Les trois hommes en Allemagne

Part 14

Chapter 143,782 wordsPublic domain

Une autre particularité du cocher allemand est que, pour ralentir ou accélérer son allure, il n'agit pas sur le cheval par les rênes, mais sur la voiture par le frein. Pour faire du huit à l'heure, il le serre légèrement, de telle sorte que la roue râclée produise un bruit continu analogue à celui qui s'entend lorsqu'on aiguise une scie; pour faire quatre milles à l'heure, il le serre un peu plus fort et vous roulez, accompagnés de cris et de grognements qui rappellent la symphonie de porcs qu'on égorge. Désire-t-il s'arrêter tout à fait, il le serre à bloc. Il sait que, si son frein est de bonne qualité, sa voiture s'arrêtera en un espace moindre de deux fois sa longueur, à moins que l'animal ne soit d'une force extraordinaire. Le cocher allemand et le cheval allemand doivent ignorer qu'on peut arrêter une voiture par un autre moyen, car le cheval continue à tirer la voiture de toutes ses forces jusqu'au moment où il se sent incapable de la déplacer d'un centimètre; alors il se repose. Les chevaux des autres pays ne voient aucun inconvénient à s'arrêter, quand on leur en suggère l'idée. J'ai même connu des chevaux qui se montraient satisfaits de marcher tout doucement; mais notre cheval allemand est, selon toute apparence, bâti pour marcher à une seule allure et est incapable de s'en départir. J'ai vu, c'est vérité pure, un cocher allemand manoeuvrer le frein des deux mains, de peur de ne pas pouvoir éviter une collision.

A Waldshut, une des petites villes du XVI siècle, que le Rhin traverse peu après sa source, nous rencontrâmes cet être très répandu sur le continent: le touriste anglais qui se montre surpris, même offensé, de l'ignorance dont l'indigène fait preuve touchant les subtilités de la langue anglaise. Quand nous pénétrâmes dans la gare, il était en train d'expliquer au porteur, dans un anglais très pur, malgré un léger accent du Sommersetshire, et ceci pour la dixième fois, ainsi qu'il nous en fit part, ce fait pourtant bien simple qu'il possédait un billet pour Donaueschingen et désirait se rendre à Donaueschingen pour voir les sources du Danube qui n'y sont d'ailleurs pas, quoiqu'on dise en général qu'elles y sont, et entendait que sa bicyclette fût dirigée sur Engen et son sac sur Constance où le dit sac attendrait son arrivée. Cette explication poursuivie d'une haleine lui avait donné chaud et l'avait mis en colère. Le porteur, un très jeune homme, avait pris la physionomie d'un vieillard fatigué. J'offris mes services. Je le regrette maintenant, mais peut-être pas autant que cet abruti a dû le regretter plus tard. Les trois itinéraires, nous apprit le porteur, étaient compliqués, nécessitant des changements et encore des changements. Il ne nous restait que peu de temps pour délibérer avec calme, car notre propre train devait partir dans quelques minutes. L'homme était volubile, ce qui est toujours une faute, lorsqu'on veut tirer au clair une affaire embrouillée, tandis que le porteur ne désirait qu'en avoir fini au plus vite pour pouvoir respirer. Dix minutes plus tard dans le train, la lumière se fit dans mon esprit connue je réfléchissais à la chose: je m'étais bien mis d'accord avec le porteur pour l'expédition de la bicyclette par Immendingen (ce qui me semblait être le meilleur itinéraire) et son enregistrement pour Immendingen; seulement j'avais négligé de donner des instructions pour son départ d'Immendingen. Si j'étais de tempérament bilieux, je me ferais du mauvais sang encore à l'heure actuelle en pensant que, selon toute probabilité, la bicyclette se trouve aujourd'hui encore à Immendingen. Mais il est de bonne philosophie de se résigner à voir toujours le bon côté des choses. Il se peut que le porteur ait, de son propre chef, réparé ma négligence, il se peut aussi qu'un miracle soit intervenu pour rendre la bicyclette à son propriétaire peu de temps avant la fin de leur voyage. Nous envoyâmes le sac à Radolfszell: mais je me console en me disant qu'il portait une étiquette sur laquelle était écrit Constance; sans aucun doute, après un certain laps de temps, la direction du chemin de fer, voyant qu'on ne le réclamait pas à Radolfszell, l'aura envoyé à Constance.

Le piquant de cette histoire réside en le fait que notre Anglais se soit indigné parce que dans une gare allemande il était tombé sur un porteur incapable de comprendre sa langue. Dès que nous lui eûmes adressé la parole, il avait exprimé longuement cette indignation:

--Merci beaucoup. C'est pourtant bien simple. Je vais prendre le train pour Donaueschingen; de Donaueschingen je me rendrai à pied à Geisengen; de Geisengen j'irai en chemin de fer à Engen, et d'Engen je me propose d'aller à bicyclette à Constance. Mais je ne veux pas emporter mon sac; je veux le trouver à Constance quand j'y arriverai. Voici dix minutes que j'essaie d'expliquer cela à cet imbécile, sans pouvoir le lui faire entrer dans tête.

--C'est honteux en effet, avais-je constaté: ces manoeuvres allemands parlent à peine leur propre langue.

--Tout cela, je le lui ai montré sur l'indicateur et expliqué par des gestes pourtant bien clairs. Impossible de lui rien faire comprendre.

--J'ai vraiment du mal à vous croire... La chose pourtant s'expliquait d'elle-même...

Harris était en colère après cet homme; il lui aurait volontiers donné une leçon pour lui apprendre à voyager dans des régions perdues et à vouloir y accomplir des tours de force sur les chemins de fer, sans savoir un traître mot de la langue du pays. J'avais refréné l'ardeur de Harris et lui avais fait remarquer la grandeur et l'intérêt du travail auquel cet homme se livrait sans s'en douter.

Evidemment Shakespeare et Milton ont fait de leur mieux pour répandre la langue anglaise chez les habitants moins favorisés de l'Europe. Newton et Darwin ont peut-être réussi à rendre la connaissance de leur langue nécessaire aux étrangers soucieux de l'évolution de la pensée humaine. Dickens et surtout Ouida auront peut-être encore davantage aidé à la rendre populaire. Mais celui qui a répandu la connaissance de l'anglais depuis le cap St-Vincent jusqu'aux monts de l'Oural, c'est l'Anglais qui, incapable ou peu désireux d'apprendre un seul mot d'une autre langue, voyage, le porte-monnaie à la main, dans tous les coins du continent. On pourrait être choqué de son ignorance, irrité de sa stupidité, écoeuré de sa présomption. Le résultat pratique subsiste; c'est cet homme qui britannise l'Europe. C'est pour lui que chaque paysan suisse par les soirées d'hiver trotte à travers les neiges pour assister au cours d'anglais. C'est pour lui que le cocher et le conducteur de train, la femme de chambre et la blanchisseuse pâlissent sur leur grammaire anglaise et sur les manuels de conversation. C'est pour lui que les boutiquiers et marchands étrangers envoient leurs fils et leurs filles par milliers faire leurs études dans toutes les villes anglaises. C'est pour lui que tous les hôteliers ou restaurateurs en quête de personnel ajoutent à leurs annonces: «Inutile de se présenter sans une connaissance suffisante de la langue anglaise.»

Si les races britanniques se mettaient en tête de parler autre chose que l'anglais, le progrès surprenant de la langue anglaise à travers l'univers s'arrêterait.

Regardons jongler avec son or l'Anglais qui, ne parlant que sa langue, vit parmi les étrangers.

--Voilà, s'écrie-t-il, de quoi récompenser tous ceux qui parlent l'anglais.

C'est lui le grand éducateur. Théoriquement nous devrions le blâmer; pratiquement il sied de se découvrir devant lui. Il est le missionnaire de la langue anglaise.

CHAPITRE DOUZIÈME

_Nous sommes contristés par les instincts primitifs des Germains. Une vue superbe, mais pas de restaurant. Une opinion continentale sur l'Insulaire. Il n'est pas assez débrouillard pour se mettre à l'abri de la pluie. Arrivée d'un voyageur fatigué, muni d'une brique. Le chien va à la chasse. Une résidence de famille peu désirable. Un pays de vergers. Un vieux bonhomme très gai gravit la montagne. George, alarmé par l'heure tardive, descend vivement par l'autre côté. Harris le suit pour lui montrer le chemin. Je déteste rester seul et suis Harris à mon tour. Prononciation spéciale à l'usage des étrangers._

Ce qui froisse les sentiments des Anglo-Saxons des classes supérieures est l'instinct terre à terre qui pousse les Allemands à placer un restaurant au terme de chaque excursion. On trouve toujours et partout une «Wirtschaft» bondée, soit au sommet des montagnes, soit dans les gorges féeriques, dans les défilés déserts comme près des chutes d'eau ou des fleuves majestueux. Comment peut-on s'extasier devant une vue lorsqu'on se trouve entouré de tables tachées de bière? Comment se perdre dans des rêveries historiques en respirant une odeur de veau rôti et d'épinards?

Un jour, désireux d'élever nos âmes, nous nous mîmes à grimper à travers des bois touffus.

--Et, dit Harris avec sarcasme tandis que nous nous arrêtions un moment pour respirer et pour serrer d'un cran nos ceintures, nous allons trouver là-haut un restaurant splendide où des gens engouffreront des beefsteaks saignants et des tartes aux prunes en buvant du vin blanc.

--Vous croyez? dit George.

--Voyons, vous connaissez bien leurs habitudes. Ils ne consentiraient pas à dédier à la solitude et à la contemplation le moindre ravin; ils ne laisseraient pas à l'amant de la nature un seul sommet intact.

--Je pense, remarquai-je, que nous arriverons un peu avant une heure, pourvu que nous ne flânions pas.

--Le «Mittagstisch», grommela Harris, sera juste prêt, avec peut-être quelques-unes de ces petites truites au bleu, qu'ils pêchent par ici. En Allemagne on semble ne jamais pouvoir se défaire de l'idée de boire et de manger. C'est horripilant!

Nous continuâmes notre chemin, et les beautés de la route nous firent oublier notre indignation. Mon calcul se trouva exact.

A une heure moins un quart Harris, qui était en tête, dit:

--Nous voici arrivés. Je vois le sommet.

--Voyez-vous le restaurant? dit George.

--Je ne l'aperçois pas, mais vous pouvez être sûr qu'il y est, le monstre!

Cinq minutes plus tard nous étions au sommet. Nous regardâmes vers le nord, le sud, l'est, l'ouest; puis nous nous regardâmes.

--Vue magnifique, n'est-ce pas? dit Harris.

--Magnifique, acquiesçai-je.

--Superbe, confirma George.

--Ils ont eu pour une fois le bon goût de mettre le restaurant hors de vue, dit Harris.

--Ils semblent l'avoir caché, dit George.

--Il ne vous choque pas tellement quand on ne vous le met pas sous le nez, dit Harris.

--Naturellement, s'il est bien placé, observai-je, un restaurant en général n'a rien de désagréable.

--Je désirerais savoir où ils l'ont mis, dit George.

--Si nous le cherchions? dit Harris, saisi d'une heureuse inspiration.

L'idée nous sembla pratique. Nous convînmes d'explorer la région dans différentes directions et de nous retrouver au sommet pour nous faire part du résultat de nos recherches. Après une demi-heure nous étions de nouveau réunis. Les paroles étaient inutiles. Nos figures montraient assez clairement qu'enfin nous avions découvert un coin de nature allemande inviolé par les appétits.

--Je ne l'aurais jamais cru, dit Harris; et vous?

--Je pense que ce doit être le seul coin de tout le Vaterland qui en soit dépourvu.

--Et nous trois, étrangers, nous l'avons découvert sans effort, risqua George.

--Nous voici à même, observai-je, de régaler nos sentiments les plus délicats sans être dérangés par les sollicitations de notre vile matière. Voyez le jeu de la lumière sur ces pics lointains. N'est-ce pas ravissant?

--A propos de nature, dit George, quel est selon vous le chemin le plus court pour redescendre?

--Le chemin de gauche, répliquai-je après avoir consulté le guide, nous conduit en deux heures environ à Sommersteig, où, entre parenthèses, je remarque que l'Aigle d'Or est très recommandé. Le sentier de droite, un peu plus long, nous offre des panoramas plus vastes.

--Ne trouvez-vous pas, dit Harris, qu'un panorama ressemble follement à tous les autres panoramas?

--Moi, pour ma part, je prends le chemin de gauche, dit George.

Et Harris et moi le suivîmes. Mais nous ne descendîmes pas aussi rapidement que nous l'avions prévu. Les orages s'amassent vite dans ces régions et, avant que nous eussions fait un quart d'heure de marche, le dilemme se posa: trouver un abri, ou passer le reste de la journée dans des vêtements trempés. Nous nous décidâmes pour l'abri et choisîmes un arbre qui, dans des circonstances ordinaires, aurait constitué une protection efficace. Mais un orage dans la Forêt Noire n'est pas chose ordinaire. Nous commençâmes par nous expliquer l'un à l'autre, pour nous consoler, qu'un orage aussi violent ne durerait pas. Puis nous essayâmes de nous réconforter en pensant que s'il durait nous serions assez vite trop mouillés pour craindre de l'être davantage.

--D'après la tournure que prennent les événements, dit Harris, il aurait, ma foi, mieux valu qu'il y eût un restaurant là-haut.

--Je ne vois pas l'avantage, dit George, d'être à la fois mouillé et affamé. J'attends encore cinq minutes, et je poursuis ma route.

--Ces solitudes montagneuses, remarquai-je, ont beaucoup de charme quand il fait beau. Les jours de pluie, surtout si vous n'avez plus l'âge de...

A ce moment un gros homme nous appela. Il se tenait à une cinquantaine de mètres, abrité sous un vaste parapluie.

--Ne voulez-vous pas entrer? proposait le gros homme.

--Entrer où? criai-je. (Je le pris d'abord pour un de ces imbéciles qui essaient de rire là où il n'y a rien de risible.)

--Entrer au restaurant, répondit-il.

Nous quittâmes notre abri et allâmes vers lui. Nous étions avides d'obtenir de plus amples informations.

--Je vous ai déjà appelés par la fenêtre, dit le gros monsieur quand nous fûmes près de lui, mais je suppose que vous ne m'entendiez pas. Cet orage peut encore durer une heure, vous allez être rudement mouillés.

C'était un bon vieux bien sympathique; il semblait s'intéresser vivement à nous. Je dis:

--C'est gentil de votre part d'être sorti. Nous ne sommes pas des fous. Il ne faut pas croire que nous soyons restés sous cet arbre une demi-heure, sachant dès la première minute qu'un restaurant dissimulé par des arbres se trouvait à peine à vingt yards. Nous ne nous doutions pas le moins du monde d'être aussi près d'un restaurant.

--Je le pensais bien, dit le vieux gentleman; et c'est pour cela que je suis venu.

Il paraît que tout le monde dans l'auberge nous avait également observés des fenêtres, se demandant pourquoi nous restions dehors, l'air si malheureux. Sans ce brave vieux, ces imbéciles auraient sans doute continué à nous regarder tout le reste de l'après-midi. L'hôte s'excusa--comme nous avions l'air anglais, il ne savait pas si... Ce n'est pas une figure oratoire. Ils croient tous sur le continent que tout Anglais est un peu fou. Ils en sont sincèrement convaincus, comme les paysans anglais croient mordicus que les Français se nourrissent exclusivement de grenouilles.

C'était un petit restaurant confortable où l'on mangeait bien et où le vin était vraiment tout à fait passable. Nous y restâmes quelques heures, nous nous séchâmes en faisant un bon repas et en parlant du site. Juste comme nous allions quitter ce lieu hospitalier, survint un incident qui montre à quel point sur cette terre les influences du mal l'emportent sur celles du bien.

Un voyageur entra. Il semblait rongé de soucis. Il tenait à la main une brique attachée à un bout de ficelle. Il entra vite et nerveusement, ferma précautionneusement la porte, vérifia cette fermeture, regarda longuement et soigneusement par la fenêtre et alors avec un soupir de soulagement posa sa brique à côté de lui sur le banc et demanda à boire et à manger.

Il y avait du mystère là-dessous. On se demandait ce qu'il allait faire avec cette brique, pourquoi il avait pris tant de précautions pour fermer cette porte, pourquoi il avait eu l'air si inquiet en regardant par la fenêtre; mais son aspect était trop minable pour qu'on fût tenté d'engager la conversation. Tandis qu'il mangeait et buvait il devint plus gai, soupira moins souvent. Un peu plus tard il allongea ses jambes, alluma un cigare malodorant et en tira des bouffées avec calme et satisfaction.

Alors la Chose arriva. Elle arriva trop subitement pour qu'on puisse en donner une explication détaillée. Je me souviens qu'une Fraülein venant de la cuisine entra dans la pièce, une poêle à la main; je la vis se diriger vers la porte de sortie. Le moment d'après toute la pièce était sens dessus dessous. Cela vous rappelait ces spectacles à transformation: d'un décor vaporeux bercé d'une musique lente, peuplé de fleurs se balançant sur leurs tiges et de fées, on se trouve brusquement transporté au milieu de policemen criant et trébuchant parmi des bébés qui hurlent et des dandies qui sur des pentes glissantes se battent avec des arlequins, des dominos et des clowns. Comme la Fraülein à la poêle atteignait la porte, celle-ci fut si rapidement poussée qu'on aurait dit que tous les diables de l'enfer avaient attendu, pressés derrière elle, le moment favorable. Deux cochons et un poulet surgirent avec fracas dans la pièce; un chat, qui dormait sur un tonneau de bière, s'éveilla en sursaut et entra dans la mêlée. La demoiselle lança sa poêle en l'air et se coucha par terre tout de son long. L'homme à la brique sauta sur ses pieds, renversant sa table avec tout ce qui se trouvait dessus. On cherchait à se rendre compte de la cause de ce désastre: on la découvrit aussitôt dans la personne d'un terrier métis aux oreilles pointues et à la queue d'écureuil. L'hôte s'élança d'une autre porte et essaya de le chasser à coups de pied; au lieu de lui ce fut un cochon, le plus gros des deux, qui reçut le coup. C'était un coup de pied vigoureux et bien placé, et le cochon le reçut en plein; rien ne s'en perdit. On avait pitié du pauvre animal, mais quelle que fût la compassion qu'on ressentît pour lui, elle n'était pas comparable à celle qu'il ressentait pour lui-même. Il s'arrêta de courir. Il s'assit au milieu de la pièce et, prenant l'univers à témoin, il le rendit juge de l'injustice de son sort. On dut entendre ses plaintes jusque dans les vallées environnantes et se demander quelle révolution cosmique bouleversait la montagne.

Quant à la poule, elle courait en caquetant dans toutes les directions à la fois. C'était un oiseau remarquable; elle semblait avoir la faculté d'escalader sans peine un mur à pic; et elle et le chat, à eux deux, arrivaient à jeter par terre tout ce qui ne s'y trouvait pas encore. En moins de quarante secondes il y eut dans cette salle neuf personnes contre un seul chien, et toutes occupées à lui administrer des coups de pied. Il est probable que de temps à autre l'un deux atteignait son but, car parfois le chien s'arrêtait d'aboyer pour hurler. Mais il ne se décourageait pas pour cela. Il pensait évidemment que tout ici-bas doit se payer, même une chasse au cochon et au poulet; et que, somme toute, cela en valait la peine.

Il avait en outre la satisfaction de voir que, pour chaque coup reçu par lui, la plupart des autres êtres vivants présents en encaissaient deux. Quant au malheureux cochon--celui qui restait sur place, assis et se lamentant au milieu de la pièce,--il dut en attraper quatre pour un. Atteindre le chien était aussi difficile que de jouer au football avec un ballon toujours absent. Cette bête ne se dérobait pas au moment où on décochait le coup; non,--elle attendait le moment où le pied, déjà trop lancé pour être retenu, n'avait plus que l'espoir de rencontrer un objet assez résistant pour arrêter sa course et éviter ainsi à son propriétaire une chute bruyante et complète. Quand on touchait le chien, c'était par pur hasard, au moment où l'on ne s'y attendait pas; et d'une manière générale cela vous prenait tellement au dépourvu qu'après l'avoir frappé on perdait l'équilibre et tombait par dessus lui. Et chacun, toutes les demi-minutes, était sûr de choir par la faute du cochon, du cochon assis, de celui qui se trouvait incapable de se mettre hors du chemin de tous ces agités.

On ne saurait dire combien ce charivari dura. Il se termina grâce au bon sens de George. Depuis quelque temps déjà, il s'efforçait d'attraper non pas le chien, mais le cochon, celui qui restait capable de se mouvoir. Le cernant enfin dans un coin, il lui persuada de cesser sa course folle tout autour de la pièce, et d'aller prendre ses ébats en plein air. Le cochon fila par la porte avec une longue plainte.

Nous désirons toujours ce que nous ne possédons pas. Un cochon, un poulet, neuf personnes et un chat semblaient bien peu de chose dans l'esprit du chien au prix de la proie qui s'enfuyait. Imprudemment il la poursuivit et George ferma la porte derrière lui et mit le verrou.

Alors l'hôte se leva et mesura l'étendue du désastre, comptant les objets qui jonchaient le sol.

--Vous avez un chien plein de malice, dit-il à l'homme qui était entré avec une brique.

--Ce n'est pas mon chien, répliqua l'homme d'un air sombre.

--Alors à qui appartient-il? dit l'hôte.

--Je n'en sais rien, répondit l'homme.

--Ça ne prend pas avec moi, savez-vous? dit l'hôte, ramassant une chromo qui représentait l'empereur d'Allemagne et essuyant avec sa manche la bière qui la souillait.

--Je sais que ça ne prend pas, répliqua l'homme; j'en étais sûr. D'ailleurs j'en ai assez de dire à tout le monde que ce n'est pas mon chien, personne ne me croit.

--Mais alors pourquoi vous promener partout avec lui, si ce n'est pas votre chien? qu'a-t-il donc de si attrayant?

--Je ne me promène pas partout avec lui: c'est lui qui se promène avec moi. Il m'a rencontré ce matin à dix heures et depuis ne me lâche plus. Je croyais m'en être débarrassé après mon entrée chez vous. Je l'avais laissé à plus d'un quart d'heure d'ici, occupé à tuer un canard. Je m'attends à ce qu'on veuille m'obliger à payer aussi ce dégât, lors de mon retour.

--Avez-vous essayé de lui lancer des pierres? demanda Harris.

--Si j'ai essayé de lui lancer des pierres! répondit l'homme avec mépris. Je lui ai lancé des pierres jusqu'au moment où mon bras n'en pouvait plus; mais il croit que j'en fais un jeu et me les rapporte toutes. Je traîne cette sale brique depuis bientôt une heure avec l'espoir de pouvoir le noyer, mais jamais il ne s'approche suffisamment de moi pour que je le saisisse. Il s'assied toujours à au moins six pouces hors de ma portée et me regarde, la gueule ouverte.

--C'est une des histoires les plus comiques que j'aie entendues depuis longtemps, dit l'hôte.

--Heureusement que cela amuse quelqu'un! grommela l'homme.

Nous le quittâmes qui aidait l'hôte à ramasser les objets cassés, et continuâmes notre chemin. A une douzaine de yards de la porte le fidèle animal attendait son ami. Il semblait fatigué, mais content. C'était apparemment un chien aux fantaisies brusques et bizarres, et nous craignîmes à ce moment qu'il ne se sentît pris d'une affection soudaine pour nous. Mais il nous laissa passer avec indifférence. Sa fidélité envers cet homme qui ne lui rendait pas la pareille était chose touchante et nous ne fîmes rien pour l'amoindrir.