Part 4
On peut tirer deux genres de jouissance d'une bicyclette: on peut la démonter pour l'examiner, ou on peut s'en servir pour faire des promenades. Tout compte fait, je n'oserais affirmer que ce n'est pas celui qui s'amuse à vérifier qui trouve la meilleure distraction. Il ne dépend ni du temps, ni du vent; l'état des routes le laisse froid. Donnez-lui un tournevis, un paquet de chiffons, une burette d'huile et de quoi s'asseoir, et le voilà heureux pour la journée. Il y a bien quelques petits inconvénients; le bonheur complet n'est pas de ce monde. Il a vite l'air d'un chaudronnier, et on pensera toujours en voyant sa machine que, l'ayant volée, il a voulu la maquiller: cela ne tire du reste pas à conséquence, vu qu'elle ne dépassera jamais la première borne kilométrique. On commet parfois l'erreur de croire que l'on peut tirer d'une seule bicyclette ces deux genres de distractions. C'est impossible; aucune machine ne supportera cette double fatigue. Il faut que l'on choisisse: être un réparateur ou être un cycliste au sens habituel du mot. Moi, personnellement, je préfère monter ma machine; et voilà pourquoi j'évite tout ce qui pourrait m'inciter à la réparer moi-même. S'il lui arrive quoi que ce soit, je la pousse jusque chez le réparateur le plus proche. Si je me trouve trop loin d'une ville ou d'un village, je m'assieds sur le bord de la route et j'attends le passage d'une voiture. Le plus grand danger, selon moi, est le réparateur ambulant. La vue d'une bicyclette en panne est pour lui ce qu'un cadavre abandonné est pour un corbeau: il fonce dessus avec un cri sauvage et triomphant. Au début je restais poli, disant par exemple:
--Ce n'est rien; ne vous en inquiétez pas. Poursuivez votre chemin et amusez-vous bien; je vous en prie, soyez assez aimable pour vous en aller.
Depuis, l'expérience m'a appris que la politesse n'est pas de mise en ce cas-là. Maintenant je dis à ces gens:
--Allez-vous-en; laissez-nous en paix, ou je vous casse la figure, idiot!
Et si vous avez l'air décidé et tenez à la main un bâton solide, vous arrivez généralement à les faire déguerpir.
George rentra vers la fin de la journée:
--Eh bien, pensez-vous que tout va être prêt?
--Tout sera prêt pour mercredi, tout, sauf peut-être vous et Harris.
--Le tandem est-il en bon état?
--Le tandem va bien.
--Ne croyez-vous pas qu'il aurait besoin d'être examiné?
--L'âge et l'expérience, répondis-je, m'ont enseigné qu'il n'y a guère de questions sur lesquelles un homme puisse être affirmatif. Parmi mes rares certitudes, en voici toujours une, et inébranlable: ce tandem n'a pas besoin d'être vérifié. Je suis sûr également qu'aucun être humain, si Dieu me prête vie, n'y touchera d'ici mercredi matin.
--A votre place, je ne me fâcherais pas. Le jour arrivera, il n'est peut-être pas loin, où cette bicyclette aura besoin d'être réparée malgré votre désir tyrannique de la laisser tranquille, et cela quand il y aura plusieurs montagnes entre elle et le réparateur le plus proche. C'est alors que vous nous supplierez de vous dire où vous aurez mis la burette d'huile et ce que vous aurez fait du tournevis. Puis, pendant que vous tâcherez de maintenir la machine en équilibre contre un arbre, vous proposerez que quelqu'autre nettoie la chaîne et gonfle le pneu d'arrière.
La sagesse prophétique de ce propos m'impressionna:
--Pardonnez-moi si je vous ai parlé sur un ton un peu trop vif. La vérité est que Harris est venu ici ce matin.
--Cela suffit, dit George, je comprends. Du reste, je suis venu pour vous parler d'autre chose. Regardez ceci.
Il me passa un petit volume, relié en calicot rouge. C'était un guide pour la conversation anglaise, à l'usage des voyageurs allemands. Il commençait: «A bord d'un vapeur» et se terminait par: «Chez le médecin». Le chapitre le plus long était consacré à la conversation dans un wagon de chemin de fer apparemment rempli de fous querelleurs et mal appris. «Ne pouvez-vous pas vous éloigner un peu plus de moi, monsieur?--C'est impossible, madame; mon voisin est très gros.--N'allons-nous pas essayer de ranger nos jambes?--Ayez la bonté, s'il vous plaît, de maintenir vos coudes au corps.--Ne vous gênez pas, je vous en prie, madame, si mon épaule peut vous être agréable». On ne trouvait aucune indication précisant s'il fallait l'entendre ironiquement ou non. «Je dois vraiment vous prier de vous éloigner un peu, madame, je peux à peine respirer.» Il est à supposer que, dans la pensée de l'auteur, ils se trouvent tous par terre et pêle-mêle. Le chapitre se terminait par cette phrase: «Nous voilà arrivés à destination, Dieu merci! (_Gott sei dank_)» exclamation pieuse qui, vu les circonstances, dut prendre la forme d'un choeur.
A la fin du livre se trouve un appendice donnant aux voyageurs germaniques des conseils sur la conservation de leur santé et leur confort pendant leur séjour dans les villes anglaises, recommandant spécialement de voyager toujours avec une provision de poudre insecticide, de ne jamais manquer le soir de fermer la chambre à clef et de toujours compter soigneusement la monnaie rendue.
--Ce n'est pas une publication bien remarquable, dis-je, en rendant le livre à George. Moi, personnellement, je ne recommanderai pas ce bouquin à un Allemand qui se proposerait de visiter l'Angleterre; je crois que sa pratique le rendrait antipathique. Mais j'ai lu des brochures publiées à Londres à l'usage des voyageurs anglais sur le continent, et qui sont tout aussi idiotes. Quelque imbécile ayant de l'éducation et comprenant, mais mal, sept langues, se croit autorisé à écrire ces livres, qui induisent en erreur l'Europe moderne.
--Vous ne pourrez cependant pas nier, répliqua George, que ces manuels soient très demandés. Je sais qu'ils se vendent par milliers. Il y a sûrement des quidams dans toutes les villes d'Europe, qui se promènent, parlant de la sorte.
--Peut-être bien, répondis-je, mais heureusement que personne ne les comprend. J'ai plus d'une fois aperçu des gens, debout sur des plateformes de tramways ou postés à des coins de rue, qui tenaient de ces livres à la main et les lisaient à haute voix. Personne ne sait quelle est la langue qu'ils parlent, personne n'a la moindre idée de ce qu'ils disent. Cela vaut peut-être mieux: si on les comprenait, il est plus que probable qu'on les écharperait.
--Il se peut que vous ayez raison. Je serais curieux de voir ce qui arriverait si effectivement on les comprenait. Je propose d'arriver à Londres de bonne heure mercredi matin et de passer une heure ou deux à nous promener et à faire des emplettes dans les magasins en nous servant de ce manuel. Il me faut quelques menus objets, entre autres un chapeau et une paire de pantoufles. Notre bateau ne quitte pas Tilbury avant midi et cela nous en laisse juste le temps. Je voudrais éprouver ce genre de langage à un endroit où je serais bien à même de juger de son effet. Je voudrais connaître les impressions de l'étranger quand on lui parle de la sorte.
Nous nous promîmes de l'amusement. Plein d'enthousiasme, je m'offris à l'accompagner et à l'attendre devant les boutiques. Je lui dis que sûrement Harris demanderait à être des nôtres, mais en restant à distance respectueuse.
George expliqua son projet, qui était un peu différent. Il entendait qu'Harris et moi entrions avec lui dans les magasins. Avec Harris, qui a l'air imposant, pour lui prêter main forte, et avec moi sur le pas de la porte pour appeler un agent si le besoin s'en faisait sentir, il risquerait le coup.
Nous fîmes les quelques pas qui nous séparaient de chez Harris et lui soumîmes notre plan. Harris examina le livre, spécialement le chapitre qui a trait à l'achat de souliers et de chapeaux.
--Si George, dit-il, parle à un cordonnier ou à un chapelier dans les termes indiqués ci-dessus, il lui faudra non pas un garde de corps, mais des gens de bonne volonté pour le porter à l'hôpital.
Cela vexa George.
--Vous parlez, s'écria-t-il, comme si j'étais un téméraire, dénué de sens commun. Je ferai un choix des phrases les plus polies et les moins agressives; j'éluderai toute insulte grossière.
Une fois ceci bien entendu, Harris donna son consentement, et notre départ fut fixé pour le mercredi matin de bonne heure.
CHAPITRE QUATRIÈME
_Pourquoi Harris considère les réveille-matin comme inutiles dans la vie de famille. Instincts sociables des petits. Les idées d'un enfant sur le matin. Le subconscient qui ne dort pas. Son mystère. Ses angoisses. Pensées nocturnes. Le genre de travail d'avant le petit déjeuner. La bonne et la mauvaise brebis. Les désavantages qu'il y a à être vertueux. Le nouveau fourneau de cuisine de Harris commence mal son service. Comment mon oncle Podger sortait chaque matin. Le vieux cityman considéré comme cheval de courses. Nous parlons la langue du voyageur._
George arriva le mardi soir chez les Harris et y passa la nuit. Nous avions préféré cet arrangement à sa proposition: venir le cueillir chez lui. Cueillir George en passant, le matin, veut dire: le réveiller en le secouant, effort déjà épuisant pour un début de journée; l'aider à retrouver ses effets et à boucler ses bagages; puis l'attendre pendant qu'il déjeune, rôle qui manque de charme pour le spectateur.
Je savais qu'il serait levé à l'heure voulue, s'il couchait à «Beggarbush». J'y ai couché moi-même, et je suis au courant de ce qui s'y passe. Vers le milieu de la nuit, du moins à ce qu'il vous semble, car dans la réalité il peut être un peu plus tard, vous êtes réveillé en sursaut de votre premier somme par une charge de cavalerie le long du couloir. Mal réveillé, vous hésitez entre des cambrioleurs, les trompettes du jugement dernier et une explosion de gaz. Vous vous mettez sur votre séant, et vous écoutez avec attention. On ne vous fait pas attendre: bientôt une porte est violemment poussée; quelqu'un ou quelque chose dégringole l'escalier apparemment sur un plateau à thé; vous entendez un «Je l'avais bien dit!» et aussitôt une chose dure, une tête peut-être, c'est du moins l'impression qu'on en a d'après le bruit, rebondit contre le panneau de votre porte.
A ce moment vous vous lancerez dans une charge folle autour de votre chambre, à la recherche de vos vêtements. Rien ne se trouve plus où vous l'aviez mis le soir. Les objets les plus indispensables ont entièrement disparu; et pendant ce temps l'assassinat, la révolution, bref l'événement quel qu'il soit continue formidable. Vous vous arrêtez un moment, la tête sous l'armoire, où vous avez cru découvrir vos pantoufles, pour écouter des coups réguliers et monotones sur une porte éloignée. La victime, vous le supposez, s'est cachée là; ils tâchent de la faire sortir et de l'achever. Pourrez-vous arriver à temps? Les coups cessent, et on entend une voix suave, rassurante par son ton doux et plaintif, qui demande humblement:
--Pa, puis-je me lever?
Vous n'entendez pas l'autre voix, mais les réponses sont:
--Non, ce n'était que la baignoire... Non, elle n'a vraiment pas de mal, elle est seulement mouillée, tu comprends... Oui, maman, je leur dirai ce que tu veux... Non, c'était un pur hasard... Oui; bonne nuit, papa.
Ensuite la même voix, s'élevant pour être entendue, à distance de la maison, commande:
--Il faut que vous remontiez tous. Papa dit qu'il n'est pas encore l'heure de se lever.
--Vous vous recouchez et écoutez quelqu'un auquel on fait monter l'escalier, selon toute évidence, contre son gré. Par une attention délicate les chambres d'amis de «Beggarbush» sont exactement au-dessous des nurseries. Le même petit être continue sa résistance tandis qu'on l'insère dans son lit. Aucun des détails de la bataille ne vous échappe, car chaque fois que le corps est jeté sur le matelas élastique, le lit fait un bond juste au-dessus de votre tête, et chaque fois que le corps s'échappe victorieusement de l'étreinte, vous en êtes averti par un coup sur le parquet. Ensuite le combat se calme à moins que le lit ne s'effondre; et le sommeil vous regagne doucement. Mais un moment après, ou du moins il vous semble qu'il n'y a qu'un moment, vous rouvrez les yeux, sous la sensation d'un regard; la porte s'est entr'ouverte et quatre têtes solennelles et superposées vous regardent avec persistance, comme si vous étiez un prodige exposé dans cette chambre. Vous voyant éveillé, la tête supérieure s'avance avec calme par-dessus les trois autres, entre, et vient s'asseoir sur le lit dans une attitude amicale.
--Oh! dit-elle, nous ne savions pas que vous étiez éveillé; moi je le suis déjà depuis quelque temps.
--Il me le semble, répondez-vous brièvement.
--Papa n'aime pas que nous soyons levés trop tôt, continue-t-elle. Il dit que tout le monde dans la maison en serait dérangé. Alors naturellement nous ne devons pas nous lever.
Ceci est dit sur un ton de gentille résignation. Elle paraît remplie d'une satisfaction intime, due au sentiment du devoir accompli.
Vous lui demandez:
--Vous n'appelez pas cela être levé?
--Oh, non! Nous ne sommes pas encore convenablement habillés.
C'est l'évidence même.
--Papa est toujours très fatigué le matin, poursuit la voix; naturellement, c'est parce qu'il travaille dur toute la journée. N'êtes-vous jamais fatigué le matin?
Alors seulement vous remarquez que les trois enfants sont entrés aussi et sont assis par terre en demi-cercle. Il est évident que tout ceci n'est pour eux que préliminaires à la représentation véritable. Ils attendent le moment où ils vous verront sortir de votre lit et agir.
De les voir dans la chambre d'un étranger déplaît à l'aîné. Il leur ordonne sur un ton sévère de se retirer. Eux ne lui répondent pas, ne discutent pas; d'un commun accord et dans un silence complet ils tombent sur lui. Vous ne distinguez pas autre chose, de votre lit, qu'un enchevêtrement confus de bras et de jambes, image frénétique d'une pieuvre empoisonnée. Si vous êtes couché en pyjama, vous sautez du lit et ne faites qu'ajouter à la confusion; si votre toilette de nuit est moins élégante, vous restez où vous êtes et hurlez des ordres, qu'on méconnaîtra entièrement. Le plus simple est de laisser agir l'aîné. Il arrive en peu de temps à les expulser et ferme la porte sur eux. Elle est immédiatement rouverte, et l'un d'eux est projeté dans la chambre. C'est généralement Muriel. Elle y arrive comme lancée par une catapulte. L'aîné rouvre la porte et se sert de sa soeur comme d'un bélier contre la masse des autres. Vous distinguez nettement le bruit mat de la tête qui tape dans le tas qu'elle disperse. Quand l'aîné est ainsi arrivé à ses fins, il revient tranquillement reprendre sa place sur le lit. Il montre le plus grand calme; il a l'air d'avoir oublié l'incident.
--J'aime le lever du jour, dit-il, l'aimez-vous aussi?
--J'en aime certains, répondrez-vous, il en est d'autres, qui ont moins de charme.
Lui ne prend pas garde à cette distinction; son regard extasié se perd dans le lointain:
--J'aimerais mourir le matin; le matin la nature est si belle!
--Eh, répondrez-vous, cela pourra bien vous arriver, le jour où votre père offrira un lit à un monsieur un peu nerveux et n'aura pas soin de le mettre en garde contre les surprises de la maison.
Il rappelle ses esprits vagabonds et redevient lui-même.
--Il fait délicieux au jardin, remarque-t-il, n'auriez-vous pas envie de vous lever et de faire une partie de cricket?
Vous ne vous étiez pas couché avec cette idée en tête, mais maintenant, considérant la tournure des événements, cela vous semble aussi bien que de rester couché là, sans espoir de vous rendormir; et vous acceptez.
Vous recevez plus tard dans la journée l'explication suivante: vous étant réveillé trop tôt et incapable de vous rendormir vous aviez manifesté l'envie de faire une partie de cricket. Les enfants, dressés à la politesse envers les hôtes, avaient cru de leur devoir de se prêter à vos désirs. Mme Harris remarque, pendant le déjeuner, que vous auriez au moins dû exiger, avant de faire sortir les enfants, qu'ils fussent convenablement habillés; pendant que Harris vous fait pathétiquement remarquer que l'exemple et l'encouragement d'un seul matin vous ont suffi pour détruire son ouvrage laborieusement édifié pendant de longs mois.
Il paraît que, ce même mercredi matin, George avait demandé à grands cris à se lever dès cinq heures et quart et avait voulu à toute force leur apprendre comment tourner à bicyclette autour des châssis de concombres sur la nouvelle machine de Harris. Toutefois, Mme Harris ne blâma pas George à cette occasion, sentant que cette idée n'avait pas dû être entièrement sienne.
Ne croyez pas que les enfants de Harris aient l'intention de s'éviter des reproches aux dépens d'un ami. Ils sont l'honnêteté même et endossent la responsabilité de leurs propres méfaits. Mais la chose se présente ainsi à leur compréhension. Quand vous leur expliquez que vous n'aviez d'abord nullement le dessein de vous lever à cinq heures pour jouer au cricket sur la pelouse, ni de mettre à la scène le martyrologe en tirant à l'arbalète sur des poupées attachées à un arbre; qu'assurément si on vous avait laissé suivre votre goût, vous auriez dormi en paix jusqu'à ce qu'on vous eût réveillé comme un bon chrétien à huit heures avec une tasse de thé, ils manifestent d'abord leur étonnement, puis s'excusent et semblent sincèrement contrits. Ecartant la question purement académique de savoir si le réveil de George un peu avant cinq heures devait être attribué à son instinct ou bien au passage accidentel, à travers la fenêtre de sa chambre, d'un boumerang de leur fabrication, les chers enfants acceptaient franchement la responsabilité de ce réveil ultramatinal. Comme dit l'aîné:
--Nous aurions dû penser que l'oncle George avait une longue journée devant lui et nous aurions dû lui déconseiller de se lever. Je me fais des reproches.
Mais un changement occasionnel dans les habitudes ne fait de mal à personne. Au surplus, Harris et moi fûmes d'accord pour penser que ç'avait été un bon entraînement pour George. Il nous faudrait être debout à cinq heures tous les matins dans la Forêt Noire; nous en avions décidé ainsi. George avait même proposé quatre et demie, mais Harris et moi avions déclaré qu'en règle générale cinq ce serait assez tôt. Nous pourrions ainsi enfourcher nos machines à six et abattre le gros de notre besogne avant les fortes chaleurs de midi. Si, de temps à autre, nous partions de meilleure heure, tant mieux: mais, du moins, ce ne serait pas une règle.
Moi aussi j'étais debout à cinq heures, ce matin-là, plus tôt du reste que je ne me proposais. Je m'étais dit en m'endormant: «A six heures tapant!»
Je connais des gens qui arrivent de la sorte à se réveiller juste à la minute qu'ils ont fixée. Ils se disent, se parlant à eux-mêmes au moment où ils posent leur tête sur l'oreiller: «quatre heures et demie», «cinq heures moins un quart», ou «cinq heures et quart», selon le cas; et ils ouvrent les yeux sur le coup de l'heure dite. Ceci tient du miracle. Plus vous réfléchissez à ce fait, plus vous le trouverez mystérieux. Un second moi doit agir indépendamment de notre moi conscient; il doit être capable de compter les heures pendant que nous dormons, veillant dans l'obscurité, sans l'aide ni du soleil ni des pendules, ni de nul moyen connu d'aucun de nos cinq sens. Il nous chuchote: «C'est l'heure» au moment exact, et vous vous réveillez. J'ai causé une fois avec un vieux débardeur qui pour son travail était forcé de se lever tous les matins une demi-heure avant la marée. Il me confia que jamais il ne lui était arrivé de se réveiller une minute trop tard et qu'il ne se donnait même plus la peine de calculer l'heure de la marée. Il se couche fatigué, dort d'un sommeil sans rêve, et chaque matin à une heure différente son veilleur spectral, exact comme la marée elle-même, vient l'appeler doucement. L'esprit de cet homme errait-il à travers l'obscurité, pataugeant sur les bords de la mer? Avait-il connaissance des lois de la nature?
En ce qui me concerne, mon veilleur intérieur a peut-être quelque peu perdu l'habitude de ses fonctions. Il fait de son mieux; mais il est trop scrupuleux, il se fait du mauvais sang et se perd dans ses calculs. Je lui dis par exemple: «A cinq heures et demie s. v. p.»; et il me réveille en sursaut à deux heures trente. Je regarde ma montre. Il me suggère que je dois avoir oublié de la remonter. Je l'approche de mon oreille; elle marche. Il pense qu'il lui est peut-être arrivé quelque chose; il est sûr qu'il est cinq heures et demie, sinon un peu plus. Je mets mes pantoufles et descends, pour le satisfaire, consulter la pendule de la salle à manger. Qu'arrive-t-il à l'homme qui, au milieu de la nuit, se promène dans une maison en robe de chambre et en pantoufles? Il est inutile de le raconter; on le sait par expérience: tous les objets, spécialement ceux qui sont pointus, prennent un lâche plaisir à le cogner. Je me recouche de mauvaise humeur et ne réussis à me rendormir qu'après une demi-heure, en refusant d'écouter ses suggestions absurdes, à savoir que toutes les pendules de la maison se sont liguées contre moi. Il me réveille toutes les dix minutes entre quatre et cinq heures. Je regrette alors de lui avoir touché mot de la chose. Il s'endort lui-même à cinq heures et m'abandonne aux soins de la femme de chambre qui, naturellement, ce matin-là, me réveille une demi-heure plus tard que d'habitude.
Il m'exaspéra tellement, ce mercredi-là, que je me levai à cinq heures, uniquement pour me débarrasser de lui. Je ne savais que faire de moi. Notre train ne partait qu'à huit heures; tous nos bagages avaient été bouclés la veille et envoyés avec les bicyclettes à la gare de Fenchurch Street. Je passai dans mon cabinet de travail, pensant pouvoir écrire une heure. Il faut croire que le travail du petit matin, avant le déjeuner, n'est pas propice à l'effort littéraire. J'écrivis trois chapitres d'un conte et les relus ensuite. On a médit de mes ouvrages; on a quelquefois parlé de mes livres d'une manière peu aimable; mais jamais on n'aurait émis de jugements assez sévères pour flétrir les trois chapitres écrits ce matin-là. Je les jetai dans la corbeille à papier et essayai de me remémorer les établissements charitables, si toutefois il en existe, qui servent de retraite aux écrivains ramollis.
Je pris une balle de golf, choisis un driver pour me distraire de ces pensées, et sortis flâner dans le pré. Une couple de brebis broutaient là; elles me suivirent et prirent un vif intérêt à mes exercices. L'une était une bonne âme, sympathique. Je ne pense pas qu'elle comprît rien à ce jeu; je crois plutôt que ce qui lui parut étrange, c'était l'heure matinale à laquelle je me livrais à ce divertissement innocent. Elle bêlait à chacun de mes coups:
--Bi-en, bi-en, très bi-en!
Elle paraissait tout aussi contente que si elle les avait joués elle-même.
Tandis que l'autre était une sale bête acariâtre et désagréable, me décourageant autant que sa compagne m'aiguillonnait.
--Piè-tre, horriblement piè-tre! tel était son commentaire à presque chacun de mes coups. Il y en eut, en vérité, quelques-uns de très beaux; mais elle faisait exprès d'être d'un avis opposé, simplement pour m'énerver. Je m'en apercevais bien.
Par un accident regrettable, une de mes meilleures balles alla taper sur le nez de la bonne brebis. Cela fit rire la mauvaise, mais rire distinctement et nettement, d'un rire rauque et vulgaire; et pendant que son amie trop étonnée pour bouger restait clouée sur place, elle changea de ton pour la première fois et bêla:
--Bi-en, très bi-en! le meilleur coup qu'il ait fait!
J'aurais donné une demi-couronne pour que ce fût elle qui reçût le coup. Ce sont toujours les bons qui pâtissent.