Les trois mousquetaires, Volume 1 (of 2)

Part 24

Chapter 243,932 wordsPublic domain

--Ah! oui vraiment! dit l’hôte, et je me le rappelle parfaitement. N’est-ce pas de M. Porthos que Votre Seigneurie veut me parler?

--C’est justement le nom de mon compagnon de voyage. Mon Dieu! mon cher hôte, dites-moi, lui serait-il arrivé malheur?

--Mais Votre Seigneurie a dû remarquer qu’il n’a pas pu continuer sa route.

--En effet, il nous avait promis de nous rejoindre et nous ne l’avons pas revu.

--Il nous a fait l’honneur de rester ici.

--Comment! il vous a fait l’honneur de rester ici?

--Oui, monsieur, dans cet hôtel; nous sommes même bien inquiets.

--Et de quoi?

--De certaines dépenses qu’il a faites.

--Et bien! mais les dépenses qu’il a faites, il les payera.

--Ah! monsieur, vous me mettez véritablement du baume dans le sang! Nous avons fait de fort grandes avances, et ce matin encore le chirurgien nous déclarait que si M. Porthos ne le payait pas, c’était à moi qu’il s’en prendrait, attendu que c’était moi qui l’avais envoyé chercher.

--Mais Porthos est donc blessé?

--Je ne saurais vous le dire, monsieur.

--Comment, vous ne sauriez me le dire? vous devriez cependant être mieux informé que personne.

--Oui, mais dans notre état nous ne disons pas tout ce que nous savons, monsieur, surtout quand on nous a prévenus que nos oreilles répondraient pour notre langue.

--Et bien! puis-je voir Porthos?

--Certainement, monsieur. Prenez l’escalier, montez au premier et frappez au numéro 1. Seulement prévenez que c’est vous.

--Comment, que je prévienne que c’est moi?

--Oui, car il pourrait vous arriver malheur.

--Et quel malheur voulez-vous qu’il m’arrive?

--M. Porthos peut vous prendre pour quelqu’un de la maison, et dans un mouvement de colère vous passer son épée à travers le corps ou vous brûler la cervelle.

--Que lui avez-vous donc fait?

--Nous lui avons demandé de l’argent.

--Ah diable! je comprends cela; c’est une demande que Porthos reçoit très mal quand il n’est pas en fonds; mais je sais qu’il devait y être.

--C’est ce que nous avions pensé aussi, monsieur; comme la maison est fort régulière et que nous faisons nos comptes toutes les semaines, au bout de huit jours nous lui avons présenté notre note; il paraît que nous sommes tombés dans un mauvais moment, car au premier mot que nous avons prononcé sur la chose, il nous a envoyés à tous les diables; il est vrai qu’il avait joué la veille.

--Comment, il avait joué la veille, et avec qui?

--Oh! mon Dieu, qui sait cela? avec un seigneur qui passait et auquel il avait fait proposer une partie de lansquenet.

--C’est cela, le malheureux aura tout perdu.

--Jusqu’à son cheval, monsieur, car lorsque l’étranger a été pour partir, nous nous sommes aperçus que son laquais sellait le cheval de M. Porthos. Alors nous lui en avons fait l’observation, mais il nous a répondu que nous nous mêlions de ce qui ne nous regardait pas et que ce cheval était à lui. Nous avons aussitôt fait prévenir M. Porthos de ce qui se passait, mais il nous a fait dire que nous étions des faquins de douter de la parole d’un gentilhomme, et que, puisque celui-là avait dit que le cheval était à lui, il fallait bien que cela fût.

--Je le reconnais bien là, murmura d’Artagnan.

--Alors, continua l’hôte, je lui fis répondre que du moment où nous paraissions destinés à ne pas nous entendre à l’endroit du payement, j’espérais qu’il aurait au moins la bonté d’accorder la faveur de sa pratique à mon confrère le maître de l’Aigle-d’Or; mais M. Porthos me répondit que mon hôtel étant le meilleur, il désirait y rester.

»Cette réponse était trop flatteuse pour que j’insistasse sur son départ. Je me bornai donc à le prier de me rendre sa chambre, qui est la plus belle de l’hôtel, et de se contenter d’un joli petit cabinet au troisième. Mais à ceci M. Porthos répondit que, comme il attendait d’un moment à l’autre sa maîtresse, qui était une des plus grandes dames de la cour, je devais comprendre que la chambre qu’il me faisait l’honneur d’habiter chez moi était encore bien médiocre pour une pareille personne.

»Cependant, tout en reconnaissant la vérité de ce qu’il disait, je crus devoir insister; mais sans même se donner la peine d’entrer en discussion avec moi, il prit son pistolet, le mit sur sa table de nuit et déclara qu’au premier mot qu’on lui dirait d’un déménagement quelconque à l’extérieur ou à l’intérieur, il brûlerait la cervelle à celui qui serait assez imprudent pour se mêler d’une chose qui ne regardait que lui. Aussi depuis ce temps-là, monsieur, personne n’entre plus dans sa chambre, si ce n’est son domestique.

--Mousqueton est donc ici?

--Oui, monsieur; cinq jours après son départ, il est revenu de fort mauvaise humeur de son côté; il paraît que lui aussi a eu du désagrément dans son voyage. Malheureusement il est plus ingambe que son maître, ce qui fait que pour son maître il met tout sens dessus dessous, attendu que, comme il pense qu’on pourrait lui refuser ce qu’il demande, il prend tout ce dont il a besoin sans demander.

--Le fait est, répondit d’Artagnan, que j’ai toujours remarqué chez Mousqueton un dévouement et une intelligence très supérieurs.

--Cela est possible, monsieur, mais supposez qu’il m’arrive seulement quatre fois par an de me trouver en contact avec une intelligence et un dévouement semblables, et je suis un homme ruiné.

--Non, car Porthos vous payera.

--Hum! fit l’hôtelier d’un ton de doute.

--C’est le favori d’une très grande dame qui ne le laissera pas dans l’embarras pour une misère comme celle qu’il vous doit.

--Si j’ose dire ce que je crois là-dessus...

--Ce que vous croyez?

--Je dirai plus: ce que je sais.

--Ce que vous savez?

--Et même ce dont je suis sûr.

--Et de quoi êtes-vous sûr, voyons?

--Je dirai que je connais cette grande dame.

--Vous?

--Oui, moi.

--Et comment la connaissez-vous?

--Oh! monsieur, si je croyais pouvoir me fier à votre discrétion...

--Parlez, et, foi de gentilhomme, vous n’aurez pas à vous repentir de votre confiance.

--Eh bien! monsieur, vous concevez, l’inquiétude fait faire bien des choses.

--Qu’avez-vous fait?

--Oh! d’ailleurs, rien qui ne soit dans le droit d’un créancier.

--Enfin?

--M. Porthos nous a remis un billet pour cette duchesse, en nous recommandant de le jeter à la poste. Son domestique n’était pas encore arrivé. Comme il ne pouvait pas quitter sa chambre, il fallait bien qu’il nous chargeât de ses commissions.

--Ensuite.

--Au lieu de mettre la lettre à la poste, ce qui n’est jamais bien sûr, j’ai profité de l’occasion de l’un de mes garçons qui allait à Paris, et je lui ai ordonné de la remettre à cette duchesse elle-même. C’était remplir les intentions de M. Porthos, qui nous avait si fort recommandé cette lettre; n’est-ce pas?

--A peu près.

--Eh bien! monsieur, savez-vous ce que c’est que cette grande dame?

--Non; j’en ai entendu parler à Porthos, voilà tout.

--Savez-vous ce que c’est que cette prétendue duchesse?

--Je vous le répète, je ne la connais pas.

--C’est une vieille procureuse au Châtelet, monsieur, nommée madame Coquenard, laquelle a au moins cinquante ans, et se donne encore des airs d’être jalouse. Cela me paraissait aussi fort singulier, une princesse qui demeure rue aux Ours.

--Comment savez-vous cela?

--Parce qu’elle s’est mise dans une grande colère en recevant la lettre, disant que M. Porthos était un volage, et que c’était encore pour quelque femme qu’il avait reçu ce coup d’épée.

--Mais il a donc reçu un coup d’épée?

--Ah! mon Dieu! qu’ai-je dit là!

--Vous avez dit que Porthos avait reçu un coup d’épée.

--Oui; mais il m’avait si fort défendu de le dire!

--Pourquoi cela?

--Dame! monsieur, parce qu’il s’était vanté de perforer cet étranger avec lequel vous l’avez laissé en dispute, et que c’est cet étranger, au contraire, qui, malgré toutes ses rodomontades, l’a couché sur le carreau. Or, comme M. Porthos est un homme fort glorieux, excepté envers la duchesse, qu’il avait cru intéresser en lui faisant le récit de son aventure, il ne veut avouer à personne que c’est un coup d’épée qu’il a reçu.

--Ainsi, c’est donc un coup d’épée qui le retient dans son lit?

--Et un maître coup d’épée, je vous l’assure. Il faut que votre ami ait l’âme chevillée dans le corps.

--Vous étiez donc là?

--Monsieur, je les avais suivis par curiosité, de sorte que j’ai vu le combat sans que les combattants me vissent.

--Et comment cela s’est-il passé?

--Oh! la chose pas n’a été longue, je vous en réponds. Ils se sont mis en garde; l’étranger a fait une feinte et s’est fendu: tout cela si rapidement que, lorsque M. Porthos est arrivé à la parade, il avait déjà trois pouces de fer dans la poitrine. Il est tombé en arrière. L’étranger lui a mis aussitôt la pointe de son épée à la gorge; et M. Porthos, se voyant à la merci de son adversaire, s’est avoué vaincu. Sur quoi l’étranger lui a demandé son nom, et apprenant qu’il s’appelait M. Porthos et non M. d’Artagnan, lui a offert son bras, l’a ramené à l’hôtel, est monté à cheval et a disparu.

--Ainsi, c’est à M. d’Artagnan qu’en voulait cet étranger?

--Il paraît que oui.

--Et savez-vous ce qu’il est devenu?

--Non; je ne l’avais jamais vu jusqu’à ce moment, et nous ne l’avons pas revu depuis.

--Très bien; je sais ce que je voulais savoir. Maintenant vous dites que la chambre de Porthos est au premier, numéro 1?

--Oui, monsieur, la plus belle de l’auberge; une chambre que j’aurais déjà eu dix fois l’occasion de louer.

--Bah! tranquillisez-vous, dit d’Artagnan en riant; Porthos vous payera avec l’argent de la duchesse Coquenard.

--Oh! monsieur, procureuse ou duchesse, si elle lâchait les cordons de sa bourse, ce ne serait rien; mais elle a positivement répondu qu’elle était lasse des exigences et des infidélités de M. Porthos, et qu’elle ne lui enverrait pas un denier.

--Et avez-vous rendu cette réponse à votre hôte?

--Nous nous en sommes bien gardés; il aurait vu de quelle manière nous avions fait la commission.

--Si bien qu’il attend toujours son argent?

--Oh! mon Dieu oui! Hier encore, il a écrit; mais, cette fois, c’est son domestique qui a mis la lettre à la poste.

--Et vous dites que la procureuse est vieille et laide?

--Cinquante ans au moins, monsieur, et pas belle du tout, à ce qu’a dit Pathaud.

--En ce cas, soyez tranquille, elle se laissera attendrir; d’ailleurs, Porthos ne peut pas vous devoir grand’chose.

--Comment, pas grand’chose! Une vingtaine de pistoles déjà, sans compter le médecin. Oh! il ne se refuse rien, allez, on voit qu’il est habitué à bien vivre.

--Eh bien! si sa maîtresse l’abandonne, il trouvera des amis, je vous le certifie. Ainsi, mon cher hôte, n’ayez aucune inquiétude, et continuez d’avoir pour lui tous les soins qu’exige son état.

--Monsieur m’a promis de ne pas ouvrir la bouche de la procureuse et de ne pas dire un mot de la blessure.

--C’est chose convenue; vous avez ma parole.

--Oh! c’est qu’il me tuerait, voyez-vous!

--N’ayez pas peur; il n’est pas si diable qu’il en a l’air.

En disant ces mots, d’Artagnan monta l’escalier, laissant son hôte un peu plus rassuré à l’endroit de deux choses auxquelles il paraissait beaucoup tenir: sa créance et sa vie.

Au haut de l’escalier, sur la porte la plus apparente du corridor était tracé, à l’encre noire, un numéro 1 gigantesque; d’Artagnan frappa un coup, et sur l’invitation du passer outre qui lui vint de l’intérieur, il entra.

Porthos était couché, et faisait une partie de lansquenet avec Mousqueton, pour s’entretenir la main, tandis qu’une broche chargée de perdrix tournait devant le feu, et qu’à chaque coin d’une grande cheminée bouillaient sur deux réchauds deux casseroles, d’où s’exhalait une double odeur de gibelotte et de matelote qui réjouissait l’odorat. En outre, le haut d’un secrétaire et le marbre d’une commode étaient couverts de bouteilles vides.

A la vue de son ami, Porthos jeta un grand cri de joie; et Mousqueton, se levant respectueusement, lui céda la place et s’en alla donner un coup d’œil aux deux casseroles, dont il paraissait avoir la surveillance particulière.

--Ah pardieu! c’est vous, dit Porthos à d’Artagnan, soyez le bienvenu, et excusez-moi si je ne vais pas au-devant de vous. Mais, ajouta-t-il en regardant d’Artagnan avec une certaine inquiétude, vous savez ce qui m’est arrivé?

--Non.

--L’hôte ne vous a rien dit?

--J’ai demandé après vous, et je suis monté tout droit.

Porthos parut respirer plus librement.

--Et que vous est-il donc arrivé, mon cher Porthos? continua d’Artagnan.

--Il m’est arrivé qu’en me fendant sur mon adversaire, à qui j’avais déjà allongé trois coups d’épée, et avec lequel je voulais en finir d’un quatrième, mon pied a porté sur une pierre, et je me suis foulé le genou.

--Vraiment?

--D’honneur! Heureusement pour le maraud, car je ne l’aurais laissé que mort sur la place, je vous en réponds.

--Et qu’est-il devenu?

--Oh! je n’en sais rien; il en a eu assez, et il est parti sans demander son reste; mais vous, mon cher d’Artagnan, que vous est-il arrivé?

--De sorte, continua d’Artagnan, que cette foulure, mon cher Porthos, vous retient au lit?

--Ah! mon Dieu oui, voilà tout; du reste, dans quelque jours je serai sur pied.

--Pourquoi alors ne vous êtes-vous pas fait transporter à Paris? Vous devez vous ennuyer cruellement ici.

--C’était mon intention; mais, mon cher ami, il faut que je vous avoue une chose.

--Laquelle?

--C’est que, comme je m’ennuyais cruellement, ainsi que vous le dites, et que j’avais dans ma poche les soixante-quinze pistoles que vous m’aviez distribuées, j’ai, pour me distraire, fait monter près de moi un gentilhomme qui était de passage, et auquel j’ai proposé de faire une partie de dés. Il a accepté, et, ma foi, mes soixante-quinze pistoles sont passées de ma poche dans la sienne, sans compter mon cheval, qu’il a encore emporté par-dessus le marché. Mais vous, mon cher d’Artagnan?

--Que voulez-vous, mon cher Porthos, on ne peut pas être privilégié de toutes les façons, dit d’Artagnan; vous savez le proverbe: «Malheureux au jeu, heureux en amour.» Vous êtes trop heureux en amour pour que le jeu ne se venge pas; mais que vous importent à vous les revers de la fortune! n’avez-vous pas, heureux coquin que vous êtes, n’avez-vous pas votre duchesse, qui ne peut manquer de vous venir en aide?

--Eh bien! voyez, mon cher d’Artagnan, comme je joue de guignon, répondit Porthos de l’air le plus dégagé du monde, je lui ai écrit de m’envoyer quelque cinquante louis dont j’avais absolument besoin, vu la position où je me trouvais...

--Eh bien?

--Eh bien, il faut qu’elle soit dans ses terres, car elle ne m’a pas répondu.

--Vraiment?

--Non. Aussi je lui ai adressé hier une seconde épître plus pressante encore que la première; mais vous voilà, mon très cher, parlons de vous. Je commençais, je vous l’avoue, à être dans une certaine inquiétude sur votre compte.

--Mais votre hôte se conduit bien envers vous, à ce qu’il paraît, mon cher Porthos, dit d’Artagnan, montrant au malade les casseroles pleines et les bouteilles vides.

--Coussi, coussi! répondit Porthos. Il y a déjà trois ou quatre jours que l’impertinent m’a monté son compte, et que je les ai mis à la porte, son compte et lui; de sorte que je suis ici comme une façon de vainqueur, comme une manière de conquérant. Aussi, vous le voyez, craignant toujours d’être forcé dans la position, je suis armé jusqu’aux dents.

--Cependant, dit en riant d’Artagnan, il me semble que de temps en temps vous faites des sorties.

Et il montrait du doigt les bouteilles et les casseroles.

--Non pas moi, malheureusement! dit Porthos. Cette misérable foulure me retient au lit, mais Mousqueton bat la campagne, et il rapporte des vivres. Mousqueton, mon ami, continua Porthos, vous voyez qu’il nous arrive du renfort, il nous faudra un supplément de victuailles.

--Mousqueton, dit d’Artagnan, il faudra que vous me rendiez un service.

--Lequel, monsieur?

--C’est de donner votre recette à Planchet; je pourrais me trouver assiégé à mon tour, et je ne serais pas fâché qu’il me fît jouir des mêmes avantages dont vous gratifiez votre maître.

--Eh mon Dieu! monsieur, dit Mousqueton d’un air modeste, rien de plus facile. Il s’agit d’être adroit, voilà tout. J’ai été élevé à la campagne, et mon père, dans ses moments perdus, était quelque peu braconnier.

--Et le reste du temps, que faisait-il?

--Monsieur, il pratiquait une industrie que j’ai toujours trouvée assez heureuse.

--Laquelle?

--Comme c’était au temps des guerres des catholiques et des huguenots, et qu’il voyait les catholiques exterminer les huguenots, et les huguenots exterminer les catholiques, le tout au nom de la religion, il s’était fait une croyance mixte, ce qui lui permettait d’être tantôt catholique, tantôt huguenot. Or, il se promenait habituellement, son escopette sur l’épaule, derrière les haies qui bordent les chemins, et quand il voyait venir un catholique seul, la religion protestante l’emportait aussitôt dans son esprit. Il abaissait son escopette dans la direction du voyageur; puis, lorsqu’il était à dix pas de lui, il entamait un dialogue qui finissait presque toujours par l’abandon que le voyageur faisait de sa bourse pour sauver sa vie. Il va sans dire que lorsqu’il voyait venir un huguenot, il se sentait pris d’un zèle catholique si ardent qu’il ne comprenait pas comment, un quart d’heure auparavant, il avait pu avoir des doutes sur la supériorité de notre sainte religion. Car moi, monsieur, je suis catholique, mon père, fidèle à ses principes, ayant fait mon frère aîné huguenot.

--Et comment a fini ce digne homme? demanda d’Artagnan.

--Oh! de la façon la plus malheureuse, monsieur. Un jour il s’était trouvé pris dans un chemin creux entre un huguenot et un catholique à qui il avait déjà eu affaire, et qui le reconnurent tous deux; de sorte qu’ils se réunirent contre lui et le pendirent à un arbre; puis ils vinrent se vanter de la belle équipée qu’ils avaient faite dans le cabaret du premier village, où nous étions à boire, mon frère et moi.

--Et que fîtes-vous? dit d’Artagnan.

--Nous les laissâmes dire, reprit Mousqueton. Puis comme, en sortant de ce cabaret, ils prenaient chacun une route opposée, mon frère alla s’embusquer sur le chemin du catholique et moi sur celui du protestant. Deux heures après, tout était fini, nous leur avions fait chacun son affaire, tout en admirant la prévoyance de notre pauvre père, qui avait pris la précaution de nous élever chacun dans une religion différente.

--En effet, comme vous le dites, Mousqueton, votre père me paraît avoir été un gaillard fort intelligent. Et vous dites donc que dans ses moments perdus le brave homme était braconnier?

--Oui, monsieur, et c’est lui qui m’a appris à nouer un collet et à placer une ligne de fond. Il en résulte que lorsque j’ai vu que notre gredin d’hôte nous nourrissait d’un tas de grosses viandes bonnes pour des manants, et qui n’allaient point à deux estomacs aussi débilités que les nôtres, je me suis remis quelque peu à mon ancien métier. Tout en me promenant dans le bois de Monsieur le Prince, j’ai tendu des collets dans les passées; tout en me couchant au bord des pièces d’eau de Son Altesse, j’ai glissé des lignes dans les étangs. De sorte que maintenant, grâce à Dieu, nous ne manquons pas, comme monsieur peut s’en assurer, de perdrix et de lapins, de carpes et d’anguilles, tous aliments légers et sains, convenables pour des malades.

--Mais le vin, dit d’Artagnan, qui fournit le vin? c’est votre hôte?

--C’est-à-dire oui et non.

--Comment, oui et non?

--Il le fournit, il est vrai, mais il ignore qu’il a cet honneur.

--Expliquez-vous, Mousqueton, votre conversation est pleine de choses instructives.

--Voici, monsieur. Le hasard a fait que j’ai rencontré dans mes pérégrinations un Espagnol qui avait vu beaucoup de pays et entre autres le Nouveau Monde.

Cet Espagnol avait à son service un laquais qui l’avait accompagné dans son voyage au Mexique. Ce laquais était mon compatriote, et nous nous liâmes d’autant plus rapidement, qu’il y avait entre nous de grands rapports de caractère. Nous aimions tous deux la chasse par-dessus tout, de sorte qu’il me racontait comment, dans les plaines des pampas, les naturels du pays chassent le tigre et les taureaux avec de simples nœuds coulants qu’ils jettent au cou de ces terribles animaux. D’abord, je ne voulais pas croire qu’on pût en arriver à ce degré d’adresse, de jeter à vingt ou trente pas l’extrémité d’une corde où l’on veut; mais devant la preuve il fallait bien reconnaître la vérité du récit. Mon ami plaçait une bouteille à trente pas, et à chaque coup il lui prenait le goulot dans un nœud coulant. Je me livrai à cet exercice, et comme la nature m’a doué de quelques facultés, aujourd’hui je jette le lasso aussi bien qu’homme du monde. Eh bien! comprenez-vous? Notre hôte a une cave très bien garnie, mais dont la clé ne le quitte pas; seulement, cette cave a un soupirail. Or, par ce soupirail, je jette le lasso; et comme je sais maintenant où est le bon coin, j’y puise. Maintenant voulez-vous goûter notre vin, et, sans prévention, vous nous direz ce que vous en pensez.

--Merci, mon ami, merci; malheureusement je viens de déjeuner.

--Eh bien! dit Porthos, mets la table, Mousqueton, et tandis que nous déjeunerons, nous, d’Artagnan nous racontera ce qu’il est devenu lui-même, depuis dix jours qu’il nous a quittés.

--Volontiers, dit d’Artagnan.

Tandis que Porthos et Mousqueton déjeunaient avec des appétits de convalescents et cette cordialité de frères qui rapproche les hommes dans le malheur, d’Artagnan raconta comment Aramis blessé avait été forcé de s’arrêter à Crèvecœur, comment il avait laissé Athos se débattre à Amiens entre les mains de quatre hommes qui l’accusaient d’être un faux monnayeur, et comment lui, d’Artagnan, avait été forcé de passer sur le ventre du comte de Wardes pour arriver jusqu’en Angleterre.

Mais là s’arrêta la confidence de d’Artagnan: il annonça seulement qu’à son retour de la Grande-Bretagne il avait ramené quatre chevaux magnifiques, dont un pour lui et un autre pour chacun de ses compagnons; puis il termina en annonçant à Porthos que celui qui lui était destiné était déjà installé dans l’écurie de l’hôtel.

En ce moment Planchet entra; il prévenait son maître que les chevaux étaient suffisamment reposés, et qu’il serait possible d’aller coucher à Clermont.

Comme d’Artagnan était à peu près rassuré sur Porthos, et qu’il lui tardait d’avoir des nouvelles de ses deux autres amis, il tendit la main au malade, et le prévint qu’il allait se mettre en route pour continuer ses recherches. Au reste, comme il comptait revenir par la même route, si, dans sept à huit jours, Porthos était encore à l’hôtel du Grand-Saint-Martin, il le reprendrait en passant.

Porthos répondit que, selon toute probabilité sa foulure ne lui permettrait pas de s’éloigner d’ici là. D’ailleurs il fallait qu’il restât à Chantilly pour attendre une réponse de sa duchesse.

D’Artagnan lui souhaita cette réponse prompte et bonne; et, après avoir recommandé de nouveau Porthos à Mousqueton, et payé sa dépense à l’hôte, il se remit en route avec Planchet, déjà débarrassé d’un de ses chevaux de main.

XXVI

LA THÈSE D’ARAMIS

D’Artagnan n’avait rien dit à Porthos de sa blessure ni de sa procureuse. Il avait fait semblant de croire tout ce que lui avait raconté le glorieux mousquetaire; convaincu qu’il n’y a pas d’amitié qui tienne à un secret surpris, surtout quand ce secret intéresse l’orgueil; puis on a toujours une certaine supériorité morale sur ceux dont on sait la vie, sans qu’ils s’en doutent. Or d’Artagnan, dans ses projets d’intrigue à venir, décidé qu’il était à faire de ses trois compagnons les instruments de sa fortune, d’Artagnan n’était pas fâché de réunir d’avance dans sa main les fils invisibles à l’aide desquels il comptait les mener.