Part 16
Mais la bataille elle-même n'est que le commencement du divertissement. Le deuxième acte a lieu dans la salle de pansement. Les docteurs sont en général des étudiants de la veille qui, à peine munis de leurs diplômes, manoeuvrent pour acquérir de la clientèle. La vérité m'oblige à dire que ceux d'entre eux que j'ai approchés m'ont paru gens peu distingués. Ils semblaient prendre plaisir à leur tâche. Leur rôle, d'ailleurs, consiste à amplifier autant que possible les souffrances, à quoi un vrai médecin ne se prêterait pas volontiers. La manière dont l'étudiant supporte le pansement de ses blessures compte autant pour sa réputation que la manière, dont il les a reçues. Chaque opération doit être accomplie avec autant de brutalité que possible, et les camarades épient soigneusement le patient pour voir s'il traverse l'épreuve avec une apparence de joie et de sérénité. La blessure souhaitable est une blessure bien nette et qui bâille largement. Exprès on en rejoint mal les lèvres, espérant que la cicatrice restera visible toute la vie. L'heureux propriétaire d'une telle blessure, savamment entretenue et maltraitée toute la semaine suivante, peut espérer épouser une femme qui lui apportera une dot se chiffrant au moins par dizaines de mille francs.
C'est ainsi que se passent ordinairement les épreuves bi-hebdomadaires; bon an mal an, chaque étudiant prend part à quelques douzaines de ces Mensurs. Mais il y en a d'autres auxquelles les visiteurs ne sont pas admis. Lorsqu'un étudiant s'est fait disqualifier au cours d'un combat pour quelque léger mouvement instinctif interdit par leur code, il lui faut pour recouvrer son honneur provoquer les meilleurs duellistes de son Korps. Il demande et on lui accorde non pas un combat, mais une punition. Son adversaire alors lui inflige systématiquement le plus grand nombre possible de blessures. Le but de la victime est de montrer à ses camarades qu'elle est capable de rester immobile tandis qu'on lui taille la peau du crâne.
Je doute qu'on puisse produire un argument quelconque en faveur de la Mensur allemande; en tout cas il ne concernerait que les deux combattants. Je suis sûr que l'impression des spectateurs ne peut être que mauvaise. Je me connais assez pour savoir que je ne suis pas d'un tempérament extraordinairement sanguinaire. L'effet qu'elle a donc eu sur moi doit être celui qu'elle produit sur la plupart des mortels. La première fois, avant que le spectacle ne commençât véritablement, j'étais curieux de savoir comment j'allais en être affecté, quoique une certaine habitude des salles de dissection et des tables d'opération m'eût déjà un peu aguerri. Lorsque le sang commença à couler, les muscles et les nerfs à être mis à nu, je pus analyser en moi un mélange de dégoût et de pitié. Mais je dois avouer qu'au deuxième duel, ces sentiments raffinés tendirent à disparaître et que le troisième étant en bonne voie, et l'odeur spéciale et chaude du sang alourdissant l'atmosphère, je commençai à voir rouge.
J'en voulais encore. J'examinai les visages des autres assistants, et j'y vis réfléchies d'une manière évidente mes propres sensations. Si le fait d'exciter l'appétit du sang chez l'homme moderne est une bonne chose, je dirai alors que la Mensur est utile. Mais en est-il ainsi? Nous nous enorgueillissons de notre civilisation et de notre humanité, mais ceux qui ne sont pas assez hypocrites pour se tromper eux-mêmes savent que sous nos chemises empesées se cache le sauvage avec tous ses instincts. Il se peut qu'on désire parfois sa résurrection, mais jamais on n'aura à craindre sa disparition totale. D'un autre côté il semble peu sage de lui laisser les rênes sur l'encolure.
Si l'on examine le duel d'une manière sérieuse, on trouve beaucoup d'arguments en sa faveur. On ne saurait cependant en invoquer aucun en faveur de la Mensur. C'est de l'enfantillage, et le fait d'être un jeu cruel et brutal ne la rend nullement moins puérile: les blessures n'ont aucune valeur par elles-mêmes; c'est leur origine qui leur confère de la dignité et non leur taille. Guillaume Tell est à très juste titre considéré comme un héros; mais que penserait-on d'un club de pères de famille, fondé uniquement pour que ses membres se réunissent deux fois par semaine sur ce programme: abattre à l'arbalète une pomme posée sur la tête de leurs fils. Les jeunes Allemands pourraient atteindre un résultat analogue à celui dont ils sont si fiers en taquinant un chat sauvage. Devenir membre d'une société dans le seul but de se faire hacher, rabaisse l'esprit d'un homme au niveau de celui d'un derviche tourneur. La Mensur est en fait la _reductio ad absurdum_ du duel; et si les Allemands sont par eux-mêmes incapables d'en voir le côté comique, on ne peut que regretter leur manque d'humour.
Si on ne peut approuver la Mensur, au moins peut-on la comprendre. Le code de l'Université qui, sans aller jusqu'à encourager l'ivresse, l'absout est plus difficile à admettre. Les étudiants allemands ne s'enivrent pas tous. En fait, la majorité est sobre, sinon laborieuse. Mais la minorité, qui a la prétention, du reste admise, d'être le modèle de l'étudiant allemand, n'échappe à l'ébriété perpétuelle que grâce à l'adresse péniblement acquise de boire la moitié du jour et toute la nuit en conservant par un effort suprême l'usage des cinq sens. Cela n'a pas sur tous la même influence, mais il est fréquent de voir dans les villes universitaires des jeunes gens, n'ayant pas encore atteint leurs vingt ans, avec une taille de Falstaff et un teint de Bacchus de Rubens. C'est un fait que les jeunes Allemandes peuvent se sentir fascinées par une figure balafrée et tailladée jusqu'à sembler faite de matières hétéroclites. Mais on ne découvrira sûrement rien d'attrayant à une peau bouffie et couverte de pustules et à un ventre projeté en avant et qui menace de déséquilibrer le reste de l'individu. D'ailleurs, que pourrait-on attendre d'autre d'un jouvenceau qui commence à dix heures du matin, par le Frühschoppen, à boire de la bière, et finit à quatre heures du matin à la fermeture de la Kneipe?
La Kneipe, on pourrait l'appeler une des assises de la société. Elle sera très calme ou très bruyante, suivant sa composition. Un étudiant invite une douzaine ou une centaine de ses camarades au café et les pourvoit de bière et de cigares à bon marché autant qu'ils en peuvent avaler ou fumer; le Korps peut aussi lancer les invitations. Ici, comme partout, on remarque le goût allemand pour la discipline et l'ordre. Lorsque entre un convive, tous ceux qui sont assis autour de la table se lèvent et saluent, les talons joints. Quand la table est au complet, on élit un président qui est chargé d'indiquer le numéro des chansons. On trouve sur la table des recueils imprimés de ces chansons, un pour deux convives. Le président annonce: «numéro vingt-quatre, premier vers», et aussitôt tous commencent à chanter, chaque couple tenant son livre, exactement comme on tient à deux un livre d'hymnes à l'église. A la fin de chaque vers on observe une pause, jusqu'à ce que le président fasse commencer le suivant. Tout Allemand ayant appris le solfège et la plupart jouissant d'une belle voix, l'effet d'ensemble est impressionnant.
Si les attitudes évoquent le chant des hymnes religieuses, les paroles de ces chansons redressent souvent cette impression. Mais qu'il s'agisse d'un chant patriotique, d'une ballade sentimentale ou d'un refrain qui choquerait la plupart des jeunes Anglais, on le chante toujours d'un bout à l'autre avec un sérieux imperturbable, sans un sourire, sans une fausse note. A la fin le président crie «Prosit!» Tout le monde répond «Prosit!» et le moment d'après tous les verres sont vides. Le pianiste se lève et salue et on répond à son salut. Puis la Fraülein remplit les verres.
Entre les chants on porte des toasts à la ronde; mais on applaudit peu et on rit encore moins. Les étudiants allemands trouvent préférable de sourire et d'opiner du bonnet d'un air grave.
On honore parfois certains convives, en leur portant un toast particulier appelé «Salamander», qui comporte une solennité exceptionnelle.
--Nous allons, dit le président, frotter une salamandre (_einen Salamander reiben_).
Nous nous levons tous et nous nous tenons comme un régiment au garde à vous.
--Est-ce que tout est prêt? (_Sind die Stoffe parat?_) interroge le président.
--_Sunt_, répondons-nous d'une seule voix.
--_At exercitium Salamandri_, dit le président (et nous nous tenons prêts).
--_Eins!_ (Nous frottons nos verres d'un mouvement circulaire sur la table.)
--_Zwei!_ (De nouveau les verres tournent; de même à _Drei!_)
--_Bibite!_ (Buvez!)
Et avec un ensemble automatique tous les verres sont vidés et maintenus en l'air.
--_Eins!_ dit le président. (Le pied de chaque verre vide frôle la table avec un bruit de galets roulés par la vague.)
--_Zwei!_ (Le roulement reprend et meurt.)
--_Drei!_ (Les verres frappent la table tous du même coup, et nous nous retrouvons assis.)
La distraction de la Kneipe consiste pour deux étudiants à s'invectiver (naturellement pour rire) et à se provoquer ensuite en un duel à boire. On désigne un arbitre; on remplit deux verres énormes et les hommes se font face, tenant les anses à pleines mains; tout le monde les regarde. L'arbitre donne le signal du départ et l'instant d'après on entend la bière descendre rapide les pentes de leurs gosiers. L'homme qui heurte le premier la table de son verre vide est proclamé vainqueur.
Les étrangers qui prennent part à une Kneipe et qui désirent se comporter à la manière allemande feront bien, avant de commencer, d'épingler leurs nom et adresse sur leur veston. L'étudiant allemand est la courtoisie personnifiée et, quel que puisse être son propre état, il veillera à ce que, par un moyen ou un autre, ses hôtes soient reconduits chez eux sains et saufs avant l'aurore. Mais naturellement on ne saurait lui demander de se rappeler les adresses.
On me raconta l'histoire de trois hôtes d'une Kneipe berlinoise qui aurait pu avoir des résultats tragiques. Nos étrangers étaient d'accord pour pousser les choses à fond. Chacun d'eux écrivit son adresse sur sa carte et l'épingla sur la nappe en face de sa place. Ce fut une faute. Ils auraient dû, comme je l'ai dit, l'épingler à leur veston. Un homme peut changer de place à table, même inconsciemment et réapparaître de l'autre côté; mais partout où il va il emmène son veston.
Sur le matin, le président proposa que pour la plus grande commodité de ceux qui se tenaient encore droit, on renvoyât chez eux tous les messieurs qui se montraient incapables de soulever leur tête de la table. Parmi ceux qui ne s'intéressaient plus aux événements étaient nos trois Anglais. On décida de les charger dans un fiacre et de les renvoyer chez eux sous la surveillance d'un étudiant relativement de sang-froid. S'ils étaient restés à leur place initiale pendant toute la soirée, tout se serait passé au mieux; mais malheureusement ils s'étaient promenés et personne ne sut quel était le propriétaire de telle ou telle carte. Nul ne le savait et eux moins que personne. Dans la gaieté générale, cela ne sembla pas devoir être d'une trop grande importance. Il y avait trois gentlemen et trois adresses. Je crois qu'on pensait que même en cas d'erreur le tri pourrait s'opérer dans la matinée. On mit donc les trois messieurs dans une voiture; l'étudiant relativement de sang-froid prit les trois cartes et ils s'en allèrent, salués des acclamations et des bons voeux de la compagnie.
Pour avoir bu de la bière allemande on n'est pas--et c'est son avantage--gris comme on sait l'être en Angleterre. Son ivresse n'a rien de répugnant; elle ne fait qu'alourdir: on n'a pas envie de parler; on veut avoir la paix, pour dormir, n'importe où.
Le conducteur de la troupe fit arrêter la voiture à l'adresse la plus proche. Il en tira le plus atteint, jugeant naturel de se débarrasser d'abord de celui-là. Aidé du cocher il le porta jusqu'à son étage et sonna. Le domestique de la pension de famille vint ouvrir à moitié endormi; ils firent entrer leur charge et cherchèrent une place où la déposer. La porte d'une chambre à coucher était ouverte, la chambre était vide, quelle belle occasion! Ils le mirent là. Ils le débarrassèrent de tout ce qui pouvait être retiré facilement, puis le couchèrent dans le lit. Cela fait, les deux hommes, satisfaits, retournèrent à la voiture.
A la suivante adresse ils s'arrêtèrent de nouveau. Cette fois, en réponse à leur sonnerie apparut une dame en robe de chambre avec un livre à la main. L'étudiant allemand ayant lu la première des deux cartes qu'il tenait demanda s'il avait le plaisir de s'adresser à madame Y. Et, en l'occasion, le plaisir, s'il y en avait, paraissait bien être entièrement de son côté. Il expliqua à Frau Y., que le monsieur qui pour le moment ronflait contre le mur était son mari. Cette nouvelle ne provoqua chez elle aucun enthousiasme; elle ouvrit simplement la porte de la chambre à coucher, puis s'en fut. Le cocher et l'étudiant rentrèrent le patient et le couchèrent sur le lit. Ils ne se donnèrent pas la peine de le déshabiller; ils se sentaient trop fatigués! Ils n'aperçurent plus la maîtresse de maison et pour ce motif se retirèrent sans prendre congé.
La dernière carte était celle d'un célibataire descendu à l'hôtel. Ils amenèrent donc leur dernier voyageur à cet hôtel, en firent livraison au portier de nuit et le quittèrent.
Or voici ce qui s'était passé à l'endroit où l'on avait effectué le premier déchargement. Quelque huit heures auparavant, monsieur X. avait dit à madame X.:
--Je crois, ma chérie, vous avoir dit que je suis invité ce soir à prendre part à ce qu'on appelle une Kneipe?
--Vous avez en effet parlé de quelque chose de ce genre, répliqua madame X. Qu'est-ce que c'est qu'une Kneipe?
--Eh bien, ma chérie, c'est une sorte de réunion de célibataires, où les étudiants se rendent pour bavarder et chanter et fumer, et pour toutes sortes d'autres choses, comprenez-vous?
--Bon. J'espère que vous allez bien vous amuser, dit madame X., qui était aimable et d'esprit large.
--Ce sera intéressant, observa monsieur X. Voilà longtemps que je désirais y assister. Il se peut, il est fort possible que je rentre un peu tard.
--Qu'entendez-vous par tard?
--C'est assez difficile à dire. Vous comprenez, ces étudiants sont tant soit peu turbulents lorsqu'ils se réunissent... Et puis j'ai tout lieu de croire qu'on portera un certain nombre de toasts. Je ne sais comment je m'y plairai. Si j'en trouve le moyen, je les quitterai de bonne heure, mais à la condition que je le puisse sans les froisser. Si je ne peux pas...
--Vous devriez emprunter un passe-partout aux gens de la maison, conseilla madame X. qui, ainsi que j'ai déjà dit, était une femme raisonnable. Je coucherai avec Dolly, si bien que vous ne me dérangerez pas quelle que soit l'heure de votre retour.
--C'est une excellente idée, acquiesça monsieur X. J'ai horreur de vous déranger. Je rentrerai sans bruit et me glisserai dans le lit.
A un certain moment, au milieu de la nuit, peut-être déjà vers le matin, Dolly, la soeur de madame X., se réveilla et prêta l'oreille.
--Jenny, dit-elle, as-tu entendu?
--Oui, chérie, répondit madame X., ça va bien. Rendors-toi.
--Mais qu'est-ce qu'il y a? ne crois-tu pas que c'est le feu?
--Je pense que c'est Percy. Je suppose que dans l'obscurité il aura trébuché sur un objet quelconque. Ne t'inquiète pas, ma chérie, rendors-toi.
Mais sitôt que Dolly se fut assoupie, madame X., qui était une bonne épouse, pensa qu'elle devrait se lever doucement pour voir si Percy allait bien. Enfilant son peignoir et chaussant ses pantoufles, elle se glissa par le couloir jusqu'à sa propre chambre. Il aurait fallu un tremblement de terre pour réveiller le monsieur qui reposait sur le lit. Elle alluma une bougie et s'en approcha avec précaution.
Ce n'était pas Percy; ce n'était même pas quelqu'un qui lui ressemblât. Elle eut la sensation que ce n'était pas le genre d'homme qu'elle aurait jamais choisi pour mari, jamais, en aucune circonstance. Et dans l'état où il se trouvait actuellement, il lui inspirait même une aversion prononcée. Elle n'eut qu'un désir: se débarrasser de l'intrus.
Mais il avait un je ne sais quel air qui lui rappelait quelqu'un. Elle s'approcha davantage et le considéra de plus près. Ses souvenirs se précisèrent. Ce devait sûrement être monsieur Y., un monsieur chez qui Percy et elle avaient dîné le jour de leur arrivée à Berlin.
Qu'est-ce qu'il venait faire là? Elle posa la bougie sur la table, prit sa tête entre ses mains et se mit à réfléchir. Le jour se fit vivement dans son esprit. Percy était allé à la Kneipe avec ce même monsieur Y. Une erreur avait été commise. On avait ramené monsieur Y. à l'adresse de Percy. Donc Percy à ce moment...
Les éventualités terribles que cette situation comportait se présentèrent à son esprit. Retournant à la chambre de Dolly, elle se rhabilla à la hâte et descendit en silence. Elle trouva heureusement une voiture et se fit conduire chez madame Y. Disant au cocher d'attendre, elle vola jusqu'à l'étage supérieur et sonna avec insistance. La porte fut ouverte comme auparavant par madame Y., toujours vêtue de son peignoir et tenant toujours son livre à la main.
--Madame X.! s'écria madame Y. Qu'est-ce qui peut vous amener ici?
--Mon mari! (c'était tout ce que la pauvre madame X. trouvait à dire pour l'instant) est-il ici?
--Madame X., répliqua madame Y. en se redressant de toute sa hauteur, comment osez-vous...?
--Oh! comprenez-moi bien, s'excusa madame X., c'est une erreur épouvantable. Ils ont dû apporter mon pauvre Percy ici, au lieu de le conduire chez nous, sûrement. Allez voir, je vous en prie.
--Ma chère, dit madame Y., qui était beaucoup plus âgée et plus posée, ne vous énervez pas. Il y a une demi-heure qu'ils l'ont apporté ici et, pour vous dire la vérité, je ne l'ai pas regardé. Il est là-dedans. Je ne crois pas qu'ils se soient même donné la peine de lui ôter ses chaussures. Si vous restez calme, nous le descendrons et le rentrerons sans qu'âme qui vive entende mot de cette affaire.
En vérité madame Y. semblait très empressée à venir en aide à madame X.
Elle poussa la porte. Madame X. entra, mais pour reparaître aussitôt, pâle et décomposée.
--Ce n'est pas Percy, dit-elle. Qu'est-ce que je vais faire?
--Je voudrais bien que vous ne commissiez pas de telles erreurs, dit madame Y., se préparant à son tour à pénétrer dans la chambre.
Madame X. l'arrêta:
--Et ce n'est pas non plus votre mari.
--Allons donc, riposta madame Y.
--Je vous dis que ce n'est pas lui, je le sais, car je viens de le quitter, dormant sur le lit de Percy.
--Mais... comment cela se fait-il? tonna madame Y.
--Ils l'ont apporté là et l'ont déposé, expliqua madame X., en se mettant à pleurer. C'est ce qui m'avait fait croire que Percy devait être ici.
Les deux femmes se regardaient muettes. Le silence était troublé seulement par le ronflement du monsieur qu'on entendait à travers la porte entrebâillée.
--Mais alors qui est là dedans? demanda madame Y., qui se ressaisit d'abord.
--Je ne sais pas; c'est la première fois que je le vois. Croyez-vous que ce soit quelqu'un que vous connaissiez?
Mais madame Y. se précipitait déjà vers la porte.
--Qu'allons-nous faire, mon Dieu? dit madame X.
--Je sais ce que _moi_ je vais faire, dit madame Y. Je m'en vais rentrer avec vous et reprendre mon mari.
--Il dort d'un sommeil de plomb, objecta madame X.
--Je le connais depuis longtemps sous ce jour, répliqua madame Y. en boutonnant son manteau.
--Mais alors où est Percy? sanglota la pauvre petite madame X. en descendant les escaliers.
--Ça, ma chère, c'est une question que vous pourrez _lui_ poser.
--S'ils commettent des erreurs de ce genre, il est impossible de savoir ce qu'ils ont pu faire de lui.
--Nous ferons une enquête demain matin, dit madame Y. consolatrice.
--Je trouve que ces Kneipe sont pleines de désagréments, je ne laisserai plus jamais Percy y retourner, jamais tant que je vivrai.
--Chère amie, si vous comprenez votre devoir, jamais il n'en aura plus envie.
Et le bruit a couru que jamais plus il n'y retourna.
Mais, comme je l'ai dit, toute l'erreur provenait de ce que l'on avait épinglé les cartes à la nappe et non aux vestons. Et sur cette terre les erreurs sont toujours punies sévèrement.
CHAPITRE QUATORZIÈME
_Qui est sérieux, comme il convient à un chapitre dans lequel on prend congé du lecteur. Les Allemands du point de vue anglo-saxon. La Providence en casque et en uniforme. Le paradis du malheureux idiot. Comment on se pend en Allemagne. Qu'arrive-t-il aux bons Allemands quand ils meurent? L'instinct militaire peut-il suffire à tout? De l'Allemand boutiquier. La manière dont il supporte la vie. La Femme moderne là, comme partout ailleurs. Ce qu'on peut dire contre les Allemands comme peuple. Fin de la «balade»._
N'importe qui pourrait gouverner ce pays, dit George, moi, par exemple.
Nous étions assis dans le jardin du Kaiser Hof à Bonn; nous regardions le Rhin. C'était la dernière soirée de notre «balade»; le train qui devait partir le lendemain à la première heure allait marquer le commencement de la fin.
--J'écrirais sur un morceau de papier tout ce que je voudrais que le peuple fît, continua George, je trouverais une maison recommandable pour l'imprimer à un nombre suffisant d'exemplaires que j'expédierais à travers les villes et les villages; et tout serait dit.
On ne retrouve plus dans l'Allemand contemporain, personnage doux et placide dont la seule ambition semble être de payer régulièrement ses impôts et de faire ce que lui ordonne celui que la Providence a bien voulu placer au-dessus de lui,--on ne retrouve plus le moindre vestige de son ancêtre sauvage, à qui la liberté individuelle paraissait aussi nécessaire que l'air; qui accordait à ses magistrats le droit de délibérer, mais qui réservait le pouvoir exécutif à la tribu; qui suivait son chef, mais ne s'abaissait pas jusqu'à lui obéir. De nos jours on entend parler de socialisme, mais c'est d'un socialisme qui ne serait que du despotisme dissimulé sous un autre nom. L'électeur allemand ne se pique pas d'originalité. Il est désireux, que dis-je? il éprouve l'angoissant besoin de se sentir contrôlé et réglementé en toute chose. Il ne critique pas son gouvernement, mais sa constitution. Le sergent de ville est pour lui un dieu et on sent qu'il le sera toujours. En Angleterre, nous considérons nos agents comme des êtres nécessaires mais neutres. La plupart des citoyens s'en servent surtout comme de poteaux indicateurs; et dans les quartiers fréquentés de la ville, on estime qu'ils sont utiles pour aider les vieilles dames à passer d'un côté de la rue à l'autre. A part la reconnaissance qu'on leur marque pour ces services, je crois qu'on ne s'en occupe pas beaucoup. En Allemagne, au contraire, on adore l'agent de police comme s'il était un petit dieu et on l'aime comme un ange gardien. Il est pour l'enfant allemand un mélange de Père Noël et de Croquemitaine. Le grand désir de tout enfant allemand est de plaire à la police. Le sourire d'un sergent de ville le rend orgueilleux. On ne peut plus vivre avec un enfant allemand à qui un sergent de ville a tapoté amicalement la joue: sa suffisance le rend insupportable.