Les trois mousquetaires, Volume 2 (of 2)
Part 6
--Y songez-vous, Athos! je n’ai pas besoin du quart de cette somme, moi qui suis dans les gardes, et en vendant ma selle je me le procurerai. Que me faut-il? Un cheval pour Planchet, voilà tout. Puis vous oubliez que j’ai une bague aussi.
--A laquelle vous tenez encore plus, ce me semble, que je ne tiens, moi, à la mienne; du moins j’ai cru m’en apercevoir.
--Oui, car dans une circonstance extrême elle peut nous tirer non seulement de quelque grand embarras, mais encore de quelque grand danger; c’est non seulement une pierre précieuse, mais c’est encore un talisman enchanté.
--Je ne vous comprends pas, mais je crois à ce que vous dites. Revenons donc à ma bague, ou plutôt à la vôtre; vous toucherez la moitié de la somme qu’on nous donnera sur elle ou je la jette dans la Seine, et je doute que, comme à Polycrate, quelque poisson soit assez complaisant pour nous la rapporter.
--Eh bien! donc, j’accepte! dit d’Artagnan.
En ce moment Grimaud rentra accompagné de Planchet; celui-ci, inquiet de son maître et curieux de savoir ce qui lui était arrivé, avait profité de la circonstance et apportait les habits lui-même. D’Artagnan s’habilla, Athos en fit autant: puis quand tous deux furent prêts à sortir, ce dernier fit à Grimaud le signe d’un homme qui met en joue; celui-ci décrocha aussitôt son mousqueton et s’apprêta à accompagner son maître.
Ils arrivèrent sans accident à la rue des Fossoyeurs, Bonacieux était sur la porte, il regarda d’Artagnan d’un air goguenard.
--Eh, mon cher locataire! dit-il, hâtez-vous donc, vous avez une belle jeune fille qui vous attend chez vous, et les femmes, vous le savez, n’aiment pas qu’on les fasse attendre!
--C’est Ketty, s’écria d’Artagnan, et il s’élança dans l’allée.
Effectivement, sur le carré conduisant à sa chambre, et tapie contre sa porte, il trouva la pauvre enfant toute tremblante.
Dès qu’elle l’aperçut:
--Vous m’avez promis votre protection, vous m’avez promis de me sauver de sa colère, dit-elle; souvenez-vous que c’est vous qui m’avez perdue!
--Oui, sans doute, dit d’Artagnan, sois tranquille, Ketty. Mais qu’est-il arrivé après mon départ?
--Le sais-je! dit Ketty. Aux cris qu’elle a poussés les laquais sont accourus, elle était folle de colère; tout ce qu’il existe d’imprécations elle les a vomies contre vous. Alors j’ai pensé qu’elle se rappellerait que c’était par ma chambre que vous aviez pénétré dans la sienne, et qu’alors elle songerait que j’étais votre complice; j’ai pris le peu d’argent que j’avais, mes hardes les plus précieuses, et je me suis sauvée.
--Pauvre enfant! Mais que vais-je faire de toi? Je pars après-demain.
--Tout ce que vous voudrez, monsieur le chevalier, faites-moi quitter Paris, faites-moi quitter la France.
--Je ne puis cependant pas t’emmener avec moi au siège de La Rochelle, dit d’Artagnan.
--Non; mais vous pouvez me placer en province, chez quelque dame de votre connaissance: dans votre pays, par exemple.
--Ah! ma chère amie! dans mon pays les dames n’ont pas de femmes de chambre. Mais, attends, j’ai ton affaire, Planchet, va me chercher Aramis: qu’il vienne tout de suite. Nous avons quelque chose de très important à lui dire.
--Je comprends, dit Athos; mais pourquoi pas Porthos? il me semble que sa marquise...
--La marquise de Porthos se fait habiller par les clercs de son mari, dit d’Artagnan en riant. D’ailleurs Ketty ne voudrait pas demeurer rue aux Ours, n’est-ce pas, Ketty?
--Je demeurerai où l’on voudra, dit Ketty, pourvu que je sois bien cachée et qu’on ne sache pas où je suis.
--Maintenant, Ketty, que nous allons nous séparer, et par conséquent que tu n’es plus jalouse de moi...
--Monsieur le chevalier, de loin ou de près, dit Ketty, je vous aimerai toujours.
--Où diable la constance va-t-elle se nicher! murmura Athos.
--Moi aussi, dit d’Artagnan, moi aussi, je t’aimerai toujours, sois tranquille. Mais voyons, réponds-moi. Maintenant j’attache une grande importance à la question que je te fais: N’aurais-tu jamais entendu parler d’une jeune femme qu’on aurait enlevée pendant une nuit?
--Attendez donc... Oh, mon Dieu! monsieur le chevalier, est-ce que vous aimez encore cette femme?
--Non; c’est un de mes amis qui l’aime. Tiens, c’est Athos que voilà.
--Moi! s’écria Athos avec un accent pareil à celui d’un homme qui s’aperçoit qu’il va marcher sur une couleuvre.
--Sans doute, toi! fit d’Artagnan en serrant la main d’Athos. Tu sais bien l’intérêt que nous prenons tous à cette pauvre petite madame Bonacieux. D’ailleurs Ketty ne dira rien: n’est-ce pas, Ketty? Tu comprends, mon enfant, continua d’Artagnan, c’est la femme de cet affreux magot que tu as vu sur le pas de la porte en entrant ici.
--Oh! mon Dieu! s’écria Ketty, vous me rappelez ma peur: pourvu qu’il ne m’ait pas reconnue!
--Comment, reconnue! tu as donc déjà vu cet homme?
--Il est venu deux fois chez milady.
--C’est cela. Vers quelle époque?
--Mais il y a quinze ou dix-huit jours à peu près.
--Justement.
--Et hier soir il est revenu.
--Hier soir?
--Oui, un instant avant que vous vinssiez vous-même.
--Mon cher Athos, nous sommes enveloppés dans un réseau d’espions! Et tu crois qu’il t’a reconnue, Ketty?
--J’ai baissé ma coiffe en l’apercevant, mais peut-être était-il trop tard.
--Descendez, Athos, vous dont il se défie moins que de moi, et voyez s’il est toujours sur sa porte.
Athos descendit et remonta bientôt.
--Il est parti, dit-il, et la maison est fermée.
--Il est allé faire son rapport, et dire que tous les pigeons sont en ce moment au colombier.
--Eh bien! mais, envolons-nous, dit Athos, et ne laissons ici que Planchet pour nous rapporter les nouvelles.
--Un instant! Et Aramis que nous avons envoyé chercher!
--C’est juste, Athos, attendons Aramis.
En ce moment Aramis entra.
On lui exposa l’affaire, et on lui dit comment il était urgent que, auprès de toutes ses hautes connaissances, il trouvât une place à Ketty.
Aramis réfléchit un instant, et dit en rougissant:
--Cela vous rendra-t-il bien réellement service, d’Artagnan?
--Je vous en serai reconnaissant toute ma vie.
--Eh bien! madame de Bois-Tracy m’a demandé, pour une de ses amies qui habite la province, je crois, une femme de chambre sûre; et si vous pouvez, mon cher d’Artagnan, me répondre de mademoiselle...
--Oh! monsieur, s’écria Ketty, je serai toute dévouée, soyez-en certain, à la personne qui me donnera les moyens de quitter Paris.
--Alors, dit Aramis, cela va pour le mieux.
Il se mit à une table et écrivit un petit mot qu’il cacheta avec une bague, et donna le billet à Ketty.
--Maintenant, mon enfant, dit d’Artagnan, tu sais qu’il ne fait pas meilleur ici pour nous que pour toi. Ainsi séparons-nous. Nous nous retrouverons dans des jours meilleurs.
--Et dans quelque temps que nous nous retrouvions et dans quelque lieu que ce soit, dit Ketty, vous me retrouverez vous aimant encore comme je vous aime aujourd’hui.
--Serment de joueur, dit Athos pendant que d’Artagnan allait reconduire Ketty sur l’escalier.
Un instant après, les trois jeunes gens se séparèrent en prenant rendez-vous à quatre heures chez Athos et en laissant Planchet pour garder la maison.
Aramis rentra chez lui, et Athos et d’Artagnan s’inquiétèrent du placement du saphir.
Comme l’avait prévu notre Gascon, on trouva facilement trois cents pistoles sur la bague. De plus, le juif annonça que, si on voulait la lui vendre, comme elle lui ferait un pendant magnifique pour des boucles d’oreilles, il en donnerait jusqu’à cinq cents pistoles.
Athos et d’Artagnan, avec l’activité de deux soldats et la science de deux connaisseurs, mirent trois heures à peine à acheter tout l’équipement du mousquetaire. D’ailleurs Athos était de bonne composition et grand seigneur jusqu’au bout des ongles. Chaque fois qu’une chose lui convenait, il payait le prix demandé sans essayer même d’en rabattre. D’Artagnan voulait bien là-dessus faire ses observations, mais Athos lui posait la main sur l’épaule en souriant, et d’Artagnan comprenait que c’était bon pour lui, petit gentilhomme gascon, de marchander, mais non pour un homme qui avait les airs d’un prince.
Le mousquetaire trouva un superbe cheval andalou, noir comme du jais, aux narines de feu, aux jambes fines et élégantes, qui prenait six ans. Il l’examina et le reconnut sans défauts. On le lui fit mille livres.
Peut-être l’eût-il eu pour moins; mais tandis que d’Artagnan discutait sur le prix avec le maquignon, Athos comptait les cent pistoles sur la table.
Grimaud eut un cheval picard, trapu et fort, qui coûta trois cents livres.
Mais la selle de ce dernier cheval et les armes de Grimaud achetées, il ne restait plus un sou des cent cinquante pistoles d’Athos. D’Artagnan offrit à son ami de mordre une bouchée dans la part qui lui revenait, quitte à lui rendre plus tard ce qu’il lui aurait emprunté.
Mais Athos, pour toute réponse, se contenta de hausser les épaules.
--Combien le juif donnait-il du saphir pour l’avoir en toute propriété? demanda Athos.
--Cinq cents pistoles.
--C’est-à-dire, deux cents pistoles de plus; cent pistoles pour vous, cent pistoles pour moi. Mais c’est une véritable fortune cela, mon ami; retournez chez le juif.
--Comment! vous voulez...
--Cette bague, décidément, me rappellerait de trop tristes souvenirs; puis nous n’aurons jamais trois cents pistoles à lui rendre, de sorte que nous perdrions deux mille livres à ce marché. Allez lui dire que la bague est à lui, d’Artagnan, et revenez avec les deux cents pistoles.
--Réfléchissez, Athos.
--L’argent comptant est cher par le temps qui court, et il faut savoir faire des sacrifices. Allez, d’Artagnan, allez; Grimaud vous accompagnera avec son mousqueton.
Une demi-heure après, d’Artagnan revint avec les deux mille livres et sans qu’il lui fût arrivé aucun accident.
Ce fut ainsi qu’Athos trouva dans son ménage des ressources auxquelles il ne s’attendait pas.
IX
VISION
A quatre heures, les quatre amis étaient donc réunis chez Athos. Leurs préoccupations sur l’équipement avaient tout à fait disparu, et chaque visage ne conservait plus l’expression que de ses propres et secrètes inquiétudes; car derrière tout bonheur présent est cachée une crainte à venir.
Tout à coup Planchet entra apportant deux lettres à l’adresse de d’Artagnan.
L’une était un petit billet gentiment plié en long avec un joli cachet de cire verte sur lequel était empreinte une colombe rapportant un rameau vert.
L’autre était une grande épître carrée et resplendissante des armes terribles de Son Éminence le cardinal-duc.
A la vue de la petite lettre, le cœur de d’Artagnan bondit, car il avait cru reconnaître l’écriture; et quoiqu’il n’eût vu cette écriture qu’une fois, la mémoire en était restée au plus profond de son cœur.
Il prit donc la petite épître et la décacheta vivement.
«Promenez-vous, lui disait-on, mercredi prochain, de six à sept heures du soir, sur la route de Chaillot, regardez avec soin dans les carrosses qui passeront; mais si vous tenez à votre vie et à celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez reconnu celle qui s’expose à tout pour vous apercevoir un instant.»
Pas de signature.
--C’est un piège, dit Athos, n’y allez pas, d’Artagnan.
--Cependant, dit d’Artagnan, il me semble bien reconnaître l’écriture.
--Elle est peut-être contrefaite, reprit Athos; à six ou sept heures, dans ce temps-ci, la route de Chaillot est tout à fait déserte; autant que vous alliez vous promener dans la forêt de Bondy.
--Mais si nous y allions tous! dit d’Artagnan; que diable! on ne nous dévorera point tous les quatre: plus, quatre laquais; plus, les chevaux; plus, les armes.
--Puis ce sera une occasion de montrer nos équipages, dit Porthos.
--Mais si c’est une femme qui écrit, dit Aramis, et que cette femme désire ne pas être vue, songez que vous la compromettez, d’Artagnan: ce qui est mal de la part d’un gentilhomme.
--Nous resterons en arrière, dit Porthos, et lui seul s’avancera.
--Oui, mais un coup de pistolet est bientôt tiré d’un carrosse qui marche au galop.
--Bah! dit d’Artagnan, on me manquera. Nous rejoindrons alors le carrosse, et nous exterminerons ceux qui se trouveront dedans. Ce sera toujours autant d’ennemis de moins.
--Il a raison, dit Porthos: bataille; il faut bien essayer nos armes, d’ailleurs.
--Bah! donnons-nous ce plaisir, dit Aramis de son air doux et nonchalant.
--Comme vous voudrez, dit Athos.
--Messieurs, dit d’Artagnan, il est quatre heures et demie, et nous avons le temps à peine d’être à six heures sur la route de Chaillot.
--Puis, si nous sortions trop tard, dit Porthos, on ne nous verrait pas, ce qui serait dommage. Allons donc nous apprêter, messieurs.
--Mais cette seconde lettre, dit Athos, vous l’oubliez; il me semble que le cachet indique cependant qu’elle mérite bien d’être ouverte: quant à moi, je vous déclare, mon cher d’Artagnan, que je m’en soucie bien plus que du petit brimborion de papier que vous venez tout doucement de glisser sur votre cœur.
D’Artagnan rougit.
--Eh bien! dit le jeune homme, voyons, messieurs, ce que me veut Son Éminence.
Et d’Artagnan décacheta la lettre et lut:
«M. d’Artagnan, garde du roi, compagnie des Essarts, est attendu au Palais-Cardinal ce soir à huit heures.
LA HOUDINIÈRE, Capitaine des gardes.»
--Diable! dit Athos, voici un rendez-vous bien autrement inquiétant que l’autre.
--J’irai au second en sortant du premier, dit d’Artagnan: l’un est pour sept heures, l’autre pour huit; il y aura temps pour tout.
--Hum! je n’irais pas, dit Aramis: un galant chevalier ne peut manquer à un rendez-vous donné par une dame; mais un gentilhomme prudent peut s’excuser de ne pas se rendre chez Son Éminence, surtout lorsqu’il a quelque raison de croire que ce n’est pas pour lui faire des compliments.
--Je suis de l’avis d’Aramis, dit Porthos.
--Messieurs, répondit d’Artagnan, j’ai déjà reçu par M. de Cavois pareille invitation de Son Éminence, je l’ai négligée, et le lendemain il m’est arrivé un grand malheur! Constance a disparu; quelque chose qui puisse advenir j’irai.
--Si c’est un parti pris, dit Athos, faites.
--Mais la Bastille? dit Aramis.
--Bah! vous m’en tirerez, reprit d’Artagnan.
--Sans doute, reprirent Aramis et Porthos avec un aplomb admirable et comme si c’était la chose la plus simple, sans doute nous vous en tirerons; mais, en attendant, comme nous devons partir après-demain, vous feriez mieux de ne pas risquer cette Bastille.
--Faisons mieux, dit Athos, ne le quittons pas de la soirée, attendons-le chacun à une porte du palais avec trois mousquetaires derrière nous; si nous voyons sortir quelque voiture à portière fermée et à demi suspecte, nous tomberons dessus: il y a longtemps que nous n’avons eu maille à partir avec les gardes de monsieur le cardinal, et M. de Tréville doit nous croire morts.
--Décidément, Athos, dit Aramis, vous étiez fait pour être général d’armée; que dites-vous du plan, messieurs?
--Admirable! répétèrent en chœur les jeunes gens.
--Eh bien! dit Porthos, je cours à l’hôtel, je préviens mes camarades de se tenir prêts pour huit heures, le rendez-vous sera sur la place du Palais-Cardinal; vous, pendant ce temps, faites seller les chevaux par les laquais.
--Mais moi, je n’ai pas de cheval, dit d’Artagnan; mais je vais en faire prendre un chez M. de Tréville.
--C’est inutile, dit Aramis, vous prendrez un des miens.
--Combien en avez-vous donc? demanda d’Artagnan.
--Trois, répondit en souriant Aramis.
--Mon cher! dit Athos, vous êtes très certainement le poète le mieux monté de France et de Navarre.
--Écoutez, mon cher Aramis, vous ne saurez que faire de trois chevaux, n’est-ce pas? je ne comprends même pas que vous ayez acheté trois chevaux.
--Non, le troisième m’a été amené ce matin même par un domestique sans livrée qui n’a pas voulu me dire à qui il appartenait et qui m’a affirmé avoir reçu l’ordre de son maître...
--Ou de sa maîtresse, interrompit d’Artagnan.
--La chose n’y fait absolument rien, dit Aramis... et qui m’a affirmé, dis-je, avoir reçu l’ordre exprès de sa maîtresse de mettre ce cheval dans mon écurie sans me dire de quelle part il venait.
--Eh bien! en ce cas, faisons mieux, dit d’Artagnan; lequel des deux chevaux monterez-vous: celui que vous avez acheté, ou celui qu’on vous a donné?
--Celui que l’on m’a donné sans contredit; vous comprenez bien, mon cher d’Artagnan, que je ne saurais faire une pareille injure...
--Au donateur inconnu, reprit d’Artagnan.
--Ou à la donatrice mystérieuse, dit Athos.
--Celui que vous avez acheté vous devient donc inutile?
--A peu près.
--Et vous l’avez choisi vous-même?
--Et avec le plus grand soin; la sûreté du cavalier, vous le savez, dépend presque toujours de son cheval!
--Eh bien! cédez-le-moi pour le prix qu’il vous a coûté!
--J’allais vous l’offrir, mon cher d’Artagnan, en vous donnant tout le temps qui vous sera nécessaire pour me rendre cette bagatelle.
--Et combien vous coûte-t-il?
--Huit cents livres.
--Voici quarante doubles pistoles, mon cher ami, dit d’Artagnan en tirant la somme de sa poche; je sais que c’est la monnaie avec laquelle on vous paye vos poèmes.
--Vous êtes donc riche en fonds? dit Aramis.
--Riche, richissime, mon cher!
Et d’Artagnan fit sonner dans sa poche avec ostentation le reste de ses pistoles.
--Envoyez votre selle à l’hôtel des Mousquetaires, et l’on vous amènera votre cheval ici avec les nôtres.
--Très bien; mais il est bientôt cinq heures, hâtons-nous.
Un quart d’heure après, Porthos apparut à un bout de la rue Férou sur un genêt fort beau; Mousqueton le suivait sur un cheval d’Auvergne, petit, mais très beau: Porthos resplendissait de joie et d’orgueil.
En même temps Aramis apparut à l’autre bout de la rue, monté sur un superbe coursier anglais; Bazin le suivait sur un cheval rouan, tenant en laisse un vigoureux mecklembourgeois: c’était la monture de d’Artagnan.
Les deux mousquetaires se rencontrèrent à la porte: Athos et d’Artagnan les regardaient par la fenêtre.
--Diable! dit Aramis, vous avez là un magnifique cheval, mon cher Porthos.
--Oui, répondit Porthos; c’est celui qu’on devait m’envoyer tout d’abord: une mauvaise plaisanterie du mari lui a substitué l’autre; mais le mari a été puni depuis, et j’ai obtenu toute satisfaction.
Planchet et Grimaud parurent alors à leur tour, tenant en main les montures de leurs maîtres; d’Artagnan et Athos descendirent, se joignirent à leurs compagnons, et tous quatre se mirent en marche: Athos sur le cheval qu’il devait à sa femme, Aramis sur le cheval qu’il devait à sa maîtresse, Porthos sur le cheval qu’il devait à sa procureuse, et d’Artagnan sur le cheval qu’il devait à sa bonne fortune, la meilleure maîtresse qui soit.
Les valets suivirent.
Comme l’avait pensé Porthos, la cavalcade fit bon effet; et si madame Coquenard s’était trouvée sur le chemin de Porthos et eût pu voir quel grand air il avait sur son beau genêt d’Espagne, elle n’aurait pas regretté la saignée qu’elle avait faite au coffre-fort de son mari.
Près du Louvre, les quatre amis rencontrèrent par hasard M. de Tréville qui revenait de Saint-Germain; il les arrêta pour leur faire compliment sur leur superbe équipage, ce qui, en un instant, amena autour d’eux quelques centaines de badauds.
D’Artagnan profita de la circonstance pour parler à M. de Tréville de la lettre au grand cachet rouge et aux armes ducales.
M. de Tréville approuva la résolution qu’il avait prise, et l’assura que, si le lendemain il n’avait pas reparu, il saurait bien le retrouver, lui, partout où il serait.
En ce moment, l’horloge de la Samaritaine sonna six heures, les quatre amis s’excusèrent sur un rendez-vous, et prirent congé de M. de Tréville.
Un temps de galop les conduisit sur la route de Chaillot: le jour commençait à baisser, les voitures passaient et repassaient; d’Artagnan, gardé à quelques pas par ses amis, plongeait ses regards jusqu’au fond des carrosses, et n’y apercevait aucune figure de connaissance.
Enfin, après un quart d’heure d’attente et comme le crépuscule tombait tout à fait, une voiture apparut, arrivant au grand galop par la route de Sèvres; un pressentiment dit d’avance à d’Artagnan que cette voiture renfermait la personne qui lui avait donné rendez-vous: le jeune homme fut tout étonné lui-même de sentir son cœur battre si violemment. Presque aussitôt, une tête de femme sortit par la portière, deux doigts sur sa bouche, comme pour recommander le silence, ou comme pour envoyer un baiser; d’Artagnan poussa un léger cri de joie: cette femme ou plutôt cette apparition, car la voiture était passée avec la rapidité d’une vision, était madame Bonacieux.
Par un mouvement involontaire, et malgré la recommandation qui lui avait été faite, d’Artagnan lança au galop son cheval et en quelques bonds rejoignit la voiture; mais la glace de la portière était hermétiquement fermée: la vision avait disparu.
D’Artagnan alors se rappela cette recommandation du billet anonyme: «Si vous tenez à votre vie et à celle des gens qui vous aiment, ne dites pas un mot, ne faites pas un mouvement qui puisse faire croire que vous avez connu celle qui s’expose à tout pour vous apercevoir un seul instant.»
Il s’arrêta donc, tremblant non pour lui, mais pour la pauvre femme qui évidemment s’était exposée à un grand péril en lui donnant ce rendez-vous.
La voiture continua sa route toujours marchant à fond de train, s’enfonça dans Paris et disparut.
D’Artagnan était resté interdit à la même place et ne sachant que penser. Si c’était madame Bonacieux et si elle revenait à Paris, pourquoi ce rendez-vous fugitif, pourquoi ce simple échange d’un coup d’œil, pourquoi ce baiser perdu? Si, d’un autre côté, ce n’était pas elle, ce qui était encore bien possible, car le peu de jour qui restait rendait une erreur facile, si ce n’était pas elle, ne serait-ce pas le commencement d’un coup de main monté contre lui avec l’appât de cette femme pour laquelle on connaissait son amour?
Les trois compagnons se rapprochèrent de lui. Tous trois avaient parfaitement vu une tête de femme apparaître à la portière, mais aucun d’eux, excepté Athos, ne connaissait madame Bonacieux. L’avis d’Athos, au reste, fut que c’était bien elle; mais moins préoccupé que d’Artagnan de ce joli visage, il avait cru voir une seconde tête, une tête d’homme au fond de la voiture.
--S’il en est ainsi, dit d’Artagnan, ils la transportent sans doute d’une prison dans une autre. Mais que veulent-ils donc faire de cette pauvre créature, et comment la joindrai-je jamais?
--Ami, dit gravement Athos, rappelez-vous que les morts sont les seuls êtres qu’on ne soit pas exposé à rencontrer sur la terre. Vous en savez bien quelque chose ainsi que moi, n’est-ce pas? Or, si votre maîtresse n’est pas morte, si c’est elle que nous venons de voir, vous la retrouverez certainement un jour ou l’autre. Et peut-être, mon Dieu, ajouta-t-il avec cet accent misanthropique qui lui était propre, peut-être plus tôt que vous ne voudrez.
Sept heures et demie sonnèrent, la voiture était en retard d’une vingtaine de minutes sur le rendez-vous donné. Les amis de d’Artagnan lui rappelèrent qu’il avait une visite à faire, tout en lui faisant observer qu’il était encore temps de s’en dédire.
Mais d’Artagnan était à la fois entêté et curieux. Il avait mis dans sa tête qu’il irait au Palais-Cardinal, et qu’il saurait ce que voulait lui dire Son Éminence. Rien ne put le faire changer de résolution.
On arriva rue Saint-Honoré, et place du Palais-Cardinal on trouva les douze mousquetaires convoqués qui se promenaient en attendant leurs camarades. Là seulement, on leur expliqua ce dont il était question.