Les trois hommes en Allemagne

Part 9

Chapter 93,899 wordsPublic domain

George eut aussi son aventure. Il y avait proche l'Altmarkt un magasin à la vitrine duquel étaient exposés quelques coussins. Le véritable commerce de la boutique était la verrerie et la porcelaine, les coussins semblaient ne devoir être qu'un essai. C'étaient de fort beaux coussins de satin, enjolivés de broderies à la main. Nous passions souvent devant cette vitrine et, chaque fois, George s'arrêtait pour les admirer. Il disait que certainement sa tante aimerait en posséder un.

George s'est montré plein d'attention envers cette tante depuis le début du voyage. Il lui a écrit une longue lettre chaque jour, et de chaque ville où nous nous arrêtions lui a envoyé un souvenir. A mon avis il exagère, et plus d'une fois je le lui ai dit. Sa tante va rencontrer d'autres tantes et elles causeront; toute cette espèce en sera bouleversée et en deviendra intraitable. Comme neveu je m'oppose à cet état de trouble que George est en train de créer. Mais il ne veut rien entendre.

Voilà pourquoi il nous quitta le samedi après le déjeuner, expliquant qu'il se rendait à ce magasin afin d'acheter un coussin pour sa tante. Il dit qu'il ne serait pas longtemps parti et il nous engagea à l'attendre.

Nous l'attendîmes un temps qui me sembla interminable. Quand il nous revint, il avait les mains vides et l'air ennuyé. Nous lui demandâmes ce qu'il avait fait du coussin. Il nous dit qu'il n'en avait pas acheté, qu'il avait changé d'avis; il ajouta qu'au fond sa tante n'aurait pas tenu tellement à ce coussin. Certainement il s'était passé quelque chose de contrariant. Nous essayâmes de connaître le fond de l'histoire, mais il ne se montra pas communicatif; même, à notre vingtième question, il finit par nous répondre sèchement.

Cependant dans la soirée, comme nous étions en tête à tête, il commença de lui-même:

--Les Allemands sont quand même un peu bizarres pour certaines choses.

--Qu'est-il arrivé?

--Je voulais donc un coussin...

--Pour votre tante, remarquai-je.

--Pourquoi pas? (Il commençait à se monter. Je n'ai jamais connu homme si susceptible à propos d'une tante.) Pourquoi n'enverrais-je pas un coussin à ma tante?

--Ne vous fâchez pas, répliquai-je. Je n'y vois pas d'objection, au contraire; je respecte vos sentiments.

Il se calma et continua:

--Il y en avait quatre à la devanture, vous vous le rappelez bien. Tous quatre semblables, et chacun marqué vingt marks en chiffres connus. Je n'ai pas la prétention de parler couramment l'allemand, mais avec un petit effort j'arrive généralement à me faire comprendre et à saisir le sens de ce que l'on me dit, pourvu qu'on ne mange pas les mots. J'entre donc dans ce magasin. Une jeune fille s'avance vers moi. Elle était jolie, elle avait l'air sage, timide même: on ne se serait pas attendu en la voyant à une telle chose. De ma vie je n'ai été aussi surpris.

--Surpris de quoi? demandai-je.

George suppose toujours que vous connaissez la fin de l'histoire dont il raconte le commencement; c'est un genre déplaisant.

--De ce qui arriva, expliqua-t-il, de ce que je vous raconte. Elle se prit à sourire et me demanda ce que je voulais. Je perçus cela parfaitement; aucun doute ne pouvait surgir dans mon esprit. Je déposai une pièce de vingt marks sur le comptoir et dis:

--Donnez-moi, s'il vous plaît, un coussin.

Elle me regarda comme si je lui avait demandé un édredon. Je pensai que peut-être elle n'avait pas bien compris, de sorte que je lui répétai ma demande d'une voix plus forte. Si je l'avais caressée sous le menton, elle n'eût certes pu avoir un air plus surpris ni plus indigné.

Elle me déclara que je devais faire erreur.

Je ne voulus pas commencer une longue conversation, de peur de ne pouvoir la soutenir. Je lui dis qu'il n'y avait pas erreur. Je lui montrai la pièce de vingt marks, et lui répétai pour la troisième fois que je voulais un coussin, «un coussin de vingt marks.»

Sur ces entrefaites s'avança une autre demoiselle, plus âgée, et la première, qui paraissait bouleversée, lui répéta ce que je venais de dire.

L'autre estima que je n'avais pas l'air d'appartenir à cette classe d'hommes qui pouvaient désirer un coussin. Pour s'en assurer, elle me posa elle-même la question:

--Est-ce que vous avez dit que vous vouliez un coussin?

--Je l'ai dit trois fois, je vais le répéter: je veux un coussin.

Elle dit:

--Eh bien, vous ne pouvez pas en avoir!

Je sentais la colère monter. Si je n'avais pas réellement tenu à cet objet, je serais sorti de la boutique; mais les coussins étaient à la devanture pour être vendus, évidemment. Je ne voyais pas _pourquoi_, moi, je ne pourrais pas en obtenir un. Je déclarai:

--Et je veux en avoir un!

C'est une phrase bien simple, mais je la dis avec énergie. Une troisième demoiselle parut à ce moment, je suppose que ces trois formaient tout le personnel de la maison. Cette dernière était une petite personne aux grands yeux brillants et pleins de malice. En toute autre occasion j'aurais eu du plaisir à la voir, mais son arrivée m'irrita. Je ne voyais pas l'utilité de trois vendeuses pour conclure cette affaire.

Les deux premières expliquèrent le cas à la troisième et avant qu'elles fussent à la moitié de leur récit, la troisième commença à s'esclaffer. Elle me paraissait d'un caractère à rire de tout. Ensuite elles se prirent à bavarder comme des pies, toutes les trois à la fois; et tous les dix mots elles me regardaient; et plus elles me regardaient, plus la troisième riait; et avant qu'elles eussent fini, elles se tordaient toutes les trois, les petites idiotes; on aurait pu me prendre pour un clown, en train de donner une représentation.

Quand elles furent suffisamment calmées pour se mouvoir, la troisième vendeuse s'approcha de moi en riant toujours. Elle me dit:

--Si vous l'obtenez, vous en irez-vous?

De prime abord, je ne compris pas très bien: elle fut obligée de répéter:

--Ce coussin, quand vous l'aurez, vous-en-irez-vous-tout-de-suite?

Moi, je ne demandais que cela, et je le lui dis. Mais j'ajoutai que je ne m'en irais pas sans. J'étais résolu à obtenir un coussin, dussé-je passer toute la nuit dans la boutique.

Elle rejoignit les deux autres vendeuses, je crus qu'elles allaient me chercher le coussin, et que le marché allait être conclu. Au lieu de cela, arriva la chose la plus incompréhensible. Ces deux se mirent derrière la troisième (toutes les trois pouffant de rire, Dieu seul sait pourquoi) et la poussèrent vers moi. Elles la poussèrent tout contre moi et alors, avant que je comprisse ce qui arrivait, cette troisième posa ses mains sur mes épaules, se mit sur la pointe des pieds et m'embrassa. Après quoi, enfouissant sa figure dans son tablier, elle s'en alla en courant, suivie par la deuxième vendeuse. La première m'ouvrit la porte avec un désir si évident de me voir partir que, dans ma confusion, je m'en allai, laissant derrière moi les vingt marks. Je n'ai pas d'objection à formuler contre ce baiser, quoique je ne l'eusse pas désiré, tandis que je désirais un coussin. Je ne tiens pas à retourner à ce magasin. Mais je ne comprends pas du tout cette conduite.

Je lui dis:

--Mais qu'avez-vous donc demandé?

Il répondit:

--Un coussin.

--C'est ce que vous vouliez, je le sais. Ce que je veux dire est: quel mot de la langue allemande moderne avez-vous employé?

Il me répondit:

--Un Kuss.

J'expliquai:

--Vous n'avez pas le droit de vous plaindre. Cela prête à confusion. Un «Kuss» semble vouloir dire un coussin, mais il n'en est pas ainsi, cela signifie baiser; tandis que «Kissen» signifie coussin. Vous avez confondu les deux mots: vous n'êtes pas le premier auquel cela arrive. Je ne suis pas bon juge en la matière; mais vous aviez demandé un baiser de vingt marks et, d'après votre description de la jeune fille, on pourrait estimer le prix raisonnable. En tout cas n'en parlons pas à Harris. Si mes souvenirs sont bons, il a également une tante.

En quoi George fut de mon avis.

CHAPITRE HUITIÈME

_Monsieur et Mlle Jones de Manchester. Les bienfaits du cacao. Conseil à la société pour la conservation de la paix. La fenêtre, argument moyenâgeux. Le passe-temps favori des chrétiens. Les litanies du guide. Comment réparer les ravages du temps. George expérimente le contenu d'un flacon. Le sort du buveur de bière allemand. Harris et moi prenons la résolution de faire une bonne action. Le modèle-type de la statue. Harris et ses amis. Le paradis sans poivre. Les femmes et les villes._

Nous nous étions mis en route pour Prague et attendions dans le grand hall de la gare de Dresde le moment où les employés omnipotents nous permettraient l'accès du quai. George, qui était allé au kiosque à journaux, revint vers nous, une lueur malicieuse dans les yeux, et dit:

--Je l'ai vu.

--Vu quoi? demandai-je.

Il était trop agité pour répondre intelligiblement.

--Ils sont là, ils avancent vers vous, tous les deux. Vous allez les voir vous-mêmes dans une minute! Je ne plaisante pas! C'est exactement ça.

Comme d'habitude en cette saison, les journaux avaient fait paraître quelques articles plus ou moins sérieux sur le serpent de mer; et je croyais que ce qu'il nous disait s'y rapportait. Un moment de réflexion me fit comprendre que cette chose était impossible, vu que nous nous trouvions en plein centre de l'Europe, à cinq cents lieues des côtes. Avant que j'eusse pu lui poser toute autre question, il me saisit le bras:

--Regardez! dit-il, est-ce que j'exagère?

Je tournai la tête et vis ce que peu de mes compatriotes ont eu l'occasion de voir: l'Anglais voyageur d'après la conception continentale, accompagné de sa fille. Ils s'avançaient vers nous, en chair et en os, vivants et palpables, à moins que ce n'ait été un rêve. C'était le «Milord» et la «Miss» anglais, tels que depuis des générations on les caricature dans la presse comique et sur la scène continentale. Ils étaient parfaits en tous points. L'homme était grand et maigre, avec des cheveux couleur de sable, un nez énorme, de longs favoris. Il portait un vêtement de teinte indécise et un long manteau clair lui tombait jusqu'aux talons. Son casque blanc était orné d'un voile vert; il portait une paire de jumelles en bandoulière et tenait dans sa main, gantée de beurre frais, un alpenstock légèrement plus grand que lui. Sa fille était longue et anguleuse. Je ne puis décrire son costume: mon regretté grand-père aurait pu mener cette tâche à bien; il devait être plus familiarisé avec cette mode. Je ne puis que dire qu'elle me sembla inutilement court-vêtue, exhibant une paire de chevilles (si je puis me permettre de mentionner ce détail) qui, au point de vue artistique, demandaient plutôt à être cachées. Son chapeau me rappelait Mrs Hemans; je ne sais pas trop pourquoi. Elle portait des mitaines, un pince-nez et des bottines lacées sur le côté--on les appelait «prunella» dans le commerce. Elle aussi tenait un alpenstock, malgré l'absence totale de montagnes à cent kilomètres à la ronde, et un sac plat maintenu à la taille par une courroie. Les dents lui sortaient de la bouche comme à un lapin, et sa silhouette était celle d'un traversin sur des échasses.

Harris se précipita sur son kodak et naturellement ne le trouva pas; il ne le trouve jamais quand il en a besoin. Lorsque nous voyons Harris se démener comme un possédé et criant: «Que diable ai-je fait de mon kodak, est-ce que l'un de vous se rappelle ce que j'en ai fait?» c'est que pour la première fois de la journée il a aperçu une chose digne d'être photographiée. Plus tard, il se souvient de l'avoir mis dans sa valise.

Ils ne se contentèrent pas de la simple apparence; ils jouèrent leur rôle jusqu'au bout. Ils avançaient en regardant à chaque pas à droite et à gauche. Le gentleman tenait à la main un Baedeker ouvert, la lady portait un manuel de conversation; ils parlaient un allemand que personne ne pouvait comprendre et un français qu'eux-mêmes ils n'auraient pu traduire. Le monsieur touchait de son alpenstock les employés pour attirer leur attention, tandis que la dame se détournait violemment à la vue d'une affiche-réclame de cacao, en s'écriant: «Shocking!»

Vraiment, elle était excusable. On remarque, même dans la chaste Angleterre, que, d'après l'auteur de l'affiche, une femme qui boit du cacao n'a que bien peu d'autres besoins terrestres: il lui suffit d'environ un mètre de mousseline. Sur le continent cette même femme, autant que j'ai pu en juger, est à l'abri de tous les autres besoins de la vie. Non seulement, selon le fabricant, le cacao doit tenir lieu d'aliments et de boisson, mais encore de vêture. Ceci dit entre parenthèses.

Naturellement ils devinrent le point de mire de tous les regards. Ayant eu l'occasion de leur rendre un léger service, j'eus l'avantage de cinq minutes de conversation avec eux. Ils furent très aimables. Le gentleman me déclara se nommer Jones, et venir de Manchester, mais il me parut ne savoir ni de quel quartier de Manchester il venait, ni où cette ville se trouvait. Je lui demandai où il allait, mais il me sembla l'ignorer. Il me dit que cela dépendait. Je lui demandai s'il ne trouvait pas l'alpenstock un objet encombrant pour se promener à travers une ville populeuse; il admit qu'en effet l'alpenstock devenait parfois embarrassant. Je lui demandai si sa voilette ne le gênait pas pour voir. Mais il nous expliqua qu'il ne la baissait que lorsque les mouches devenaient gênantes. Je demandai à la miss si elle s'était aperçue de la fraîcheur du vent; elle me dit qu'elle l'avait trouvé spécialement froid aux coins de rue. Je n'ai pas posé ces questions les unes après les autres, comme je l'ai relaté ici; je les mêlais à la conversation générale, et nous nous séparâmes bons amis.

J'ai beaucoup réfléchi à cette apparition et suis arrivé à une conclusion bien définie. Un monsieur, que je rencontrai plus tard à Francfort et auquel je fis la description du couple, m'affirma l'avoir lui-même rencontré à Paris, trois semaines après l'affaire de Fachoda. Tandis qu'un voyageur de commerce pour quelque aciérie anglaise, que j'avais rencontré à Strasbourg, se rappelle les avoir vus à Berlin, au moment de la surexcitation causée par la question du Transvaal. J'en conclus que c'étaient des acteurs sans travail, engagés spécialement dans l'intérêt de la paix internationale. Le ministère français des Affaires Etrangères, désireux de faire tomber la colère de la populace parisienne qui réclamait la guerre avec l'Angleterre, embaucha ce couple admirable pour qu'il circulât dans la capitale. On ne peut pas à la fois rire et vouloir tuer. La nation française contempla ce spécimen de citoyen anglais, elle y vit non pas une caricature, mais une réalité palpable et son indignation sombra dans le fou rire. Le succès de ce stratagème amena plus tard le couple à offrir ses services au gouvernement allemand: on sait l'heureux résultat qui couronna ses efforts.

Notre propre gouvernement pourrait lui-même profiter de la leçon. On pourrait parfaitement tenir à la disposition de Downing Street quelques petits Français bien gras, qu'à l'occasion l'on enverrait à travers le pays, avec la consigne de hausser les épaules et de manger des sandwiches aux grenouilles; ou bien on pourrait réquisitionner une bande d'Allemands mal soignés et mal peignés, dans le simple but de les faire se promener, en fumant de longues pipes et en disant «So». Le public rirait et s'écrierait: «La guerre avec ceux-là? Non, ce serait trop bête!» Si le gouvernement n'accepte pas ma proposition, j'en recommande les grandes lignes à la société pour le maintien de la paix.

Nous fûmes amenés à allonger quelque peu notre séjour à Prague. Prague est une des villes les plus intéressantes d'Europe. Ses pierres sont saturées d'histoires et de romances; tous ses environs ont servi de champs de bataille. C'est dans cette ville que fut conçue la Réforme et que se trama la guerre de Trente ans. Mais il n'y aurait pas eu à Prague la moitié des troubles qui y ont éclaté, si ses fenêtres avaient été moins larges et moins tentantes. Le fait initial de la première de ces catastrophes fameuses consista à jeter les sept conseillers catholiques de la fenêtre du Rathhaus sur les piques des Hussites. Plus tard on donna le signal de la deuxième en jetant les conseillers impériaux par les fenêtres de la vieille Burg, dans le Hradschin. Ce fut la deuxième «défenestration» de Prague. Depuis on a résolu à Prague d'autres questions importantes. L'issue pacifique de ces réunions fait conjecturer qu'elles eurent lieu dans des caves. On a d'ailleurs bien la sensation que la fenêtre a toujours joué, en tant qu'argument, le rôle de tentateur chez l'enfant de Bohême.

On peut admirer dans la Teynkirche la chaire vermoulue où Jean Huss prêcha. On entend aujourd'hui la voix d'un prêtre papiste s'élever du même endroit, tandis qu'un grossier bloc de pierre, à moitié caché par du lierre, commémore au loin, à Constance, l'emplacement où Huss et Jérôme expirèrent en proie aux flammes du bûcher. L'histoire est coutumière de semblables ironies. Dans cette Teynkirche se trouve enterré Tycho Brahé, l'astronome qui commit l'erreur banale de croire que la terre, avec ses mille et une croyances et son unique humanité, était le centre de l'univers, mais qui, d'autre part, observa les étoiles avec clairvoyance.

Quoiqu'elles soient bordées de palais, les avenues de Prague sont sales. Ziska l'Aveugle a dû souvent les traverser en hâte. Le clairvoyant Wallenstein a habité cette ville. Ils l'ont surnommé «le Héros»; la ville est particulièrement fière de l'avoir eu comme citoyen. Dans son palais lugubre de la place Waldstein, on montre comme un lieu sacré la petite pièce où il faisait ses dévotions, et, ma parole, on a l'air ici de croire qu'il possédait réellement une âme.

Ces chemins raides et tortueux doivent avoir résonné bien souvent sous les pas des légions de Sigismond ou de Maximilien. Tantôt les Saxons, tantôt les Bavarois et puis les Français; tantôt les saints de Gustave-Adolphe, puis les soldats-machines de Frédéric le Grand, tous ont voulu forcer ces portes et ont combattu sur ces ponts.

Les juifs ont toujours donné à Prague une physionomie particulière. Il leur est arrivé de porter assistance aux chrétiens dans leur occupation favorite, qui consistait à s'entre-tuer, et cette grande oriflamme suspendue sous la voûte de l'Altneuschule atteste le courage avec lequel ils aidèrent Ferdinand le Catholique à résister aux protestants suédois. Le ghetto de Prague fut un des premiers établis en Europe. Les juifs de Prague ont fait leurs dévotions depuis huit cents ans dans une minuscule synagogue qui existe toujours; du dehors les femmes pleines de ferveur assistent aux offices, l'oreille collée à des ouvertures spécialement aménagées pour elles dans les murs épais. Le cimetière juif avoisinant, «Bethchajim», ou la «Maison de la vie», a l'air de vouloir déborder de sépulcres. Pendant des siècles on a, selon la loi, enterré là, et nulle part ailleurs, les os d'Israël. Les pierres tombales s'y culbutent comme renversées par quelque lutte macabre de leurs hôtes souterrains.

Il y a longtemps que les murs du ghetto ont été nivelés, mais les juifs de Prague tiennent toujours à leurs ruelles fétides, qu'on est d'ailleurs en train de remplacer par de belles rues neuves qui promettent de faire de ce quartier la plus belle partie de la ville.

On nous avait conseillé à Dresde de ne pas parler allemand à Prague. La Bohême est en proie depuis des années à une haine de race entre la minorité germanique et la majorité tchèque; être pris pour un Allemand dans certaines rues de Prague peut causer des désagréments à celui qui n'a plus l'entraînement voulu pour soutenir une course de fond. Nous parlâmes cependant allemand dans certaines rues de Prague,--il fallait le parler ou rester muet. Le dialecte tchèque est très ancien, dit-on, et celui qui le parle fait montre d'une culture scientifique très haute. Son alphabet se compose de quarante-deux lettres, qui évoquent chez l'étranger l'image des caractères chinois. Ce n'est pas une langue qu'on puisse apprendre rapidement. Nous décidâmes qu'en nous en tenant à l'allemand notre santé courrait moins de risque: en effet il ne nous arriva rien de fâcheux. Je ne puis l'expliquer que de la manière suivante: l'habitant de Prague est fort astucieux; une légère trace d'accent, quelque insignifiante incorrection grammaticale a pu se glisser dans notre allemand, lui révélant le fait que, malgré toutes les apparences contraires, nous n'étions pas des Allemands pur sang. Je ne veux pas l'affirmer; je l'avance comme une possibilité.

Pour éviter cependant tout danger inutile, nous visitâmes la ville avec un guide. Je n'ai jamais rencontré de guide accompli. Celui-là avait deux défauts bien marqués. Son anglais était des plus imparfaits. En réalité ce n'était pas du tout de l'anglais. J'ignore comment on aurait pu appeler son baragouin. Ce n'était pas entièrement sa faute; il avait appris l'anglais avec une dame écossaise. Je comprends assez bien l'écossais, ce qui est nécessaire si l'on tient à être au courant de la littérature anglaise moderne,--mais de là à saisir un patois écossais prononcé avec un accent slave et assaisonné de-ci de-là d'inflexions allemandes...! On avait du mal pendant la première heure passée en sa compagnie à se débarrasser de l'impression que cet homme étouffait. Nous nous attendions à chaque instant à le voir expirer entre nos mains. Nous nous habituâmes à lui au cours de la matinée et nous pûmes arriver à réprimer notre premier mouvement, qui était de l'étendre sur le dos et de lui arracher ses vêtements chaque fois qu'il ouvrait la bouche. Nous arrivâmes plus tard à comprendre une partie de ce qu'il disait et ceci nous permit de découvrir son deuxième défaut.

Il avait inventé depuis peu, à ce qu'il paraît, une lotion pour faire repousser les cheveux et obtenu qu'un pharmacien de l'endroit acceptât de la lancer et de lui faire de la réclame. Aussi s'efforçait-il, les trois quarts du temps, de nous vanter, non pas les beautés de Prague, mais les bienfaits que vaudrait à l'humanité son liquide. Il avait pris pour de la sympathie envers sa misérable lotion l'assentiment conventionnel que nous donnions à son éloquence enthousiaste (nous croyions qu'il nous développait ses idées sur l'architecture).

De telle sorte qu'il nous fut impossible de le ramener à tout autre sujet. Il traitait les palais en ruines et les églises branlantes en quantités négligeables, tout au plus bonnes à flatter le goût dépravé d'un décadent. Il avait l'air de croire que son devoir ne consistait pas à nous faire méditer sur les ravages du temps, mais plutôt sur les moyens de les réparer. Que nous importaient des héros aux têtes cassées ou des saints chauves? Vivait-on parmi les vivants ou parmi les morts? et, plutôt qu'à ceux-ci, ne devrions-nous pas être attentifs à ces jeunes filles et jeunes gens qu'un usage rationnel du «kophkeo» avait lotis (tout au moins sur l'étiquette) de nattes interminables ou d'épaisses moustaches?

Dans son cerveau, inconsciemment, il avait divisé le monde en deux catégories. Le Passé (avant l'usage): des gens peu intéressants, à l'air maladif et désagréable. L'Avenir (après usage): un choix de gens gras, joviaux, à physionomie avenante. Et tout ceci le rendait incapable de nous guider utilement à travers les vestiges du moyen âge.

Chacun de nous reçut à l'hôtel une bouteille de son produit. Au début de notre conversation, nous en avions tous, paraît-il, demandé avec véhémence. Je ne peux personnellement ni louer ni condamner cette drogue. Une longue suite de déceptions antérieures m'a découragé, sans parler d'une odeur tenace de paraffine qui, si légère soit-elle, vous attire des remarques désobligeantes. Depuis, je n'essaie même plus d'échantillons.

Je donnai ma bouteille à George. Il me l'avait demandée pour l'envoyer à un monsieur à Leeds. J'appris plus tard que Harris lui avait également cédé son flacon pour l'envoyer au même destinataire.