Chapter 49
— Alors, continua Milady, alors je réunis toutes mes forces, je me rappelai que le moment de la vengeance ou plutôt de la justice avait sonné; je me regardai comme une autre Judith; je me ramassai sur moi-même, mon couteau à la main, et quand je le vis près de moi, étendant les bras pour chercher sa victime, alors, avec le dernier cri de la douleur et du désespoir, je le frappai au milieu de la poitrine.
«Le misérable! il avait tout prévu: sa poitrine était couverte d’une cotte de mailles; le couteau s’émoussa.
«Ah! ah! s’écria-t-il en me saisissant le bras et en m’arrachant l’arme qui m’avait si mal servie, vous en voulez à ma vie, ma belle puritaine! mais c’est plus que de la haine, cela, c’est de l’ingratitude! Allons, allons, calmez-vous, ma belle enfant! j’avais cru que vous étiez adoucie. Je ne suis pas de ces tyrans qui gardent les femmes de force: vous ne m’aimez pas, j’en doutais avec ma fatuité ordinaire; maintenant j’en suis convaincu. Demain, vous serez libre.»
«Je n’avais qu’un désir, c’était qu’il me tuât.
«— Prenez garde! lui dis-je, car ma liberté c’est votre déshonneur.
«— Expliquez-vous, ma belle sibylle.
«— Oui, car, à peine sortie d’ici, je dirai tout, je dirai la violence dont vous avez usé envers moi, je dirai ma captivité. Je dénoncerai ce palais d’infamie; vous êtes bien haut placé, Milord, mais tremblez! Au-dessus de vous il y a le roi, au-dessus du roi il y a Dieu.»
«Si maître qu’il parût de lui, mon persécuteur laissa échapper un mouvement de colère. Je ne pouvais voir l’expression de son visage, mais j’avais senti frémir son bras sur lequel était posée ma main.
«— Alors, vous ne sortirez pas d’ici, dit-il.
«— Bien, bien! m’écriai-je, alors le lieu de mon supplice sera aussi celui de mon tombeau. Bien! je mourrai ici et vous verrez si un fantôme qui accuse n’est pas plus terrible encore qu’un vivant qui menace!
«— On ne vous laissera aucune arme.
«— Il y en a une que le désespoir a mise à la portée de toute créature qui a le courage de s’en servir. Je me laisserai mourir de faim.
«— Voyons, dit le misérable, la paix ne vaut-elle pas mieux qu’une pareille guerre? Je vous rends la liberté à l’instant même, je vous proclame une vertu, je vous surnomme la _Lucrèce de l’Angleterre_.
«— Et moi je dis que vous en êtes le Sextus, moi je vous dénonce aux hommes comme je vous ai déjà dénoncé à Dieu; et s’il faut que, comme Lucrèce, je signe mon accusation de mon sang, je la signerai.
«— Ah! ah! dit mon ennemi d’un ton railleur, alors c’est autre chose. Ma foi, au bout du compte, vous êtes bien ici, rien ne vous manquera, et si vous vous laissez mourir de faim ce sera de votre faute.»
«À ces mots, il se retira, j’entendis s’ouvrir et se refermer la porte, et je restai abîmée, moins encore, je l’avoue, dans ma douleur, que dans la honte de ne m’être pas vengée.
«Il me tint parole. Toute la journée, toute la nuit du lendemain s’écoulèrent sans que je le revisse. Mais moi aussi je lui tins parole, et je ne mangeai ni ne bus; j’étais, comme je le lui avais dit, résolue à me laisser mourir de faim.
«Je passai le jour et la nuit en prière, car j’espérais que Dieu me pardonnerait mon suicide.
«La seconde nuit la porte s’ouvrit; j’étais couchée à terre sur le parquet, les forces commençaient à m’abandonner.
«Au bruit je me relevai sur une main.
«Eh bien, me dit une voix qui vibrait d’une façon trop terrible à mon oreille pour que je ne la reconnusse pas, eh bien! sommes-nous un peu adoucie et paierons nous notre liberté d’une seule promesse de silence?
«Tenez, moi, je suis bon prince, ajouta-t-il, et, quoique je n’aime pas les puritains, je leur rends justice, ainsi qu’aux puritaines, quand elles sont jolies. Allons, faites-moi un petit serment sur la croix, je ne vous en demande pas davantage.
«— Sur la croix! m’écriai-je en me relevant, car à cette voix abhorrée j’avais retrouvé toutes mes forces; sur la croix! je jure que nulle promesse, nulle menace, nulle torture ne me fermera la bouche; sur la croix! je jure de vous dénoncer partout comme un meurtrier, comme un larron d’honneur, comme un lâche; sur la croix! je jure, si jamais je parviens à sortir d’ici, de demander vengeance contre vous au genre humain entier.
«— Prenez garde! dit la voix avec un accent de menace que je n’avais pas encore entendu, j’ai un moyen suprême, que je n’emploierai qu’à la dernière extrémité, de vous fermer la bouche ou du moins d’empêcher qu’on ne croie à un seul mot de ce que vous direz.»
«Je rassemblai toutes mes forces pour répondre par un éclat de rire.
«Il vit que c’était entre nous désormais une guerre éternelle, une guerre à mort.
«Écoutez, dit-il, je vous donne encore le reste de cette nuit et la journée de demain; réfléchissez: promettez de vous taire, la richesse, la considération, les honneurs mêmes vous entoureront; menacez de parler, et je vous condamne à l’infamie.
«— Vous! m’écriai-je, vous!
«— À l’infamie éternelle, ineffaçable!
«— Vous!» répétai-je. Oh! je vous le dis, Felton, je le croyais insensé!
«Oui, moi! reprit-il.
«— Ah! laissez-moi, lui dis-je, sortez, si vous ne voulez pas qu’à vos yeux je me brise la tête contre la muraille!
«— C’est bien, reprit-il, vous le voulez, à demain soir!
«— À demain soir, répondis-je en me laissant tomber et en mordant le tapis de rage…»
Felton s’appuyait sur un meuble, et Milady voyait avec une joie de démon que la force lui manquerait peut-être avant la fin du récit.
CHAPITRE LVII. UN MOYEN DE TRAGÉDIE CLASSIQUE
Après un moment de silence employé par Milady à observer le jeune homme qui l’écoutait, elle continua son récit:
«Il y avait près de trois jours que je n’avais ni bu ni mangé, je souffrais des tortures atroces: parfois il me passait comme des nuages qui me serraient le front, qui me voilaient les yeux: c’était le délire.
«Le soir vint; j’étais si faible, qu’à chaque instant je m’évanouissais et à chaque fois que je m’évanouissais je remerciais Dieu, car je croyais que j’allais mourir.
«Au milieu de l’un de ces évanouissements, j’entendis la porte s’ouvrir; la terreur me rappela à moi.
«Mon persécuteur entra suivi d’un homme masqué, il était masqué lui-même; mais je reconnus son pas, je reconnus cet air imposant que l’enfer a donné à sa personne pour le malheur de l’humanité.
«Eh bien, me dit-il, êtes-vous décidée à me faire le serment que je vous ai demandé?
«Vous l’avez dit, les puritains n’ont qu’une parole: la mienne, vous l’avez entendue, c’est de vous poursuivre sur la terre au tribunal des hommes, dans le ciel au tribunal de Dieu!
«Ainsi, vous persistez?
«Je le jure devant ce Dieu qui m’entend: je prendrai le monde entier à témoin de votre crime, et cela jusqu’à ce que j’aie trouvé un vengeur.
«Vous êtes une prostituée, dit-il d’une voix tonnante, et vous subirez le supplice des prostituées! Flétrie aux yeux du monde que vous invoquerez, tâchez de prouver à ce monde que vous n’êtes ni coupable ni folle!»
«Puis s’adressant à l’homme qui l’accompagnait:
«Bourreau, dit-il, fais ton devoir.»
— Oh! son nom, son nom! s’écria Felton; son nom, dites-le-moi!
— Alors, malgré mes cris, malgré ma résistance, car je commençais à comprendre qu’il s’agissait pour moi de quelque chose de pire que la mort, le bourreau me saisit, me renversa sur le parquet, me meurtrit de ses étreintes, et suffoquée par les sanglots, presque sans connaissance invoquant Dieu, qui ne m’écoutait pas, je poussai tout à coup un effroyable cri de douleur et de honte; un fer brûlant, un fer rouge, le fer du bourreau, s’était imprimé sur mon épaule.»
Felton poussa un rugissement.
«Tenez, dit Milady, en se levant alors avec une majesté de reine, — tenez, Felton, voyez comment on a inventé un nouveau martyre pour la jeune fille pure et cependant victime de la brutalité d’un scélérat. Apprenez à connaître le coeur des hommes, et désormais faites-vous moins facilement l’instrument de leurs injustes vengeances.»
Milady d’un geste rapide ouvrit sa robe, déchira la batiste qui couvrait son sein, et, rouge d’une feinte colère et d’une honte jouée, montra au jeune homme l’empreinte ineffaçable qui déshonorait cette épaule si belle.
«Mais, s’écria Felton, c’est une fleur de lis que je vois là!
— Et voilà justement où est l’infamie, répondit Milady. La flétrissure d’Angleterre!… il fallait prouver quel tribunal me l’avait imposée, et j’aurais fait un appel public à tous les tribunaux du royaume; mais la flétrissure de France… oh! par elle, j’étais bien réellement flétrie.»
C’en était trop pour Felton.
Pâle, immobile, écrasé par cette révélation effroyable, ébloui par la beauté surhumaine de cette femme qui se dévoilait à lui avec une impudeur qu’il trouva sublime, il finit par tomber à genoux devant elle comme faisaient les premiers chrétiens devant ces pures et saintes martyres que la persécution des empereurs livrait dans le cirque à la sanguinaire lubricité des populaces. La flétrissure disparut, la beauté seule resta.
«Pardon, pardon! s’écria Felton, oh! pardon!»
Milady lut dans ses yeux: Amour, amour.
«Pardon de quoi? demanda-t-elle.
— Pardon de m’être joint à vos persécuteurs.»
Milady lui tendit la main.
«Si belle, si jeune!» s’écria Felton en couvrant cette main de baisers.
Milady laissa tomber sur lui un de ces regards qui d’un esclave font un roi.
Felton était puritain: il quitta la main de cette femme pour baiser ses pieds.
Il ne l’aimait déjà plus, il l’adorait.
Quand cette crise fut passée, quand Milady parut avoir recouvré son sang-froid, qu’elle n’avait jamais perdu; lorsque Felton eut vu se refermer sous le voile de la chasteté ces trésors d’amour qu’on ne lui cachait si bien que pour les lui faire désirer plus ardemment:
«Ah! maintenant, dit-il, je n’ai plus qu’une chose à vous demander, c’est le nom de votre véritable bourreau; car pour moi il n’y en a qu’un; l’autre était l’instrument, voilà tout.
— Eh quoi, frère! s’écria Milady, il faut encore que je te le nomme, et tu ne l’as pas deviné?
— Quoi! reprit Felton, lui!… encore lui!… toujours lui!… Quoi! le vrai coupable…
— Le vrai coupable, dit Milady, c’est le ravageur de l’Angleterre, le persécuteur des vrais croyants, le lâche ravisseur de l’honneur de tant de femmes, celui qui pour un caprice de son coeur corrompu va faire verser tant de sang à deux royaumes, qui protège les protestants aujourd’hui et qui les trahira demain…
— Buckingham! c’est donc Buckingham!» s’écria Felton exaspéré.
Milady cacha son visage dans ses mains, comme si elle n’eût pu supporter la honte que lui rappelait ce nom.
«Buckingham, le bourreau de cette angélique créature! s’écria Felton. Et tu ne l’as pas foudroyé, mon Dieu! et tu l’as laissé noble, honoré, puissant pour notre perte à tous!
— Dieu abandonne qui s’abandonne lui-même, dit Milady.
— Mais il veut donc attirer sur sa tête le châtiment réservé aux maudits! continua Felton avec une exaltation croissante, il veut donc que la vengeance humaine prévienne la justice céleste!
— Les hommes le craignent et l’épargnent.
— Oh! moi, dit Felton, je ne le crains pas et je ne l’épargnerai pas!…»
Milady sentit son âme baignée d’une joie infernale.
«Mais comment Lord de Winter, mon protecteur, mon père, demanda Felton, se trouve-t-il mêlé à tout cela?
— Écoutez, Felton, reprit Milady, car à côté des hommes lâches et méprisables, il est encore des natures grandes et généreuses. J’avais un fiancé, un homme que j’aimais et qui m’aimait; un coeur comme le vôtre, Felton, un homme comme vous. Je vins à lui et je lui racontai tout, il me connaissait, celui-là, et ne douta point un instant. C’était un grand seigneur, c’était un homme en tout point l’égal de Buckingham. Il ne dit rien, il ceignit seulement son épée, s’enveloppa de son manteau et se rendit à Buckingham Palace.
— Oui, oui, dit Felton, je comprends; quoique avec de pareils hommes ce ne soit pas l’épée qu’il faille employer, mais le poignard.
— Buckingham était parti depuis la veille, envoyé comme ambassadeur en Espagne, où il allait demander la main de l’infante pour le roi Charles Ier, qui n’était alors que prince de Galles. Mon fiancé revint.
«Écoutez, me dit-il, cet homme est parti, et pour le moment, par conséquent, il échappe à ma vengeance; mais en attendant soyons unis, comme nous devions l’être, puis rapportez-vous-en à Lord de Winter pour soutenir son honneur et celui de sa femme.»
— Lord de Winter! s’écria Felton.
— Oui, dit Milady, Lord de Winter, et maintenant vous devez tout comprendre, n’est-ce pas? Buckingham resta plus d’un an absent. Huit jours avant son arrivée, Lord de Winter mourut subitement, me laissant sa seule héritière. D’où venait le coup? Dieu, qui sait tout, le sait sans doute, moi je n’accuse personne…
— Oh! quel abîme, quel abîme! s’écria Felton.
— Lord de Winter était mort sans rien dire à son frère. Le secret terrible devait être caché à tous, jusqu’à ce qu’il éclatât comme la foudre sur la tête du coupable. Votre protecteur avait vu avec peine ce mariage de son frère aîné avec une jeune fille sans fortune. Je sentis que je ne pouvais attendre d’un homme trompé dans ses espérances d’héritage aucun appui. Je passai en France résolue à y demeurer pendant tout le reste de ma vie. Mais toute ma fortune est en Angleterre; les communications fermées par la guerre, tout me manqua: force fut alors d’y revenir; il y a six jours j’abordais à Portsmouth.
— Eh bien? dit Felton.
— Eh bien, Buckingham apprit sans doute mon retour, il en parla à Lord de Winter, déjà prévenu contre moi, et lui dit que sa belle- soeur était une prostituée, une femme flétrie. La voix pure et noble de mon mari n’était plus là pour me défendre. Lord de Winter crut tout ce qu’on lui dit, avec d’autant plus de facilité qu’il avait intérêt à le croire. Il me fit arrêter, me conduisit ici, me remit sous votre garde. Vous savez le reste: après-demain il me bannit, il me déporte; après-demain il me relègue parmi les infâmes. Oh! la trame est bien ourdie, allez! le complot est habile et mon honneur n’y survivra pas. Vous voyez bien qu’il faut que je meure, Felton; Felton, donnez-moi ce couteau!»
Et à ces mots, comme si toutes ses forces étaient épuisées, Milady se laissa aller débile et languissante entre les bras du jeune officier, qui, ivre d’amour, de colère et de voluptés inconnues, la reçut avec transport, la serra contre son coeur, tout frissonnant à l’haleine de cette bouche si belle, tout éperdu au contact de ce sein si palpitant.
«Non, non, dit-il; non, tu vivras honorée et pure, tu vivras pour triompher de tes ennemis.»
Milady le repoussa lentement de la main en l’attirant du regard; mais Felton, à son tour, s’empara d’elle, l’implorant comme une Divinité.
«Oh! la mort, la mort! dit-elle en voilant sa voix et ses paupières, oh! la mort plutôt que la honte; Felton, mon frère, mon ami, je t’en conjure!
— Non, s’écria Felton, non, tu vivras, et tu seras vengée!
— Felton, je porte malheur à tout ce qui m’entoure! Felton, abandonne-moi! Felton, laisse-moi mourir!
— Eh bien, nous mourrons donc ensemble!» s’écria-t-il en appuyant ses lèvres sur celles de la prisonnière.
Plusieurs coups retentirent à la porte; cette fois, Milady le repoussa réellement.
«Écoutez, dit-elle, on nous a entendus, on vient! c’en est fait, nous sommes perdus!
— Non, dit Felton, c’est la sentinelle qui me prévient seulement qu’une ronde arrive.
— Alors, courez à la porte et ouvrez vous-même.»
Felton obéit; cette femme était déjà toute sa pensée, toute son âme.
Il se trouva en face d’un sergent commandant une patrouille de surveillance.
«Eh bien, qu’y a-t-il? demanda le jeune lieutenant.
— Vous m’aviez dit d’ouvrir la porte si j’entendais crier au secours, dit le soldat, mais vous aviez oublié de me laisser la clef; je vous ai entendu crier sans comprendre ce que vous disiez, j’ai voulu ouvrir la porte, elle était fermée en dedans, alors j’ai appelé le sergent.
— Et me voilà», dit le sergent.
Felton, égaré, presque fou, demeurait sans voix.
Milady comprit que c’était à elle de s’emparer de la situation, elle courut à la table et prit le couteau qu’y avait déposé Felton:
«Et de quel droit voulez-vous m’empêcher de mourir? dit-elle.
— Grand Dieu!» s’écria Felton en voyant le couteau luire à sa main.
En ce moment, un éclat de rire ironique retentit dans le corridor.
Le baron, attiré par le bruit, en robe de chambre, son épée sous le bras, se tenait debout sur le seuil de la porte.
«Ah! ah! dit-il, nous voici au dernier acte de la tragédie; vous le voyez, Felton, le drame a suivi toutes les phases que j’avais indiquées; mais soyez tranquille, le sang ne coulera pas.»
Milady comprit qu’elle était perdue si elle ne donnait pas à Felton une preuve immédiate et terrible de son courage.
«Vous vous trompez, Milord, le sang coulera, et puisse ce sang retomber sur ceux qui le font couler!»
Felton jeta un cri et se précipita vers elle; il était trop tard: Milady s’était frappée. Mais le couteau avait rencontré, heureusement, nous devrions dire adroitement, le busc de fer qui, à cette époque, défendait comme une cuirasse la poitrine des femmes; il avait glissé en déchirant la robe, et avait pénétré de biais entre la chair et les côtes.
La robe de Milady n’en fut pas moins tachée de sang en une seconde.
Milady était tombée à la renverse et semblait évanouie.
Felton arracha le couteau.
«Voyez, Milord, dit-il d’un air sombre, voici une femme qui était sous ma garde et qui s’est tuée!
— Soyez tranquille, Felton, dit Lord de Winter, elle n’est pas morte, les démons ne meurent pas si facilement, soyez tranquille et allez m’attendre chez moi.
— Mais, Milord…
— Allez, je vous l’ordonne.»
À cette injonction de son supérieur, Felton obéit; mais, en sortant, il mit le couteau dans sa poitrine.
Quant à Lord de Winter, il se contenta d’appeler la femme qui servait Milady et, lorsqu’elle fut venue, lui recommandant la prisonnière toujours évanouie, il la laissa seule avec elle.
Cependant, comme à tout prendre, malgré ses soupçons, la blessure pouvait être grave, il envoya, à l’instant même, un homme à cheval chercher un médecin.
CHAPITRE LVIII. ÉVASION
Comme l’avait pensé Lord de Winter, la blessure de Milady n’était pas dangereuse; aussi dès qu’elle se trouva seule avec la femme que le baron avait fait appeler et qui se hâtait de la déshabiller, rouvrit-elle les yeux.
Cependant, il fallait jouer la faiblesse et la douleur; ce n’étaient pas choses difficiles pour une comédienne comme Milady; aussi la pauvre femme fut-elle si complètement dupe de sa prisonnière, que, malgré ses instances, elle s’obstina à la veiller toute la nuit.
Mais la présence de cette femme n’empêchait pas Milady de songer.
Il n’y avait plus de doute, Felton était convaincu, Felton était à elle: un ange apparût-il au jeune homme pour accuser Milady, il le prendrait certainement, dans la disposition d’esprit où il se trouvait, pour un envoyé du démon.
Milady souriait à cette pensée, car Felton, c’était désormais sa seule espérance, son seul moyen de salut.
Mais Lord de Winter pouvait l’avoir soupçonné, mais Felton maintenant pouvait être surveillé lui-même.
Vers les quatre heures du matin, le médecin arriva; mais depuis le temps où Milady s’était frappée, la blessure s’était déjà refermée: le médecin ne put donc en mesurer ni la direction, ni la profondeur; il reconnut seulement au pouls de la malade que le cas n’était point grave.
Le matin, Milady, sous prétexte qu’elle n’avait pas dormi de la nuit et qu’elle avait besoin de repos, renvoya la femme qui veillait près d’elle.
Elle avait une espérance, c’est que Felton arriverait à l’heure du déjeuner, mais Felton ne vint pas.
Ses craintes s’étaient-elles réalisées? Felton, soupçonné par le baron, allait-il lui manquer au moment décisif? Elle n’avait plus qu’un jour: Lord de Winter lui avait annoncé son embarquement pour le 23 et l’on était arrivé au matin du 22.
Néanmoins, elle attendit encore assez patiemment jusqu’à l’heure du dîner.
Quoiqu’elle n’eût pas mangé le matin, le dîner fut apporté à l’heure habituelle; Milady s’aperçut alors avec effroi que l’uniforme des soldats qui la gardaient était changé.
Alors elle se hasarda à demander ce qu’était devenu Felton. On lui répondit que Felton était monté à cheval il y avait une heure, et était parti.
Elle s’informa si le baron était toujours au château; le soldat répondit que oui, et qu’il avait ordre de le prévenir si la prisonnière désirait lui parler.
Milady répondit qu’elle était trop faible pour le moment, et que son seul désir était de demeurer seule.
Le soldat sortit, laissant le dîner servi.
Felton était écarté, les soldats de marine étaient changés, on se défiait donc de Felton.
C’était le dernier coup porté à la prisonnière.
Restée seule, elle se leva; ce lit où elle se tenait par prudence et pour qu’on la crût gravement blessée, la brûlait comme un brasier ardent. Elle jeta un coup d’oeil sur la porte: le baron avait fait clouer une planche sur le guichet; il craignait sans doute que, par cette ouverture, elle ne parvint encore, par quelque moyen diabolique, à séduire les gardes.
Milady sourit de joie; elle pouvait donc se livrer à ses transports sans être observée: elle parcourait la chambre avec l’exaltation d’une folle furieuse ou d’une tigresse enfermée dans une cage de fer. Certes, si le couteau lui fût resté, elle eût songé, non plus à se tuer elle-même, mais, cette fois, à tuer le baron.
À six heures, Lord de Winter entra; il était armé jusqu’aux dents. Cet homme, dans lequel, jusque-là, Milady n’avait vu qu’un gentleman assez niais, était devenu un admirable geôlier: il semblait tout prévoir, tout deviner, tout prévenir.
Un seul regard jeté sur Milady lui apprit ce qui se passait dans son âme.
«Soit, dit-il, mais vous ne me tuerez point encore aujourd’hui; vous n’avez plus d’armes, et d’ailleurs je suis sur mes gardes. Vous aviez commencé à pervertir mon pauvre Felton: il subissait déjà votre infernale influence, mais je veux le sauver, il ne vous verra plus, tout est fini. Rassemblez vos hardes, demain vous partirez. J’avais fixé l’embarquement au 24, mais j’ai pensé que plus la chose serait rapprochée, plus elle serait sûre. Demain à midi j’aurai l’ordre de votre exil, signé Buckingham. Si vous dites un seul mot à qui que ce soit avant d’être sur le navire, mon sergent vous fera sauter la cervelle, et il en a l’ordre; si, sur le navire, vous dites un mot à qui que ce soit avant que le capitaine vous le permette, le capitaine vous fait jeter à la mer, c’est convenu. Au revoir, voilà ce que pour aujourd’hui j’avais à vous dire. Demain je vous reverrai pour vous faire mes adieux!»
Et sur ces paroles le baron sortit.
Milady avait écouté toute cette menaçante tirade le sourire du dédain sur les lèvres, mais la rage dans le coeur.
On servit le souper; Milady sentit qu’elle avait besoin de forces, elle ne savait pas ce qui pouvait se passer pendant cette nuit qui s’approchait menaçante, car de gros nuages roulaient au ciel, et des éclairs lointains annonçaient un orage.
L’orage éclata vers les dix heures du soir: Milady sentait une consolation à voir la nature partager le désordre de son coeur; la foudre grondait dans l’air comme la colère dans sa pensée, il lui semblait que la rafale, en passant, échevelait son front comme les arbres dont elle courbait les branches et enlevait les feuilles; elle hurlait comme l’ouragan, et sa voix se perdait dans la grande voix de la nature, qui, elle aussi, semblait gémir et se désespérer.
Tout à coup elle entendit frapper à une vitre, et, à la lueur d’un éclair, elle vit le visage d’un homme apparaître derrière les barreaux.
Elle courut à la fenêtre et l’ouvrit.
«Felton! s’écria-t-elle, je suis sauvée!
— Oui, dit Felton! mais silence, silence! il me faut le temps de scier vos barreaux. Prenez garde seulement qu’ils ne vous voient par le guichet.
— Oh! c’est une preuve que le Seigneur est pour nous, Felton, reprit Milady, ils ont fermé le guichet avec une planche.