Les trois hommes en Allemagne

Part 10

Chapter 103,834 wordsPublic domain

Un léger relent d'oignon ne nous quitta plus, à dater de notre départ de Prague. George l'a remarqué lui-même. Il l'attribuait à l'emploi exagéré de la ciboulette dans la cuisine européenne.

C'est à Prague que Harris et moi eûmes l'occasion de témoigner à George toute notre amitié. Nous avions remarqué qu'il commençait à avoir pour la bière de Pilsen un amour immodéré. Cette bière allemande est une boisson traîtresse, spécialement par temps chaud. Elle ne vous monte pas à la tête, mais elle vous épaissit vite la taille. En arrivant en Allemagne, je me tiens toujours le discours suivant: «Allons! je ne boirai pas de bière allemande. Du vin blanc du pays avec un peu de soda; de temps en temps peut-être un verre d'Ems ou d'eau carbonatée. Mais de bière, jamais, ou presque jamais.»

Cette résolution est bonne, je la recommande à tous les voyageurs. Comme je voudrais être capable de m'y tenir!

George refusa, malgré mes supplications, de se limiter si péniblement. Il dit que la bière allemande est salubre, pourvu qu'on en use avec modération.

--Un bock le matin, dit George, un verre le soir, ou même deux. Cela ne fait de mal à personne.

Il avait probablement raison. Harris et moi ne nous alarmâmes que lorsqu'il prit les bocks par demi-douzaines.

--Nous devrions faire quelque chose pour l'arrêter, dit Harris; cela devient inquiétant.

--C'est héréditaire, à ce qu'il dit; il paraît que sa famille a toujours eu soif.

--Il y a l'eau d'Apollinaris additionnée de quelques gouttes de jus de citron, elle n'entraîne, je crois, aucun danger. Ce qui me donne à réfléchir, c'est son embonpoint naissant. Il va perdre toute élégance.

Nous en causâmes longuement et dressâmes nos plans; la Providence nous aida. Une nouvelle statue venait d'être achevée, destinée à l'embellissement de la ville. Je ne me souviens pas en l'honneur de qui on l'érigeait. Je ne m'en rappelle que les grandes lignes; c'était la statue conventionnelle, représentant le monsieur conventionnel, à la raide allure conventionnelle, sur le cheval conventionnel, ce cheval qu'on voit toujours dressé sur ses pattes de derrière et réservant ses pattes de devant pour battre la mesure. Mais, examiné de plus près, ce groupe ne laissait pas que d'être assez original. Au lieu du bâton ou de l'épée qu'on voit partout, l'homme tenait à bras tendu son chapeau à plumes; et le cheval, au lieu de se terminer par une cascade, avait, en guise de queue, un simple moignon qui ne semblait pas d'accord avec sa fougue imposante. On avait l'impression qu'un cheval muni d'une queue si rudimentaire ne se serait pas cabré de la sorte.

On l'avait transporté, mais non pas définitivement, dans un petit square, près du bout de la Karlsbrücke. Les autorités municipales avaient décidé fort intelligemment, avant de lui choisir une place définitive, de voir par expérience en quel endroit la statue ferait le meilleur effet. Pour cela elles en avaient fait exécuter trois copies, sommaires,--à la vérité, de simples silhouettes en bois,--mais qui à distance produisaient l'effet voulu. On avait placé l'une d'elles près de la Franz-Josephbrücke, une deuxième dans l'espace libre derrière le théâtre et la troisième au centre du Wenzelsplatz.

--Si George n'en sait rien, me dit Harris (nous nous promenions de notre côté depuis une heure, George étant resté à l'hôtel pour écrire à sa tante), s'il n'a pas remarqué ces statues, eh bien, nous pourrons le rendre meilleur et plus svelte; et cette bonne action nous la commettrons ce soir même.

Nous tâtâmes le terrain pendant le dîner et, voyant que George n'était pas au courant, nous l'emmenâmes à la promenade et le conduisîmes par des détours à l'endroit où se trouvait l'original de la statue. George ne voulait qu'y jeter un coup d'oeil et poursuivre sa route, comme il fait d'habitude en pareil cas; mais nous le contraignîmes à un examen plus consciencieux. Quatre fois nous lui fîmes faire le tour du monument; il fallut qu'il le regardât sous toutes ses faces. Je suppose que notre insistance l'ennuyait; mais nous voulions qu'il emportât de là une impression durable. Nous lui fîmes la biographie du cavalier, lui révélâmes le nom de l'artiste, lui indiquâmes le poids de la statue et sa hauteur. Nous saturâmes son cerveau de cette statue. Et lorsque nous lui rendîmes enfin sa liberté, ses connaissances sur la statue l'emportaient sur tout le reste de son savoir. Nous l'obsédâmes de cette statue et ne le lâchâmes qu'à la condition que nous y reviendrions le lendemain matin pour la mieux voir à la faveur d'un meilleur éclairage; nous insistâmes pour qu'il en notât sur son carnet l'emplacement.

Puis nous l'accompagnâmes à sa brasserie favorite, et là lui contâmes l'histoire de gens qui s'étaient brusquement adonnés à la bière allemande et à qui elle avait été funeste: les uns envahis d'idées homicides, d'autres enlevés à la fleur de l'âge, d'autres obligés d'abdiquer leurs plus chères ambitions sentimentales.

Il était dix heures, quand nous nous mîmes en route pour rentrer à l'hôtel. Des nuages épais voilaient la lune par instants. Harris dit:

--Ne prenons pas le chemin par où nous sommes venus. Rentrons par les quais. C'est merveilleux au clair de lune!

Chemin faisant, il conta la triste histoire d'un homme qu'il avait connu et qui se trouvait présentement dans un asile, section des gâteux inoffensifs. Cette histoire, confessa-t-il, lui revenait en mémoire, parce que cette nuit-ci lui rappelait tout à fait celle où il s'était promené avec ce malheureux pour la dernière fois. Ils descendaient lentement les quais de la Tamise, quand cet homme l'effraya en affirmant voir de ses yeux, au coin de Westminster Bridge, la statue du duc de Wellington qui, comme chacun sait, se trouve à Piccadilly.

C'est à ce moment même que nous arrivâmes en vue de la première des effigies de bois. Elle occupait le centre d'un petit square entouré de grilles, à peu de distance de nous, de l'autre côté de la rue. George s'arrêta net.

--Qu'y a-t-il? dis-je. Un petit étourdissement?

--Oui, en effet. Reposons-nous une minute.

Il resta cloué sur place, les yeux fixés sur l'objet. Il dit, parlant d'une manière un peu haletante:

--Pour revenir aux statues, ce qui me frappe, c'est de constater combien une statue ressemble à une autre statue.

Harris dit:

--Je ne suis pas de votre avis. Les tableaux, si vous voulez. Beaucoup se ressemblent. Quant aux statues, elles ont toujours des détails caractéristiques. Prenez par exemple celle que nous avons vue à la fin de cette après-midi. Elle représentait un homme à cheval. Il existe d'autres statues équestres à Prague: aucune ne ressemble à celle-là.

--Que si, dit Georges. Elles sont toutes pareilles. C'est toujours le même homme sur le même cheval. Elles sont pareilles. C'est stupide de dire qu'elles diffèrent.

Il semblait irrité contre Harris.

--Comment vous êtes-vous forgé cette opinion? demandai-je.

--Comment je me la suis forgée? Mais regardez donc cet objet maudit, là, en face!

--Quel objet maudit?

--Celui-là. Regardez-le donc! Voilà bien ce même cheval avec une moitié de queue, et cabré; le même homme, tête nue; le même...

Harris objecta:

--Vous voulez parler de la statue que nous avons vue au Ringplatz!

--Non, pas le moins du monde, répliqua George, je veux parler de cette statue-ci, en face de nous.

--Quelle statue? s'étonna Harris.

George regarda Harris, mais Harris est un homme qui, avec un peu d'entraînement, eût fait un excellent acteur. Sa figure n'exprimait que de l'anxiété, mélangée d'une tristesse amicale. Puis George tourna son regard vers moi. Je m'efforçai de copier la physionomie de Harris, y ajoutant de mon propre chef une légère pointe de reproche.

--Faut-il vous chercher une voiture? dis-je à George de ma voix la plus compatissante, j'y vole.

--Que diable voulez-vous que je fasse d'une voiture, répondit-il vexé, on dirait que vous êtes incapable de comprendre une plaisanterie! c'est comme si l'on sortait avec une paire de sacrées vieilles femmes.

Ce disant, il se mit à traverser le pont, nous laissant derrière lui.

--Je suis bien heureux de voir que vous nous faisiez une farce, dit Harris, quand nous le rejoignîmes. J'ai connu un cas de ramollissement cérébral qui commença...

--Vous êtes un fieffé crétin! dit George, coupant court; vous savez trop d'histoires.

Il devenait tout à fait désagréable.

Nous l'amenâmes vers le théâtre, en passant par les quais. Nous lui dîmes que c'était le chemin le plus court, ce qui, du reste, était la vérité. C'était là, dans l'espace vide derrière le théâtre, que se trouvait la deuxième de ces apparitions en bois, George la regarda et s'arrêta de nouveau.

--Qu'y a-t-il? dit aimablement Harris. Vous n'êtes pas malade, hein?

--Je ne crois pas que ce chemin soit le plus court, dit George.

--Je vous assure que si, persista Harris.

--Eh bien, moi, je vais prendre l'autre.

Il s'y dirigea, et nous le suivîmes comme avant.

Tout en descendant la Ferdinandstrasse, Harris et moi, nous nous entretenions d'asiles privés d'aliénés, lesquels, assura Harris, n'étaient pas irréprochables en Angleterre. Un de ses amis, commença-t-il, soigné dans un asile...

George nous interrompit:

--Vous avez un grand nombre d'amis dans des asiles d'aliénés, à ce qu'il me semble.

Il le dit d'un ton agressif, comme s'il voulait insinuer que c'était bien là qu'il fallait qu'on s'adressât pour trouver la plupart des amis de Harris. Mais Harris ne se fâcha pas; il répondit avec douceur:

--Le fait est qu'il est extraordinaire, en y réfléchissant, de constater combien ont fini comme cela. Cela me rend parfois nerveux.

Harris, qui nous précédait de quelques pas, s'arrêta au coin du Wenzelsplatz.

George et moi le rejoignîmes, A deux cents yards devant nous, bien au centre, se trouvait la troisième de ses statues fantasmagoriques. C'était la meilleure des trois, la plus ressemblante et la plus décevante. Elle se découpait vigoureusement sur le ciel obscur; le cheval sur ses pattes de derrière, avec sa queue drôlement raccourcie, l'homme, tête nue, son chapeau à plumes tendu vers la lune.

--Je crois, si vous n'y voyez pas d'inconvénient et si vous pouvez m'en trouver une, que je prendrais bien une voiture, dit George. (Il parlait sur un ton pathétique; son ton agressif l'avait complètement quitté.)

--Je constatais que vous aviez l'air tout chose, dit Harris avec compassion, c'est la tête qui ne va pas, hein?

--Peut-être bien.

--Je m'en étais aperçu, affirma Harris, mais je n'osais pas vous en parler. Vous vous imaginez voir des choses, n'est-ce pas?

--Oh! non ce n'est pas cela, répliqua George un peu vivement. Je ne sais pas ce que j'ai!

--Je le sais, dit Harris avec solennité, et je m'en vais vous le dire. C'est cette bière allemande, que vous buvez. J'ai connu un homme...

--Ne me racontez pas son histoire en ce moment, dit George. C'est une histoire vraie, je n'en doute pas, mais je n'ai pas très envie de la connaître.

--Vous n'y êtes pas habitué, ajouta Harris.

--Je vais certainement y renoncer à partir de ce soir, dit George. Il me semble que vous avez raison; je ne dois pas bien la supporter.

Nous le ramenâmes à l'hôtel et le couchâmes. Il était très petit garçon et plein de reconnaissance.

Quelques jours plus tard, un soir, après une grande excursion suivie d'un excellent dîner, ayant enlevé tous les objets à sa portée, nous lui offrîmes un gros cigare et lui racontâmes le stratagème que nous avions combiné pour son bien.

--Combien, dites-vous, avons-nous vu de reproductions de cette statue? demanda George, quand nous eûmes terminé.

--Trois, répliqua Harris.

--Que trois? dit George. En êtes-vous sûr?

--Positivement, affirma Harris. Pourquoi?

--Oh! pour rien, répliqua George.

Mais j'eus l'impression qu'il ne crut pas Harris.

De Prague nous nous rendîmes à Nuremberg par Carlsbad. Les bons Allemands, quand ils meurent, vont, dit-on, à Carlsbad, comme les bons Américains vont à Paris. J'en doute: l'endroit serait trop exigu pour tant de gens. On se lève à cinq heures à Carlsbad, c'est l'heure de la promenade des élégants; l'orchestre joue sous la Colonnade, et le Sprudel se remplit d'une foule dense qui va et vient de six à huit heures du matin dans un espace d'une lieue et demie. On y entend plus de langues qu'à Babel. Vous y rencontrez juifs polonais et princes russes, mandarins chinois et pachas turcs, Norvégiens issus d'un drame d'Ibsen, femmes des Boulevards, grands d'Espagne et comtesses anglaises, montagnards monténégrins et millionnaires de Chicago. Carlsbad procure à ses visiteurs tous les luxes, poivre excepté. Vous ne vous en procurerez à aucun prix à cinq lieues à la ronde, et ce que vous en obtiendrez de l'amabilité des habitants ne vaut pas la peine d'être emporté. Le poivre constitue un poison pour la brigade des malades du foie qui forment les quatre cinquièmes des habitués de Carlsbad et, comme ne pas s'exposer vaut mieux que guérir, tous les environs en sont soigneusement dépourvus. Mais on organise des «fêtes du poivre»,--des excursions où l'on fait fi de son régime et qui dégénèrent en orgies de poivre.

Nuremberg désappointe si on s'attend à trouver une ville d'aspect moyenâgeux. Il y existe bien encore des coins singuliers, des sites pittoresques, beaucoup même; mais le tout est submergé dans le moderne, et ce qui est vraiment ancien est loin de l'être autant qu'on croit. Après tout, une ville est comme une femme, elle a l'âge qu'elle paraît. Nuremberg est une dame dont l'âge est difficile à apprécier sous le gaz et l'électricité complices de son maquillage. Tout de même ses murs sont craquelés et ses tours grises.

CHAPITRE NEUVIÈME

_Harris enfreint la loi. L'homme qui veut se rendre utile; les dangers qu'il courut. George s'engage dans une voie criminelle. Ceux auxquels l'Allemagne doit paraître un baume et une bénédiction. Le pécheur anglais: ses déceptions. Le pécheur allemand: ses privilèges. Ce qu'il est défendu de faire avec son lit. Un péché à bon marché. Le chien allemand. Sa parfaite éducation. La mauvaise conduite de l'insecte. Un peuple qui prend le chemin qu'on lui indique. Le petit garçon allemand: son amour de la justice. Où il est dit comment une voiture d'enfant devient une source d'embarras. L'étudiant allemand: ses privautés et leur châtiment._

Il nous arriva à tous trois, pour des motifs différents, d'avoir des ennuis entre Nuremberg et la Forêt Noire.

Harris débuta à Stuttgart en insultant un gardien municipal. Stuttgart est une ville charmante, propre et gaie, autre Dresde en plus petit. Son attrait particulier consiste à offrir peu de chose qui vaille la peine d'être visité, mais à l'offrir sans qu'on soit forcé de se déranger de son chemin: une galerie de tableaux d'importance moyenne, un modeste musée d'antiquités, un demi-palais; avec cela vous avez tout vu et êtes libre d'aller vous distraire autrement. Harris ignorait que c'était un gardien qu'il insultait. Il l'avait pris pour un pompier (cet homme en avait l'air) et il l'appela «dummer Esel».

Vous n'avez pas le droit en Allemagne de traiter un gardien municipal d'«âne bâté», mais cet homme en était un, indubitablement. Voici ce qui s'était passé. Harris, se trouvant dans le Stadtgarten et désirant le quitter, franchit une grille qu'il voyait ouverte, enjamba un fil de fer et se trouva dans la rue. Harris prétend ne pas avoir vu un écriteau sur lequel on pouvait lire: «Passage interdit», mais il y en avait un sans aucun doute. L'homme aposté là arrêta Harris et lui fit remarquer cet écriteau. Harris l'en remercia et poursuivit son chemin. L'homme courut après lui et lui fit comprendre qu'on ne pouvait pas se permettre en pareille occurrence tant de désinvolture; il voulait que Harris rebroussât chemin et, repassant par dessus le fil de fer, rentrât dans le jardin, ce qui arrangerait tout. Harris expliqua à l'homme que l'écriteau défendait de passer et qu'il allait donc, en rentrant dans le jardin, enfreindre une seconde fois la loi. L'homme en convint et, pour résoudre la difficulté, il enjoignit à Harris de rentrer dans le jardin par l'entrée principale, qui se trouvait au tournant du coin, et d'en sortir, aussitôt après, par la même porte. C'est à ce moment là que Harris le traita d'âne bâté. Ceci nous fit perdre une journée et coûta à Harris quarante marks.

J'eus mon tour à Carlsruhe par suite du vol d'une bicyclette. Je n'avais pas l'intention de voler une bicyclette; je n'avais que le désir de me rendre utile. Le train était sur le point de partir, lorsque j'aperçus dans le fourgon ce que je crus être la bicyclette de Harris. Il n'y avait personne pour m'aider. Je sautai dans le wagon et pus tout juste la saisir et l'en retirer. Je la conduisis triomphalement sur le quai; or, là, je me trouvai devant la bicyclette de Harris, appuyée contre le mur, derrière quelques boîtes à lait. La bicyclette que j'avais rattrapée n'était pas celle de Harris.

La situation était embarrassante. Si j'avais été en Angleterre, je serais allé trouver le chef de gare et lui aurais expliqué mon erreur. Mais en Allemagne on ne se contente pas de vous voir expliquer une petite affaire de ce genre devant un seul homme: on vous emmène et vous êtes obligé de donner vos explications à une demi-douzaine d'individus; et si l'un d'entre eux est absent, ou s'il n'a pas le temps de vous écouter à ce moment-là, on a la fâcheuse habitude de vous garder pendant la nuit, afin que vous puissiez achever vos explications le lendemain. Je pensai donc à mettre l'objet hors de vue, puis à aller faire un petit tour sans tambour ni trompette. Je trouvai un hangar en bois qui me sembla l'endroit rêvé et j'y roulais la bicyclette, quand malheureusement un employé à casquette rouge, l'air d'un feld-maréchal en retraite, me remarqua, s'approcha et me dit:

--Que faites-vous de cette bicyclette?

--Je suis en train de la ranger sous ce hangar. (J'essayai de le persuader par mon ton que j'accomplissais un acte de complaisance, pour lequel les employés de chemin de fer me devraient de la reconnaissance; mais il ne se montra pas touché.)

--Cette bicyclette est à vous?

--Eh! pas exactement.

--A qui est-elle? demanda-t-il, sévère.

--Je ne peux pas vous renseigner. J'ignore à qui appartient cette bicyclette.

--D'où l'avez-vous? fut la question suivante. (Sa voix devenait soupçonneuse, presque insultante.)

--Je l'ai prise dans le train, répondis-je avec autant de calme et de dignité que je le pus dans un moment pareil. Le fait est, continuai-je avec franchise, que je me suis trompé.

Il me laissa à peine le temps de finir ma phrase, il dit simplement que cela lui faisait également cet effet, et il donna un coup de sifflet.

Ce qui se passa ensuite, en tant que cela me concerne, ne me laissa pas de souvenirs amusants. Par un miracle de chance--la Providence veille sur certaines personnes--cet incident se passait à Carlsruhe, où je possède un ami allemand, personnage officiel qui occupe une situation assez importante. J'aime autant ne pas approfondir ce qui se serait produit, si cet ami eût été en voyage; il s'en fallut d'un cheveu que je restasse captif. Mon élargissement est encore aujourd'hui considéré par les autorités allemandes comme une grave faiblesse de la justice.

Mais rien n'approche de la formidable turpitude de George. L'incident de la bicyclette nous avait tous mis sens dessus dessous et eut pour résultat de nous faire perdre George. On apprit plus tard qu'il nous avait attendus devant le commissariat de police; mais nous ne le sûmes pas au bon moment. Nous pensâmes qu'il avait dû continuer seul sur Baden, et, impatients de quitter Carlsruhe, nous sautâmes dans le premier train en partance. Quand George, las d'attendre, s'en vint à la station, il s'aperçut de notre départ et du départ de ses bagages. J'étais le caissier du trio, si bien qu'il ne se trouvait en possession que de menue monnaie. Son billet était entre les mains de Harris. Trouvant dans cet ensemble de faits des motifs suffisants d'excuse, George entra délibérément dans une série de crimes dont la lecture au procès-verbal officiel nous fit dresser, à Harris et à moi, les cheveux sur la tête.

Voyager en Allemagne, il faut en convenir, est compliqué: vous commencez par prendre à votre gare de départ un billet pour celle de votre destination. On croirait que cela suffit pour s'y rendre, il n'en est rien. Quand votre train entre en gare, vous essayez d'y accéder, mais l'employé vous renvoie avec emphase. Où sont les preuves de votre droit? Vous lui présentez votre billet. Il vous explique qu'en soi ce billet n'a aucune efficacité; ce n'est qu'un mince préliminaire. Il vous faut retourner au guichet prendre un supplément de train express, appelé «Schnellzugbillet». Muni de celui-ci, vous revenez à la charge et croyez en avoir fini. On vous permet de monter dans le train, c'est parfait. Mais il vous est interdit de vous asseoir, comme de rester debout, comme de circuler. Il vous faut prendre un autre billet, nommé «Platzticket», qui vous rend titulaire d'une place pour un parcours déterminé.

Je me suis souvent demandé ce que ferait celui qui s'obstinerait à ne prendre qu'un seul ticket. Aurait-il le droit de courir sur la voie, derrière le train? Ou pourrait-il se coller une étiquette comme sur un colis et monter dans le fourgon? Et encore, que ferait-on de celui qui, muni d'un «Schnellzugticket» refuserait avec fermeté--ou n'aurait pas les moyens--de prendre un «Platzticket»: lui permettrait-on de s'étendre dans le filet à bagages ou de s'accrocher à la portière?

Mais revenons à George. Il avait juste de quoi prendre un billet de troisième classe pour Baden en train omnibus. Pour éluder les questions de l'employé, il attendit que le train démarrât pour sauter dedans.

C'était le premier chef d'accusation relevé contre lui:

_a_) Etre monté dans un train en marche;

_b_) Malgré la défense formelle d'un employé.

Deuxième chef:

_a_) Avoir voyagé dans un train d'une catégorie supérieure à celle qu'indiquait son billet;

_b_) Refus de payer le supplément à réquisition d'un employé. (George déclara ne pas avoir «refusé», mais avoir simplement dit qu'il ne possédait pas l'argent nécessaire.)

Troisième chef:

_a_) Avoir voyagé dans une classe supérieure à celle qu'indiquait son billet;

_b_) Refus de payer le supplément sur la demande de l'employé. (De nouveau George discute l'exactitude du rapport. Il retourna ses poches et offrit à l'homme tout son avoir, à savoir seize sous en monnaie allemande. Il s'offrit à voyager en troisième, mais il n'y en avait pas. Il offrit de passer dans le fourgon, mais on ne voulut rien entendre.)

Quatrième chef:

_a_) Avoir occupé un siège sans le payer;

_b_) Avoir stationné dans les couloirs. (Comme on ne lui permettait pas de s'asseoir sans avoir payé, chose qu'il ne pouvait d'ailleurs pas faire, on ne voit pas quelle autre solution il aurait pu adopter.)

Mais en Allemagne on ne considère pas les explications comme des excuses; et son voyage de Carlsruhe à Baden fut peut-être un record par son prix.

En pensant à la fréquence et à la facilité avec lesquelles, en Allemagne, on peut avoir maille à partir avec la police, on est amené à conclure que cette contrée serait le paradis du jeune Anglais.

La vie à Londres est d'une monotonie exaspérante selon ce que disent les étudiants en médecine et les gens en goguette. L'Anglais bien portant prend ses distractions en violant la loi, ou ne s'amuse pas. Rien de ce qui lui est permis ne lui procure de satisfaction véritable. Aller au-devant de quelque ennui, tel est son idéal de félicité. Mais voilà, en Angleterre on a fort peu d'occasions de ce genre; le jeune Anglais doit montrer pas mal de persévérance pour se fourrer dans un mauvais cas.