Chapter 16
— Que dites-vous là, Sire? Dieu me garde que, pour moi, la reine éprouve la moindre contrariété! elle m’a toujours cru son ennemi, Sire, quoique Votre Majesté puisse attester que j’ai toujours pris chaudement son parti, même contre vous. Oh! si elle trahissait Votre Majesté à l’endroit de son honneur, ce serait autre chose, et je serais le premier à dire: «Pas de grâce, Sire, pas de grâce pour la coupable!» Heureusement il n’en est rien, et Votre Majesté vient d’en acquérir une nouvelle preuve.
— C’est vrai, monsieur le cardinal, dit le roi, et vous aviez raison, comme toujours; mais la reine n’en mérite pas moins toute ma colère.
— C’est vous, Sire, qui avez encouru la sienne; et véritablement, quand elle bouderait sérieusement Votre Majesté, je le comprendrais; Votre Majesté l’a traitée avec une sévérité!…
— C’est ainsi que je traiterai toujours mes ennemis et les vôtres, duc, si haut placés qu’ils soient et quelque péril que je coure à agir sévèrement avec eux.
— La reine est mon ennemie, mais n’est pas la vôtre, Sire; au contraire, elle est épouse dévouée, soumise et irréprochable; laissez-moi donc, Sire, intercéder pour elle près de Votre Majesté.
— Qu’elle s’humilie alors, et qu’elle revienne à moi la première!
— Au contraire, Sire, donnez l’exemple; vous avez eu le premier tort, puisque c’est vous qui avez soupçonné la reine.
— Moi, revenir le premier? dit le roi; jamais!
— Sire, je vous en supplie.
— D’ailleurs, comment reviendrais-je le premier?
— En faisant une chose que vous sauriez lui être agréable.
— Laquelle?
— Donnez un bal; vous savez combien la reine aime la danse; je vous réponds que sa rancune ne tiendra point à une pareille attention.
— Monsieur le cardinal, vous savez que je n’aime pas tous les plaisirs mondains.
— La reine ne vous en sera que plus reconnaissante, puisqu’elle sait votre antipathie pour ce plaisir; d’ailleurs ce sera une occasion pour elle de mettre ces beaux ferrets de diamants que vous lui avez donnés l’autre jour à sa fête, et dont elle n’a pas encore eu le temps de se parer.
— Nous verrons, monsieur le cardinal, nous verrons, dit le roi, qui, dans sa joie de trouver la reine coupable d’un crime dont il se souciait peu, et innocente d’une faute qu’il redoutait fort, était tout prêt à se raccommoder avec elle; nous verrons, mais, sur mon honneur, vous êtes trop indulgent.
— Sire, dit le cardinal, laissez la sévérité aux ministres, l’indulgence est la vertu royale; usez-en, et vous verrez que vous vous en trouverez bien.»
Sur quoi le cardinal, entendant la pendule sonner onze heures, s’inclina profondément, demandant congé au roi pour se retirer, et le suppliant de se raccommoder avec la reine.
Anne d’Autriche, qui, à la suite de la saisie de sa lettre, s’attendait à quelque reproche, fut fort étonnée de voir le lendemain le roi faire près d’elle des tentatives de rapprochement. Son premier mouvement fut répulsif, son orgueil de femme et sa dignité de reine avaient été tous deux si cruellement offensés, qu’elle ne pouvait revenir ainsi du premier coup; mais, vaincue par le conseil de ses femmes, elle eut enfin l’air de commencer à oublier. Le roi profita de ce premier moment de retour pour lui dire qu’incessamment il comptait donner une fête.
C’était une chose si rare qu’une fête pour la pauvre Anne d’Autriche, qu’à cette annonce, ainsi que l’avait pensé le cardinal, la dernière trace de ses ressentiments disparut sinon dans son coeur, du moins sur son visage. Elle demanda quel jour cette fête devait avoir lieu, mais le roi répondit qu’il fallait qu’il s’entendît sur ce point avec le cardinal.
En effet, chaque jour le roi demandait au cardinal à quelle époque cette fête aurait lieu, et chaque jour le cardinal, sous un prétexte quelconque, différait de la fixer.
Dix jours s’écoulèrent ainsi.
Le huitième jour après la scène que nous avons racontée, le cardinal reçut une lettre, au timbre de Londres, qui contenait seulement ces quelques lignes:
«Je les ai; mais je ne puis quitter Londres, attendu que je manque d’argent; envoyez-moi cinq cents pistoles, et quatre ou cinq jours après les avoir reçues, je serai à Paris.»
Le jour même où le cardinal avait reçu cette lettre, le roi lui adressa sa question habituelle.
Richelieu compta sur ses doigts et se dit tout bas:
«Elle arrivera, dit-elle, quatre ou cinq jours après avoir reçu l’argent; il faut quatre ou cinq jours à l’argent pour aller, quatre ou cinq jours à elle pour revenir, cela fait dix jours; maintenant faisons la part des vents contraires, des mauvais hasards, des faiblesses de femme, et mettons cela à douze jours.
— Eh bien, monsieur le duc, dit le roi, vous avez calculé?
— Oui, Sire: nous sommes aujourd’hui le 20 septembre; les échevins de la ville donnent une fête le 3 octobre. Cela s’arrangera à merveille, car vous n’aurez pas l’air de faire un retour vers la reine.»
Puis le cardinal ajouta:
«À propos, Sire, n’oubliez pas de dire à Sa Majesté, la veille de cette fête, que vous désirez voir comment lui vont ses ferrets de diamants.»
CHAPITRE XVII. LE MÉNAGE BONACIEUX
C’était la seconde fois que le cardinal revenait sur ce point des ferrets de diamants avec le roi. Louis XIII fut donc frappé de cette insistance, et pensa que cette recommandation cachait un mystère.
Plus d’une fois le roi avait été humilié que le cardinal, dont la police, sans avoir atteint encore la perfection de la police moderne, était excellente, fût mieux instruit que lui-même de ce qui se passait dans son propre ménage. Il espéra donc, dans une conversation avec Anne d’Autriche, tirer quelque lumière de cette conversation et revenir ensuite près de Son Éminence avec quelque secret que le cardinal sût ou ne sût pas, ce qui, dans l’un ou l’autre cas, le rehaussait infiniment aux yeux de son ministre.
Il alla donc trouver la reine, et, selon son habitude, l’aborda avec de nouvelles menaces contre ceux qui l’entouraient. Anne d’Autriche baissa la tête, laissa s’écouler le torrent sans répondre et espérant qu’il finirait par s’arrêter; mais ce n’était pas cela que voulait Louis XIII; Louis XIII voulait une discussion de laquelle jaillît une lumière quelconque, convaincu qu’il était que le cardinal avait quelque arrière-pensée et lui machinait une surprise terrible comme en savait faire Son Éminence. Il arriva à ce but par sa persistance à accuser.
«Mais, s’écria Anne d’Autriche, lassée de ces vagues attaques; mais, Sire, vous ne me dites pas tout ce que vous avez dans le coeur. Qu’ai-je donc fait? Voyons, quel crime ai-je donc commis? Il est impossible que Votre Majesté fasse tout ce bruit pour une lettre écrite à mon frère.»
Le roi, attaqué à son tour d’une manière si directe, ne sut que répondre; il pensa que c’était là le moment de placer la recommandation qu’il ne devait faire que la veille de la fête.
«Madame, dit-il avec majesté, il y aura incessamment bal à l’hôtel de ville; j’entends que, pour faire honneur à nos braves échevins, vous y paraissiez en habit de cérémonie, et surtout parée des ferrets de diamants que je vous ai donnés pour votre fête. Voici ma réponse.»
La réponse était terrible. Anne d’Autriche crut que Louis XIII savait tout, et que le cardinal avait obtenu de lui cette longue dissimulation de sept ou huit jours, qui était au reste dans son caractère. Elle devint excessivement pâle, appuya sur une console sa main d’une admirable beauté, et qui semblait alors une main de cire, et regardant le roi avec des yeux épouvantés, elle ne répondit pas une seule syllabe.
«Vous entendez, madame, dit le roi, qui jouissait de cet embarras dans toute son étendue, mais sans en deviner la cause, vous entendez?
— Oui, Sire, j’entends, balbutia la reine.
— Vous paraîtrez à ce bal?
— Oui.
— Avec vos ferrets?
— Oui.»
La pâleur de la reine augmenta encore, s’il était possible; le roi s’en aperçut, et en jouit avec cette froide cruauté qui était un des mauvais côtés de son caractère.
«Alors, c’est convenu, dit le roi, et voilà tout ce que j’avais à vous dire.
— Mais quel jour ce bal aura-t-il lieu?» demanda Anne d’Autriche.
Louis XIII sentit instinctivement qu’il ne devait pas répondre à cette question, la reine l’ayant faite d’une voix presque mourante.
«Mais très incessamment, madame, dit-il; mais je ne me rappelle plus précisément la date du jour, je la demanderai au cardinal.
— C’est donc le cardinal qui vous a annoncé cette fête? s’écria la reine.
— Oui, madame, répondit le roi étonné; mais pourquoi cela?
— C’est lui, qui vous a dit de m’inviter à y paraître avec ces ferrets?
— C’est-à-dire, madame…
— C’est lui, Sire, c’est lui!
— Eh bien qu’importe que ce soit lui ou moi? y a-t-il un crime à cette invitation?
— Non, Sire.
— Alors vous paraîtrez?
— Oui, Sire.
— C’est bien, dit le roi en se retirant, c’est bien, j’y compte.»
La reine fit une révérence, moins par étiquette que parce que ses genoux se dérobaient sous elle.
Le roi partit enchanté.
«Je suis perdue, murmura la reine, perdue, car le cardinal sait tout, et c’est lui qui pousse le roi, qui ne sait rien encore, mais qui saura tout bientôt. Je suis perdue! Mon Dieu! mon Dieu! mon Dieu!»
Elle s’agenouilla sur un coussin et pria, la tête enfoncée entre ses bras palpitants.
En effet, la position était terrible. Buckingham était retourné à Londres, Mme de Chevreuse était à Tours. Plus surveillée que jamais, la reine sentait sourdement qu’une de ses femmes la trahissait, sans savoir dire laquelle. La Porte ne pouvait pas quitter le Louvre. Elle n’avait pas une âme au monde à qui se fier.
Aussi, en présence du malheur qui la menaçait et de l’abandon qui était le sien, éclata-t-elle en sanglots.
«Ne puis-je donc être bonne à rien à Votre Majesté?» dit tout à coup une voix pleine de douceur et de pitié.
La reine se retourna vivement, car il n’y avait pas à se tromper à l’expression de cette voix: c’était une amie qui parlait ainsi.
En effet, à l’une des portes qui donnaient dans l’appartement de la reine apparut la jolie Mme Bonacieux; elle était occupée à ranger les robes et le linge dans un cabinet, lorsque le roi était entré; elle n’avait pas pu sortir, et avait tout entendu.
La reine poussa un cri perçant en se voyant surprise, car dans son trouble elle ne reconnut pas d’abord la jeune femme qui lui avait été donnée par La Porte.
«Oh! ne craignez rien, madame, dit la jeune femme en joignant les mains et en pleurant elle-même des angoisses de la reine; je suis à Votre Majesté corps et âme, et si loin que je sois d’elle, si inférieure que soit ma position, je crois que j’ai trouvé un moyen de tirer Votre Majesté de peine.
— Vous! ô Ciel! vous! s’écria la reine; mais voyons regardez-moi en face. Je suis trahie de tous côtés, puis-je me fier à vous?
— Oh! madame! s’écria la jeune femme en tombant à genoux: sur mon âme, je suis prête à mourir pour Votre Majesté!»
Ce cri était sorti du plus profond du coeur, et, comme le premier, il n’y avait pas à se tromper.
«Oui, continua Mme Bonacieux, oui, il y a des traîtres ici; mais, par le saint nom de la Vierge, je vous jure que personne n’est plus dévoué que moi à Votre Majesté. Ces ferrets que le roi redemande, vous les avez donnés au duc de Buckingham, n’est-ce pas? Ces ferrets étaient enfermés dans une petite boîte en bois de rose qu’il tenait sous son bras? Est-ce que je me trompe? Est-ce que ce n’est pas cela?
— Oh! mon Dieu! mon Dieu! murmura la reine dont les dents claquaient d’effroi.
— Eh bien, ces ferrets, continua Mme Bonacieux, il faut les ravoir.
— Oui, sans doute, il le faut, s’écria la reine; mais comment faire, comment y arriver?
— Il faut envoyer quelqu’un au duc.
— Mais qui?… qui?… à qui me fier?
— Ayez confiance en moi, madame; faites-moi cet honneur, ma reine, et je trouverai le messager, moi!
— Mais il faudra écrire!
— Oh! oui. C’est indispensable. Deux mots de la main de Votre Majesté et votre cachet particulier.
— Mais ces deux mots, c’est ma condamnation. C’est le divorce, l’exil!
— Oui, s’ils tombent entre des mains infâmes! Mais je réponds que ces deux mots seront remis à leur adresse.
— Oh! mon Dieu! il faut donc que je remette ma vie, mon honneur, ma réputation entre vos mains!
— Oui! oui, madame, il le faut, et je sauverai tout cela, moi!
— Mais comment? dites-le-moi au moins.
— Mon mari a été remis en liberté il y a deux ou trois jours; je n’ai pas encore eu le temps de le revoir. C’est un brave et honnête homme qui n’a ni haine, ni amour pour personne. Il fera ce que je voudrai: il partira sur un ordre de moi, sans savoir ce qu’il porte, et il remettra la lettre de Votre Majesté, sans même savoir qu’elle est de Votre Majesté, à l’adresse qu’elle indiquera.»
La reine prit les deux mains de la jeune femme avec un élan passionné, la regarda comme pour lire au fond de son coeur, et ne voyant que sincérité dans ses beaux yeux, elle l’embrassa tendrement.
«Fais cela, s’écria-t-elle, et tu m’auras sauvé la vie, tu m’auras sauvé l’honneur!
— Oh! n’exagérez pas le service que j’ai le bonheur de vous rendre; je n’ai rien à sauver à Votre Majesté, qui est seulement victime de perfides complots.
— C’est vrai, c’est vrai, mon enfant, dit la reine, et tu as raison.
— Donnez-moi donc cette lettre, madame, le temps presse.»
La reine courut à une petite table sur laquelle se trouvaient encre, papier et plumes: elle écrivit deux lignes, cacheta la lettre de son cachet et la remit à Mme Bonacieux.
«Et maintenant, dit la reine, nous oublions une chose nécessaire.
— Laquelle?
— L’argent.»
Mme Bonacieux rougit.
«Oui, c’est vrai, dit-elle, et j’avouerai à Votre Majesté que mon mari…
— Ton mari n’en a pas, c’est cela que tu veux dire.
— Si fait, il en a, mais il est fort avare, c’est là son défaut. Cependant, que Votre Majesté ne s’inquiète pas, nous trouverons moyen…
— C’est que je n’en ai pas non plus, dit la reine (ceux qui liront les Mémoires de Mme de Motteville ne s’étonneront pas de cette réponse); mais, attends.»
Anne d’Autriche courut à son écrin.
«Tiens, dit-elle, voici une bague d’un grand prix à ce qu’on assure; elle vient de mon frère le roi d’Espagne, elle est à moi et j’en puis disposer. Prends cette bague et fais-en de l’argent, et que ton mari parte.
— Dans une heure vous serez obéie.
— Tu vois l’adresse, ajouta la reine, parlant si bas qu’à peine pouvait-on entendre ce qu’elle disait: à Milord duc de Buckingham, à Londres.
— La lettre sera remise à lui-même.
— Généreuse enfant!» s’écria Anne d’Autriche.
Mme Bonacieux baisa les mains de la reine, cacha le papier dans son corsage et disparut avec la légèreté d’un oiseau.
Dix minutes après, elle était chez elle; comme elle l’avait dit à la reine, elle n’avait pas revu son mari depuis sa mise en liberté; elle ignorait donc le changement qui s’était fait en lui à l’endroit du cardinal, changement qu’avaient opéré la flatterie et l’argent de Son Éminence et qu’avaient corroboré, depuis, deux ou trois visites du comte de Rochefort, devenu le meilleur ami de Bonacieux, auquel il avait fait croire sans beaucoup de peine qu’aucun sentiment coupable n’avait amené l’enlèvement de sa femme, mais que c’était seulement une précaution politique.
Elle trouva M. Bonacieux seul: le pauvre homme remettait à grand- peine de l’ordre dans la maison, dont il avait trouvé les meubles à peu près brisés et les armoires à peu près vides, la justice n’étant pas une des trois choses que le roi Salomon indique comme ne laissant point de traces de leur passage. Quant à la servante, elle s’était enfuie lors de l’arrestation de son maître. La terreur avait gagné la pauvre fille au point qu’elle n’avait cessé de marcher de Paris jusqu’en Bourgogne, son pays natal.
Le digne mercier avait, aussitôt sa rentrée dans sa maison, fait part à sa femme de son heureux retour, et sa femme lui avait répondu pour le féliciter et pour lui dire que le premier moment qu’elle pourrait dérober à ses devoirs serait consacré tout entier à lui rendre visite.
Ce premier moment s’était fait attendre cinq jours, ce qui, dans toute autre circonstance, eût paru un peu bien long à maître Bonacieux; mais il avait, dans la visite qu’il avait faite au cardinal et dans les visites que lui faisait Rochefort, ample sujet à réflexion, et, comme on sait, rien ne fait passer le temps comme de réfléchir.
D’autant plus que les réflexions de Bonacieux étaient toutes couleur de rose. Rochefort l’appelait son ami, son cher Bonacieux, et ne cessait de lui dire que le cardinal faisait le plus grand cas de lui. Le mercier se voyait déjà sur le chemin des honneurs et de la fortune.
De son côté, Mme Bonacieux avait réfléchi, mais, il faut le dire, à tout autre chose que l’ambition; malgré elle, ses pensées avaient eu pour mobile constant ce beau jeune homme si brave et qui paraissait si amoureux. Mariée à dix-huit ans à M. Bonacieux, ayant toujours vécu au milieu des amis de son mari, peu susceptibles d’inspirer un sentiment quelconque à une jeune femme dont le coeur était plus élevé que sa position, Mme Bonacieux était restée insensible aux séductions vulgaires; mais, à cette époque surtout, le titre de gentilhomme avait une grande influence sur la bourgeoisie, et d’Artagnan était gentilhomme; de plus, il portait l’uniforme des gardes, qui, après l’uniforme des mousquetaires, était le plus apprécié des dames. Il était, nous le répétons, beau, jeune, aventureux; il parlait d’amour en homme qui aime et qui a soif d’être aimé; il y en avait là plus qu’il n’en fallait pour tourner une tête de vingt-trois ans, et Mme Bonacieux en était arrivée juste à cet âge heureux de la vie.
Les deux époux, quoiqu’ils ne se fussent pas vus depuis plus de huit jours, et que pendant cette semaine de graves événements eussent passé entre eux, s’abordèrent donc avec une certaine préoccupation; néanmoins, M. Bonacieux manifesta une joie réelle et s’avança vers sa femme à bras ouverts.
Mme Bonacieux lui présenta le front.
«Causons un peu, dit-elle.
— Comment? dit Bonacieux étonné.
— Oui, sans doute, j’ai une chose de la plus haute importance à vous dire.
— Au fait, et moi aussi, j’ai quelques questions assez sérieuses à vous adresser. Expliquez-moi un peu votre enlèvement, je vous prie.
— Il ne s’agit point de cela pour le moment, dit Mme Bonacieux.
— Et de quoi s’agit-il donc? de ma captivité?
— Je l’ai apprise le jour même; mais comme vous n’étiez coupable d’aucun crime, comme vous n’étiez complice d’aucune intrigue, comme vous ne saviez rien enfin qui pût vous compromettre, ni vous, ni personne, je n’ai attaché à cet événement que l’importance qu’il méritait.
— Vous en parlez bien à votre aise, madame! reprit Bonacieux blessé du peu d’intérêt que lui témoignait sa femme; savez-vous que j’ai été plongé un jour et une nuit dans un cachot de la Bastille?
— Un jour et une nuit sont bientôt passés; laissons donc votre captivité, et revenons à ce qui m’amène près de vous.
— Comment? ce qui vous amène près de moi! N’est-ce donc pas le désir de revoir un mari dont vous êtes séparée depuis huit jours? demanda le mercier piqué au vif.
— C’est cela d’abord, et autre chose ensuite.
— Parlez!
— Une chose du plus haut intérêt et de laquelle dépend notre fortune à venir peut-être.
— Notre fortune a fort changé de face depuis que je vous ai vue, madame Bonacieux, et je ne serais pas étonné que d’ici à quelques mois elle ne fît envie à beaucoup de gens.
— Oui, surtout si vous voulez suivre les instructions que je vais vous donner.
— À moi?
— Oui, à vous. Il y a une bonne et sainte action à faire, monsieur, et beaucoup d’argent à gagner en même temps.»
Mme Bonacieux savait qu’en parlant d’argent à son mari, elle le prenait par son faible.
Mais un homme, fût-ce un mercier, lorsqu’il a causé dix minutes avec le cardinal de Richelieu, n’est plus le même homme.
«Beaucoup d’argent à gagner! dit Bonacieux en allongeant les lèvres.
— Oui, beaucoup.
— Combien, à peu près?
— Mille pistoles peut-être.
— Ce que vous avez à me demander est donc bien grave?
— Oui.
— Que faut-il faire?
— Vous partirez sur-le-champ, je vous remettrai un papier dont vous ne vous dessaisirez sous aucun prétexte, et que vous remettrez en main propre.
— Et pour où partirai-je?
— Pour Londres.
— Moi, pour Londres! Allons donc, vous raillez, je n’ai pas affaire à Londres.
— Mais d’autres ont besoin que vous y alliez.
— Quels sont ces autres? Je vous avertis, je ne fais plus rien en aveugle, et je veux savoir non seulement à quoi je m’expose, mais encore pour qui je m’expose.
— Une personne illustre vous envoie, une personne illustre vous attend: la récompense dépassera vos désirs, voilà tout ce que je puis vous promettre.
— Des intrigues encore, toujours des intrigues! merci, je m’en défie maintenant, et M. le cardinal m’a éclairé là-dessus.
— Le cardinal! s’écria Mme Bonacieux, vous avez vu le cardinal?
— Il m’a fait appeler, répondit fièrement le mercier.
— Et vous vous êtes rendu à son invitation, imprudent que vous êtes.
— Je dois dire que je n’avais pas le choix de m’y rendre ou de ne pas m’y rendre, car j’étais entre deux gardes. Il est vrai encore de dire que, comme alors je ne connaissais pas Son Éminence, si j’avais pu me dispenser de cette visite, j’en eusse été fort enchanté.
— Il vous a donc maltraité? il vous a donc fait des menaces?
— Il m’a tendu la main et m’a appelé son ami, — son ami! entendez-vous, madame? — je suis l’ami du grand cardinal!
— Du grand cardinal!
— Lui contesteriez-vous ce titre, par hasard, madame?
— Je ne lui conteste rien, mais je vous dis que la faveur d’un ministre est éphémère, et qu’il faut être fou pour s’attacher à un ministre; il est des pouvoirs au-dessus du sien, qui ne reposent pas sur le caprice d’un homme ou l’issue d’un événement; c’est à ces pouvoirs qu’il faut se rallier.
— J’en suis fâché, madame, mais je ne connais pas d’autre pouvoir que celui du grand homme que j’ai l’honneur de servir.
— Vous servez le cardinal?
— Oui, madame, et comme son serviteur je ne permettrai pas que vous vous livriez à des complots contre la sûreté de l’État, et que vous serviez, vous, les intrigues d’une femme qui n’est pas française et qui a le coeur espagnol. Heureusement, le grand cardinal est là, son regard vigilant surveille et pénètre jusqu’au fond du coeur.»
Bonacieux répétait mot pour mot une phrase qu’il avait entendu dire au comte de Rochefort; mais la pauvre femme, qui avait compté sur son mari et qui, dans cet espoir, avait répondu de lui à la reine, n’en frémit pas moins, et du danger dans lequel elle avait failli se jeter, et de l’impuissance dans laquelle elle se trouvait. Cependant connaissant la faiblesse et surtout la cupidité de son mari elle ne désespérait pas de l’amener à ses fins.
«Ah! vous êtes cardinaliste, monsieur, s’écria-t-elle ah! vous servez le parti de ceux qui maltraitent votre femme et qui insultent votre reine!
— Les intérêts particuliers ne sont rien devant les intérêts de tous. Je suis pour ceux qui sauvent l’État», dit avec emphase Bonacieux.
C’était une autre phrase du comte de Rochefort, qu’il avait retenue et qu’il trouvait l’occasion de placer.
«Et savez-vous ce que c’est que l’État dont vous parlez? dit Mme Bonacieux en haussant les épaules. Contentez-vous d’être un bourgeois sans finesse aucune, et tournez-vous du côté qui vous offre le plus d’avantages.
— Eh! eh! dit Bonacieux en frappant sur un sac à la panse arrondie et qui rendit un son argentin; que dites-vous de ceci, madame la prêcheuse?
— D’où vient cet argent?
— Vous ne devinez pas?
— Du cardinal?
— De lui et de mon ami le comte de Rochefort.
— Le comte de Rochefort! mais c’est lui qui m’a enlevée!
— Cela se peut, madame.
— Et vous recevez de l’argent de cet homme?
— Ne m’avez-vous pas dit que cet enlèvement était tout politique?
— Oui; mais cet enlèvement avait pour but de me faire trahir ma maîtresse, de m’arracher par des tortures des aveux qui pussent compromettre l’honneur et peut-être la vie de mon auguste maîtresse.