Les trois mousquetaires, Volume 2 (of 2)

Part 26

Chapter 263,805 wordsPublic domain

Tout le reste de l’ameublement indiquait que celui chez lequel on se trouvait s’occupait de sciences naturelles: il y avait des bocaux pleins de serpents, étiquetés selon les espèces; des lézards desséchés reluisaient comme des émeraudes taillées dans de grands cadres de bois noir; enfin, des bottes d’herbes sauvages, odoriférantes et sans doute douées de vertus inconnues au vulgaire des hommes, étaient attachées au plafond et descendaient dans les angles de l’appartement.

Du reste, pas de famille, pas de serviteurs; l’homme à la haute taille habitait seul cette maison.

Athos jeta un coup d’œil froid et indifférent sur tous les objets que nous venons de décrire, et, sur l’invitation de celui qu’il venait chercher, il s’assit, près de lui.

Alors il lui expliqua la cause de sa visite et le service qu’il réclamait de lui; mais à peine eut-il exposé sa demande que l’inconnu, qui était resté debout devant le mousquetaire, recula de terreur et refusa. Alors Athos tira de sa poche un petit papier sur lequel étaient écrites deux lignes accompagnées d’une signature et d’un sceau, et les présenta à celui qui donnait trop prématurément ces signes de répugnance. L’homme à la grande taille eut à peine lu ces deux lignes, vu la signature et reconnu le sceau, qu’il s’inclina en signe qu’il n’avait plus aucune objection à faire, et qu’il était prêt à obéir.

Athos n’en demanda pas davantage; il se leva, salua, sortit, reprit en s’en allant le chemin qu’il avait suivi pour venir, rentra dans l’hôtel et s’enferma chez lui.

Au point du jour, d’Artagnan entra dans sa chambre et demanda ce qu’il fallait faire.

--Attendre, répondit Athos.

Quelques instants après, la supérieure du couvent fit prévenir les mousquetaires que l’enterrement aurait lieu à midi. Quant à l’empoisonneuse, on n’en avait pas eu de nouvelles; seulement elle avait dû fuir par le jardin, sur le sable duquel on avait reconnu la trace de ses pas et dont on avait retrouvé la porte fermée; quant à la clé, elle avait disparu.

A l’heure indiquée, lord Winter et les quatre amis se rendirent au couvent: les cloches sonnaient à toute volée, la chapelle était ouverte, la grille du chœur était fermée. Au milieu du chœur, le corps de la victime, revêtue de ses habits de novice, était exposé. De chaque côté du chœur et derrière des grilles s’ouvrant sur le couvent était toute la communauté des carmélites, qui écoutaient de là le service divin et mêlaient leurs chants au chant des prêtres, sans voir les profanes et sans être vues d’eux.

A la porte de la chapelle, d’Artagnan sentit son courage qui l’abandonnait de nouveau. Il se retourna pour chercher Athos, mais Athos avait disparu.

Fidèle à sa mission de vengeance, Athos s’était fait conduire au jardin; et là, sur le sable, suivant les pas légers de cette femme qui avait laissé une trace sanglante partout où elle avait passé, il s’avança jusqu’à la porte qui donnait sur le bois, se la fit ouvrir, et s’enfonça dans la forêt.

Alors tous ses doutes se confirmèrent: le chemin par lequel la voiture avait disparu contournait la forêt. Athos suivit le chemin quelque temps, les yeux fixés sur le sol; de légères taches de sang, qui provenaient d’une blessure faite ou à l’homme qui accompagnait la voiture en courrier, ou à l’un des chevaux, piquetaient le chemin. Au bout de trois quarts de lieue, à peu près à cinquante pas de Festubert, une tache de sang plus large apparaissait; le sol était piétiné par les chevaux. Entre la forêt et cet endroit dénonciateur, un peu en arrière de la terre écorchée, on retrouvait la même trace de petits pas que dans le jardin; la voiture s’était arrêtée.

En cet endroit milady était sortie du bois et était montée dans la voiture.

Satisfait de cette découverte qui confirmait tous ses soupçons, Athos revint à l’hôtel et trouva Planchet qui l’attendait avec impatience.

Tout était comme l’avait prévu Athos.

Planchet avait suivi la route, avait, comme Athos, remarqué les taches de sang, comme Athos il avait reconnu l’endroit où les chevaux s’étaient arrêtés; mais il avait poussé plus loin qu’Athos, de sorte qu’au village de Festubert, en buvant dans une auberge, il avait, sans avoir eu besoin de questionner, appris que la veille, à huit heures et demie du soir, un homme blessé, qui accompagnait une dame qui voyageait dans une chaise de poste, avait été obligé de s’arrêter, ne pouvant aller plus loin. L’accident avait été mis sur le compte de voleurs qui auraient arrêté la chaise dans le bois. L’homme était resté dans le village, la femme avait relayé et continué son chemin.

Planchet se mit en quête du postillon qui avait conduit la chaise, et le retrouva. Il avait conduit la dame jusqu’à Fromelles, et de Fromelles elle était partie pour Armentières. Planchet prit la traverse, et, à sept heures du matin, il était à Armentières.

Il n’y avait qu’un seul hôtel, celui de la Poste. Planchet alla se présenter comme un laquais sans place qui cherchait une condition. Il n’avait pas causé dix minutes avec les gens de l’auberge, qu’il savait qu’une femme seule était arrivée à onze heures du soir, avait pris une chambre, avait fait venir le maître d’hôtel et lui avait dit qu’elle désirerait demeurer quelque temps dans les environs.

Planchet n’avait pas besoin d’en savoir davantage. Il courut au rendez-vous, trouva les trois laquais exacts à leur poste, les plaça en sentinelles à toutes les issues de l’hôtel, et vint trouver Athos, qui achevait de recevoir les renseignements de Planchet, lorsque ses amis rentrèrent.

Tous les visages étaient sombres et crispés, même le doux visage d’Aramis.

--Que faut-il faire? demanda d’Artagnan.

--Attendre, répondit Athos.

Chacun se retira chez soi.

A huit heures du soir, Athos donna l’ordre de seller les chevaux, et fit prévenir lord Winter et ses amis qu’ils eussent à se préparer pour l’expédition.

En un instant tous cinq furent prêts. Chacun visita ses armes et les mit en état. Athos descendit le dernier et trouva d’Artagnan déjà à cheval et s’impatientant.

--Patience, dit Athos, il nous manque encore quelqu’un.

Les quatre cavaliers regardèrent autour d’eux avec étonnement, car ils cherchaient inutilement dans leur esprit quel était ce quelqu’un qui pouvait leur manquer.

En ce moment Planchet amena le cheval d’Athos, le mousquetaire sauta légèrement en selle.

--Attendez-moi, dit-il, je reviens.

Et il partit au galop.

Un quart d’heure après, il revint effectivement accompagné d’un homme masqué et enveloppé d’un grand manteau rouge.

Lord Winter et les trois mousquetaires s’interrogeaient du regard. Nul d’entre eux ne put renseigner les autres, car tous ignoraient ce qu’était cet homme. Cependant ils pensèrent que cela devait être ainsi, puisque la chose se faisait par l’ordre d’Athos.

A neuf heures, guidée par Planchet, la petite cavalcade se mit en route, prenant le chemin qu’avait suivi la voiture.

C’était un triste aspect que celui de ces six hommes courant en silence, plongés chacun dans sa pensée, mornes comme le désespoir, sombres comme le châtiment.

XXXV

JUGEMENT

C’était une nuit orageuse et sombre, de gros nuages couraient au ciel, voilant la clarté des étoiles; la lune ne devait se lever qu’à minuit.

Parfois, à la lueur d’un éclair qui brillait à l’horizon, on apercevait la route qui se déroulait blanche et solitaire; puis, l’éclair éteint, tout rentrait dans l’obscurité.

A chaque instant, Athos rappelait d’Artagnan, toujours à la tête de la petite troupe, et le forçait à reprendre son rang, qu’au bout d’un instant il abandonnait de nouveau; il n’avait qu’une pensée, c’était d’aller en avant, et il allait.

On traversa en silence le village de Festubert, où était resté le domestique blessé, puis on longea le bois de Richebourg; arrivé à Herlier, Planchet, qui dirigeait toujours la colonne, prit à gauche.

Plusieurs fois, soit lord Winter, ou Porthos, ou Aramis, avaient essayé d’adresser la parole à l’homme au manteau rouge; mais à chaque interrogation qui lui avait été faite, il s’était incliné sans répondre. Les voyageurs avaient alors compris qu’il y avait quelque raison pour que l’inconnu gardât le silence, et ils avaient cessé de lui adresser la parole. D’ailleurs, l’orage grossissait, les éclairs se succédaient rapidement, le tonnerre commençait à gronder, et le vent, précurseur de l’ouragan, sifflait dans les plumes et dans les cheveux des cavaliers.

La cavalcade prit le grand trot.

Un peu au delà de Fromelles, l’orage éclata; on déplia les manteaux; il restait encore trois lieues à faire: on les fit sous des torrents de pluie.

D’Artagnan avait ôté son feutre et n’avait pas mis son manteau; il trouvait plaisir à laisser ruisseler l’eau sur son front brûlant et sur son corps agité de frissons fiévreux.

Au moment où la petite troupe avait dépassé Goskal et allait arriver à la poste, un homme, abrité sous un arbre, se détacha du tronc avec lequel il était resté confondu dans l’obscurité, et s’avança jusqu’au milieu de la route, mettant son doigt sur ses lèvres.

Athos reconnut Grimaud.

--Qu’y a-t-il donc? s’écria d’Artagnan, aurait-elle quitté Armentières?

Grimaud fit de la tête un signe affirmatif. Au mouvement que fit d’Artagnan:

--Silence, d’Artagnan! dit Athos, c’est moi qui me suis chargé de tout, c’est donc à moi d’interroger Grimaud.

--Où est-elle? demanda Athos.

Grimaud étendit les mains dans la direction de la Lys.

--Loin d’ici? demanda Athos.

Grimaud présenta à son maître son index plié.

--Seule? demanda Athos.

Grimaud fit signe que oui.

--Messieurs, dit Athos, elle est seule à une demi-lieue d’ici, dans la direction de la rivière. C’est bien, conduis-nous, Grimaud.

Grimaud prit à travers terres, et servit de guide à la cavalcade.

Au bout de cinq cents pas à peu près, on trouva un ruisseau, que l’on traversa à gué.

A la lueur d’un éclair, on aperçut le village d’Enguinghem.

--Est-ce cela, Grimaud? demanda Athos.

Grimaud secoua la tête en signe de négation.

Et la troupe continua son chemin.

Un autre éclair brilla; et Grimaud étendant le bras, à la lueur bleuâtre du serpent de feu on distingua une petite maison isolée au bord de la rivière, à cent pas d’un bac.

Une fenêtre était éclairée.

--Nous y sommes, dit Athos.

En ce moment, un homme couché dans un fossé se leva, c’était Mousqueton; il montra du doigt la fenêtre éclairée.

--Elle est là, dit-il.

--Et Bazin? demanda Athos.

--Tandis que je gardais la fenêtre, il gardait la porte.

--Bien, dit Athos, vous êtes tous de fidèles serviteurs.

Athos sauta à bas de son cheval, dont il remit la bride aux mains de Grimaud, et s’avança vers la fenêtre après avoir fait signe au reste de la troupe de tourner du côté de la porte.

La petite maison était entourée d’une haie vive, de deux ou trois pieds de haut. Athos franchit la haie, parvint jusqu’à la fenêtre privée de contrevents, mais dont les demi-rideaux étaient exactement tirés.

Il monta sur le rebord de pierre, afin que son œil pût dépasser la hauteur des rideaux.

A la lueur d’une lampe, il vit une femme enveloppée d’une mante de couleur sombre, assise sur un escabeau, près d’un feu mourant: ses coudes étaient posés sur une mauvaise table, et elle appuyait sa tête dans ses deux mains blanches comme de l’ivoire.

On ne pouvait distinguer son visage, mais un sourire sinistre passa sur les lèvres d’Athos: il n’y avait pas à s’y tromper, c’était bien celle qu’il cherchait.

En ce moment un cheval hennit: milady releva la tête, vit, collé à la vitre, le visage pâle d’Athos, et poussa un cri.

Athos comprit qu’il était reconnu, poussa la fenêtre du genou et de la main, la fenêtre céda, les carreaux se rompirent.

Et Athos, pareil au spectre de la vengeance, sauta dans la chambre.

Milady courut à la porte et l’ouvrit; plus pâle et plus menaçant encore qu’Athos, d’Artagnan était sur le seuil.

Milady recula en poussant un cri. D’Artagnan, croyant qu’elle avait quelque moyen de fuir et craignant qu’elle ne leur échappât, tira un pistolet de sa ceinture; mais Athos leva la main.

--Remettez cette arme à sa place, d’Artagnan, dit-il, il importe que cette femme soit jugée et non assassinée. Attends encore un instant, d’Artagnan, et tu seras satisfait. Entrez, messieurs.

D’Artagnan obéit car Athos avait la voix solennelle et le geste puissant d’un juge envoyé par le Seigneur lui-même. Aussi, derrière d’Artagnan, entrèrent Porthos, Aramis, lord Winter et l’homme au manteau rouge.

Les quatre valets gardaient la porte et la fenêtre.

Milady était tombée sur sa chaise, les mains étendues, comme pour conjurer cette terrible apparition; en apercevant son beau-frère, elle jeta un cri terrible.

--Que demandez-vous? s’écria milady.

--Nous demandons, dit Athos, Charlotte Backson, qui s’est appelée d’abord la comtesse de La Fère, puis ensuite lady Winter, baronne de Sheffield.

--C’est moi, c’est moi! murmura-t-elle au comble de la terreur, que me voulez-vous?

--Nous voulons vous juger selon vos crimes, dit Athos, vous serez libre de vous défendre, justifiez-vous si vous pouvez. Monsieur d’Artagnan, à vous d’accuser le premier.

D’Artagnan s’avança.

--Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir empoisonné Constance Bonacieux, morte hier soir.

Il se retourna vers Porthos et vers Aramis.

--Nous attestons, dirent d’un seul mouvement les deux mousquetaires.

D’Artagnan continua:

--Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme d’avoir voulu m’empoisonner moi-même, dans du vin qu’elle m’avait envoyé de Villeroi, avec une fausse lettre, comme si le vin venait de mes amis; Dieu m’a sauvé, mais un homme est mort à ma place, qui s’appelait Brisemont.

--Nous attestons, dirent de la même voix Porthos et Aramis.

--Devant Dieu et devant les hommes, j’accuse cette femme de m’avoir poussé au meurtre du comte de Wardes; et, comme personne n’est là pour attester la vérité de cette accusation, je l’atteste, moi. J’ai dit.

Et d’Artagnan passa de l’autre côté de la chambre avec Porthos et Aramis.

--A vous, milord! dit Athos.

Le baron s’approcha à son tour.

--Devant Dieu et devant les hommes, dit-il, j’accuse cette femme d’avoir fait assassiner le duc de Buckingham.

--Le duc de Buckingham assassiné? s’écrièrent d’un seul cri tous les assistants.

--Oui, dit le baron, assassiné! Sur la lettre d’avis que vous m’aviez écrite, j’avais fait arrêter cette femme, et je l’avais donnée en garde à un loyal serviteur; elle a corrompu cet homme, elle lui a mis le poignard dans la main, elle lui a fait tuer le duc, et dans ce moment peut-être Felton paye de sa tête le crime de cette furie.

Un frémissement courut parmi les juges à la révélation de ces crimes encore inconnus.

--Ce n’est pas tout, reprit lord Winter: mon frère, qui vous avait fait son héritière, est mort en trois heures d’une étrange maladie qui laisse des traces livides par tout le corps. Ma sœur, comment votre mari est-il mort?

--Horreur! s’écrièrent Porthos et Aramis.

--Assassin de Buckingham, assassin de Felton, assassin de mon frère, je demande justice contre vous, et je déclare que si on ne me la fait pas, je me la ferai.

Et lord Winter alla se ranger près de d’Artagnan, laissant la place libre à un autre accusateur.

Milady laissa tomber son front dans ses deux mains et essaya de rappeler ses idées confondues par un vertige mortel.

--A mon tour, dit Athos tremblant lui-même comme le lion tremble à l’aspect du serpent, à mon tour. J’épousai cette femme quand elle était jeune fille, je l’épousai malgré toute ma famille; je lui donnai mon bien, je lui donnai mon nom; et un jour je m’aperçus que cette femme était flétrie: cette femme était marquée d’une fleur de lis sur l’épaule gauche.

--Oh! dit milady en se levant, je défie de retrouver le tribunal qui a prononcé sur moi cette sentence infâme. Je défie de retrouver celui qui t’a exécutée.

--Silence, dit une voix. A ceci, c’est à moi de répondre!

Et l’homme au manteau rouge s’approcha à son tour.

--Quel est cet homme, quel est cet homme? s’écria milady suffoquée par la terreur et dont les cheveux, qui s’étaient dénoués, semblaient se dresser sur sa tête livide comme s’ils eussent été vivants.

Tous les yeux se portèrent sur cet homme, car à tous, excepté à Athos, il était inconnu.

Encore Athos le regardait-il avec autant de stupéfaction que les autres, car il ignorait comment il pouvait se trouver mêlé en quelque chose à l’horrible drame qui se dénouait en ce moment.

Après s’être approché de milady, d’un pas lent et solennel, de telle manière que la table seule le séparât d’elle, l’inconnu ôta son masque.

Milady regarda quelque temps avec une terreur croissante ce visage pâle encadré de cheveux et de favoris noirs, dont la seule expression était une impassibilité glacée; puis tout à coup:

--Oh! non, non, dit-elle en se levant et en reculant jusqu’au mur; non, non, c’est une apparition infernale! ce n’est pas lui! A moi! à moi! s’écria-t-elle d’une voix rauque en se retournant vers la muraille comme si elle eût pu s’y ouvrir un passage avec ses mains.

--Mais qui êtes-vous donc? s’écrièrent tous les témoins de cette scène.

--Demandez-le à cette femme, dit l’homme au manteau rouge, car vous voyez bien qu’elle m’a reconnu, elle.

--Le bourreau de Lille, le bourreau de Lille! s’écria milady en proie à une terreur insensée et se cramponnant des mains à la muraille pour ne pas tomber.

Tout le monde s’écarta, et l’homme au manteau rouge resta seul debout au milieu de la salle.

--Oh! grâce! grâce! pardon! s’écria la misérable en tombant à genoux.

L’inconnu laissa le silence se rétablir.

--Je vous le disais bien, qu’elle m’avait reconnu! reprit-il. Oui, je suis le bourreau de la ville de Lille, et voici mon histoire.

Tous les yeux étaient fixés sur cet homme dont on attendait les paroles avec une avide anxiété.

--Cette jeune femme était autrefois une jeune fille aussi belle qu’elle est belle aujourd’hui. Elle était religieuse au couvent des Bénédictines de Templemar. Un jeune prêtre au cœur simple et croyant desservait l’église de ce couvent; elle entreprit de le séduire et y réussit: elle eût séduit un saint. Leurs vœux à tous deux étaient sacrés, irrévocables; leur liaison ne pouvait durer longtemps sans les perdre tous deux. Elle obtint de lui qu’ils quitteraient le pays; mais pour quitter le pays, pour fuir ensemble, pour gagner une autre partie de la France, où ils pussent vivre tranquilles parce qu’ils seraient inconnus, il fallait de l’argent; ils n’en avaient ni l’un ni l’autre. Le prêtre vola les vases sacrés, les vendit; mais comme ils s’apprêtaient à partir ensemble, ils furent arrêtés tous deux. Huit jours après elle avait séduit le fils du geôlier et s’était sauvée. Le jeune prêtre fut condamné à dix ans de fers et à la flétrissure. J’étais bourreau de la ville de Lille, comme dit cette femme. Je fus obligé de marquer le coupable, et le coupable, messieurs, c’était mon frère! Je jurai alors que cette femme qui l’avait perdu, qui était plus que sa complice, puisqu’elle l’avait poussé au crime, partagerait au moins le châtiment. Je me doutai du lieu où elle était cachée, je la poursuivis, je l’atteignis, je la garrottai et lui imprimai la même flétrissure que j’avais imprimée à mon frère. Le lendemain de mon retour à Lille, mon frère parvint à s’échapper à son tour, on m’accusa de complicité, et l’on me condamna à rester en prison à sa place tant qu’il ne se serait pas constitué prisonnier. Mon pauvre frère ignorait ce jugement; il avait rejoint cette femme; ils avaient fui ensemble dans le Berry; et là, il avait obtenu une petite cure. Cette femme passait pour sa sœur.

»Le seigneur de la terre sur laquelle était située l’église du curé vit cette prétendue sœur et en devint amoureux, amoureux au point qu’il lui proposa de l’épouser. Alors elle quitta celui quelle avait perdu pour celui qu’elle devait perdre, et devint la comtesse de La Fère...»

Tous les yeux se tournèrent vers Athos, dont c’était le véritable nom, et qui fit signe de la tête que tout ce qu’avait dit le bourreau était vrai.

--Alors, reprit celui-ci, fou, désespéré, décidé à se débarrasser d’une existence à laquelle elle avait tout enlevé, honneur et bonheur, mon pauvre frère revint à Lille, et, apprenant l’arrêt qui m’avait condamné à sa place, se constitua prisonnier et se pendit le même soir au soupirail de son cachot. Au reste, c’est une justice à leur rendre, ceux qui m’avaient condamné me tinrent parole. A peine l’identité du cadavre fut-elle constatée qu’on me rendit ma liberté. Voilà le crime dont je l’accuse, voilà la cause pour laquelle elle a été marquée.

--Monsieur d’Artagnan, dit Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?

--La peine de mort, répondit d’Artagnan.

--Milord de Winter, continua Athos, quelle est la peine que vous réclamez contre cette femme?

--La peine de mort, reprit lord Winter.

--Messieurs Porthos et Aramis, reprit Athos, vous qui êtes ses juges, quelle est la peine que vous portez contre cette femme?

--La peine de mort, répondirent d’une voix sourde les deux mousquetaires.

Milady poussa un hurlement affreux, et fit quelques pas vers ses juges en se traînant sur ses genoux.

Athos étendit la main vers elle.

--Charlotte Backson, comtesse de La Fère, milady de Winter, dit-il, vos crimes ont lassé les hommes sur la terre et Dieu dans le ciel. Si vous savez quelque prière, dites-la, car vous êtes condamnée et vous allez mourir.

A ces paroles, qui ne lui laissaient aucun espoir, milady se releva de toute sa hauteur et voulut parler, mais les forces lui manquèrent; elle sentit qu’une main puissante et implacable la saisissait par les cheveux et l’entraînait aussi irrévocablement que la fatalité entraîne l’homme: elle ne tenta donc pas même de faire résistance et sortit de la chaumière.

Lord Winter, d’Artagnan, Athos, Porthos et Aramis sortirent derrière elle. Les valets suivirent leurs maîtres, et la chambre resta solitaire avec sa fenêtre brisée, sa porte ouverte et sa lampe fumeuse qui brûlait tristement sur la table.

XXXVI

L’EXÉCUTION

Il était minuit à peu près; la lune, échancrée par sa décroissance et ensanglantée par les dernières traces de l’orage, se levait derrière la petite ville d’Armentières, qui découpait sur sa lueur blafarde la silhouette sombre de ses maisons et le squelette de son haut clocher découpé à jour. En face, la Lys roulait ses eaux pareilles à une rivière d’étain fondu; tandis que sur l’autre rive on voyait la masse noire des arbres se profiler sur un ciel orageux envahi par de gros nuages cuivrés qui faisaient une espèce de crépuscule au milieu de la nuit. A gauche s’élevait un vieux moulin abandonné, aux ailes immobiles, dans les ruines duquel une chouette faisait entendre son cri aigu, périodique et monotone. Çà et là dans la plaine, à droite et à gauche du chemin que suivait le lugubre cortège, apparaissaient quelques arbres bas et trapus, qui semblaient des nains difformes accroupis pour guetter les hommes à cette heure sinistre.

De temps en temps un large éclair ouvrait l’horizon dans toute sa largeur, serpentait au-dessus de la masse noire des arbres et venait comme un immense cimeterre couper le ciel et l’eau en deux parties. Pas un souffle de vent ne glissait dans l’atmosphère alourdie. Un silence de mort écrasait toute la nature, le sol était humide et glissant de la pluie qui venait de tomber, et les herbes ranimées jetaient leur parfum avec plus d’énergie.