Les trois mousquetaires, Volume 1 (of 2)
Part 22
--Madame Bonacieux n’est pas libre ce soir, répondit gravement le mari; elle est retenue au Louvre par son service.
--Tant pis pour vous, mon cher hôte, tant pis; quand je suis heureux, moi, je voudrais que tout le monde le fût, mais il paraît que ce n’est pas possible.
Et le jeune homme s’éloigna en riant aux éclats de la plaisanterie que lui seul, pensait-il, pouvait comprendre.
--Amusez-vous bien! répondit Bonacieux avec un accent sépulcral.
Mais d’Artagnan était déjà trop loin pour entendre, et eût-il entendu, dans la disposition d’esprit où il était, il n’eût certes pas remarqué cet accent.
Il se dirigea vers l’hôtel de M. de Tréville; sa visite de la veille avait été, on se le rappelle, très courte et très peu explicative.
Il trouva M. de Tréville dans la joie de son âme. Le roi et la reine avaient été charmants pour lui au bal. Il est vrai que le cardinal avait été parfaitement maussade.
A une heure du matin il s’était retiré sous prétexte qu’il était indisposé. Quant à Leurs Majestés, elles n’étaient rentrées au Louvre qu’à six heures.
--Maintenant, dit M. de Tréville en baissant la voix et en interrogeant du regard tous les angles de l’appartement pour voir s’ils étaient bien seuls; maintenant, parlons de vous, mon jeune ami: car il est évident que votre heureux retour est pour quelque chose dans la joie du roi, dans le triomphe de la reine et dans l’humiliation de Son Éminence. Il s’agit de bien vous tenir.
--Qu’ai-je à craindre, répondit d’Artagnan, tant que j’aurai le bonheur de jouir de la faveur de Leurs Majestés?
--Tout, croyez-moi. Le cardinal n’est point homme à oublier une mystification tant qu’il n’aura pas réglé ses comptes avec le mystificateur, et le mystificateur m’a bien l’air d’être certain Gascon de ma connaissance.
--Croyez-vous que le cardinal soit aussi avancé que vous et sache que c’est moi qui ai été à Londres?
--Diable! vous avez été à Londres. Est-ce de Londres que vous avez rapporté ce beau diamant qui brille à votre doigt? Prenez garde, mon cher d’Artagnan, ce n’est pas une bonne chose que le présent d’un ennemi; n’y a-t-il pas là-dessus certain vers latin... Attendez donc...
--Oui, sans doute, répondit d’Artagnan, qui n’avait jamais pu se fourrer la première règle du rudiment dans la tête, et qui, par son ignorance, avait fait le désespoir de son précepteur; oui, sans doute, il doit y en avoir un.
--Il y en a un certainement, dit M. de Tréville qui avait une teinte de lettres, et M. de Benserade me le citait l’autre jour... Attendez donc... Ah! m’y voici:
_... Timeo Danaos et dona ferentes._
Ce qui veut dire: «Défiez-vous de l’ennemi qui vous fait des présents.»
--Ce diamant ne vient pas d’un ennemi, monsieur, reprit d’Artagnan, il vient de la reine.
--De la reine! oh! oh! dit M. de Tréville. Effectivement, c’est un véritable bijou royal, qui vaut mille pistoles comme un denier. Par qui la reine vous a-t-elle fait remettre ce cadeau?
--Elle me l’a remis elle-même.
--Où cela?
--Dans le cabinet attenant à la chambre où elle a changé de toilette.
--Comment?
--En me donnant sa main à baiser.
--Vous avez baisé la main de la reine! s’écria M. de Tréville en regardant d’Artagnan.
--Sa Majesté m’a fait l’honneur de m’accorder cette grâce.
--Et cela en présence de témoins? Imprudente, trois fois imprudente!
--Non, monsieur, rassurez-vous, personne ne l’a vue, reprit d’Artagnan.
Et il raconta à M. de Tréville comment les choses s’étaient passées.
--Oh! les femmes, les femmes! s’écria le vieux soldat, je les reconnais bien à leur imagination romanesque; tout ce qui sent le mystérieux les charme; ainsi, vous avez vu le bras, voilà tout; vous rencontreriez la reine, que vous ne la reconnaîtriez pas; elle vous rencontrerait, qu’elle ne saurait pas qui vous êtes.
--Non, mais grâce à ce diamant... reprit le jeune homme.
--Écoutez, dit M. de Tréville, voulez-vous que je vous donne un conseil, un bon conseil, un conseil d’ami?
--Vous me ferez honneur, monsieur, dit d’Artagnan.
--Eh bien! allez chez le premier orfèvre venu et vendez-lui ce diamant pour le prix qu’il vous en donnera; si juif qu’il soit, vous en trouverez toujours bien huit cents pistoles. Les pistoles n’ont pas de nom, jeune homme, et cette bague en a un terrible, et qui peut trahir celui qui la porte.
--Vendre cette bague! une bague qui vient de ma souveraine! jamais! dit d’Artagnan.
--Alors tournez-en le chaton en dedans, pauvre fou, car on sait qu’un cadet de Gascogne ne trouve pas de pareils bijoux dans l’écrin de sa mère.
--Vous croyez donc que j’ai quelque chose à craindre? demanda d’Artagnan.
--C’est-à-dire, jeune homme, que celui qui s’endort sur une mine dont la mèche est allumée doit se regarder comme en sûreté en comparaison de vous.
--Diable! dit d’Artagnan, que le ton d’assurance de M. de Tréville commençait à inquiéter; diable, que faut-il faire?
--Vous tenir sur vos gardes toujours et avant toute chose. Le cardinal a la mémoire tenace et la main longue; croyez-moi, il vous jouera quelque tour.
--Mais lequel?
--Eh! le sais-je, moi! est-ce qu’il n’a pas à son service toutes les ruses du démon? Le moins qui puisse vous arriver est qu’on vous arrête.
--Comment! on oserait arrêter un homme au service de Sa Majesté?
--Pardieu! on s’est bien gêné pour Athos! En tout cas, jeune homme, croyez-en un homme qui est depuis trente ans à la cour: ne vous endormez pas dans votre sécurité, ou vous êtes perdu. Bien au contraire, et c’est moi qui vous le dis, voyez des ennemis partout. Si l’on vous cherche une querelle, évitez-la, fût-ce un enfant de dix ans qui vous la cherche; si l’on vous attaque de nuit ou de jour, battez en retraite et sans honte; si vous traversez un pont, tâtez les planches, de peur qu’une planche ne vous manque sous le pied; si vous passez devant une maison qu’on bâtit, regardez en l’air de peur qu’une pierre ne vous tombe sur la tête; si vous rentrez tard, faites-vous suivre par votre laquais, et que votre laquais soit armé, si toutefois vous êtes sûr de votre laquais. Défiez-vous de tout le monde, de votre ami, de votre frère, de votre maîtresse, de votre maîtresse surtout.
D’Artagnan rougit.
--De ma maîtresse, répéta-t-il machinalement; et pourquoi plutôt d’elle que d’un autre?
--C’est que la maîtresse est un des moyens favoris du cardinal, il n’en a pas de plus expéditif: une femme vous vend pour dix pistoles, témoin Dalila.--Vous savez les Écritures, hein?
D’Artagnan pensa au rendez-vous que lui avait donné madame Bonacieux pour le soir même; mais nous devons dire, à la louange de notre héros, que la mauvaise opinion que M. de Tréville avait des femmes en général ne lui inspira pas le moindre petit soupçon contre sa jolie hôtesse.
--Mais, à propos, reprit M. de Tréville, que sont devenus vos trois compagnons?
--J’allais vous demander si vous n’en aviez pas appris quelques nouvelles.
--Aucune, monsieur.
--Eh bien! je les ai laissés sur ma route: Porthos à Chantilly avec un duel sur les bras; Aramis à Crèvecœur, avec une balle dans l’épaule; et Athos à Amiens, avec une accusation de faux monnayeur sur le corps.
--Voyez-vous! dit M. de Tréville: et comment êtes-vous échappé, vous?
--Par miracle, monsieur, je dois le dire, avec un coup d’épée dans la poitrine, et en clouant M. le comte de Wardes sur le revers de la route de Calais, comme un papillon à une tapisserie.
--Voyez-vous encore! de Wardes, un homme au cardinal, un cousin de Rochefort. Tenez, mon cher ami, il me vient une idée.
--Dites, monsieur.
--A votre place, je ferais une chose.
--Laquelle?
--Tandis que Son Éminence me ferait chercher à Paris, je reprendrais, moi, sans tambour ni trompette, la route de Picardie, et je m’en irais savoir des nouvelles de mes trois compagnons. Que diable! ils méritent bien cette petite attention de votre part.
--Le conseil est bon, monsieur, et demain je partirai.
--Demain! et pourquoi pas ce soir?
--Ce soir, monsieur, je suis retenu à Paris par une affaire indispensable.
--Ah! jeune homme! jeune homme! quelque amourette? Prenez garde, je vous le répète: c’est la femme qui nous a perdus, tous tant que nous serons, et qui nous perdra encore, tous tant que nous sommes. Croyez-moi, partez ce soir.
--Impossible! monsieur.
--Vous avez donc donné votre parole?
--Oui, monsieur.
--Mais promettez-moi que si vous n’êtes pas tué cette nuit, vous partirez demain.
--Je vous le promets.
--Avez-vous besoin d’argent?
--J’ai encore cinquante pistoles. C’est autant qu’il m’en faut, je le pense.
--Mais vos compagnons?
--Je pense qu’ils ne doivent pas en manquer. Nous sommes sortis de Paris chacun avec soixante-quinze pistoles dans nos poches.
--Vous reverrai-je avant votre départ?
--Non pas, que je pense, monsieur, à moins qu’il n’y ait du nouveau.
--Allons, bon voyage!
--Merci, monsieur.
Et d’Artagnan prit congé de M. de Tréville, touché plus que jamais de sa sollicitude toute paternelle pour ses mousquetaires.
Il passa successivement chez Athos, chez Porthos et chez Aramis. Aucun d’eux n’était rentré. Leurs laquais aussi étaient absents, et l’on n’avait des nouvelles ni des uns ni des autres.
Il se serait bien informé d’eux à leurs maîtresses, mais il ne connaissait ni celle de Porthos, ni celle d’Aramis; quant à Athos, il n’en avait pas.
En passant devant l’hôtel des Gardes, il jeta un coup d’œil dans l’écurie: trois chevaux étaient déjà rentrés sur quatre. Planchet, tout ébahi, était en train de les étriller, et avait déjà fini avec deux d’entre eux.
--Ah! monsieur, dit Planchet en apercevant d’Artagnan, que je suis aise de vous voir!
--Et pourquoi cela, Planchet? demanda le jeune homme.
--Auriez-vous confiance en M. Bonacieux, notre hôte?
--Moi? pas le moins du monde.
--Oh! que vous faites bien, monsieur.
--Mais d’où vient cette question?
--De ce que, tandis que vous causiez avec lui, je vous observais sans vous écouter; monsieur, sa figure a changé deux ou trois fois de couleur.
--Bah!
--Monsieur n’a pas remarqué cela, préoccupé qu’il était de la lettre qu’il venait de recevoir; mais moi, au contraire, que l’étrange façon dont cette lettre était parvenue à la maison avait mis sur mes gardes, je n’ai pas perdu un mouvement de sa physionomie.
--Et tu l’as trouvée?
--Traîtreuse, monsieur.
--Vraiment?
--De plus, aussitôt que monsieur l’a eu quitté et qu’il a disparu au coin de la rue, M. Bonacieux a pris son chapeau, a fermé sa porte et s’est mis à courir par la rue opposée.
--En effet, tu as raison, Planchet, tout cela me paraît fort louche, et, sois tranquille, nous ne lui payerons pas notre loyer que la chose ne nous ait été catégoriquement expliquée.
--Monsieur plaisante, mais monsieur verra.
--Que veux-tu, Planchet, ce qui doit arriver est écrit!
--Monsieur ne renonce donc pas à sa promenade de ce soir?
--Bien au contraire, Planchet, plus j’en voudrai à M. Bonacieux, plus j’irai au rendez-vous que m’a donné cette lettre qui t’inquiète tant.
--Alors, si c’est la résolution de monsieur...
--Inébranlable, mon ami; ainsi donc, à neuf heures tiens-toi prêt ici, à l’hôtel; je viendrai te prendre.
Planchet, voyant qu’il n’y avait plus aucun espoir de faire renoncer son maître à son projet, poussa un profond soupir et se mit à étriller le troisième cheval.
Quant à d’Artagnan, comme c’était au fond un garçon plein de prudence, au lieu de rentrer chez lui il s’en alla dîner chez ce prêtre gascon qui, au moment de la détresse des quatre amis, leur avait donné un déjeuner de chocolat.
XXIV
LE PAVILLON
A neuf heures d’Artagnan était à l’hôtel des Gardes; il trouva Planchet sous les armes. Le quatrième cheval était arrivé.
Planchet était armé de son mousqueton et d’un pistolet.
D’Artagnan avait son épée et passa deux pistolets à sa ceinture, puis tous deux enfourchèrent chacun un cheval et s’éloignèrent sans bruit. Il faisait nuit close, et personne ne les vit sortir. Planchet se mit à la suite de son maître, et marcha derrière, à dix pas.
D’Artagnan traversa les quais, sortit par la porte de la Conférence, et suivit le chemin, bien plus beau alors qu’aujourd’hui, qui mène à Saint-Cloud.
Tant qu’on fut dans la ville, Planchet garda respectueusement la distance qu’il s’était imposée; mais dès que le chemin commença à devenir désert et plus obscur, il se rapprocha tout doucement: si bien que lorsqu’on entra dans le bois de Boulogne, il se trouva tout naturellement marcher côte à côte avec son maître. En effet, nous ne devons pas dissimuler que l’oscillation des grands arbres et le reflet de la lune dans les taillis sombres lui causaient une vive inquiétude. D’Artagnan s’aperçut qu’il se passait chez son laquais quelque chose d’extraordinaire.
--Eh bien! monsieur Planchet, lui demanda-t-il, qu’avons-nous donc?
--Ne trouvez-vous pas, monsieur, que les bois sont comme les églises?
--Pourquoi cela, Planchet?
--Parce qu’on n’ose point parler haut dans ceux-ci comme dans celles-là.
--Pourquoi n’oses-tu parler haut, Planchet? parce que tu as peur?
--Peur d’être entendu, oui, monsieur.
--Peur d’être entendu! Notre conversation est cependant morale, mon cher Planchet, et nul n’y trouverait à redire.
--Ah! monsieur! reprit Planchet en revenant à son idée mère, que ce M. Bonacieux a quelque chose de sournois dans ses sourcils et de déplaisant dans le jeu de ses lèvres!
--Qui diable te fait penser à Bonacieux?
--Monsieur, on pense à ce que l’on peut et non pas à ce que l’on veut.
--Parce que tu es un poltron, Planchet.
--Monsieur, ne confondons pas la prudence avec la poltronnerie; la prudence est une vertu.
--Et tu es vertueux, n’est-ce pas, Planchet?
--Monsieur, n’est-ce pas le canon d’un mousquet qui brille là-bas? Si nous baissions la tête?
--En vérité, murmura d’Artagnan, à qui les recommandations de M. de Tréville revenaient en mémoire; en vérité, cet animal finirait par me faire peur.
Et il mit son cheval au trot. Planchet suivit le mouvement de son maître exactement comme s’il eût été son ombre, et se trouva trottant près de lui.
--Est-ce que nous allons marcher comme cela toute la nuit, monsieur? demanda-t-il.
--Non, Planchet, car tu es arrivé, toi.
--Comment, je suis arrivé? et monsieur?
--Moi, je vais encore à quelques pas.
--Et monsieur me laisse seul ici?
--Tu as peur, Planchet!
--Non, mais je fais seulement observer à monsieur que la nuit sera très froide, que les fraîcheurs donnent des rhumatismes, et qu’un laquais qui a des rhumatismes est un triste serviteur, pour un maître alerte comme monsieur.
--Eh bien, si tu as froid, Planchet, tu entreras dans un de ces cabarets que tu vois là-bas, et tu m’attendras demain matin à six heures devant la porte.
--Monsieur, j’ai bu et mangé respectueusement l’écu que vous m’avez donné ce matin; de sorte qu’il ne me reste pas un traître sou dans le cas où j’aurais froid.
--Voici une demi-pistole. A demain.
D’Artagnan descendit de son cheval, jeta la bride au bras de Planchet et s’éloigna rapidement en s’enveloppant dans son manteau.
--Dieu, que j’ai froid! s’écria Planchet dès qu’il eut perdu son maître de vue.
Et pressé qu’il était de se réchauffer il se hâta d’aller frapper à la porte d’une maison parée de tous les attributs d’un cabaret de banlieue.
Cependant d’Artagnan, qui s’était jeté dans un petit chemin de traverse, continuait sa route et atteignait Saint-Cloud; mais, au lieu de suivre la grande rue, il tourna derrière le château, gagna une espèce de ruelle fort écartée, et se trouva bientôt en face du pavillon indiqué. Il était situé dans un lieu tout à fait désert. Un grand mur, à l’angle duquel était ce pavillon, régnait d’un côté de cette ruelle, et de l’autre une haie défendait contre les passants un petit jardin au fond duquel s’élevait une maigre cabane.
Il était arrivé au rendez-vous, et comme on ne lui avait pas dit d’annoncer sa présence par aucun signal, il attendit. Nul bruit ne se faisait entendre, on eût dit qu’on était à cent lieues de la capitale. D’Artagnan s’adossa à la haie après avoir jeté un coup d’œil derrière lui. Par delà cette haie, ce jardin et cette cabane, un brouillard sombre enveloppait de ses plis cette immensité où dort Paris, vide béant, immensité où brillaient quelques points lumineux, étoiles funèbres de cet enfer.
Mais pour d’Artagnan tous les aspects revêtaient une forme heureuse, toutes les idées avaient un sourire, toutes les ténèbres étaient diaphanes. L’heure du rendez-vous allait sonner.
En effet, au bout de quelques instants, le beffroi de Saint-Cloud laissa lentement tomber dix coups de sa large gueule mugissante.
Il y avait quelque chose de lugubre à cette voix de bronze qui se lamentait ainsi au milieu de la nuit.
Mais chacune de ces heures qui composaient l’heure attendue vibrait harmonieusement au cœur du jeune homme.
Ses yeux étaient fixés sur le petit pavillon situé à l’angle du mur et dont toutes les fenêtres étaient fermées par des volets, excepté une seule du premier étage.
A travers cette fenêtre brillait une lumière douce qui argentait le feuillage tremblant de deux ou trois tilleuls qui s’élevaient formant groupe en dehors du parc. Évidemment derrière cette petite fenêtre si gracieusement éclairée, la jolie madame Bonacieux l’attendait.
Bercé par cette douce idée, d’Artagnan attendit de son côté une demi-heure sans impatience aucune, les yeux fixés sur ce charmant petit séjour dont d’Artagnan apercevait une partie de plafond aux moulures dorées, attestant l’élégance du reste de l’appartement.
Le beffroi de Saint-Cloud sonna dix heures et demie.
Cette fois-ci, sans que d’Artagnan comprit pourquoi, un frisson courut dans ses veines. Peut-être aussi le froid commençait-il à le gagner et prenait-il pour une impression morale une sensation tout à fait physique.
Puis l’idée lui vint qu’il avait mal lu et que le rendez-vous était pour onze heures seulement.
Il s’approcha de la fenêtre, se plaça dans un rayon de lumière, tira sa lettre de sa poche et la relut; il ne s’était point trompé: le rendez-vous était bien pour dix heures.
Il alla reprendre son poste, commençant à être assez inquiet de ce silence et de cette solitude.
Onze heures sonnèrent.
D’Artagnan commença à craindre véritablement qu’il ne fût arrivé quelque chose à madame Bonacieux.
Il frappa trois coups dans ses mains, signal ordinaire des amoureux; mais personne ne lui répondit; pas même l’écho.
Alors il pensa avec un certain dépit que peut-être la jeune femme s’était endormie en l’attendant.
Il s’approcha du mur et essaya d’y monter; mais le mur était nouvellement crépi, et d’Artagnan se retourna inutilement les ongles.
En ce moment il avisa les arbres, dont la lumière continuait d’argenter les feuilles, et comme l’un d’eux faisait saillie sur le chemin, il pensa que du milieu de ses branches son regard pourrait pénétrer dans le pavillon.
L’arbre était facile. D’ailleurs d’Artagnan avait vingt ans à peine, et par conséquent se souvenait de son métier d’écolier. En un instant il fut au milieu des branches, et par les vitres transparentes ses yeux plongèrent dans l’intérieur du pavillon.
Chose étrange et qui fit frissonner d’Artagnan de la plante des pieds à la racine des cheveux, cette douce lumière, cette calme lampe éclairait une scène de désordre épouvantable; une des vitres de la fenêtre était cassée, la porte de la chambre avait été enfoncée, et, à demi brisée, pendait à ses gonds; une table qui avait dû être couverte d’un élégant souper gisait à terre; les flacons en éclats, les fruits écrasés jonchaient le parquet; tout témoignait dans cette chambre d’une lutte violente et désespérée; d’Artagnan crut même reconnaître au milieu de ce pêle-mêle étrange des lambeaux de vêtements et quelques taches sanglantes maculant la nappe et les rideaux.
Il se hâta de redescendre dans la rue avec un horrible battement de cœur, il voulait voir s’il ne trouverait pas d’autres traces de violence.
La petite lueur suave brillait toujours dans le calme de la nuit. D’Artagnan s’aperçut alors, chose qu’il n’avait pas remarquée d’abord, car rien ne le poussait à cet examen, que le sol, battu ici, troué là, présentait des traces confuses de pas d’hommes et de pieds de chevaux. En outre, les roues d’une voiture, qui paraissait venir de Paris, avaient creusé dans la terre molle une profonde empreinte qui ne dépassait pas la hauteur du pavillon et qui retournait vers Paris.
Enfin d’Artagnan, en poursuivant ses recherches, trouva près du mur un gant de femme déchiré. Cependant ce gant, par tous les points où il n’avait pas touché la terre boueuse, était d’une fraîcheur irréprochable. C’était un de ces gants parfumés comme les amants aiment à en arracher d’une jolie main.
A mesure que d’Artagnan poursuivait ses investigations, une sueur plus abondante et plus glacée perlait sur son front, son cœur était serré par une horrible angoisse, sa respiration était haletante; et cependant il se disait, pour se rassurer, que ce pavillon n’avait peut-être rien de commun avec madame Bonacieux; que la jeune femme lui avait donné rendez-vous devant ce pavillon, et non dans ce pavillon; qu’elle avait pu être retenue à Paris par son service, par la jalousie de son mari peut-être.
Mais tous ces raisonnements étaient battus en brèche, détruits, renversés par ce sentiment de douleur intime qui, dans certaines occasions, s’empare de tout notre être et nous crie, par tout ce qui est destiné chez nous à entendre, qu’un grand malheur plane sur nous.
Alors d’Artagnan devint presque insensé: il courut sur la grande route, prit le même chemin qu’il avait déjà fait, s’avança jusqu’au bac, et interrogea le passeur.
Vers les sept heures du soir, le passeur avait fait traverser la rivière à une femme enveloppée d’une mante noire, qui paraissait avoir le plus grand intérêt à ne pas être reconnue; mais justement à cause des précautions qu’elle prenait, le passeur avait prêté une attention plus grande, et il avait reconnu que la femme était jeune et jolie.
Il y avait alors, comme aujourd’hui, une foule de jeunes et jolies femmes qui venaient à Saint-Cloud et qui avaient intérêt à ne pas être vues, et cependant d’Artagnan ne douta point un instant que ce ne fût madame Bonacieux qu’avait remarquée le passeur.
D’Artagnan profita de la lampe qui brillait dans la cabane du passeur pour relire encore une fois le billet de madame Bonacieux et s’assurer qu’il ne s’était pas trompé, que le rendez-vous était bien à Saint-Cloud et non ailleurs, devant le pavillon de M. d’Estrées et non dans une autre rue.
Tout concourait à prouver à d’Artagnan que ses pressentiments ne le trompaient point et qu’un grand malheur était arrivé.
Il reprit le chemin du château tout courant; il lui semblait qu’en son absence quelque chose de nouveau s’était peut-être passé au pavillon et que des renseignements l’attendaient là.
La ruelle était toujours déserte, et la même lueur calme et douce s’épanchait de la fenêtre.
D’Artagnan songea alors à cette masure muette et aveugle, mais qui sans doute avait vu et qui peut-être pouvait parler.
La porte de clôture était fermée, mais il sauta par-dessus la haie, et malgré les aboiements d’un chien à la chaîne, il s’approcha de la cabane.
Aux premiers coups qu’il frappa, rien ne répondit. Un silence de mort régnait dans la cabane comme dans le pavillon; cependant, comme cette cabane était sa dernière ressource, il s’obstina.
Bientôt il lui sembla entendre un léger bruit intérieur, bruit craintif, et qui semblait trembler lui-même d’être entendu.