Les trois mousquetaires, Volume 2 (of 2)

Part 25

Chapter 253,768 wordsPublic domain

Ce qu’il y avait de plus pressé, c’était d’enlever madame Bonacieux, de la mettre en lieu de sûreté, et là, le cas échéant, de s’en faire un otage. Milady commençait à redouter l’issue de ce duel terrible, où ses ennemis mettaient autant de persévérance qu’elle mettait, elle, d’acharnement. D’ailleurs elle sentait, comme on sent venir un orage, que cette issue était proche et ne pouvait manquer d’être terrible.

Le principal pour elle, comme nous l’avons dit, était donc de tenir madame Bonacieux entre ses mains. Madame Bonacieux, c’était la vie de d’Artagnan; c’était plus que sa vie, c’était celle de la femme qu’il aimait; c’était, en cas de mauvaise fortune, un moyen de traiter et d’obtenir sûrement de bonnes conditions.

Or, ce point était arrêté: madame Bonacieux, sans défiance, la suivait; une fois cachée avec elle à Armentières, il était facile de lui faire croire que d’Artagnan n’était pas venu à Béthune. Dans quinze jours au plus, Rochefort serait de retour; pendant ces quinze jours, d’ailleurs, elle aviserait à ce qu’elle avait à faire pour se venger des quatre amis. Elle ne s’ennuierait pas. Dieu merci, car elle aurait le plus doux passe-temps que les événements pussent accorder à une femme de son caractère: une bonne vengeance à perfectionner.

Tout en rêvant, elle jetait les yeux autour d’elle et dressait dans sa tête la topographie du jardin. Milady était comme un bon général, qui prévoit tout ensemble la victoire et la défaite, et qui est tout prêt, selon les chances de la bataille, à marcher en avant ou à battre en retraite.

Au bout d’une heure, elle entendit une douce voix qui l’appelait; c’était celle de madame Bonacieux. La bonne abbesse avait naturellement consenti à tout, et, pour commencer, elles allaient souper ensemble.

En arrivant dans la cour, elles entendirent le bruit d’une voiture qui s’arrêtait à la porte.

Milady écouta.

--Entendez-vous? dit-elle.

--Oui, le roulement d’une voiture.

--C’est celle que mon frère nous envoie.

--Oh! mon Dieu!

--Voyons, du courage!

On sonna à la porte du couvent, milady ne s’était pas trompée.

--Montez dans votre chambre, dit-elle à madame Bonacieux, vous avez bien quelques bijoux que vous désirez emporter.

--J’ai ses lettres, dit-elle.

--Eh bien! allez les chercher et venez me rejoindre chez moi, nous souperons à la hâte; peut-être voyagerons-nous une partie de la nuit, il faut prendre des forces.

--Grand Dieu! dit madame Bonacieux en mettant la main sur sa poitrine, mon cœur m’étouffe, je ne puis marcher.

--Du courage, allons, du courage! pensez que dans un quart d’heure vous êtes sauvée, et songez que ce que vous allez faire, c’est pour lui que vous le faites.

--Oh! oui, tout pour lui. Vous m’avez rendu mon courage par un seul mot; allez, je vous rejoins.

Milady monta vivement chez elle; elle y trouva le laquais de Rochefort, et lui donna ses instructions.

Il devait attendre à la porte; si par hasard les mousquetaires paraissaient, la voiture partait au galop, faisait le tour du couvent, et allait attendre milady à un petit village qui était situé de l’autre côté du bois. Dans ce cas, milady traversait le jardin et gagnait le village à pied; nous l’avons dit déjà, milady connaissait à merveille cette partie de la France.

Si les mousquetaires ne paraissaient pas, les choses allaient comme il était convenu: madame Bonacieux montait dans la voiture sous prétexte de lui dire adieu, et elle enlevait madame Bonacieux.

Madame Bonacieux entra, et pour lui ôter tout soupçon, si elle en avait, milady répéta devant elle au laquais toute la dernière partie de ses instructions, Milady fit quelques questions sur la voiture: c’était une chaise attelée de trois chevaux, conduite par un postillon; le laquais de Rochefort devait le précéder en courrier. C’était à tort que milady craignait que madame Bonacieux n’eût des soupçons: la pauvre jeune femme était trop pure pour soupçonner dans une femme une telle perfidie; d’ailleurs le nom de la comtesse de Winter, qu’elle avait entendu prononcer par l’abbesse, lui était parfaitement inconnu, et elle ignorait même qu’elle eût eu une part si grande et si fatale aux malheurs de sa vie.

--Vous le voyez, dit milady, lorsque le laquais fut sorti, tout est prêt. L’abbesse ne se doute de rien et croit qu’on me vient chercher de la part du cardinal. Cet homme va donner les derniers ordres; prenez la moindre chose, buvez un doigt de vin et partons.

--Oui, dit machinalement madame Bonacieux, oui, partons.

Milady lui fit signe de s’asseoir devant elle, lui versa un petit verre de vin d’Espagne et lui servit un blanc de poulet.

--Voyez, lui dit-elle, si tout ne nous seconde pas: voici la nuit qui vient; au point du jour nous serons arrivées dans notre retraite, et nul ne pourra se douter où nous sommes. Voyons, du courage, prenez quelque chose.

Madame Bonacieux mangea machinalement quelques bouchées et trempa ses lèvres dans son verre.

--Allons donc, allons donc, dit milady portant le sien à ses lèvres, faites comme moi.

Mais au moment où elle l’approchait de sa bouche, sa main resta suspendue: elle venait d’entendre sur la route comme le roulement lointain d’un galop qui va s’approchant; puis, presque en même temps, il lui sembla entendre des hennissements de chevaux.

Ce bruit la tira de sa joie, comme un bruit d’orage réveille au milieu d’un beau rêve; elle pâlit et courut à la fenêtre, tandis que madame Bonacieux, se levant toute tremblante, s’appuyait sur sa chaise pour ne point tomber.

On ne voyait rien encore, seulement on entendait le galop qui allait toujours se rapprochant.

--Oh! mon Dieu, dit madame Bonacieux, qu’est-ce que ce bruit?

--Celui de nos amis ou de nos ennemis, dit milady avec son sang-froid terrible; restez où vous êtes, je vais vous le dire.

Madame Bonacieux demeura debout, muette, pâle et immobile.

Le bruit devenait plus fort, les chevaux ne devaient pas être à plus de cent cinquante pas; si on ne les apercevait point encore, c’est que la route faisait un coude. Toutefois, le bruit devenait si distinct qu’on eût pu compter les chevaux par le bruit saccadé de leurs fers.

Milady regardait de toute la puissance de son attention; il faisait juste assez clair pour qu’elle pût reconnaître ceux qui venaient.

Tout à coup, au détour du chemin, elle vit reluire des chapeaux galonnés et flotter des plumes; elle compta deux, puis cinq, puis huit cavaliers; l’un d’eux précédait tous les autres de deux longueurs de cheval.

Milady poussa un gémissement étouffé. Dans celui qui tenait la tête elle reconnut d’Artagnan.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! s’écria madame Bonacieux. qu’y a-t-il donc?

--Ce sont les gardes de M. le cardinal; pas un instant à perdre! s’écria milady. Fuyons, fuyons!

--Oui, oui, fuyons! répéta madame Bonacieux, mais sans pouvoir faire un pas, clouée qu’elle était à sa place par la terreur.

On entendit les cavaliers qui passaient sous la fenêtre.

--Venez donc! mais venez donc! s’écriait milady en essayant de traîner la jeune femme par le bras. Grâce au jardin, nous pouvons fuir encore, j’ai la clé; mais hâtons-nous, dans cinq minutes il serait trop tard.

Madame Bonacieux essaya de marcher, fit deux pas et tomba sur ses genoux. Milady voulut la soulever et l’emporter, mais elle ne put en venir à bout.

En ce moment on entendit le roulement de la voiture, qui à la vue des mousquetaires partait au galop. Puis, trois ou quatre coups de feu retentirent.

--Une dernière fois, voulez-vous venir? s’écria milady.

--Oh! mon Dieu! mon Dieu! vous voyez bien que les forces me manquent; vous voyez bien que je ne puis marcher: fuyez seule.

--Fuir seule! vous laisser ici! non, non, jamais, s’écria milady.

Tout à coup elle resta debout, un éclair livide jaillit de ses yeux; elle courut à la table, versa dans le verre de madame Bonacieux le contenu d’un chaton de bague qu’elle ouvrit avec une promptitude singulière.

C’était un grain rougeâtre qui se fondit aussitôt.

Puis, prenant le verre d’une main ferme:

--Buvez, dit-elle, ce vin vous donnera des forces, buvez. Et elle approcha le verre des lèvres de la jeune femme, qui but machinalement.

--Ah! ce n’est pas ainsi que je voulais me venger, dit milady, en reposant avec un sourire infernal le verre sur la table; mais, ma foi! on fait ce qu’on peut.

Et elle s’élança hors de l’appartement.

Madame Bonacieux la regarda fuir, sans pouvoir la suivre; elle était comme ces gens qui rêvent qu’on les poursuit et qui essayent vainement de marcher.

Quelques minutes se passèrent, un bruit affreux retentissait à la porte; à chaque instant madame Bonacieux s’attendait à voir reparaître milady, qui ne reparaissait pas.

Enfin elle entendit le grincement des grilles qu’on ouvrait; le bruit des bottes et des éperons retentit par les escaliers; il se faisait un grand murmure de voix qui allaient se rapprochant, et au milieu desquelles il lui semblait entendre prononcer son nom.

Tout à coup elle jeta un grand cri de joie et s’élança vers la porte, elle avait reconnu la voix de d’Artagnan.

--D’Artagnan! d’Artagnan! s’écria-t-elle, est-ce vous? Par ici, par ici.

--Constance! Constance! répondit le jeune homme, où êtes-vous? mon Dieu!

Au même moment, la porte céda au choc plutôt qu’elle ne s’ouvrit; plusieurs hommes se précipitèrent dans la chambre; madame Bonacieux était tombée dans un fauteuil sans pouvoir faire un mouvement.

D’Artagnan jeta un pistolet encore fumant qu’il tenait à la main, et tomba à genoux devant sa maîtresse; Athos repassa le sien à sa ceinture; Porthos et Aramis, qui tenaient leurs épées nues, les remirent au fourreau.

--Oh! d’Artagnan! mon bien-aimé d’Artagnan! tu viens donc enfin, tu ne m’avais pas trompée, c’est bien toi!

--Oui, oui, Constance! réunis!

--Oh! _elle_ avait beau dire que tu ne viendrais pas, j’espérais sourdement; je n’ai pas voulu fuir: oh! comme j’ai bien fait, comme je suis heureuse!

A ce mot _elle_, Athos, qui s’était assis tranquillement, se leva tout à coup.

--_Elle!_ qui _elle_? demanda d’Artagnan.

--Mais ma compagne, celle qui, par amitié pour moi, voulait me soustraire à mes persécuteurs; celle qui, vous prenant pour des gardes du cardinal, vient de s’enfuir.

--Votre compagne! s’écria d’Artagnan devenant plus pâle que le voile blanc de sa maîtresse, de quelle compagne voulez-vous donc parler?

--De celle dont la voiture était à la porte, d’une femme qui se dit votre amie, d’Artagnan; d’une femme à qui vous avez tout raconté.

--Son nom, son nom! s’écria d’Artagnan; mon Dieu! ne savez-vous donc pas son nom?

--Si fait, on l’a prononcé devant moi; attendez... mais c’est étrange... oh! mon Dieu! ma tête se trouble, je n’y vois plus.

--A moi, mes amis, à moi! ses mains sont glacées, s’écria d’Artagnan, elle se trouve mal; grand Dieu! elle perd connaissance!

Tandis que Porthos appelait au secours de toute la puissance de sa voix, Aramis courut à la table pour prendre un verre d’eau; mais il s’arrêta en voyant l’horrible altération du visage d’Athos, qui, debout devant la table, les cheveux hérissés, les yeux glacés de stupeur, regardait l’un des verres et semblait en proie au doute le plus horrible.

--Oh! disait Athos, oh! non, c’est impossible! Dieu ne permettra pas un pareil crime.

--De l’eau, de l’eau, criait d’Artagnan, de l’eau!

--O pauvre femme! pauvre femme! murmurait Athos d’une voix brisée.

Madame Bonacieux rouvrit les yeux sous les baisers de d’Artagnan.

--Elle revient à elle! s’écria le jeune homme.

--Madame, dit Athos, madame, au nom du ciel! à qui ce verre vide?

--A moi, monsieur... répondit la jeune femme d’une voix mourante.

--Mais qui vous a versé ce vin qui était dans ce verre?

--_Elle._

--Mais, qui donc _elle_?

--Ah! je me souviens, dit madame Bonacieux, la comtesse de Winter...

Les quatre amis poussèrent un seul et même cri, mais celui d’Athos dominait tous les autres.

En ce moment, le visage de madame Bonacieux devint livide, une douleur sourde la terrassa, elle tomba haletante dans les bras de Porthos et d’Aramis.

D’Artagnan saisit la main d’Athos avec une angoisse difficile à décrire.

--Eh quoi! dit-il, tu crois...

Sa voix s’éteignit dans un sanglot.

--Je crois tout, dit Athos.

D’Artagnan, d’Artagnan! s’écria madame Bonacieux, où es-tu? ne me quitte pas, tu vois bien que je vais mourir.

D’Artagnan lâcha la main d’Athos, qu’il tenait encore entre sa main crispée, et courut à elle.

Son visage si beau était tout bouleversé, ses yeux vitreux n’avaient déjà plus de regard, un tremblement convulsif agitait son corps, la sueur coulait sur son front.

--Au nom du ciel! courez, appelez; Porthos, Aramis, demandez du secours!

--Inutile, dit Athos, inutile, au poison qu’elle verse il n’y a pas de contrepoison.

--Oui, oui, du secours, du secours! murmura madame Bonacieux, du secours.

Puis, rassemblant toutes ses forces, elle prit la tête du jeune homme entre ses deux mains, le regarda un instant comme si toute son âme était passée dans son regard, et elle appuya ses lèvres sur les siennes.

--Constance! Constance! murmura d’Artagnan.

Un soupir s’échappa de la bouche de madame Bonacieux, effleurant celle de d’Artagnan; ce soupir, c’était cette âme si chaste et si aimante qui remontait au ciel. D’Artagnan ne serrait plus qu’un cadavre entre ses bras.

Le jeune homme poussa un cri et tomba près de sa maîtresse, aussi pâle et aussi glacé qu’elle.

Porthos pleura, Aramis montra le poing au ciel, Athos fit le signe de la croix.

En ce moment un homme parut sur le seuil de la porte, presque aussi pâle que ceux qui étaient dans la chambre, et regarda tout autour de lui, vit madame Bonacieux morte et d’Artagnan évanoui.

Il apparaissait juste à cet instant de stupeur qui suit les grandes catastrophes.

--Je ne m’étais pas trompé, dit-il, voilà monsieur d’Artagnan, et vous êtes ses trois amis, messieurs Athos, Porthos et Aramis.

Ceux dont les noms venaient d’être prononcés regardaient l’étranger avec étonnement, il leur semblait a tous trois le reconnaître.

--Messieurs, reprit le nouveau venu, vous êtes comme moi à la recherche d’une femme qui, ajouta-t-il avec un sourire terrible, a dû passer par ici, car j’y vois un cadavre!

Les trois amis restèrent muets; seulement la voix comme le visage leur rappelait un homme qu’ils avaient déjà vu; cependant, ils ne pouvaient se souvenir dans quelles circonstances.

--Messieurs, continua l’étranger, puisque vous ne voulez pas reconnaître un homme qui probablement vous doit la vie deux fois, il faut bien que je me nomme: je suis lord Winter, le beau-frère de cette femme.

Les trois amis jetèrent un cri de surprise.

Athos se leva et lui tendit la main.

--Soyez le bienvenu, milord, dit-il, vous êtes des nôtres.

--Je suis parti cinq heures après elle de Portsmouth, dit lord Winter, je suis arrivé trois heures après elle à Boulogne, je l’ai manquée de vingt minutes à Saint-Omer; enfin, à Lilliers, j’ai perdu sa trace. J’allais au hasard, m’informant près de tout le monde, quand je vous ai vus passer au galop; j’ai reconnu M. d’Artagnan. Je vous ai appelés, vous ne m’avez pas répondu; j’ai voulu vous suivre, mais mon cheval était trop fatigué pour aller du même train que les vôtres. Et cependant il paraît que, malgré la diligence que vous avez faite, vous êtes encore arrivés trop tard!

--Vous voyez, dit Athos en montrant à lord Winter madame Bonacieux morte et d’Artagnan que Porthos et Aramis essayaient de rappeler à la vie.

--Sont-ils donc morts tous deux? demanda froidement lord Winter.

--Non, heureusement, répondit Athos, M. d’Artagnan n’est qu’évanoui.

--Ah! tant mieux! dit lord Winter.

En effet, en ce moment d’Artagnan rouvrit les yeux.

Il s’arracha des bras de Porthos et d’Aramis et se jeta comme un insensé sur le corps de sa maîtresse.

Athos se leva, marcha vers son ami d’un pas lent et solennel, l’embrassa tendrement, et, comme il éclatait en sanglots, il lui dit de sa voix si noble et si persuasive:

--Ami, sois homme: les femmes pleurent les morts, les hommes les vengent!

--Oh! oui, dit d’Artagnan, oui! si c’est pour la venger, je suis prêt à te suivre!

Athos profita de ce moment de force, que l’espoir de la vengeance rendait à son malheureux ami, pour faire signe à Porthos et à Aramis d’aller chercher la supérieure.

Les deux amis la rencontrèrent dans le corridor encore toute troublée et tout éperdue de tant d’événements; elle appela quelques religieuses, qui, contre toutes les habitudes monastiques, se trouvèrent en présence de cinq hommes.

--Madame, dit Athos en passant le bras de d’Artagnan sous le sien, nous abandonnons à vos soins pieux le corps de cette malheureuse femme. Traitez-la comme une de vos sœurs; nous reviendrons un jour prier sur sa tombe.

D’Artagnan cacha sa figure dans la poitrine d’Athos et éclata en sanglots.

--Pleure, dit Athos, pleure, cœur plein d’amour, de jeunesse et de vie! Hélas! je voudrais bien pouvoir pleurer comme toi!

Et, affectueux comme un père, consolant comme un prêtre, grand comme l’homme qui a beaucoup souffert, il entraîna son ami.

Tous cinq, suivis de leurs valets, tenant leurs chevaux par la bride, s’avancèrent alors vers la ville de Béthune, dont on apercevait le faubourg, et ils s’arrêtèrent devant la première auberge qu’ils rencontrèrent.

--Mais, dit d’Artagnan, ne poursuivons-nous pas cette femme?

--Plus tard, dit Athos, j’ai des mesures à prendre.

--Elle nous échappera, reprit le jeune homme, elle nous échappera, Athos, et ce sera ta faute.

--Je réponds d’elle, dit Athos.

D’Artagnan avait une telle confiance dans la parole de son ami, qu’il baissa la tête et entra dans l’auberge sans rien répondre.

Porthos et Aramis se regardaient, ne comprenant rien à l’assurance d’Athos.

Lord Winter croyait qu’il ne parlait ainsi que pour engourdir la douleur de d’Artagnan.

--Maintenant, messieurs, dit Athos lorsqu’il se fut assuré qu’il y avait cinq chambres de libres dans l’hôtel, retirons-nous chacun chez nous; d’Artagnan a besoin d’être seul pour pleurer et pour dormir. Je me charge de tout, soyez tranquilles.

--Il me semble cependant, dit lord Winter, que s’il y a quelque mesure à prendre contre la comtesse, cela me regarde: c’est ma belle-sœur.

--Et moi, dit Athos, c’est ma femme.

D’Artagnan sourit, car il comprit qu’Athos était sûr de sa vengeance, puisqu’il révélait un pareil secret; Porthos et Aramis se regardèrent. Lord Winter pensa qu’Athos était fou.

--Retirez-vous donc chacun chez vous, dit Athos, et laissez-moi faire. Vous voyez bien qu’en qualité de mari cela me regarde. Seulement, d’Artagnan, si vous ne l’avez pas perdu, remettez-moi ce papier qui s’est échappé du chapeau de cet homme et sur lequel est écrit le nom du village...

--Ah! dit d’Artagnan, je comprends, ce nom écrit de sa main...

--Tu vois bien, dit Athos, qu’il y a un Dieu dans le ciel.

XXXIV

L’HOMME AU MANTEAU ROUGE

Le désespoir d’Athos avait fait place à une douleur concentrée, qui rendait plus lucides encore les brillantes facultés d’esprit de cet homme.

Tout entier à une seule pensée, celle de la promesse qu’il avait faite et de la responsabilité qu’il avait prise, il se retira le dernier dans sa chambre, pria l’hôte de lui procurer une carte de la province, se courba dessus, interrogea les lignes tracées, reconnut que quatre chemins différents se rendaient de Béthune à Armentières, et il fit appeler les valets.

Planchet, Grimaud, Mousqueton et Bazin se présentèrent et reçurent les ordres clairs, ponctuels et graves d’Athos: ils devaient partir au point du jour, le lendemain, et se rendre à Armentières, chacun par une route différente. Planchet, le plus intelligent des quatre, devait suivre celle par laquelle avait disparu la voiture sur laquelle les quatre amis avaient tiré, et qui était accompagnée, on se le rappelle, du domestique de Rochefort.

Athos mettait les valets en campagne d’abord, parce que, depuis que ces hommes étaient à son service et à celui de ses amis, il avait reconnu en chacun d’eux des qualités différentes et essentielles. Puis, des valets qui interrogent inspirent aux passants moins de défiance que leurs maîtres, et trouvent plus de sympathie chez ceux auxquels ils s’adressent. Enfin, milady connaissait les maîtres, tandis qu’elle ne connaissait pas les valets; au contraire, les valets connaissaient parfaitement milady. Tous quatre devaient se trouver réunis le lendemain, à onze heures; s’ils avaient découvert la retraite de milady, trois resteraient à la garder, le quatrième reviendrait à Béthune pour prévenir Athos et servir de guide aux quatre amis.

Ces dispositions prises, les valets se retirèrent à leur tour.

Athos alors se leva de sa chaise, ceignit son épée, s’enveloppa dans son manteau et sortit de l’hôtel; il était dix heures à peu près. A dix heures du soir, on le sait, en province les rues sont peu fréquentées. Athos cependant cherchait visiblement quelqu’un à qui il pût adresser une question. Enfin il rencontra un passant attardé, s’approcha de lui, lui dit quelques paroles; l’homme auquel il s’adressait recula avec terreur, cependant il répondit aux paroles du mousquetaire par une indication, Athos offrit à cet homme une demi-pistole pour l’accompagner, mais l’homme refusa.

Athos s’enfonça dans la rue que l’individu avait désignée du doigt; mais, arrivé à un carrefour, il s’arrêta de nouveau, visiblement embarrassé. Cependant, comme, plus qu’aucun autre lieu, le carrefour lui offrait la chance de rencontrer quelqu’un, il s’y arrêta. En effet, au bout d’un instant, un veilleur de nuit passa. Athos lui répéta la même question qu’il avait déjà faite à la première personne qu’il avait rencontrée, le veilleur de nuit laissa apercevoir la même terreur, refusa à son tour d’accompagner Athos, et lui montra de la main le chemin qu’il devait suivre. Athos marcha dans la direction indiquée et atteignit le faubourg situé à l’extrémité de la ville opposée à celle par laquelle lui et ses compagnons étaient entrés. Là il parut de nouveau inquiet et embarrassé, et s’arrêta pour la troisième fois. Heureusement un mendiant passa, qui s’approcha d’Athos pour lui demander l’aumône. Athos lui proposa un écu pour l’accompagner où il allait. Le mendiant hésita un instant, mais à la vue de la pièce d’argent qui brillait dans l’obscurité, il se décida et marcha devant Athos.

Arrivé à l’angle d’une rue, il lui montra de loin une petite maison isolée, solitaire, triste; Athos s’en approcha, tandis que le mendiant, qui avait reçu son salaire, s’éloignait à toutes jambes.

Athos fit le tour de la maison, avant de distinguer la porte au milieu de la couleur rougeâtre dont cette maison était peinte; aucune lumière ne paraissait à travers les fentes des contrevents, aucun bruit ne pouvait faire supposer qu’elle fût habitée, elle était sombre et muette comme un tombeau.

Trois fois Athos frappa sans qu’on lui répondît. Au troisième coup cependant la porte s’entre-bâilla, et un homme de haute taille, au teint pâle, aux cheveux et à la barbe noirs parut.

Athos et lui échangèrent quelques mots à voix basse, puis l’homme à la haute taille fit signe au mousquetaire qu’il pouvait entrer. Athos profita à l’instant même de la permission, et la porte se referma derrière lui.

L’homme qu’Athos était venu chercher si loin, et qu’il avait trouvé avec tant de peine, le fit entrer dans son laboratoire, où il était occupé à retenir avec des fils de fer les os cliquetants d’un squelette. Tout le corps était déjà rajusté: la tête seule était posée sur une table.