Part 8
Nous quittâmes Hanovre le même soir et arrivâmes à Berlin à temps pour dîner et faire ensuite une petite promenade. Berlin est une ville décevante. Le centre est une cohue, les faubourgs sont presque un désert; _Unter den Linden_, la seule avenue réputée, beaucoup trop large pour sa longueur, est singulièrement peu imposante, malgré le vain désir qu'on y sent de combiner Oxford Street avec les Champs-Elysées; ses théâtres sont coquets et charmants, on y attache plus d'importance au jeu des acteurs qu'à la mise en scène ou aux costumes; on ne maintient pas une oeuvre au répertoire pendant des mois, et les pièces à succès y sont jouées et reprises, en alternant, ce qui permet d'aller au même théâtre une semaine, chaque soir avec un nouveau spectacle; son Opéra n'est pas digne de la capitale, ses music-halls sont mal agencés et beaucoup trop vastes pour être beaux, je ne parle pas de l'atmosphère de vulgarité qui y règne. L'heure de l'affluence dans les cafés et les restaurants est de minuit à trois heures du matin; cependant la plupart des personnes qui y fréquentent se lèvent à sept heures: le Berlinois a-t-il résolu le grand problème de la vie moderne, vivre sans dormir, ou comme Carlyle se réserve-t-il pour l'éternité?
Personnellement je ne connais pas d'autres villes où l'on se couche aussi tard, excepté Petersbourg. Seulement notre Petersbourgeois ne se lève pas d'aussi bonne heure. Les music-halls à Petersbourg, où il est de mode de n'aller qu'après le théâtre, ne commencent pas avant minuit, car on doit compter une demi-heure pour s'y rendre avec un traîneau rapide. Pour traverser la Néva à quatre heures du matin, il faut littéralement se frayer un passage. Les voyageurs choisissent de préférence les trains qui partent à cinq heures du matin. Ces trains épargnent au Russe l'ennui de se lever de bonne heure. Il souhaite une «bonne nuit» à ses amis et s'en va à la gare après un souper confortable, sans mettre sa maison en révolution.
Berlin possède son Versailles, c'est Potsdam, une très jolie petite ville située entre des lacs et des forêts. Là, dans les allées ombragées de ce parc calme et vaste de Sans-Souci, on évoque aisément Frédéric, décharné et barbouillé de tabac selon son habitude, se promenant avec Voltaire à la voix aiguë.
Cédant à mon avis, George et Harris consentirent à ne pas s'arrêter longtemps à Berlin, mais à hâter notre départ pour Dresde. Berlin n'offre pas de curiosités qu'on ne puisse voir en mieux ailleurs et nous décidâmes de nous contenter d'une promenade à travers la ville. Le portier de l'hôtel nous fit faire la connaissance d'un cocher de fiacre qui, nous affirma-t-il, allait nous montrer tout ce qui en vaudrait la peine dans le moins de temps possible. Il vint nous prendre à neuf heures du matin. C'était vraiment le guide rêvé. Il paraissait d'une intelligence vive et bien informée; son allemand était compréhensible et quelques bribes d'anglais servaient à combler les lacunes. Aucune objection contre cet homme, mais son cheval était bien l'animal le moins sympathique derrière lequel je me sois jamais trouvé assis.
Il nous prit en grippe dès qu'il nous aperçut. Je fus le premier à sortir de l'hôtel. Il tourna la tête vers moi et me toisa de haut en bas, de son oeil froid et vitreux; puis il se tourna vers un autre cheval, un ami, qui se trouvait en face de lui. Je sais ce qu'il lui dit. Il avait une physionomie expressive et ne fit aucun effort pour déguiser sa pensée. Il dit:
--Drôles de corps que l'on rencontre en été, hein?
George me suivit de près et s'arrêta derrière moi. De nouveau le cheval tourna la tête vers nous et regarda. Jamais je n'avais vu un cheval capable de se contorsionner comme celui-là. J'ai bien vu une girafe faire avec son cou des mouvements, qui forçaient l'attention. Mais ce cheval éveillait plutôt l'idée d'une apparition de cauchemar après une journée poussiéreuse passée à Ascot et suivie d'un bon dîner avec six vieux camarades. Si j'avais vu ses yeux me fixer à travers ses membres postérieurs, je crois que je ne m'en serais pas étonné outre mesure.
L'apparition de George parut l'amuser encore beaucoup plus que la mienne. Il se tourna vers son ami:
--Extraordinaire, n'est-ce pas? remarqua-t-il; il doit exister un endroit, quelque part sur la terre, où on les élève.
Puis il se mit à chasser avec sa langue les mouches qui couvraient son épaule gauche. Je commençais à me demander si, ayant perdu sa mère tout enfant, il n'avait pas été recueilli par un chat.
George et moi grimpâmes dans la voiture et attendîmes Harris. Il arriva un moment après. J'étais enclin à penser que son aspect était plutôt soigné. Il portait un costume en flanelle blanche à culotte courte, qu'il s'était spécialement fait tailler pour monter à bicyclette en été; son chapeau peut-être sortait un peu de l'ordinaire, mais l'abritait d'une manière vraiment efficace contre le soleil.
Le cheval le toisa d'un seul regard, dit: «_Gott im Himmel!_» aussi clairement que jamais cheval ait parlé et se mit à trotter d'une allure rapide le long de la Friedrichstrasse, abandonnant Harris et le cocher sur le trottoir. Son patron lui ordonna de s'arrêter, mais il ne s'en préoccupa pas. Ils coururent après nous et purent nous arrêter au coin de la Dorotheenstrasse. Je ne pus saisir ce que l'homme dit au cheval, il parla vite et avec excitation; mais je comprenais quelques bribes de phrases telles que:
--Je suis bien forcé de gagner ma vie, hein? Qui t'a demandé ton avis? Ah, tu t'en moques pas mal, tant que tu as à boire!
Le cheval coupa court en prenant la Dorotheenstrasse de son propre chef. Je pense qu'il lui répondit:
--En route alors, et n'en parlons plus! Tâchons d'en finir avec cette plaisanterie et prenons autant que possible les rues les moins fréquentées.
En face du Brandenburger Thor notre cocher attacha les guides autour du fouet, descendit de son siège et vint vers nous pour nous donner des explications. Il nous montra le Thiergarten, puis nous détailla le Reichstags Haus. Il nous précisa sa longueur exacte, sa hauteur et sa largeur selon la manière des guides. Il appela ensuite notre attention sur le Thor. Il le dit construit en grès, imitant les «Properleer» d'Athènes.
A ce moment-là, le cheval, qui avait occupé ses loisirs à se lécher les jambes, tourna la tête. Il ne proféra pas une parole, il ne fit que regarder.
L'homme reprit, nerveusement. Cette fois-ci il dit que c'était en imitation des «Propeyedliar».
Le cheval alors se mit à parcourir les Linden et rien ne put le déterminer à ne pas prendre par les Linden. Son patron discuta avec lui, mais il continua à trotter. Il avait une manière de hausser les épaules tout en marchant, qui, à mon avis, signifiait:
--Ils ont vu le Thor, n'est-ce pas? Eh bien, c'est tout ce qu'il faut. Quant au reste, vous ne savez pas de quoi vous parlez et ils ne vous comprendraient pas, même si vous le saviez. Parlez donc allemand.
Et ce fut ainsi tout le long des Linden. Le cheval consentit à s'arrêter tout juste assez de temps pour que nous pussions jeter un long regard sur ce qu'il y avait à voir et en entendre le nom. Il coupa court à toute explication ou description par le procédé simple qui consistait à continuer son chemin.
Il a dû se dire: «Ces messieurs ne veulent pas autre chose que pouvoir dire aux gens, en rentrant chez eux, qu'ils ont vu tout cela. Si je les juge avec injustice et qu'ils soient plus intelligents qu'ils n'en ont l'air, ils trouveront dans un guide des informations bien plus précises que celles que mon vieil idiot peut leur donner. Qui aurait envie de savoir la hauteur d'un clocher? On l'oublie cinq minutes après. Ce qu'il me fatigue avec son babil! Pourquoi ne se dépêche-t-il pas, qu'on puisse rentrer déjeuner?»
Réflexion faite, peut-être bien que ce vieil animal borgne était dans le vrai. Il est certain que je me suis déjà trouvé en compagnie d'un guide dans des circonstances où j'aurais apprécié l'intervention de ce cheval.
Mais on ne reconnaît jamais les bienfaits de l'heure, puisque dans la circonstance nous l'avons maudit au lieu de le bénir.
CHAPITRE SEPTIÈME
_George s'étonne. L'amour germanique de l'ordre. Le concert de merles dans la Forêt Noire aura lieu à sept heures du matin. Le chien en porcelaine. Sa supériorité sur tous les autres chiens. Une contrée bien entretenue. Comment devrait être aménagée une vallée dans les montagnes d'après l'idéal allemand. Comment se fait l'écoulement des eaux en Allemagne. Le scandale de Dresde. Harris donne une représentation. Elle reste inappréciée. George et sa tante. George, un coussin et trois demoiselles._
A un certain moment, entre Berlin et Dresde, George, qui était resté pendant le dernier quart d'heure à regarder très attentivement par la portière, nous déclara:
--Pourquoi a-t-on l'habitude en Allemagne d'accrocher au haut des arbres les boîtes aux lettres? Pourquoi ne pas les fixer à la grande porte, comme on fait chez nous? Il me semble que je détesterais grimper au sommet d'un arbre pour prendre mon courrier, sans compter la corvée inutile imposée au facteur. J'ajoute que la tournée de cet employé doit être des plus fatigantes, pour peu qu'il soit corpulent, et même dangereuse par des nuits de tempête. S'ils tiennent absolument à suspendre leur boîte à un arbre, pourquoi ne pas l'attacher aux branches basses, au lieu de choisir les branches les plus élevées? Mais il est possible que j'émette un jugement téméraire sur ce pays, continua-t-il, une nouvelle idée se présentant à lui. Il est probable que les Allemands, qui nous devancent en beaucoup de points, ont perfectionné le service des pigeons voyageurs. Mais, même en ce cas, je ne peux m'empêcher de remarquer qu'il eût été plus simple, pendant qu'ils y étaient, de dresser les oiseaux à déposer leurs messages plus près de la terre. Ce doit être un travail pénible, même pour un Allemand adulte de force moyenne, de retirer son courrier de ces boîtes.
Je suivis son regard à travers la portière et lui dis:
--Ce ne sont pas des boîtes aux lettres, ce sont des nids. Il faut que vous pénétriez cette nation. L'Allemand aime les oiseaux, mais il n'aime que les oiseaux soigneux. Un oiseau abandonné à lui-même construit son nid n'importe où. Le nid n'est pas un bel objet, suivant la conception allemande du beau. On n'y trouve pas trace de peinture, pas trace de décoration, pas même un drapeau. Une fois qu'il l'a terminé, l'oiseau recommence à aller et venir et laisse tomber sur les pelouses des brindilles, des tronçons de vers, une foule de choses. Il est inconvenant. Il fait la cour à sa femme ou se chamaille avec elle, il donne la becquée à ses petits, et tout cela en public. Le propriétaire allemand en est choqué. Il dit à l'oiseau: «Je t'affectionne pour beaucoup de raisons. J'aime te voir, j'aime t'entendre chanter, mais je n'aime pas tes manières. Prends cette petite boîte, mets-y toutes tes petites affaires, pour que je ne les voie pas. Sors-en, lorsque l'envie te prendra de chanter, mais vis-y ta vie intime. Reste dans ta boîte, et surtout ne salis pas le jardin.»
En Allemagne on respire l'amour de l'ordre en même temps que l'air; en Allemagne les bébés battent la mesure avec leur hochet, et l'oiseau allemand en est arrivé à être fier de sa boîte, et à mépriser les quelques incivilisés qui continuent à construire leurs nids sur les branches et dans les haies. Dans la suite des temps, on peut en être sûr, chaque oiseau allemand aura sa place marquée dans les concerts d'oiseaux. Le chant confus et irrégulier de la gent emplumée doit, on le sent, irriter au plus haut point l'esprit si précis des Allemands, il manque de méthode; l'Allemand, amoureux de musique, y mettra de l'ordre. Quelque oiseau de forte taille et de belle prestance sera dressé à tenir le rôle de chef d'orchestre. Pour qu'ils ne gâchent plus le meilleur de leur talent dans un bois à quatre heures du matin, il les fera chanter dans un Biergarten, accompagnés d'un piano. Telle est la tournure que prendront les choses.
L'Allemand aime la nature, mais sa conception de la nature est artificielle et symétrique. Il s'intéresse beaucoup à son jardin; il plante sept rosiers du côté nord, sept du côté sud, et s'ils n'atteignent pas tous la même hauteur et n'ont pas tous la même silhouette, il en perd le sommeil. Chaque fleur, il l'attache après un bâton. Cela nuit à la beauté de la plante, mais il a, par contre, la satisfaction de savoir qu'elle est là et qu'elle se conduit bien. Il a également un bassin revêtu de zinc; une fois par semaine il le retire, l'emporte dans sa cuisine et le récure. Il place un chien de faïence au centre géométrique de la pelouse, qui souvent ne dépasse pas la largeur d'une nappe et est généralement entourée d'arceaux. Les Allemands adorent les chiens, mais en général ils les préfèrent en faïence. Le chien de faïence ne creuse pas de trous dans les parterres pour y enterrer des os, ni ne disperse les fleurs à tous les vents avec ses pattes de derrière. Au point de vue allemand, c'est le chien idéal. Il ne s'enfuit pas de l'endroit où on le pose, et on ne le rencontre pas en des lieux où sa présence est gênante. On peut le choisir parfait en tous points, d'après les derniers engouements de l'exposition canine; ou bien on peut suivre sa propre fantaisie et avoir quelque chose d'unique; on n'est pas, comme avec les autres chiens, limité dans son choix par les rigueurs de l'hérédité. En faïence on peut avoir un chien rose, un chien bleu. Moyennant une petite augmentation on aura même un chien à deux têtes.
A date fixe, en automne, l'Allemand couche les plantes de son jardin et les couvre d'une natte. A date fixe, au printemps, il les découvre et les redresse. Si d'aventure l'automne était exceptionnellement doux ou le printemps exceptionnellement sévère, tant pis pour les malheureux végétaux. Aucun véritable Allemand ne songerait à sacrifier la pureté d'un rite aux fantaisies incontrôlées des saisons; incapable de régler le temps, il l'ignore.
Aux autres arbres notre Allemand préfère le peuplier. Certaines nations moins disciplinées pourront chanter les beautés du chêne rugueux, du marronnier ombrageux, de l'orme ondulant sous la brise. Ces arbres capricieux et volontaires choquent les yeux allemands. Le peuplier pousse où on l'a planté et comme on l'a planté. Il n'a aucune idée originale ou inconvenante. Ce n'est pas lui qui songerait à étaler des rameaux d'ombre, autour d'un tronc tourmenté. Il pousse simplement droit, tout droit, comme doit pousser un arbre allemand. Les Allemands déracineront peu à peu les autres arbres pour les remplacer par des peupliers.
L'Allemand aime la campagne, mais, comme disait la dame qui avait vu un sauvage, «il la préfère plus habillée». Il aime à se promener dans les bois... vers un restaurant; mais le sentier doit être bordé d'un caniveau en briques pour l'écoulement régulier des eaux et, tous les quinze mètres environ, posséder un banc sur lequel le promeneur pourra se reposer et s'éponger le front; car l'Allemand ne songe pas plus à s'asseoir sur l'herbe qu'un évêque anglican ne songerait à dévaler en dégringolade une pente abrupte. Il aimera contempler du sommet d'un mont la nature, mais il veut, sur ce sommet, une table panoramique qui lui expliquera ce qu'il voit et une autre table avec un banc où s'asseoir pour un frugal repas, «belegte Semmel» et bière, dont il a eu la précaution de se munir au départ. Si en outre il est assez heureux pour apercevoir, accroché à un arbre, un arrêté de police lui interdisant de faire ceci ou cela, il éprouvera une sensation particulière de confort et de sécurité.
L'Allemand n'est pas ennemi d'un paysage sauvage, pourvu que ce paysage ne soit pas sauvage par trop. S'il le considère comme tel, il s'efforcera de le dompter. Je me rappelle, proche de Dresde, une vallée étroite et pittoresque, conduisant vers l'Elbe. Les lacets de la route y suivent un torrent qui, entre des rives ombreuses écume et bondit parmi les galets et les rocs pendant environ un kilomètre. Je le suivais enchanté, lorsque, à un tournant, je me trouvai face à face avec une équipe d'ouvriers occupés à mettre de l'ordre dans cette vallée et à donner au cours d'eau un aspect respectable. Ils enlevaient soigneusement toutes les pierres qui l'obstruaient. Ils cimentaient les rives; ils arrachaient ou taillaient les buissons et les arbres qui dépassaient les bords, les vignes vierges et les plantes grimpantes. Un peu plus loin le travail était déjà au point et je contemplai ce que doit être une vallée d'après les idées allemandes. L'eau, massée maintenant en un courant large et noble, coulait dans un lit aplani et sablonneux entre deux murs couronnés d'une crête imposante. Tous les cent mètres elle descendait gentiment trois marches en bois. Sur chaque rive une petite étendue de terrain avait été défrichée et à intervalles réguliers on y avait planté des peupliers. Chaque arbrisseau était protégé par un treillage d'osier et soutenu par une baguette de fer. Le conseil municipal espère dans la suite des temps «finir» la vallée d'un bout à l'autre et en faire une promenade digne de l'amateur pointilleux d'une nature à l'allemande. On y trouvera un banc tous les cinquante mètres, un arrêté de police tous les cent et un restaurant tous les cinq cents.
Et voilà ce qu'ils font depuis le Memel jusqu'au Rhin: mettre en ordre leur pays. Je me souviens parfaitement du Wehrtal. Ce fut jadis la vallée la plus romanesque qu'on pût trouver dans la Forêt Noire. La dernière fois que je la descendis, j'y rencontrai un campement d'une centaine d'Italiens: ils étaient en plein travail, traçant à la petite Wehr sauvage le chemin qu'elle devait suivre; ils embriquetaient les rives, ils faisaient sauter les rochers, lui fabriquaient des marchés en ciment pour qu'elle voyageât avec décence et sobriété.
Car en Allemagne on ne badine pas avec la nature indisciplinée, on ne lui permet pas de faire ses quatre volontés. En Allemagne la nature est arrivée à bien se conduire et à ne pas donner le mauvais exemple aux enfants. Un poète allemand, apercevant une chute d'eau, ne s'arrêterait pas, comme le fit Southey devant celles de Lodore, pour la décrire en des vers pleins d'allitérations,--il s'empresserait d'avertir la police, et dès lors les minutes de la belle chute seraient comptées.
--Voyons, voyons, pourquoi tout ce bruit? dirait aux eaux la voix sévère de l'autorité; vous savez que nous ne pouvons pas tolérer cet état de choses, descendez doucement. Où croyez-vous donc être?
Et le conseil municipal pourvoirait ces eaux de tuyaux de zinc, de caniveaux de bois et d'un escalier en colimaçon et leur montrerait comment descendre raisonnablement, d'après l'idéal allemand.
C'est un pays bien ordonné que l'Allemagne.
Nous arrivâmes à Dresde le mercredi soir avec l'intention d'y rester jusqu'au lundi.
A certains points de vue Dresde est peut-être la ville la plus agréable de l'Allemagne. Elle mérite mieux qu'une visite hâtive. Ses musées, ses galeries, ses palais, ses jardins, ses environs riches de souvenirs historiques recèlent du plaisir pour tout un hiver, mais ne font qu'ahurir si l'on n'y reste qu'une semaine. Dresde n'a pas cette gaieté de Paris ou de Vienne, dont on est si vite las; ses attractions sont plus solidement allemandes et plus durables. C'est la Mecque de la musique. Pour cinq shillings à Dresde on se procure une stalle à l'Opéra, mais on y gagne en même temps, hélas! une aversion violente pour les représentations d'opéras en Angleterre, en France et en Amérique.
La chronique scandaleuse s'occupe encore, de nos jours, d'Auguste le Fort, «l'Homme aux Péchés», comme l'appelait Carlyle, qui a affligé l'Europe, dit-on, de plus d'un millier d'enfants. On visite encore les châteaux où il emprisonnait telle ou telle de ses maîtresses disgraciées; on parle de l'une d'elles, qui mourut dans l'un d'eux après quarante ans de captivité. Des châteaux mal famés sont épars un peu partout dans les environs, comme des squelettes sur un champ de bataille, et la plupart des histoires que racontent les guides sont telles que des «jeunes personnes» élevées en Allemagne auraient avantage à ne pas les entendre. Son portrait grandeur nature est accroché dans le beau «Zwinger», construit d'abord pour servir d'arène aux combats entre animaux sauvages, lorsque le peuple fut las de voir ces combats sur la place du Marché. C'était un homme aux sourcils épais, à l'air franchement bestial, mais non sans une pointe de culture et de goût, qualités qui souvent laissent leur empreinte sur ces physionomies-là. La Dresde moderne lui doit certainement beaucoup.
Mais ce qui y frappe le plus les étrangers, ce sont les tramways électriques. Ces véhicules énormes filent à travers les rues à une vitesse de dix à vingt kilomètres à l'heure, prenant les virages à la manière des cochers irlandais. Tout le monde s'en sert, sauf les officiers en uniforme, qui n'en ont pas le droit. Les dames en toilette de soirée allant au bal ou à l'Opéra, les garçons de livraison avec paniers s'y trouvent côte à côte. Ils sont omnipotents dans la rue et tout, bêtes ou gens, s'empresse de se garer. Si on ne leur cède pas la place, et si d'aventure on se retrouve vivant quand on a été relevé, on est condamné, lorsqu'on revient à soi, à payer une amende pour s'être mis sur leur chemin. Cela apprend au public à s'en méfier.
Une après-midi Harris avait fait une «balade» en cavalier seul. Le soir pendant que nous étions assis au Belvédère, écoutant la musique, il dit soudain, sans raison apparente:
--Ces Allemands n'ont aucun sens de l'humour.
--Pourquoi dites-vous cela? demandai-je.
--Parce que, cet après-midi, j'ai sauté sur un de ces trams électriques. Voulant voir la ville, je restai debout sur la petite plate-forme extérieure, comment l'appelez-vous?
--Le Stehplatz.
--C'est cela, dit Harris. Vous savez à quel point il vous secoue et comme il faut se méfier des tournants, des arrêts et des départs!
Je fis signe que oui. Il continua.
--Nous étions à peu près une demi-douzaine sur cette plate-forme; moi, naturellement, je manquais d'expérience. Le tram démarra subitement, cela me projeta en arrière. Je tombai sur un monsieur corpulent qui se trouvait juste derrière moi. Il ne se maintenait lui-même pas très ferme et, à son tour, tomba en arrière, écrasant un gosse qui portait une trompette dans une housse en feutre vert. Aucun d'eux ne sourit, ni l'homme ni le gamin à la trompette; ils se contentèrent de se redresser, l'air renfrogné. J'allais m'excuser, mais avant que j'aie pu dire un mot, le tram ralentit pour une raison quelconque, et cela naturellement me projeta en avant. J'allai buter dans un vieux bonhomme à cheveux blancs qui me sembla être un professeur. Eh bien, lui non plus ne sourit pas, pas un de ses muscles ne broncha.
--Peut-être, hasardai-je, pensait-il à autre chose.
--Cela n'est pas possible pour ce cas particulier, répliqua Harris, car pendant ce voyage j'ai dû tomber au moins trois fois sur chacun d'eux. Vous voyez, expliqua-t-il, ils savaient à quel moment on allait arriver à un tournant et dans quelle direction ils devaient se pencher. Moi, comme étranger, j'étais naturellement handicapé. La façon dont je roulais et tanguais sur cette plate-forme, m'accrochant désespérément tantôt à l'un, tantôt à l'autre, devait être du plus haut comique. Je ne dis pas que c'était d'un comique raffiné, mais il aurait diverti n'importe qui. Ces Allemands ne semblaient pas y trouver d'amusement; ils paraissaient inquiets. Un homme, un petit homme se tenait adossé contre le frein. Je tombai cinq fois sur lui,--j'ai compté. On aurait pu s'attendre, à la cinquième, à le voir éclater de rire; mais non: il eut simplement l'air fatigué. C'est une race triste.