quelques bonnes occasions pour des _soifeurs d'eau salée_ de notre espèce. Tu m'entends... c'est là mon avis à moi, _qui n'ai étudié que dans les livres de dévotion et qui connais si joliment mal tes colonies_.

--Ah! te v'là piqué, frère José! je t'ai lardé sous l'aileron, je le vois bien actuellement, en te parlant de ta connaissance des colonies. Mais, si ton idée n'est pas de boire l'argent du grand-papa à Salvage, eh bien! on peut le boire et le manger, moitié l'un moitié l'autre. N'est-il pas vrai, mon capitaine?

Salvage, l'ex-propriétaire d'habitation, dont je venais d'entendre prononcer deux fois le nom, répondit alors à ses camarades divisés sur la question de savoir ce que l'on ferait de son héritage:

--Il ne s'agit pas ici de plaisanter sur un point aussi grave ni de se piquer à un jeu aussi sérieux. Je me range d'abord, sans hésitation, de l'avis de José: _La course!_ Et je suis bien sûr aussi que toi, Bastringue, tu n'as pas d'autre opinion que lui et moi sur le parti qui nous reste à prendre.--Mais, comment ferons-nous la course? Voilà le _hic_.

--Dis plutôt, pendant que tu y es, comment est-ce que nous ferons la _piraterie_ ou la _forbannerie_, car, vois-tu, la course en temps de paix ne vaut pas mieux que ça! Pas de bégueulerie sur les mots entre nous qui savons le fort et le faible de notre état.

--Eh bien soit, répondit Salvage à Bastringue; la piraterie si ça te plaît. Mais, comment, encore une fois, nous y prendrons-nous pour faire de la piraterie un peu gentiment?[4]

--Comment? mais, comme se fait la piraterie depuis qu'il y a des pirates; en prenant tout ce que nous pourrons et en cherchant à ne pas nous faire prendre ou pendre! La chose, ce me semble, n'est pas plus maligne que cela!

--Mais ce n'est pas encore ça, vertudieu! ce que je te demande depuis une heure, frère José. Je veux savoir une fois pour toutes si vous êtes d'avis que nous naviguions ensemble, tous les trois sur le même navire, ou si vous aimez mieux que nous cherchions à mitonner notre affaire, chacun séparément, au moyen d'une triple expédition?

--Tous les trois ensemble, dis-tu? Non pas de ça, Lisette! Pas de très-sainte trinité entre nous, reprit aussitôt Bastringue. Je veux bien naviguer avec toi, Salvage, si ça te va, et te reconnaître en tout pour capitaine, s'il le faut; mais avec frère José, brosse et sac-à-brosse. Pas moyen pour l'instant. Nous ne serions jamais une minute d'accord l'un avec l'autre à la mer, attendu qu'à terre nous sommes trop bons amis tous les deux pour que notre amitié puisse durer long-temps au large sur le même bord.

--Il a raison, dit alors José avec calme. Nos caractères n'ont pas été faits pour courir paisiblement la même bordée vers le même but. Chacun de nous naviguera pour le compte de sa peau d'abord, et ensuite pour le compte de la société, puisque société il doit y avoir entre nous. Liberté de manoeuvre, audace et prudence: voilà mon programme à moi. Trouvez-en un meilleur si vous voulez ou si pouvez. J'en doute.

SALVAGE. Bien pensé cela, et voilà nos lignes de pêche qui commencent à se débrouiller un peu à force de les remanier. J'ai cent vingt mille francs à moi, vous le savez: et croyez-vous que nous puissions entreprendre quelque chose de grand avec de telles ressources? Seconde question à résoudre.

FRÈRE JOSÉ. La belle et naïve demande? Chacun de nous achètera un bateau en payant argent comptant ce qu'il aura à lui, et en faisant des billets pour le reste. Sans connaître à fond les colonies, je crois savoir qu'avec six ou huit mille gourdes en espèces, on peut trouver aisément, ici ou ailleurs, quinze à dix-huit mille bonnes gourdes de crédit. En pareil cas, les fonds présens répondent des fonds à venir et qui ne viennent jamais: ce n'est pas au surplus pour les chiens, ce me semble, que le crédit a été inventé.

BASTRINGUE. La raison qu'il vient de nous pousser là en dehors entre ses babines, n'est pas fausse au moins. Une goëlette ou un joli petit brick, raboté et verlopé pour la bagatelle, ne doit pas coûter plus cher que ce que nous aurons de plomb dans le sac. Une fois l'embarcation trouvée, l'équipage vous tombe à bord, raide comme grêle, quand il sent, le caniche qu'il est toujours, qu'il y a quelque chose de gras à reniffler pour aller du _côté de tantôt_. Je ne suis qu'un matelot _rahuché_[5] il est vrai, me direz-vous peut-être, et toi, Salvage, tu as été officier au service, c'est prouvé, mais pour ce qui est de ce qui se pratique en fait de flibuste à la mer, j'ai le sensible amour-propre de croire que je suis aussi bon là qu'un autre, pour un coup et même pour deux. Frère José que v'là a été séminariste ou aspirant curé de seconde classe, avant de prendre la carrière de la navigation: d'accord; mais tel qu'il est, sans être matelot mariné dans un baril de goudron comme moi et comme toi, Salvage, je répondrais de son bon sens à la mer, comme de moi, et plus peut-être quasiment en considérant que je suis un peu influencé à _lécher coco_, et que lui n'est porté par sa seule passion qu'à entreprendre _sang-froidement_[6] du grabuge. Ainsi donc pour t'en finir, tu peux être véritablement persuadé, Salvage, que nous deux, c'est toi en deux morceaux, et comme qui dirait un grand mât en deux pièces d'assemblage. Je n'ai pas, à moi appartenant, une pièce de six liards fendue en quatre, et j'ai de l'ambition, c'est encore possible. Mais la rafale d'un homme (la pauvreté) et l'ambition, n'empêchent pas le coeur d'être placé à babord (à gauche) chez les bons bigres de mon gabarit, et j'aimerais mieux déralinguer l'Ante-Christ sur le maître-autel de la première cathédrale venue, que de faire tort à un ami de ce qu'il m'aurait prêté pour me soulager dans un coup de cape.

JOSÉ. Déralinguer l'Ante-Christ sur le maître-autel! Oh! mon cher ami, que tu connais admirablement bien les colonies!

BASTRINGUE. Oui, José, c'est comme je te le cautionne; déralinguer l'Ante-Christ ou n'importe quoi sur le maître-autel, je ne m'en dédis pas, et il n'y a pas là de quoi à rire, parce que, vois-tu bien, je me fiche autant de l'Ante-Christ que de défunte la patte droite du singe de Madras[7]. Mais la seule chose que je respecte et dont je ne me ficherai jamais de la vie, c'est la confiance d'un ami. Jean Bonhomme qui ne pense pas comme Bastringue sur le sexe de l'amitié, ce doux présent des cieux et de la nature, comme on dit!

SALVAGE. Laissons là tous ces mots détournés et allons droit au fait. Vous connaissez mes goûts, et je vous ai exposé ma situation. J'avais dans la marine militaire un joli grade que j'ai quitté, et ce qu'on appelle même une belle perspective dont je n'ai plus voulu. Cette carrière qui pouvait me convenir, quand nous avions la guerre, a fini par m'ennuyer dès que nous avons eu la paix. J'étais né pour être corsaire, et je ne veux pas aujourd'hui faire mentir ma vocation; et ma foi, s'il faut devenir forban, faute de mieux, eh bien, je deviendrai forban s'il le faut, en disant au ciel: Eh bien, c'est toi qui l'as décidé. Voilà ma confession faite.

BASTRINGUE. Forban, et pourquoi pas? n'est-ce pas un métier tout comme un autre, quand on a le hasard de pouvoir le faire sans bassesse, avec honneur, et sans...

JOSÉ. Et sans se faire capeler _la hart_ au gosier, ou le croc de la chaudière du cook, au-dessous de la mandibule inférieure.

BASTRINGUE. Tais-toi un peu, José, laisse parler Salvage, matelot! Ce n'est pas du latin qu'il nous faut; c'est des raisons, et de bonnes encore, si c'est possible, s'entend.

SALVAGE. Vos petites ressources, à vous, se sont épuisées; et comme on dit, le balai de la _rafale_ a passé sur la carlingue de votre cale vide. Mes ressources, à moi, se sont accrues dans une proportion inespérée. Je n'ai plus ni parens à ménager, ni devoir à remplir dans ce pays où je suis né, et où je ne veux pas mourir, et que je puis, par conséquent, quitter dès aujourd'hui même, et cela sans regret, sans remords et sans avoir à craindre d'y laisser un souvenir...

JOSÉ. Oui, enfin, tu peux quitter la terre natale, en secouant, comme dit l'Evangile, la poussière de tes sandales sur le seuil de ces riches inhospitaliers.

BASTRINGUE. Et nous, comme ne le dit peut-être pas l'Evangile, en décrotant nos savates sur la porte de tous les bouchons de la colonie. Partons donc, mes amoureux, appareillons tous trois chacun de notre bord, et le plutôt ne sera que le mieux.