Les trois mousquetaires, Volume 1 (of 2)

Part 23

Chapter 233,880 wordsPublic domain

Alors d’Artagnan cessa de frapper et pria, avec un accent si plein d’inquiétude et de promesses, d’effroi et de cajolerie, que sa voix était de nature à rassurer le plus peureux. Enfin, un vieux volet vermoulu s’ouvrit, ou plutôt s’entre-bâilla, et se referma dès que la lueur d’une misérable lampe qui brûlait dans un coin eut éclairé le baudrier, la poignée de l’épée et le pommeau des pistolets de d’Artagnan. Cependant, si rapide qu’eût été le mouvement, d’Artagnan avait eu le temps d’entrevoir une tête de vieillard.

--Au nom du ciel! dit-il, écoutez-moi: j’attendais quelqu’un qui ne vient pas, je meurs d’inquiétude. Serait-il arrivé quelque malheur aux environs? Parlez.

La fenêtre se rouvrit lentement, et la même figure apparut de nouveau; seulement elle était plus pâle encore que la première fois.

D’Artagnan raconta naïvement son histoire, aux noms près; il dit comment il avait rendez-vous avec une jeune femme devant ce pavillon et comment, ne la voyant pas venir, il était monté sur le tilleul et, à la lueur de la lampe, il avait vu le désordre de la chambre.

Le vieillard l’écouta attentivement, tout en faisant signe que c’était bien cela: puis, lorsque d’Artagnan eut fini, il hocha la tête d’un air qui n’annonçait rien de bon.

--Que voulez-vous dire? s’écria d’Artagnan. Au nom du ciel! voyons, expliquez-vous.

--Oh! monsieur, dit le vieillard, ne me demandez rien, car si je vous disais ce que j’ai vu, bien certainement il ne m’arriverait rien de bon.

--Vous avez donc vu quelque chose? reprit d’Artagnan. En ce cas, au nom du ciel! continua-t-il en lui jetant une pistole, dites ce que vous avez vu, et je vous donne ma foi de gentilhomme que pas une de vos paroles ne sortira de mon cœur.

Le vieillard lut tant de franchise et de douleur sur le visage de d’Artagnan, qu’il lui fit signe d’écouter et qu’il lui dit à voix basse:

--Il était neuf heures à peu près, j’avais entendu quelque bruit dans la rue et je désirais savoir ce que ce pouvait être, lorsque, en m’approchant de ma porte, je m’aperçus qu’on cherchait à entrer. Comme je suis pauvre et que je n’ai pas peur qu’on me vole, j’allai ouvrir et je vis trois hommes à quelques pas de là. Dans l’ombre était un carrosse avec des chevaux attelés et des chevaux de main. Ces chevaux de main appartenaient évidemment aux trois hommes qui étaient vêtus en cavaliers.

«--Ah! mes bons messieurs! m’écriai-je, que demandez-vous?

»--Tu dois avoir une échelle? me dit celui qui paraissait le chef de l’escorte.

»--Oui, monsieur, celle avec laquelle je cueille mes fruits.

»--Donne-nous-la, et rentre chez toi; voilà un écu pour le dérangement que nous te causons. Souviens-toi seulement que si tu dis un mot de ce que tu vas voir et de ce que tu vas entendre (car tu regarderas et tu écouteras, quelque menace que nous te fassions, j’en suis sûr), tu es perdu.

»A ces mots, il me jeta un écu, que je ramassai, et il prit mon échelle.

»Effectivement, après avoir refermé la porte de la haie derrière eux, je fis semblant de rentrer à la maison; mais j’en sortis aussitôt par la porte de derrière, et, me glissant dans l’ombre, je parvins jusqu’à cette touffe de sureau, du milieu de laquelle je pouvais tout voir sans être vu.

»Les trois hommes avaient fait avancer la voiture sans aucun bruit, ils en tirèrent un homme gros, court, grisonnant, mesquinement vêtu de couleur sombre, lequel monta avec précaution à l’échelle, regarda sournoisement dans l’intérieur de la chambre, redescendit à pas de loup et murmura à voix basse:

»--C’est elle!

»Aussitôt celui qui m’avait parlé s’approcha de la porte du pavillon, l’ouvrit avec une clé qu’il portait sur lui, referma la porte et disparut; en même temps les deux autres hommes montèrent à l’échelle. Le petit vieux demeurait à la portière, le cocher maintenait les chevaux de la voiture, et un laquais les chevaux de selle.

»Tout à coup de grands cris retentirent dans le pavillon, une femme accourut à la fenêtre et l’ouvrit comme pour se précipiter. Mais aussitôt qu’elle aperçut les deux hommes, elle se rejeta en arrière; les deux hommes s’élancèrent après elle dans la chambre.

»Alors je ne vis plus rien; mais j’entendis le bruit de meubles que l’on brise.--La femme criait et appelait au secours. Mais bientôt ses cris furent étouffés; les trois hommes se rapprochèrent de la fenêtre, emportant la femme dans leurs bras; deux descendirent par l’échelle et la transportèrent dans la voiture, où le petit vieux entra après elle. Celui qui était resté dans le pavillon referma la croisée, sortit un instant après par la porte et s’assura que la femme était bien dans la voiture: ses deux compagnons l’attendaient déjà à cheval, il sauta à son tour en selle; le laquais reprit place près du cocher; le carrosse s’éloigna au galop escorté par les trois cavaliers, et tout fut fini.

»A partir de ce moment-là, je n’ai plus rien vu, rien entendu.»

D’Artagnan, écrasé par une si terrible nouvelle, resta immobile et muet, tandis que tous les démons de la colère et de la jalousie hurlaient dans son cœur.

--Mais, mon gentilhomme, reprit le vieillard, sur lequel ce muet désespoir causait certes plus d’effet que n’en eussent produit des cris et des larmes; allons, ne vous désolez pas, ils ne vous l’ont pas tuée, voilà l’essentiel.

--Savez-vous à peu près, dit d’Artagnan, quel est l’homme qui conduisait cette infernale expédition?

--Je ne le connais pas.

--Mais puisqu’il vous a parlé, vous avez pu le voir.

--Ah! c’est son signalement que vous me demandez?

--Oui.

--Un grand sec, basané, moustaches noires, œil noir, l’air d’un gentilhomme.

--C’est cela, s’écria d’Artagnan; encore lui! toujours lui! C’est mon démon, à ce qu’il paraît! Et l’autre?

--Lequel?

--Le petit.

--Oh! celui-là n’est pas un seigneur, j’en réponds; d’ailleurs il ne portait pas l’épée, et les autres le traitaient sans aucune considération.

--Quelque laquais, murmura d’Artagnan. Ah! pauvre femme! pauvre femme! qu’en ont-ils fait?

--Vous m’avez promis le secret, dit le vieillard.

--Et je vous renouvelle ma promesse, soyez tranquille, je suis gentilhomme. Un gentilhomme n’a que sa parole, et je vous ai donné la mienne.

D’Artagnan reprit, l’âme navrée, le chemin du bac. Tantôt il ne pouvait croire que ce fût madame Bonacieux, et il espérait le lendemain la retrouver au Louvre; tantôt il craignait qu’elle n’eût eu une intrigue avec quelque autre et qu’un jaloux ne l’eût surprise et fait enlever. Il flottait, il se désolait, il se désespérait.

--Oh! si j’avais là mes amis! s’écria-t-il, j’aurais au moins quelque espérance de la retrouver; mais qui sait ce qu’ils sont devenus eux-mêmes!

Il était minuit à peu près; il s’agissait de retrouver Planchet. D’Artagnan se fit ouvrir successivement tous les cabarets dans lesquels il aperçut un peu de lumière; dans aucun d’eux il ne retrouva Planchet.

Au sixième il commença de réfléchir que la recherche était un peu hasardée. D’Artagnan n’avait donné rendez-vous à son laquais qu’à six heures du matin, et quelque part qu’il fût, il était dans son droit.

D’ailleurs, il vint au jeune homme cette idée, qu’en restant aux environs du lieu où l’événement s’était passé, il obtiendrait peut-être quelque éclaircissement sur cette mystérieuse affaire. Au sixième cabaret, comme nous l’avons dit, d’Artagnan s’arrêta donc, demanda une bouteille de vin de première qualité, s’accouda dans l’angle le plus obscur et se décida à attendre ainsi le jour; mais cette fois encore son espérance fut trompée, et quoiqu’il écoutât de toutes ses oreilles, il n’entendit, au milieu des jurons, des lazzi et des injures qu’échangeaient entre eux les ouvriers, les laquais et les rouliers qui composaient l’honorable société dont il faisait partie, rien qui pût le mettre sur la trace de la pauvre femme enlevée. Force lui fut donc, après avoir avalé sa bouteille par désœuvrement et pour ne pas éveiller les soupçons, de chercher dans son coin la posture la plus satisfaisante possible et de s’endormir tant bien que mal. D’Artagnan avait vingt ans, on se le rappelle, et à cet âge le sommeil a des droits imprescriptibles qu’il réclame impérieusement, même sur les cœurs les plus désespérés.

Vers six heures du matin, d’Artagnan se réveilla avec ce malaise qui accompagne ordinairement le point du jour après une mauvaise nuit. Sa toilette n’était pas longue à faire; il se tâta pour savoir si l’on n’avait pas profité de son sommeil pour le voler, et ayant retrouvé son diamant à son doigt, sa bourse dans sa poche et ses pistolets à sa ceinture, il se leva, paya sa bouteille et sortit pour voir s’il n’aurait pas plus de bonheur dans la recherche de son laquais le matin que la nuit. En effet, la première chose qu’il aperçut, à travers le brouillard humide et grisâtre, fut l’honnête Planchet qui, deux chevaux en main, l’attendait à la porte d’un petit cabaret borgne devant lequel d’Artagnan était passé sans même soupçonner son existence.

XXV

PORTHOS

Au lieu de rentrer chez lui directement, d’Artagnan mit pied à terre à la porte de M. de Tréville; et monta rapidement l’escalier. Cette fois il était décidé à lui raconter tout ce qui venait de se passer. Comme M. de Tréville voyait presque journellement la reine, il pourrait peut-être tirer de Sa Majesté quelque renseignement sur la pauvre femme à qui l’on faisait sans doute payer son dévouement à sa maîtresse.

M. de Tréville écouta le récit du jeune homme avec une gravité qui prouvait qu’il voyait autre chose, dans toute cette aventure, qu’une intrigue d’amour; puis, quand d’Artagnan eut achevé:

--Hum! dit-il, tout ceci sent Son Éminence d’une lieue.

--Mais que faire? dit d’Artagnan.

--Rien, absolument rien, à cette heure, que quitter Paris, comme je vous l’ai dit, le plus tôt possible. Je verrai la reine, je lui raconterai les détails de la disparition de cette pauvre femme, qu’elle ignore sans doute; ces détails la guideront de son côté, et, à votre retour, peut-être aurai-je quelque bonne nouvelle à vous dire. Reposez-vous-en sur moi.

D’Artagnan savait que, quoique Gascon, M. de Tréville n’avait pas l’habitude de promettre, et que, lorsque par hasard il promettait, il tenait plus qu’il n’avait promis. Il le salua donc, plein de reconnaissance pour le passé et pour l’avenir, et le digne capitaine, qui, de son côté, éprouvait un vif intérêt pour ce jeune homme si brave et si résolu, lui serra affectueusement la main en lui souhaitant un bon voyage.

Décidé à mettre les conseils de M. de Tréville en pratique à l’instant même, d’Artagnan s’achemina vers la rue des Fossoyeurs, afin de veiller à la confection de son portemanteau. En s’approchant de sa maison, il reconnut M. Bonacieux en costume du matin, debout sur le seuil de sa porte. Tout ce que lui avait dit la veille le prudent Planchet sur le caractère sinistre de son hôte revint alors à l’esprit de d’Artagnan, qui le regarda plus attentivement qu’il n’avait fait encore. En effet, outre cette pâleur jaunâtre et maladive qui indique l’infiltration de la bile dans le sang, et qui pouvait d’ailleurs n’être qu’accidentelle, d’Artagnan remarqua quelque chose de sournoisement perfide dans l’habitude des rides de sa face. Un fripon ne rit pas de la même façon qu’un honnête homme, un hypocrite ne pleure pas les mêmes larmes qu’un homme de bonne foi. Toute fausseté est un masque, et si bien fait que soit le masque, on arrive toujours, avec un peu d’attention, à le distinguer du visage.

Il sembla donc à d’Artagnan que M. Bonacieux portait un masque, et même que ce masque était des plus désagréables à voir.

En conséquence il allait, vaincu par sa répugnance pour cet homme, passer devant lui sans parler, quand, ainsi que la veille, M. Bonacieux l’interpella.

--Eh bien! jeune homme, lui dit-il, il paraît que nous faisons de grasses nuits? sept heures du matin, peste! Il me semble que vous retournez tant soit peu les habitudes reçues, et que vous rentrez à l’heure où les autres sortent.

--On ne vous fera pas le même reproche, maître Bonacieux, dit le jeune homme, et vous êtes le modèle des gens rangés. Il est vrai que lorsque l’on possède une jeune et jolie femme, on n’a pas besoin de courir après le bonheur: c’est le bonheur qui vient vous trouver; n’est-ce pas, monsieur Bonacieux?

Bonacieux grimaça un sourire.

--Ah! ah! dit Bonacieux, vous êtes un plaisant compagnon. Mais où diable avez-vous été courir cette nuit, mon jeune maître? Il paraît qu’il ne faisait pas bon dans les chemins de traverse.

D’Artagnan baissa les yeux vers ses bottes toutes couvertes de boue; mais dans ce mouvement ses regards se portèrent en même temps sur les souliers et les bas du mercier; on eût dit qu’on les avait trempés dans le même bourbier; les uns et les autres étaient maculés de taches absolument pareilles.

Alors une idée subite traversa l’esprit de d’Artagnan. Ce petit homme gros, court, grisonnant, cette espèce de laquais vêtu d’un habit sombre, traité sans considération par les gens d’épée qui composaient l’escorte, c’était Bonacieux lui-même. Le mari avait présidé à l’enlèvement de sa femme.

Il prit à d’Artagnan une terrible envie de sauter à la gorge du mercier et de l’étrangler; mais, nous l’avons dit, c’était un garçon fort prudent, et il se contint. Cependant la révolution qui s’était faite sur son visage était si visible, que Bonacieux en fut effrayé et essaya de reculer d’un pas; mais justement il se trouvait devant le battant de la porte, qui était fermée, et l’obstacle qu’il rencontra le força de se tenir à la même place.

--Ah çà! mais vous qui plaisantez, mon brave homme, dit d’Artagnan, il me semble que si mes bottes ont besoin d’un coup d’éponge, vos bas et vos souliers réclament un coup de brosse. Est-ce que de votre côté vous auriez aussi couru la prétentaine, maître Bonacieux? Ah diable! ceci ne serait point pardonnable à un homme de votre âge et qui, de plus, a une jeune et jolie femme comme la vôtre.

--Oh! mon Dieu, non, dit Bonacieux, mais hier j’ai été à Saint-Mandé pour prendre des renseignements sur une servante dont je ne puis absolument me passer, et comme les chemins étaient mauvais, j’en ai rapporté toute cette fange, que je n’ai pas encore eu le temps de faire disparaître.

Le lieu que désignait Bonacieux comme celui qui avait été le but de sa course fut une nouvelle preuve à l’appui des soupçons qu’avait conçus d’Artagnan. Bonacieux avait dit Saint-Mandé, parce que Saint-Mandé est le point absolument opposé à Saint-Cloud.

Cette probabilité lui fut une première consolation. Si Bonacieux savait où était sa femme, on pourrait toujours, en employant les moyens extrêmes, forcer le mercier à desserrer les dents et à laisser échapper son secret. Il s’agissait seulement de changer cette probabilité en certitude.

--Pardon, mon cher monsieur Bonacieux, si j’en use avec vous sans façon, dit d’Artagnan; mais rien n’altère comme de ne pas dormir, j’ai donc une soif d’enragé; permettez-moi de prendre un verre d’eau chez vous; vous le savez, cela ne se refuse pas entre voisins.

Et sans attendre la permission de son hôte, d’Artagnan entra vivement dans la maison, et jeta un coup d’œil rapide sur le lit. Le lit n’était pas défait. Bonacieux ne s’était pas couché. Il rentrait donc seulement il y avait une heure ou deux; il avait accompagné sa femme jusqu’à l’endroit où on l’avait conduite, ou tout au moins jusqu’au premier relais.

--Merci, maître Bonacieux, dit d’Artagnan en vidant son verre, voilà tout ce que je voulais de vous. Maintenant je rentre chez moi, je vais faire brosser mes bottes par Planchet, et quand il aura fini, je vous l’enverrai, si vous voulez, pour brosser vos souliers.

Et il quitta le mercier tout ébahi de ce singulier adieu et se demandant s’il ne s’était pas enferré lui-même.

Sur le haut de l’escalier il trouva Planchet tout effaré.

--Ah! monsieur, s’écria Planchet dès qu’il eut aperçu son maître, en voilà bien d’une autre, et il me tardait bien que vous rentrassiez.

--Qu’y a-t-il donc? demanda d’Artagnan.

--Oh! je vous le donne en cent, monsieur, je vous le donne en mille de deviner la visite que j’ai reçue pour vous en votre absence.

--Quand cela?

--Il y a une demi-heure, tandis que vous étiez chez M. de Tréville.

--Et qui donc est venu? Voyons, parle.

--M. de Cavois.

--M. de Cavois?

--En personne.

--Le capitaine des gardes de Son Éminence?

--Lui-même.

--Il venait m’arrêter?

--Je m’en suis douté, monsieur, et cela malgré son air patelin.

--Il avait l’air patelin, dis-tu?

--C’est-à-dire qu’il était tout miel, monsieur.

--Vraiment?

--Il venait, disait-il, de la part de Son Éminence, qui vous voulait beaucoup de bien, vous prier de le suivre au Palais-Royal.

--Et tu lui as répondu?

--Que la chose était impossible, attendu que vous étiez hors de la maison, comme il le pouvait voir.

--Alors, qu’a-t-il dit?

--Que vous ne manquiez pas de passer chez lui dans la journée; puis il a ajouté tout bas: «Dis à ton maître que Son Éminence est parfaitement disposée pour lui, et que sa fortune dépend peut-être de cette entrevue.»

--Le piège est assez maladroit pour le cardinal, reprit en souriant le jeune homme.

--Aussi, je l’ai vu, le piège, et j’ai répondu que vous seriez désespéré à votre retour.

«--Où est-il allé? a demandé M. de Cavois.

»--A Troyes en Champagne, ai-je répondu.

»--Et quand est-il parti?

»--Hier soir.»

--Planchet, mon ami, interrompit d’Artagnan, tu es véritablement un homme précieux.

--Vous comprenez, monsieur, j’ai pensé qu’il serait toujours temps, si vous désirez voir M. de Cavois, de me démentir en disant que vous n’étiez point parti; ce serait moi, dans ce cas, qui aurais fait le mensonge, et comme je ne suis pas gentilhomme, moi, je puis mentir.

--Rassure-toi, Planchet, tu conserveras ta réputation d’homme véridique: dans un quart d’heure nous partons.

--C’est le conseil que j’allais donner à monsieur; et où allons-nous, sans être trop curieux?

--Pardieu! du côté opposé à celui vers lequel tu as dit que j’étais allé. D’ailleurs n’as-tu pas autant de hâte d’avoir des nouvelles de Grimaud, de Mousqueton et de Bazin que j’en ai, moi, de savoir ce que sont devenus Athos, Porthos et Aramis?

--Si fait, monsieur, dit Planchet, et je partirai quand vous voudrez; l’air de la province vaut mieux pour nous, à ce que je crois, en ce moment, que l’air de Paris. Ainsi donc...

--Ainsi donc, fais notre paquet, Planchet, et partons; moi, je m’en vais devant, les mains dans mes poches, pour qu’on ne se doute de rien. Tu me rejoindras à l’hôtel des Gardes. A propos, Planchet, je crois que tu as raison à l’endroit de notre hôte, et c’est décidément une affreuse canaille.

--Ah! croyez moi, monsieur, quand je vous dis quelque chose; je suis physionomiste, moi, allez!

D’Artagnan descendit le premier, comme la chose avait été convenue; puis, pour n’avoir rien à se reprocher, il se dirigea une dernière fois vers la demeure de ses trois amis: on n’avait reçu aucune nouvelle d’eux; seulement une lettre toute parfumée et d’une écriture élégante et menue était arrivée, pour Aramis. D’Artagnan s’en chargea. Dix minutes après, Planchet le rejoignait dans les écuries de l’hôtel des Gardes. D’Artagnan, pour qu’il n’y eût pas de temps perdu, avait déjà sellé son cheval lui-même.

--C’est bien, dit-il à Planchet, lorsque celui-ci eut joint le portemanteau à l’équipement; maintenant selle les trois autres et partons.

--Croyez-vous que nous irons plus vite avec chacun deux chevaux? demanda Planchet avec son air narquois.

--Non, monsieur le mauvais plaisant, répondit d’Artagnan, mais avec nos quatre chevaux nous pourrons ramener nos trois amis, si toutefois nous les retrouvons vivants.

--Ce qui serait une grande chance, répondit Planchet; mais enfin il ne faut pas désespérer de la miséricorde de Dieu.

--Amen, dit d’Artagnan en enfourchant son cheval.

Et tous deux sortirent de l’hôtel des Gardes, s’éloignant chacun par un bout de la rue, l’un devant quitter Paris par la barrière de La Villette et l’autre par la barrière de Montmartre, pour se rejoindre au delà de Saint-Denis, manœuvre stratégique qui, ayant été exécutée avec une égale ponctualité, fut couronnée des plus heureux résultats. D’Artagnan et Planchet entrèrent ensemble à Pierrefitte.

Planchet était plus courageux, il faut le dire, le jour que la nuit.

Cependant sa prudence naturelle ne l’abandonnait pas un seul instant; il n’avait oublié aucun des incidents du premier voyage, et il tenait pour ennemis tous ceux qu’il rencontrait sur la route. Il en résultait qu’il avait sans cesse le chapeau à la main, ce qui lui valait de sévères mercuriales de la part de d’Artagnan, qui craignait que, grâce à cet excès de politesse, on ne le prît pour le valet d’un homme de peu.

Cependant, soit qu’effectivement les passants fussent touchés de l’urbanité de Planchet, soit que, cette fois, personne ne fût aposté sur la route du jeune homme, nos deux voyageurs arrivèrent à Chantilly sans accident aucun et descendirent à l’hôtel du Grand-Saint-Martin, le même dans lequel ils s’étaient arrêtés lors de leur premier voyage.

L’hôte, en voyant un jeune homme suivi d’un laquais et de deux chevaux de main, s’avança respectueusement sur le seuil de la porte. Or, comme il avait déjà fait onze lieues, d’Artagnan jugea à propos de s’arrêter, que Porthos fût ou ne fût pas dans l’hôtel. Puis peut-être n’était-il pas prudent de s’informer du premier coup de ce qu’était devenu le mousquetaire. Il résulta de ces réflexions que d’Artagnan, sans demander aucune nouvelle de qui que ce fût, descendit, recommanda les chevaux à son laquais, entra dans une petite chambre destinée à recevoir ceux qui désiraient être seuls, et demanda à son hôte une bouteille de son meilleur vin et un déjeuner aussi bon que possible, demande qui corrobora encore la bonne opinion que l’aubergiste avait prise de son voyageur à la première vue.

Aussi d’Artagnan fut-il servi avec une célérité miraculeuse.

Le régiment des gardes se recrutait parmi les premiers gentilshommes du royaume, et d’Artagnan, suivi d’un laquais et voyageant avec quatre chevaux magnifiques, ne pouvait, malgré la simplicité de son uniforme, manquer de faire sensation. L’hôte voulut le servir lui-même; ce que voyant, d’Artagnan fit apporter deux verres et entama la conversation suivante:

--Ma foi, mon cher hôte, dit d’Artagnan en remplissant les deux verres, je vous ai demandé de votre meilleur vin, et si vous m’avez trompé, vous allez être puni par où vous avez péché, attendu que, comme je déteste boire seul, vous allez boire avec moi. Prenez donc ce verre et buvons. A quoi boirons-nous, voyons, pour ne blesser aucune susceptibilité? Buvons à la prospérité de votre établissement.

--Votre Seigneurie me fait honneur, dit l’hôte, et je la remercie bien sincèrement de son souhait.

--Mais ne vous y trompez pas, dit d’Artagnan, il y a plus d’égoïsme peut-être que vous ne le pensez dans mon toast: il n’y a que les établissements qui prospèrent dans lesquels on soit bien reçu; dans les hôtels qui périclitent tout va à la débandade, et le voyageur est victime des embarras de son hôte; or, moi qui voyage beaucoup et surtout sur cette route, je voudrais voir tous les aubergistes faire fortune.

--En effet, dit l’hôte, il me semble que ce n’est pas la première fois que j’ai l’honneur de voir monsieur.

--Bah! je suis passé dix fois peut-être à Chantilly, et sur les dix fois je me suis arrêté au moins trois ou quatre fois chez vous. Tenez, j’y étais encore il y a dix ou douze jours à peu près; je faisais la conduite à des amis, à des mousquetaires, à telle enseigne que l’un d’eux s’est pris de dispute avec un étranger, un inconnu, un homme qui lui a cherché je ne sais quelle querelle.