Part 15
Ayant achevé notre tour de Forêt Noire à notre entière satisfaction, nous nous acheminâmes sur nos bicyclettes vers Munster, par Vieux-Brisach et Colmar, d'où nous commençâmes une petite exploration vers la chaîne des Vosges où l'humanité s'arrête; du moins telle est l'opinion de l'empereur d'Allemagne actuel. Vieux-Brisach est une forteresse, construite anciennement parmi les rochers, tantôt d'un côté du Rhin, tantôt de l'autre (car le Rhin dans sa prime jeunesse ne semble pas avoir bien su trouver son chemin), qui a dû, surtout dans les temps lointains, plaire comme résidence aux amateurs de changements et d'imprévu. Qu'une guerre fût déclarée pour une cause quelconque et contre n'importe quels adversaires, Vieux-Brisach en était toujours. Tous l'assiégèrent, la plupart des peuples le conquirent; la majorité d'entre eux le perdirent à nouveau; personne ne parut capable de s'y maintenir. L'habitant de Vieux-Brisach n'a jamais été à même d'affirmer avec certitude de qui il était le sujet et de quel pays il dépendait; subitement devenu français, il avait à peine eu le temps d'apprendre assez de français pour savoir payer ses impôts que déjà il devenait autrichien. Le temps qu'il s'appliquât à découvrir ce qu'il fallait faire pour être un bon sujet autrichien, il s'apercevait qu'il ne l'était plus, et se voyait sujet allemand; mais dire auquel des douze Etats il appartenait resta pour lui un problème insoluble. Un matin il se réveillait catholique fervent, le lendemain protestant. La seule chose qui dut donner quelque stabilité à son existence était la nécessité uniforme de payer chèrement le privilège d'être ce qu'il était pour le moment. Mais quand on se met à réfléchir à ce sujet, on s'étonne qu'au moyen âge les hommes, sauf les rois et les percepteurs d'impôts, se soient donné la peine de vivre.
On ne saurait comparer les Vosges aux monts de la Forêt Noire, quant à la beauté et à la variété. Pour le touriste, elles ont pourtant sur eux une supériorité: leur pauvreté plus grande. Le paysan des Vosges n'a pas cet air peu poétique de prospérité satisfaite qui gâte son vis-à-vis de l'autre côté du Rhin. Les fermes et les villages possèdent à un plus haut point le charme des choses vétustes. Un autre intérêt que présentent les Vosges est ses ruines. Beaucoup de ses nombreux châteaux sont perchés à des endroits où l'on aurait pu croire que seuls les aigles aimeraient construire leurs nids. D'autres, ayant été commencés par les Romains et achevés par les Troubadours, ne présentent plus maintenant qu'un dédale de murs restés debout, couvrant de larges espaces et où l'on peut flâner pendant des heures.
Le fruitier et le marchand de primeurs sont des personnages inconnus dans les Vosges. Presque toutes les denrées qu'ils vendraient y poussent à l'état sauvage et le seul effort à faire pour les acquérir est de les cueillir. Il est difficile quand on traverse les Vosges de suivre à la lettre un programme, car la tentation de s'arrêter par une journée chaude et de manger des fruits est généralement trop forte pour qu'on y résiste. Des framboises--je n'en avais jamais mangé d'aussi délicieuses,--des fraises des bois, des groseilles en grappes et des groseilles à maquereau poussent à profusion sur les pentes des collines, telles les mûres sauvages le long des prairies anglaises. Le petit Vosgien n'a pas besoin de voler dans un verger, il a la facilité de se rendre malade sans commettre un péché. Il y a une quantité énorme de vergers dans les Vosges; mais vouloir s'aventurer dans l'un d'eux avec l'intention de voler des fruits serait une tentative aussi folle que celle d'un poisson essayant de se faufiler dans une piscine sans avoir payé son entrée. Naturellement on se trompe souvent.
Il nous arriva une après-midi d'atteindre un plateau après une montée rude, et de nous arrêter peut-être trop longtemps, mangeant probablement plus de fruits que nous ne pouvions en supporter; il y en avait une telle profusion autour de nous, une telle variété! nous commençâmes par quelques fraises attardées et nous passâmes aux framboises. Puis Harris trouva un arbre plein de reines-claudes déjà mûres.
--C'est je crois la meilleure aubaine que nous ayons eue jusqu'à présent, dit George, nous ferions bien d'en profiter. (Ce qui nous sembla de bon conseil.)
--C'est malheureux, objecta Harris, que les poires soient encore si dures.
Il s'en plaignit pendant un moment, mais quand plus tard je découvris quelques mirabelles d'une saveur tout à fait remarquable, cela le consola presque entièrement.
--Je crois, dit George, que nous sommes encore trop au nord pour trouver des ananas, j'aurais beaucoup de plaisir à manger un ananas fraîchement cueilli. On se lasse vite de ces fruits trop courants.
--Le défaut de la contrée, c'est qu'elle produit trop de baies et pas assez de gros fruits, observa Harris. Pour mon compte j'aurais préféré une plus grande quantité de reines-claudes.
--Tiens, un homme qui monte la côte, remarquai-je, on dirait un indigène. Il nous indiquera peut-être où trouver d'autres reines-claudes.
--Il marche vite pour un vieil homme, dit Harris.
Il gravissait évidemment la côte avec une très grande rapidité. Si bien que, autant que nous pussions en juger d'aussi loin, il nous sembla remarquablement gai, chantant et criant à tue-tête, et agitant les bras.
--Quelle bonne humeur a ce vieux! dit Harris, cela réconforte, cela fait du bien à voir. Mais pourquoi porte-t-il son bâton sur l'épaule? Pourquoi ne s'appuie-t-il pas dessus pour gravir cette rude montée?
--Dites donc, je ne crois pas que ce soit un bâton, dit George.
--Qu'est-ce que cela peut être alors? questionna Harris.
--Mais il me semble bien que cela a une vague allure de fusil, répliqua Georges.
--Ne croyez-vous pas que nous nous sommes peut-être trompés? suggéra Harris. Ne croyez-vous pas que ceci ressemble fort à un verger privé?
Je répondis:
--Vous souvenez-vous de cette histoire tragique, arrivée il y a bientôt deux ans? Un soldat cueillit quelques cerises en passant devant une maison et le paysan auquel appartenaient ces cerises sortit de chez lui et tua le militaire sans un mot d'avertissement.
--Mais, dit George, il est sûrement défendu de tuer un homme d'un coup de fusil pour quelques fruits cueillis.
--Naturellement, répondis-je, c'était tout à fait illégal. La seule excuse fournie par son avocat fut que le paysan était très irascible et qu'on avait touché à ses cerises favorites.
--Maintenant que vous en parlez, d'autres détails me reviennent en mémoire, dit Harris, la commune dans laquelle le drame se déroula fut obligée de payer de gros dommages-intérêts à la famille du soldat décédé; ce qui n'était que juste.
George déclara:
--J'ai assez vu cet endroit. D'ailleurs, il se fait tard.
--S'il continue à marcher à cette allure, jeta Harris, il va tomber et se faire du mal. Je ne veux pas assister à cet accident...
Je me vis déjà abandonné, seul là-haut, sans personne avec qui causer. D'autre part, je ne me souvenais pas d'avoir depuis ma plus tendre enfance, eu la joie de descendre une côte vraiment raide à toute allure. J'estimai intéressant de voir si je pourrais revivre cette sensation. C'est un exercice assez violent, mais, dit-on, excellent pour le foie...
Nous passâmes cette nuit-là à Barr, jolie petite ville située sur le chemin de Sainte-Odile, couvent intéressant et ancien perdu dans les montagnes, où on est servi par de vraies nonnes et où l'addition est faite par un prêtre. A Barr, un touriste entra juste avant le souper. Il paraissait être anglais, mais parlait une langue comme je n'en avais pas encore entendu jusqu'ici. C'était d'ailleurs un langage élégant et agréable à ouïr. L'hôte le regarda, effaré; l'hôtesse secoua la tête. Il soupira et essaya d'une autre langue qui évoqua en moi des souvenirs lointains, quoique sur le moment je ne pusse les localiser. Mais de nouveau personne ne comprit.
--C'est assommant, dit-il à haute voix en anglais.
--Ah! vous êtes anglais! s'exclama l'hôte, dont le visage s'éclaira.
--Et monsieur a l'air fatigué, ajouta l'hôtesse, une petite femme avenante. Monsieur désire-t-il souper?
Tous deux parlaient l'anglais couramment et presque aussi bien que l'allemand et le français; ils firent de leur mieux pour contenter le voyageur. A souper il fut mon voisin de table. J'engageai la conversation.
--Dites-moi, demandai-je (car le sujet m'intéressait), quelle est la langue que vous parliez lorsque vous êtes entré?
--L'allemand.
--Oh! répliquai-je, je vous demande pardon.
--Vous ne m'aviez pas compris? continua-t-il.
--Certainement par ma faute. Mes connaissances sont très limitées. En voyageant, on acquiert des bribes d'allemand à droite et à gauche; mais naturellement ce n'est pas comme vous...
--L'hôte et sa femme ne m'ont pas compris non plus et c'est leur langue.
--Je ne crois pas, dis-je. Les enfants par ici parlent allemand, c'est vrai, et nos hôte et hôtesse le savent jusqu'à un certain point. Mais à travers toute l'Alsace et la Lorraine les vieux parlent toujours le français.
--Je leur ai aussi adressé la parole en français, et ils ne m'ont pas mieux compris.
--C'est certainement très curieux!
--C'est évidemment très curieux, continua-t-il; dans mon cas c'est même incompréhensible. Je suis titulaire de diplômes témoignant de mon aptitude à parler les langues modernes. Je suis même lauréat de français et d'allemand. La correction de mes constructions, la pureté de ma prononciation étaient considérées à mon collège comme absolument remarquables. Et cependant, quand je suis sur le continent, personne pour ainsi dire ne comprend ce que je dis. Pouvez-vous m'expliquer ce phénomène.
--Je crois que je le puis, répliquai-je. Votre prononciation est trop parfaite. Vous vous souvenez des paroles de cet Ecossais qui pour la première fois de sa vie goûtait du whisky pur: «Il est excellent, mais je ne peux pas le boire.» Il en est de même de votre allemand. Il fait moins l'effet d'un langage utilisable que d'une récitation. Permettez-moi de vous donner un conseil: prononcez aussi mal que possible et introduisez dans vos discours le plus de fautes que vous pourrez.
C'est partout la même chose. Chaque peuple tient en réserve une prononciation spéciale à l'usage exclusif des étrangers, prononciation à laquelle il ne penserait pas à se conformer et qui lui demeure incompréhensible quand on l'emploie. J'entendis une fois une Anglaise expliquer à un Français comment prononcer le mot «have».
--Vous le prononcez, disait la dame d'une voix pleine de reproches, comme si on écrivait h-a-v. Mais ce n'est pas le cas. Il y a un e à la fin.
--Je croyais, dit l'élève, qu'on ne prononçait pas l'e à la fin de h-a-v-e.
--En effet on ne le prononce pas, expliqua le professeur, c'est ce que vous appelez un e muet; mais il exerce une influence sur la voyelle précédente: il en modifie un peu l'inflexion.
Jusque là, il avait toujours dit «have» d'une manière intelligible. A partir de ce moment, quand il lui arrivait de prononcer ce mot, il s'arrêtait, rassemblait ses idées et émettait un son que seul le contexte pouvait expliquer.
A l'exception des martyrs de l'Eglise primitive, peu d'hommes ont, je crois, enduré ce que j'ai enduré moi-même en essayant d'acquérir la prononciation correcte du mot allemand qui signifie église, «Kirche». Bien avant de m'en être tiré, je m'étais décidé à ne jamais aller à l'église en Allemagne plutôt que de me faire du mauvais sang à cause de ce mot.
--Non, non, m'expliquait mon professeur (c'était un homme qui prenait sa tâche à coeur), vous le prononcez comme si on l'écrivait K-i-r-ch-k-e. Il n'y a de _k_ qu'au commencement. C'est... (et pour la vingtième fois dans cette matinée il me donnait à entendre la manière de le prononcer).
Ce qui me parut triste, c'est que je n'aurais pour rien au monde pu découvrir de différence entre sa manière de prononcer et la mienne. De guerre lasse, il essayait une autre méthode:
--Vous prononcez ce mot du fond de la gorge. (C'était tout à fait juste: c'était bien là ce que je faisais.) Je voudrais que vous le prononçassiez d'ici tout en bas. (Et de son index gras il me désignait la région de laquelle j'aurais dû tirer le son).
Après de pénibles efforts, ayant pour résultat de me faire émettre des sons qui éveillaient en moi l'idée de tout, sauf d'un lieu de recueillement, je m'excusais:
--Je sens que vraiment je ne pourrai jamais y arriver. J'avoue que voici des années que je parle avec ma bouche. Je ne savais pas qu'un homme fût capable de parler avec son estomac. Ne croyez-vous pas qu'en, ce qui me concerne il est un peu tard pour l'apprendre?
Je finis par savoir prononcer ce mot correctement. A cet effet, j'avais passé des heures dans des coins sombres et, à la grande terreur des rares passants, m'étais exercé dans des rues silencieuses. Mon professeur fut enchanté de moi et je fus satisfait de moi-même jusqu'au jour où je mis les pieds en Allemagne. En Allemagne, je constatai que personne ne comprenait ce que je voulais dire. A cause de ce mot, jamais je ne pus m'approcher d'une église. Il me fallut abandonner la prononciation correcte et revenir au prix de nouveaux efforts à mon ancienne prononciation vicieuse. Alors leur visage s'éclairait et ils me disaient, suivant le cas, que c'était en tournant tel coin, ou au bout de la rue la plus proche.
Je pense également qu'on ferait mieux d'enseigner la prononciation des langues étrangères sans demander à l'élève ces exploits d'acrobatie interne qui sont souvent impossibles et toujours sans profit. Voici le genre de conseils que l'on reçoit:
--Appuyez vos amygdales contre la partie inférieure de votre larynx. Puis avec la partie convexe du septum recourbé, pas complètement, mais presque, jusqu'à toucher la luette, essayez avec le bout de la langue d'atteindre le corps thyroïde. Faites une large inspiration et comprimez la glotte. Maintenant, sans desserrer les lèvres, prononcez: «garou.»
Et même, si l'on surmonte la difficulté, ils ne sont pas contents.
CHAPITRE TREIZIÈME
_Une étude sur le caractère et la conduite de l'étudiant allemand. Le duel d'étudiants allemands. Usages et abus. Impressions. L'ironie de la chose. Moyen pour élever des sauvages. La Jungfrau: son goût particulier quant à la beauté du visage. La Kneipe. Comment on frotte une salamandre. Conseils à un étranger. Histoire qui aurait pu se terminer tristement de deux maris, de leurs femmes et d'un célibataire._
Sur le chemin du retour nous visitâmes une ville universitaire allemande, désirant avoir un aperçu de la vie de l'étudiant, curiosité que l'amabilité de quelques amis de là-bas nous permit de satisfaire.
Le jeune Anglais joue jusqu'à ce qu'il ait atteint quinze ans, puis travaille jusqu'à vingt ans. En Allemagne c'est l'enfant qui travaille et le jeune homme qui joue. Le garçonnet allemand va à l'école à sept heures du matin en été et à huit en hiver, et il travaille à l'école. Ce qui fait qu'à seize ans il a une connaissance sérieuse des classiques et des mathématiques, qu'il sait autant d'histoire que n'importe quel individu appelé à prendre place dans un parti politique est censé en savoir; à cela il joint une science approfondie d'une ou deux langues modernes. C'est pourquoi les huit semestres d'Université s'étendant sur une durée de quatre ans sont inutilement longs, sauf pour les jeunes gens qui visent un professorat. L'étudiant allemand n'est pas sportif, ce qui est à déplorer, car il aurait fait un bon sportsman. Un peu de football, un peu de bicyclette; de préférence, des carambolages en des cafés enfumés;--mais d'une manière générale tous ou presque tous perdent leur temps à vadrouiller, à boire de la bière et à se battre en duel.
S'il est fils de famille, il entre dans un Korps--la cotisation annuelle d'un Korps élégant est d'environ mille francs. S'il appartient à la classe moyenne, il s'enrôle dans une Burschenschaft ou une Landsmannschaft, ce qui coûte un peu moins cher. Ces groupes se subdivisent à leur tour en cercles dans lesquels on s'efforce d'assembler les jeunes gens des mêmes régions. Il y a le cercle des Souabes, originaires de Souabe; des Franconiens, qui descendent des Francs; des Thuringiens et ainsi de suite. Dans la pratique, naturellement, la répartition n'est qu'approximative (selon mes calculs, la moitié de nos régiments écossais sont formés de Londoniens); mais cette division de chaque Université en une douzaine de compagnies d'étudiants ne laisse pas d'atteindre à un effet pittoresque. Chaque société a ses couleurs distinctives et possède sa brasserie particulière fermée aux étudiants dont la casquette arbore d'autres couleurs. Son objectif principal est d'organiser des rencontres soit dans son propre sein, soit entre ses membres et ceux de quelque Korps ou Schaft rival, en un mot d'organiser la célèbre _Mensur_ allemande.
La Mensur a été décrite si souvent et si complètement que je ne veux pas fatiguer mes lecteurs de détails oiseux sur ce sujet. Je ne veux que donner mes impressions et principalement celles de ma première Mensur,--parce que je crois que les premières impressions sont plus authentiques que les opinions émoussées par l'échange des idées.
Un Français ou un Espagnol cherchera à vous faire croire que les courses de taureaux sont une institution créée principalement dans l'intérêt des taureaux: le cheval que vous imaginez hurlant de souffrance, ne ferait que rire au spectacle comique de ses propres entrailles. Votre ami français ou espagnol ne voudrait pas comparer sa mort glorieuse et excitante à la froide brutalité des luttes foraines. Si vous ne restez pas entièrement maître de vous, vous le quittez avec le désir de créer en Angleterre un mouvement en faveur de l'institution des courses de taureaux comme école de chevalerie. Sans doute Torquemada était-il convaincu de l'humanité de l'Inquisition. Une heure passée sur le chevalet devait procurer le plus grand bien-être à un gros gentleman souffrant de crampes ou de rhumatismes. Il se relevait avec plus de jeu, plus d'élasticité dans les articulations. Les chasseurs anglais considèrent le renard comme un animal dont le sort est enviable. On lui procure à bon marché un jour de bon sport, pendant lequel il est le centre de l'attraction.
L'habitude vous rend indifférents aux pires usages. Le tiers des Allemands que vous croisez dans la rue portent et porteront jusque dans la mort les traces des vingt à cent duels qu'ils ont eus au cours de leur vie d'étudiants. L'enfant allemand joue à la Mensur dans la nursery et continue au lycée. Les Allemands sont arrivés à croire que ce jeu n'est ni brutal, ni choquant, ni dégradant. Ils allèguent qu'il est l'école du sang-froid et du courage pour la jeunesse allemande. Mais l'étudiant allemand aurait besoin de bien plus de courage pour ne pas se battre. Il ne se bat pas pour son plaisir, mais pour satisfaire à un préjugé qui retarde de deux cents ans.
Le seul effet que produise sur lui la Mensur est de le rendre brutal. Il se peut que ce duel exige de l'adresse--on me l'a affirmé,--mais on ne s'en aperçoit pas. Ce n'est somme toute qu'un essai fructueux pour unir le grotesque au déplaisant. A Bonn, centre aristocratique par excellence où règne un goût meilleur, et à Heidelberg où les visiteurs des nations étrangères sont nombreux, l'affaire se passe peut-être avec plus d'apparat. Je me suis laissé dire que là le duel a lieu dans de belles pièces, que des médecins à cheveux blancs y soignent les blessés, que des laquais en livrée y servent à boire et à manger et que toute l'affaire y est menée avec un certain cérémonial qui ne manque pas de caractère. Dans les Universités plus essentiellement allemandes où les étrangers sont rares et où on ne les attire pas, on s'en tient aux combats purs et simples et ceux-ci n'ont rien de plaisant.
Ils sont même si répugnants que je conseille au lecteur quelque peu délicat de s'abstenir d'en lire la description. On ne peut pas rendre ce sujet attrayant et je ne me propose pas de l'essayer.
La pièce est nue et sordide, les murs sont souillés d'un mélange de taches de bière, de sang et de suif; le plafond est enfumé; le plancher couvert de sciure de bois. Une foule d'étudiants riant, fumant, causant, quelques-uns assis par terre, d'autres perchés sur des chaises où des bancs, forment le cadre.
Au centre, se faisant face, les combattants sont debout. Bizarres et rigides, avec de grosses lunettes protectrices, le cou bien enveloppé dans d'épais cache-nez, le corps carapaçonné d'une sorte de matelas sale et les bras, ouatés, tendus au-dessus de leur tête, ils ont l'air d'un burlesque sujet de pendule. Les seconds, plus ou moins rembourrés eux aussi, la tête et le visage protégés par de vastes casques en cuir, donnent aux combattants, non sans brusquerie, la position convenable. On prête l'oreille au héraut d'armes. L'arbitre prend place, le signal est donné, et aussitôt les lourds sabres droits s'entrechoquent. Il n'y a ni animation, ni adresse, ni élégance dans le jeu (je parle d'après mes propres impressions). Le plus fort est vainqueur; c'est celui, dont le bras emmaillotté peut tenir le plus longtemps sans trop faiblir ce grand sabre mastoc, soit pour parer, soit pour frapper.
Tout l'intérêt réside dans le spectacle des blessures. Elles apparaissent presque toujours aux mêmes endroits,--sur le sommet de la tête ou sur la partie gauche de la face. Parfois une portion de cuir chevelu ou un morceau de joue vole à travers les airs, pour être ramassé et conservé soigneusement par son propriétaire ou, plus exactement, par son ancien propriétaire qui, orgueilleusement, lui fera faire le tour de la table lors des joyeux festins à venir; et naturellement le sang coule à flots de chaque blessure. Il inonde les docteurs, les seconds, les spectateurs; il asperge le plafond et les murs; il sature les combattants et forme des mares dans la sciure. A la fin de chaque assaut, les docteurs accourent et, de leurs mains déjà dégouttantes de sang, compriment les plaies béantes, les épongent avec de petits tampons d'ouate mouillée qu'un aide tend sur un plateau. Naturellement, dès que l'homme se relève et reprend sa besogne, le sang jaillit de nouveau, l'aveuglant à moitié et mettant sur le plancher une glu où le pied glisse. Parfois on voit les dents d'un homme découvertes jusqu'à l'oreille, ce qui fait, que tout le reste du duel il sourit démesurément à la moitié des spectateurs et offre à l'autre moitié un demi-visage revêche; ou bien un nez fendu donne à son propriétaire jusqu'à la fin du combat une matamoresque arrogance.
Comme le but de chaque étudiant est de quitter l'Université porteur du plus grand nombre possible de cicatrices, je doute que personne s'efforce jamais de changer quoi que ce soit à cette manière de combattre. Le vrai vainqueur est celui qui sort du duel avec le plus grand nombre de blessures. Recousu et raccommodé, il est à même le mois suivant de parader de façon à provoquer l'envie de la jeunesse allemande et l'admiration des jeunes filles de là-bas. Celui qui n'a obtenu que quelques blessures insignifiantes se retire du combat mécontent et désappointé.