Les trois hommes en Allemagne

Part 5

Chapter 53,863 wordsPublic domain

J'avais perdu dans ce pré plus de temps que je n'avais prévu et ce n'est que quand Ethelbertha vint me dire qu'il était sept heures et demie et que le déjeuner était servi, que je me rappelai ne m'être pas encore rasé. Ethelbertha n'aime pas que je me rase à la hâte. Elle craint que les étrangers ne croient à une tentative de suicide manquée et qu'on chuchote que nous faisons mauvais ménage. Elle ajouta malicieusement que ma physionomie n'est pas de celles avec lesquelles on puisse se permettre de badiner.

Tout compte fait j'aimais autant que les cérémonies d'adieu avec Ethelbertha ne se prolongeassent pas; je craignais une trop grande tension de ses nerfs. Mais j'aurais aimé avoir le temps d'adresser quelques conseils à mes enfants, spécialement au sujet de ma canne à pêche, dont ils ont la manie de vouloir se servir comme d'un bâton au croquet; par contre je déteste avoir à courir pour attraper mon train. A un quart de lieue de la gare, je rejoignis George et Harris qui eux aussi couraient.

Pendant que nous trottions côte à côte, Harris par saccades m'informa de la raison de leur retard. C'était le nouveau fourneau de cuisine qui en était la cause. On l'avait allumé pour la première fois ce matin-là et, sans qu'on sût encore comment, il avait projeté en l'air les rognons et sérieusement brûlé la cuisinière.

--J'espère, ajouta-t-il, qu'ils auront le temps de s'habituer l'un à l'autre pendant mon absence.

Il s'en fallut d'un cheveu que nous rations le train, et tandis que nous étions assis dans la voiture, encore haletants, et que je passais en revue les événements de la matinée, l'image de mon oncle Podger surgit dans ma mémoire, et je vis se dérouler les phases mouvementées de son départ d'Ealing Common par Morgate Street (train de 9 heures 13), tel qu'il s'effectuait 250 fois par an.

Il y avait huit minutes à pied de la maison de mon oncle Podger à la station. Mon oncle ne se lassait pas de recommander:

--Mettez un quart d'heure et prenez votre temps.

Mais ce qu'il faisait, c'était de ne partir que cinq minutes avant l'heure et de courir. J'en ignore le motif, telle était pourtant la coutume dans ce faubourg. Beaucoup de messieurs corpulents, que leurs occupations appelaient dans la Cité, habitaient alors Ealing (je crois qu'il en est encore ainsi de nos jours); ils prenaient les trains du matin pour aller en ville. Ils partaient tous trop tard; tous tenaient un sac noir et un journal dans une main, un parapluie dans l'autre; et par tous les temps on les voyait courir pendant le dernier quart de mille.

Des gens oisifs, spécialement des bonnes d'enfant et des garçons livreurs, auxquels s'ajoutaient de temps à autre quelques marchands ambulants, se rassemblaient quand il faisait beau pour les voir passer et acclamaient le plus méritant. Ce n'était pas fameux comme sport. Ils ne couraient pas bien, ils ne couraient même pas vite; mais ils étaient sérieux et faisaient de leur mieux. Ce spectacle ne flattait pas le goût artistique, mais il faisait naître pourtant l'admiration qui va naturellement à l'effort consciencieusement accompli.

La foule, à l'occasion, s'amusait à faire des paris innocents.

--Deux contre un sur le vieux type à gilet blanc!

--Dix contre un que le vieil asthmatique se flanque par terre avant d'arriver!

--Ma fortune sur le Prince Ecarlate!--surnom donné par un gamin fantaisiste à un certain voisin de mon oncle, ancien militaire, d'extérieur imposant au repos, mais dont le teint devenait cramoisi au moindre effort.

Mon oncle, ainsi que les autres, écrivait de temps en temps à l'_Ealing Press_ pour se plaindre de l'indolence de la police locale. A ces communications l'éditeur ajoutait des commentaires spirituels où il dénonçait le Déclin de la Courtoisie dans les Classes Inférieures de la Société, spécialement parmi celles des Banlieues de l'Ouest. Mais cela ne produisait aucun effet.

Ce n'était pas que mon oncle ne se levât assez tôt; les ennuis surgissaient au dernier moment. Il commençait après le déjeuner par perdre son journal. Nous étions toujours prévenus, quand l'oncle Podger avait perdu quelque chose, par l'expression d'étonnement indigné avec laquelle il avait coutume de dévisager chacun. Il n'arrivait jamais à mon oncle Podger de se dire:

--Je suis un vieux négligent, j'égare tout; je ne sais jamais où je mets mes affaires. Je suis tout à fait incapable de les retrouver moi-même. Je dois être, quant à cela, un sujet de trouble pour mon entourage. Il faut que j'essaie de me corriger.

Au contraire! Il s'était convaincu par des raisonnements singuliers que quand il avait égaré quelque chose, c'était la faute de tous dans la maison, sauf la sienne.

--Je l'avais à la main il n'y a qu'une minute! s'exclamait-il.

Vous auriez cru, à l'entendre, qu'il vivait entouré de prestidigitateurs qui subtilisaient ses affaires rien que pour l'ennuyer.

--L'aurais-tu laissé au jardin? hasardait ma tante.

~-Pour quelle raison aurais-je voulu le laisser au jardin? Je n'ai pas besoin d'un journal au jardin; je veux le journal pour l'avoir dans le train.

--Tu ne l'as pas mis dans ta poche?

--Que Dieu te pardonne! Crois-tu que je serais ici à le chercher à neuf heures moins cinq, si je l'avais tranquillement dans ma poche? Me prends-tu pour un imbécile?

A ce moment-là, quelqu'un de s'exclamer: «Qu'est ceci?» en lui passant un journal bien plié.

--Si seulement on pouvait laisser mes affaires en place, grognait-il, en l'arrachant d'un geste sauvage des mains qui le lui tendaient.

Et l'ouvrant pour l'y mettre, en place, il jetait un regard sur la feuille et s'arrêtait net, privé de parole, comme outragé.

--Qu'y a-t-il? demandait ma tante.

--C'est celui d'avant-hier! répondait-il, trop blessé pour élever la voix, en jetant le journal sur la table.

Si seulement ce journal avait une seule fois pu être celui de la veille! Mais c'était invariablement celui de l'avant-veille, sauf le mardi, car ce jour-là le journal datait du samedi.

Il arrivait qu'on le lui retrouvât; la plupart du temps il était assis dessus, et alors il souriait, non pas aimablement, mais d'un sourire las, celui d'un homme abandonnant toute lutte contre le sort qui le force à vivre au sein d'une bande d'idiots fieffés.

--Dire qu'il était juste sous votre nez!

Il se dirigeait ensuite vers l'antichambre, où ma tante Maria avait eu soin de rassembler tous les enfants, pour qu'il pût leur dire au revoir.

Jamais ma tante n'aurait quitté la maison, fût-ce pour une visite dans le voisinage, sans prendre tendrement congé de chaque membre de la famille.

--On ne sait jamais ce qui peut arriver, avait-elle coutume de dire.

Sur le nombre il y en avait naturellement toujours un qui manquait. Les six autres, au moment où on le remarquait, filaient dans toutes les directions à la recherche de l'absent en poussant de grands cris.

A peine avaient-ils disparu que le manquant arrivait tranquillement. Il n'avait pas été loin et fournissait une explication très plausible de cette absence. Puis, sans plus attendre, il courait expliquer aux autres qu'il avait été retrouvé. De cette manière, il fallait bien cinq minutes pour que tous pussent être réunis, ce qui permettait tout juste à mon oncle de mettre la main sur son parapluie et d'égarer son chapeau. Enfin, le groupe étant rassemblé dans le vestibule, la pendule du salon commençait à sonner neuf heures d'un son froid et pénétrant qui ne manquait jamais de troubler mon oncle. Enervé, il embrassait certains enfants deux fois, en négligeait d'autres, puis, ne sachant plus qui avait été embrassé et qui ne l'avait pas été, il se croyait obligé de recommencer l'opération. Il disait qu'ils se donnaient le mot pour l'embrouiller et je n'oserais affirmer que ce fût entièrement faux. Pour comble d'ennui, il y en avait toujours un qui avait la figure barbouillée de confitures et c'était naturellement cet enfant qui se montrait toujours le plus tendre.

Quand d'aventure les choses allaient trop bien, l'aîné déclarait que toutes les pendules de la maison retardaient de cinq minutes, ce qui, la veille, l'avait mis en retard pour la classe.

Mon oncle gagnait en courant la porte du jardin, où il s'avisait qu'il n'avait emporté ni son sac ni son parapluie. Tous les enfants que ma tante n'arrivait pas à retenir galopaient après lui; deux d'entre eux luttant pour le parapluie, les autres se disputant le sac. Et c'est à leur retour seulement qu'on découvrait sur la table de l'antichambre l'objet le plus indispensable qu'il avait oublié et l'on se perdait en conjectures sur ce qu'il allait dire en rentrant.

Nous arrivâmes à Waterloo un peu après neuf heures et commençâmes immédiatement les expériences qu'avait projetées George. Nous ouvrîmes le bouquin au chapitre intitulé «A la Station des Fiacres» et, nous approchant d'un hansom-cab, nous soulevâmes nos chapeaux, disant poliment au cocher:

--Bonjour.

Cet homme ne voulut pas être en reste de politesse envers un étranger réel ou simulé. Et demandant à un ami du nom de «Charles» de lui «tenir sa jument», il sauta de son siège et nous remercia d'une révérence qui aurait fait honneur à Lord Brummell en personne. Parlant apparemment au nom de la nation, il nous souhaita la bienvenue en Angleterre, regrettant que Sa Majesté fût momentanément absente de Londres.

Nous fûmes incapables de lui répondre: ce genre de conversation n'était pas prévu dans le livre. Nous l'appelâmes «cocher», en réponse de quoi il s'inclina de nouveau jusqu'à toucher le pavé, et nous lui demandâmes s'il allait avoir l'extrême bonté de nous conduire à Westminster Bridge. Il mit la main sur son coeur, déclarant que tout le plaisir serait pour lui.

Prenant la troisième phrase du chapitre, George demanda quel serait le prix de la course.

Cette question, en introduisant un élément vil dans la conversation, eut l'air d'offenser ses sentiments. Il dit n'avoir jamais accepté d'argent de nobles étrangers, et suggéra un petit souvenir, une épingle de cravate en diamants, une tabatière en or, un petit rien de ce genre qui lui serait agréable et qui le ferait penser à nous.

Comme un léger rassemblement n'avait pas manqué de se former et que la plaisanterie tournait trop à l'avantage du cocher, nous montâmes en voiture sans plus de propos et partîmes au milieu des acclamations. Nous fîmes arrêter le fiacre un peu au delà d'Astley's Théâtre, devant la boutique d'un cordonnier. C'était une de ces boutiques qui débordent de marchandises. A terre et sur les rayons, il y avait des piles de boîtes remplies de chaussures. Des bottines étaient accrochées en festons autour des portes et des fenêtres. Le store, telle une vigne grimpante, supportait des grappes de bottines noires et jaunes. Au moment où nous entrâmes, le patron était occupé à ouvrir avec un marteau et un ciseau une nouvelle caisse de chaussures.

George souleva son chapeau et dit:

--Bonjour.

L'homme ne se retourna même pas. Dès le début, il me fit l'effet d'un être désagréable. Il grogna quelque chose qui pouvait être ou ne pas être «Bonjour» et continua son travail.

George lui dit:

--Mon ami, M. X. m'a recommandé votre maison.

L'homme aurait dû répondre:

--M. X. est un monsieur fort honorable, et je serais très heureux d'être utile à un de ses amis.

Mais il dit au contraire:

--Connais pas: jamais entendu ce nom-là.

C'était ahurissant. Le livre donnait trois ou quatre méthodes pour l'achat de bottines. George avait choisi spécialement celle où intervenait «monsieur X.», la considérant comme la plus polie de toutes. Vous commenciez par entretenir longuement le marchand de ce «monsieur X.», et quand vous étiez arrivé par ce moyen à vous mettre sur un pied d'amitié et de bonne entente avec lui, vous passiez avec aisance et grâce à l'objet principal de votre visite, à votre désir d'acheter des bottines à bon marché, mais solides. Cet homme grossier et pratique n'avait pas l'air de se soucier des gentillesses de la vente au détail. Il était indispensable avec celui-là d'aborder la question brutalement. George abandonna «monsieur X.» et, feuilletant le bouquin, il prit une phrase au hasard. Son choix ne fut pas heureux; c'était une phrase qui aurait été superflue, adressée à n'importe quel marchand de chaussures. Dans la circonstance, entourés comme nous l'étions à en étouffer de monceaux de bottines, elle présentait le charme d'une imbécillité parfaite.

Voici la phrase:

--Quelqu'un m'a dit que vous aviez ici des bottines à vendre.

L'homme déposa enfin son marteau et son ciseau et nous regarda. Il parlait lentement d'une voix rauque et voilée.

--Pour quelle raison croyez-vous que j'aie toutes ces bottines? Pour les renifler?

Il était de ces hommes qui, débutant posément, sentent leur colère grossir au cours de la conversation.

--Qui croyez-vous que je sois? continua-t-il. Un collectionneur de bottines? Pourquoi pensez-vous que j'ai loué cette boutique? Pour raison de santé? Me supposez-vous amoureux de mes bottines au point de ne pouvoir me séparer d'une paire? Imaginez-vous que je les expose autour de moi pour jouir de leur vue? N'y en a-t-il pas assez? Où vous figurez-vous donc être? Dans une exposition internationale de chaussures? Peut-être que ces bottines-là forment une collection historique! Avez-vous jamais entendu parler d'un homme tenant boutique de chaussures, et n'en vendant pas? Il se pourrait que je m'en serve pour décorer ma boutique et pour l'embellir? Pour qui me prenez-vous? Pour un idiot fini?

J'avais toujours soutenu que ces manuels de conversation ne servent pas à grand'chose. Nous cherchions un équivalent d'une phrase allemande bien connue: _Behalten Sie Ihr Haar auf?_

Le livre ne contenait d'un bout à l'autre rien de ce genre. Il faut cependant admettre que George choisit la meilleure phrase qu'on pouvait y trouver et s'en servit. Il dit:

--Je reviendrai quand vous aurez davantage de bottines à me montrer. D'ici là, adieu!

Après quoi nous regagnâmes la voiture et partîmes, quittant le cordonnier qui, à la porte de sa boutique, debout entre ses piles de bottines, nous décochait quelques remerciements. Je ne pus comprendre ce qu'il disait, mais les passants parurent s'y intéresser.

George voulait s'arrêter chez un autre cordonnier et recommencer l'expérience; il dit avoir vraiment besoin d'une paire de pantoufles. Mais nous le décidâmes à différer leur acquisition jusqu'à notre arrivée dans une ville étrangère où les commerçants sont probablement plus habitués à cette sorte de langage ou ont un caractère plus aimable. Il fut cependant intraitable au sujet du chapeau. Il prétendait ne pas pouvoir s'en passer pour le voyage; nous nous arrêtâmes donc devant une petite boutique à Blackfriars Road. Le patron était un petit homme d'apparence gaie aux yeux rieurs, ce qui était plutôt pour nous encourager que pour nous retenir.

Quand George, selon le texte du livre, lui demanda: «Avez-vous des chapeaux?» il ne se fâcha point; il s'arrêta et se gratta le menton d'un air pensif.

--Des chapeaux, dit-il. Voyons; oui,--et là un sourire joyeux éclaira sa physionomie aimable,--oui, en y réfléchissant bien, je crois que j'ai un chapeau. Mais dites donc, pourquoi me demandez-vous cela?

George expliqua qu'il avait envie d'acheter une casquette, une casquette de voyage, mais à la condition _sine qua non_ que cette casquette fût de bonne qualité.

Le visage de l'homme s'assombrit.

--Oh, remarqua-t-il, je crains bien de ne pouvoir vous satisfaire. Voyez-vous, s'il vous avait fallu une mauvaise casquette, ne valant pas son prix, une casquette juste assez bonne pour pouvoir vous servir à nettoyer des carreaux, une semblable casquette j'aurais pu vous la trouver. Mais une casquette de bonne qualité, non, nous n'en avons pas. Pourtant attendez une minute, continua-t-il devant l'expression de désappointement qui assombrit la figure de George; ne soyons pas trop pressés (Et allant vers un tiroir qu'il ouvrit): Voilà une casquette, ce n'est pas une casquette de bonne qualité, mais elle n'est pas aussi mauvaise que la plupart des casquettes que je vends.

Il la prit et nous la présenta entre ses doigts.

--Qu'en pensez-vous? demanda-t-il. Croyez-vous qu'elle puisse faire votre affaire?

George l'essaya devant la glace et, choisissant une autre remarque du livre, il dit:

--Ce chapeau me va assez bien, mais, dites-moi, trouvez-vous qu'il me flatte?

L'homme prit un peu de recul pour mieux embrasser le panorama.

--Pour être sincère, répondit-il, je ne pourrais pas dire oui.

Et, délaissant George, il s'adressa à Harris et à moi:

--La beauté de votre ami, dit-il, je la considérerais comme virtuelle. Elle existe en puissance, mais vous pourriez facilement passer devant lui et ne pas la voir. Avec cette casquette, par exemple, vous ne la remarquerez pas.

A ce moment George parut avoir eu assez d'amusement avec cet homme-là.

Il dit:

--Cela va bien. Ne manquons pas notre train. Combien?

Et l'homme de répondre:

--Le prix de cette casquette, monsieur, est de 4 sh 6, et c'est bien le double de sa valeur. La désirez-vous enveloppée dans du papier marron, monsieur, ou dans du blanc?

George dit qu'il allait la prendre telle quelle, paya les 4 sh 6 en espèces et quitta la boutique. Harris et moi, nous le suivîmes.

Arrivés à Fenchurch Street, nous transigeâmes avec notre cocher pour 5 sh. Il refit une révérence profonde en nous priant de le rappeler aux bons souvenirs de l'empereur d'Autriche.

Dans le train, George, qui était visiblement désappointé, jeta le bouquin par la portière.

Nous trouvâmes bagages et bicyclettes bien installés sur le bateau, et descendîmes la rivière avec la marée de midi.

CHAPITRE CINQUIÈME

_Digression nécessaire amenée par une histoire très morale. Un des charmes de ce livre. Une revue littéraire qui ne provoque pas l'admiration des foules. Ses vantardises: l'instructif et l'amusant combinés. Problème: dire ce qui est instructif, dire ce qui est amusant. Opinion autorisée sur la loi anglaise. Un autre charme de ce livre. Une vieille chanson. Encore un troisième attrait du livre. Quel était le genre de forêt dans laquelle habitait la vierge. Description de la Forêt Noire._

On raconte qu'un Ecossais, amoureux d'une jeune fille, désirait l'épouser. Mais il était prudent comme tous ceux de sa race. Il avait remarqué que dans son entourage trop d'unions des plus prometteuses avaient souvent eu pour conséquence désespoir et désillusions, et ceci uniquement parce que les fiancés s'étaient imaginé chacun épouser un être parfait. Il se jura que dans son cas il n'en serait pas de même. Et voilà pourquoi sa demande prit la forme suivante:

--Je ne suis qu'un pauvre gars, Jennie; je n'ai ni fortune ni terre à t'offrir.

--Oui, mais il y a toi, Davie!

--Eh! je désirerais qu'il y eût autre chose, petite. Je ne suis qu'un propre-à-rien et un mal fichu, Jennie.

--Que nenni, il y en a bien qui ne te valent pas, Davie.

--Je n'en connais pas, petite, et je me dis même que je ne tiendrais pas à en connaître.

--Mieux vaut un homme modeste mais franc et sûr, Davie, qu'un autre qui tourne autour des filles et vous amène des ennuis dans le ménage.

--Ne t'y fie pas trop Jennie; ce n'est pas toujours le meilleur coq qui a le plus de succès au poulailler. Je n'ai jamais cessé d'être un coureur de cotillons. Crois-moi, je suis un mauvais parti.

--Ah! mais tu as bon coeur, Davie, et tu m'aimes bien. J'en suis sûre.

--Je t'aime assez, Jennie; mais cela durera-t-il? Je suis bon garçon, tant qu'on fait mes volontés. Au fond, j'ai un caractère infernal, ma mère peut en témoigner; et je suis comme mon pauvre père, je ne deviendrai pas meilleur en vieillissant.

--Ouais! tu es sévère sur ton compte, Davie. Tu es un garçon honnête. Je te connais mieux que tu ne te connais et tu feras pour moi un bon mari.

--Peut-être, Jennie! Pourtant j'en doute. C'est une triste chose pour la femme et les enfants, quand le père ne peut résister à la boisson. Lorsque l'odeur du whisky me monte au nez, ma gorge est un abîme; il en descend, il en descend, et je n'arrive pas à me remplir.

--Tu seras un bon époux quand tu seras sobre, Davie.

--Crois-le si tu veux.

--Et tu me soutiendras, Davie, et travailleras pour moi?

--Je ne vois pas pourquoi je ne te soutiendrais pas, Jennie; mais ne viens pas me rebattre les oreilles avec le mot travail, je ne peux pas l'entendre.

--N'importe comment, Davie, tu feras de ton mieux et personne ne peut faire davantage, comme dit monsieur le curé.

--De mon mieux! ce ne sera pas encore fameux, Jennie, et je crains que ce soit si peu de chose, qu'il ne vaille pas la peine d'en parler. Tu aurais du mal à trouver homme plus faible, pécheur plus endurci.

--Bien des gars feraient les plus belles promesses à une pauvre fille pour lui briser le coeur ensuite. Toi, tu me parles franchement, Davie, et je compte t'épouser, on verra bien ce qui adviendra.

L'histoire se termine là et nous ne savons pas quel fut le résultat de cette union. Quoi qu'il en soit, Jennie avait perdu le droit de se plaindre et Davie aura eu la satisfaction de se dire qu'il ne méritait pas de reproche.

Soucieux, moi aussi, d'être franc, j'étalerai ici les tares de mon livre.

Ce livre ne contiendra pas d'information utile.

Celui qui croirait, guidé par lui, pouvoir entreprendre un voyage à travers l'Allemagne et la Forêt Noire, s'égarerait sûrement avant de s'embarquer. Et ce serait ce qui pourrait lui arriver de plus heureux. Plus il s'éloignerait de son pays natal, plus les difficultés iraient grandissant.

Je me considère comme inapte à donner des conseils pratiques. Je ne suis pas né avec cette conscience de mon incapacité: elle m'est venue à la suite d'expériences cruelles.

A mes débuts dans le journalisme, j'étais attaché à un périodique, précurseur de ces nombreuses revues populaires d'à présent. Nous nous vantions d'allier l'utile à l'agréable: au lecteur de déterminer ce qu'il y avait là d'amusant et ce qui devait y être considéré comme instructif. Nous donnions des conseils à ceux qui allaient se marier,--des conseils sérieux et détaillés qui, s'ils avaient été suivis, auraient fait de notre public la fleur de la gent maritale. Nous montrions à nos abonnés la manière de s'enrichir en élevant des lapins, avec exemples et chiffres à l'appui. Ce qui eût dû les surprendre, c'est que nous n'abandonnassions pas le journalisme pour nous mettre à l'élève du lapin. J'ai maintes et maintes fois établi, d'après des sources autorisées, qu'au bout de trois ans un homme qui commence avez douze lapins de choix et un peu de jugeotte arrive inéluctablement à un revenu annuel de 2000 livres sterling, chiffre qui doit croître vite. Peut-être que l'éleveur n'a pas besoin de cet argent. Il ne sait peut-être même pas qu'en faire, une fois qu'il l'a. Mais l'argent est là; il n'a qu'à le ramasser. Personnellement je n'ai jamais rencontré d'éleveur de lapins qui eût un revenu de 2000 livres, quoique j'en aie vu pas mal se mettre en route avec les douze lapins de choix obligatoires. Toujours quelque chose clochait quelque part; il se peut que l'atmosphère d'une ferme à lapins annihile à la longue les facultés.

Nous tenions nos lecteurs au courant du nombre d'hommes chauves que renfermait l'Islande et pour ce que nous en savions, nous pouvions être dans le vrai; du nombre de harengs saurs qu'il faudrait mettre bout à bout pour couvrir la distance de Londres à Rome, information précieuse pour celui qui aurait envie de tracer une ligne de harengs saurs de Londres à Rome, car il serait à même d'en commander du premier coup la quantité nécessaire; du nombre de paroles prononcées chaque jour par une femme, et autres informations de ce genre, destinées à rendre nos lecteurs plus savants et mieux armés que ceux des autres feuilles.