Les trois Don Juan Don Juan Tenorio d'Espagne, Don Juan de Maraña des Flandres, Don Juan d'Angleterre

Part 6

Chapter 63,784 wordsPublic domain

Au petit jour, un sommeil lourd les prit l'un et l'autre. Ils en furent brusquement tirés par un coup frappé à la porte.

«Je n'attends personne, dit Garcia. Debout, Juan. Ce sont les alguazils. Cette fois, il n'y a plus à résister. Recevons du moins ces messieurs dignement.»

À la hâte ils firent un brin de toilette, étonnés que l'on ne cognât pas plus fort. Enfin Garcia tourna la clef et, à leur grande stupéfaction, ils aperçurent sur le seuil deux femmes soigneusement voilées.

* * * * *

Elles entrèrent et se découvrirent le visage. C'étaient Doña Teresa et Doña Fausta.

Ils baisèrent les mains de leurs belles, cependant que Garcia se répandait en excuses sur le peu de luxe répandu dans son logis.

«Au reste, dit-il, je n'y compte plus habiter longtemps. Nous sommes, lui et moi, inséparables, et à ce combat nocturne...

--Nous avons admiré votre bravoure, firent les deux soeurs.

--À ce combat, dis-je, il a laissé tomber son épée sur laquelle est gravé l'écusson des Maraña. Nul doute que le guet ne l'ait découverte. Je suis étonné que le procureur ne se soit pas encore inquiété de nous faire jeter en prison.

--L'épée de Don Juan, dit Teresa, la voici. Nous l'avions vue tomber et nous nous sommes empressées de la ramasser, tandis que le guet s'était lancé à votre poursuite. C'est pour vous la rapporter que nous sommes venues ici ce matin toutes deux...»

Don Juan tomba aux genoux de Teresa, tandis que Garcia, sous le prétexte de fêter ce bonheur imprévu, embrassait sans autre forme au visage Doña Fausta qui se défendait à peine...

Les deux soeurs s'en furent, mais non sans avoir donné, en un coin écarté de la ville, rendez-vous à leurs amoureux. Il ne s'agissait plus, après la bagarre où Cristoval avait trouvé la mort, de venir bayer à la lune sous les fenêtres de la maison du seigneur de Ojedo.

* * * * *

Le soir, quelques étudiants offrirent un banquet aux deux amis pour fêter convenablement le trépas de Don Cristoval. Cavalier fameux, il était fort redouté des étudiants, et sa disparition était une vraie bénédiction du ciel. Cependant, en ville, tous avaient soigneusement gardé le silence sur le drame. Les étudiants savaient entre eux tenir étroitement une parole.

«Savez-vous, dit Garcia, que le corregidor ne nous soupçonne en rien? De prime abord, il m'avait fait l'honneur de penser à moi. J'étais tout désigné, paraît-il, pour un semblable exploit! Mais il a changé d'opinion parce que maints témoins sont venus affirmer que j'avais passé la soirée avec vous. Vous avez, mon cher, une réputation de sagesse bien établie!»

Don Juan voulut sans doute donner tort à l'opinion du corregidor, car ce soir-là, pour la première fois de sa vie, il se grisa abominablement.

* * * * *

La Fausta ne tarda point de succomber entre les bras de Garcia, et quelques jours après sa soeur Teresa devenait la maîtresse de Juan.

C'était une jolie créature au buste petit et étroit, à la taille ployée, aux longues jambes fines. Juan n'avait pas connu de femme, et la jeune fille était vierge quand elle se donna à lui. Les premiers temps de la passion furent chez Juan un ravissement. Il était en adoration, en extase devant le joli corps de sa maîtresse; il eût passé des heures, des semaines, des mois sans relâche auprès d'elle. Ensemble ces deux enfants apprirent la volupté.

Elle l'avait d'abord dominé, mais il la domina bientôt. Les femmes étaient faites pour se courber devant Don Juan.

Du jour où elles se déclaraient esclaves, elles étaient perdues du reste.

Don Garcia, qui n'avait point attaché d'importance à la conquête de la Fausta, démontra à Juan que la constance était une vertu chimérique. Il lui fit même honte d'une passion qui l'empêchait de mener comme par le passé la libre vie d'étudiant.

* * * * *

Un matin, Juan reçut un billet de la Teresa qui lui exprimait son regret de manquer au rendez-vous pour le soir. Une vieille parente venait d'arriver à Salamanque, et on avait dû lui donner la chambre de Teresa qui devait coucher dans celle de sa mère. Impossible de s'échapper par les fenêtres!

Don Juan éprouva une sorte de satisfaction à la lecture de ce billet. En compagnie de son ami Garcia qui n'avait pas de scrupule, lui, à se défaire un soir de sa maîtresse, ils pourraient passer ensemble une bonne nuit de garçon, au cabaret et ailleurs!

Mais au moment où il sortait, une femme voilée lui remit un autre billet de Teresa. Elle avait arrangé l'affaire de la chambre, et ils pourraient se retrouver le soir.

Don Juan se rendit au rendez-vous, mais il éprouvait une sorte d'irritation contre la pauvre enfant, et il ne s'efforça même pas de le dissimuler.

* * * * *

Doña Teresa avait sous le sein gauche un signe de beauté. Ce fut une immense faveur que requit Don Juan de se le faire montrer avant qu'elle ne lui appartînt. En ces temps, il comparait le signe tantôt à une violette, tantôt à une anémone, tantôt à la fleur de l'alfale. Tandis que sa petite maîtresse se dévêtait et avant qu'elle se rhabillât, Juan ne manquait point d'embrasser à maintes reprises amoureusement le signe.

«C'est une singulière tache noire que vous avez là, lui disait-il maintenant... Parbleu! Cela ressemble à une couenne de lard... Le Diable emporte ce nègre!»

Puis il s'enquit d'un médecin pour le faire disparaître. À quoi Teresa répondit en pleurant qu'il n'y avait pas un seul homme, excepté lui, qui eût vu cette tache, et que sa nourrice lui avait dit que de tels signes portaient bonheur...

«Je crois plutôt que c'est un signe de réprobation», reprit Juan avec un rire qui lui fit peur à lui-même.

* * * * *

«J'ai bien envie, dit un matin Garcia à Juan, d'envoyer ma princesse à tous les diables!

--La Fausta est une jolie personne, au teint si clair...

--Ses cuisses en effet sont d'une blancheur de cygne. Mais les ai-je trop contemplées? Cette fille-là n'a pas de couleur. Auprès de sa soeur, elle semble fade... C'est vous qui êtes bien heureux.

--La petite est assez gentille, mais si enfant!

--Une femme est comme un cheval, Don Juan, il faut la savoir dresser.

--Avec la gaule?

--Peut-être... Soyons francs, Don Juan. Voulez-vous me céder votre Teresa? Je vous donne la Fausta en échange.

--Si ces dames y veulent consentir!

--Si elles consentiront! Quel blanc-bec vous êtes pour croire qu'une femme puisse hésiter entre un amant de six mois et un amant d'un jour! Tenez, voici pour la Fausta une lettre comminatoire. Je lui dis que pour régler une dette de jeu, je lui ordonne de se mettre, corps et âme, à votre disposition... Elle m'appartient, que diable! J'ai le droit d'en disposer!»

* * * * *

Le soir, Don Juan, ayant bu une bouteille d'amontillado pour se donner du courage, se rendit chez les Ojedo, frappa à la fenêtre de la Fausta, le manteau sur les yeux, et, selon le protocole, escalada et pénétra dans chambre en silence. Là, il se découvrit le visage.

«Comment, c'est vous, seigneur Don Juan, mais Don Garcia serait-il malade?

--Il n'a pu venir...

--Ma soeur sera contente de vous voir.

--Je ne désire pas la voir.

--Votre air est singulier, ce soir...»

Glacial, Don Juan lui tendit le billet de Garcia. Elle le lut rapidement, ne comprenant pas d'abord. Puis elle le relut, ne pouvant en croire ses yeux... Ses lèvres tremblaient, une pâleur mortelle couvrait son visage:

«Garcia n'a pas écrit cela, dit-elle d'un effort désespéré.

--Vous reconnaissez son écriture. Il ne savait pas quel trésor il possédait, et moi j'ai accepté... parce que je vous adore, Fausta!»

Elle se contenta de jeter sur lui un regard de mépris, puis, avec des larmes, relut encore la lettre.

«C'est une plaisanterie, fit-elle soudain, se ressaisissant... Garcia va venir... C'est une plaisanterie.

--Ce n'est point une plaisanterie. Je vous aime.

--Si tu dis cela, tu es encore un plus grand scélérat que Don Garcia!

--L'amour excuse tout. Allons, trêve de discours, tu as lu la lettre, ma belle!»

Il s'avança sur elle. Mais elle avait pris un couteau. Alors il lui saisit le bras et la désarma. Puis il l'embrassa à pleine bouche, l'entraînant vers le petit lit de repos. Elle se débattait, n'osant crier... Elle résistait des dents, des ongles, se cramponnant aux meubles. Il s'irrita, la brutalisa, la renversa de force, puis, un genou sur son ventre, commença à la déshabiller... Ses yeux étaient injectés de sang, l'amontillado lui était remonté au cerveau.

Elle comprit qu'elle allait être vaincue. Alors elle n'hésita plus. Elle se mit à crier de toute la force de ses poumons, luttant contre la main de Juan qui essayait de lui fermer la bouche... Elle cria, et toute la maison s'éveilla.

Juan tenta de fuir, mais maintenant, ivre de fureur à son tour, elle se cramponnait à son pourpoint, elle ne voulait pas qu'il échappât.

La porte s'ouvrit. Un homme armé d'une arquebuse parut sur le seuil. Juan fit tomber la chandelle, mais trop tard, l'homme avait fait feu. Il sentit quelque chose de chaud glisser sur ses mains, tandis que se desserrait l'étreinte de Fausta... La pauvre enfant tomba sur le parquet. La balle venait de lui fracasser l'épine dorsale; son père l'avait tuée au lieu de Don Juan!

L'épée à la main, celui-ci cherchait maintenant à se frayer un passage. Les laquais le harcelaient en effet. Soudain Don Alonso de Ojedo se trouva devant lui. Juan ne voulait que se défendre, mais l'attaque appelle la riposte et la riposte l'attaque. Don Ojedo tomba transpercé devant lui.

* * * * *

Il put ainsi gagner la rue sans être poursuivi. Les domestiques et Doña Teresa, qui ne connaissait pas encore tout son malheur, s'empressaient auprès des victimes. Il fit bientôt irruption dans la chambre de Garcia, toujours occupé à vider des bouteilles d'amontillado. Lui s'était dégrisé. Il se laissa tomber dans un fauteuil, les yeux hagards, et des râles douloureux sortaient de sa poitrine.

Avec des mots entrecoupés, il raconta ce qui s'était passé.

«Buvez, lui disait Don Garcia, buvez, vous en avez besoin. Tuer un père est grave... Rester à Salamanque, ce serait folie. Votre réputation, à l'heure actuelle, à l'Université vaut la mienne, c'est-à-dire pas grand'chose... Même l'affaire étouffée, notre cas est mauvais. Il faut partir. Don Juan, on se bat dans les Flandres. Nous sommes devenus ici bien trop savants pour des gentilshommes de bonne maison. Partons au massacre des hérétiques: rien n'est plus propre à racheter nos peccadilles.

--C'est cela, fit Juan. En Flandre! En Flandre! Allons nous faire tuer en Flandre!

CHAPITRE III

À LA GUERRE EN FLANDRE

Le déguisement.--La petite marchande de souliers de Saragosse.--La fillette rousse d'Italie.--En Flandre.--Le capitaine Gomare.--Brillants débuts guerriers.--Débauches de garnison.--Séductions et coups d'épée.--La guerre recommence.--Mort du capitaine Gomare.--La promesse.--La partie de pharaon.--Ivrognerie.

Ce fut à la faveur d'un déguisement que les deux amis purent quitter l'Espagne sans encombre.

Ils avaient quitté leurs costumes d'étudiants et revêtu des vestes de cuir ornées de broderies, telles qu'en portaient la plupart des militaires. La ceinture bien garnie de doublons, ils se mirent en route.

Ils purent sortir de la ville à pied, sans être reconnus, marchèrent toute la nuit et la matinée du lendemain. Dans une petite ville, ils s'arrêtèrent et achetèrent des chevaux. Ainsi purent-ils gagner Saragosse plus aisément. Dans celle ville. Don Juan prit le nom de Juan Carrasco.

Ils accomplirent leurs dévotions à la Vierge del Pilar. Garcia avait hâte de quitter le sol de l'Espagne. Mais Juan, inconscient du danger ainsi qu'il le fut toute sa vie, avait entrepris une intrigue avec une petite marchande de souliers, une créature délicieuse au teint rose et aux yeux brillants. Il prétendait que cet inélégant métier n'était point fait pour elle et tenta de lui persuader de faire voyage avec lui. La belle allait consentir. Mais Garcia fut énergique. Il déclara que, si Juan s'embarrassait de ce nouveau bagage, il partirait, lui, de son côté et abandonnerait l'autre à son sort.

* * * * *

À Barcelone, les deux amis s'embarquèrent pour Civita-Vecchia. Rassurés sur le sol de l'Italie, ils se laissèrent aller l'un et l'autre à dépenser leurs doublons sans compter. En Andalousie, la plupart des femmes sont jolies. Elles ont toutes, sur la promenade, ce balancement de hanches provocant qui attache naturellement l'homme à leurs pas. En Italie, la beauté est l'exception. La femme vit libre au soleil, plus facile en apparence que dans l'autre péninsule, mais en fait l'aventure est plus rare, plus difficile. Garcia et Juan durent donc mettre, sans enthousiasme, la main à la bourse. Ils achetèrent à sa mère une délicieuse enfant rousse avec une peau d'une blancheur telle que celle de la Fausta, de l'avis de Garcia, eût paru café au lait à côté. Ils la dressèrent fraternellement à leur procurer le plaisir alternativement à l'un et à l'autre. La petite s'y fit sans trop de difficultés. Elle ne connaissait pas encore grand'chose à l'amour.

Mais un beau jour elle sentit naître en elle un sentiment nouveau. Il semblait que Juan l'eût hypnotisée. Elle s'attachait à ses pas, délaissant Garcia et refusant d'accomplir avec celui-ci, les rites auxquels elle avait si aisément participé jusque-là.

Garcia en fut vexé et reprocha à son ami d'avoir exercé sur la fillette une séduction qui n'était point dans leurs conventions. Juan s'en défendit. Il imposa par la menace la société de son ami à sa petite amoureuse, puis la jeta à la porte.

En compagnie de quelques-uns de leurs compatriotes, la bourse presque vide, ils décidèrent de gagner enfin les Flandres par l'Allemagne.

* * * * *

Arrivés à Bruxelles, ils s'enrôlèrent l'un et l'autre dans la compagnie du capitaine Don Manuel Gomare.

C'était un soldat de fortune, Andalou comme eux, qui avait conquis chacun de ses grades à la bataille. Il considérait la guerre comme un métier qui devait lui rapporter, sinon des bénéfices moraux, au moins quelques avantages d'ordre matériel et amoureux. Le capitaine Gomare était la terreur des petites villes. Il jugeait que la guerre sans pillage et sans viol n'avait aucune raison d'être. Si les gens de métier n'ont point cette récompense, leur métier est de pure imbécillité. La grandeur du métier militaire, comme on voit, lui échappait complètement. Il est juste de dire que le gouvernement espagnol oubliait assez souvent de régler la solde de ses réguliers et de ses mercenaires.

Le capitaine Gomare n'exigeait de ses hommes que du courage et des armes bien polies. Il se montrait par ailleurs fort accommodant sur la question de discipline.

Charmé de la mine martiale de ses nouvelles recrues, il se promit de les utiliser selon leurs goûts, c'est-à-dire qu'à chaque escarmouche il leur réserva les missions les plus difficiles, les postes les plus dangereux. Le sort leur fut favorable. Vingt fois ils échappèrent comme en se jouant à la mort, quittes pour de petites blessures. Les généraux les eurent bientôt remarqués, et le même jour ils obtinrent tous deux l'enseigne.

* * * * *

Dès ce moment, ils reprirent leurs véritables noms, ce qui accrut encore la considération que leurs exploits leur avaient value.

Avec leur identité, le goût de l'ancienne vie les reprit. Ils recommencèrent à boire et à jouer, à courir les nobles femmes, les petites bourgeoises, les filles du peuple et les courtisanes des villes où ils tenaient garnison. La besogne leur était facilitée, car, dès que la compagnie du capitaine Gomare prenait ses quartiers, les femmes, avec des soupirs, s'apprêtaient à capituler.

L'affaire Ojedo avait été, semble-t-il, étouffée. Évidemment la Teresita n'avait pas eu intérêt à révéler pour quels motifs un homme avait pu s'introduire de nuit dans les chambres des jeunes filles. Et puis, n'aimait-elle pas Don Juan?

Les deux jeunes gens avaient donc reçu le pardon de leurs parents, ce qui les touchait, à la vérité, médiocrement, mais aussi quelques lettres de crédit sur les banquiers d'Anvers. Ils en firent bon usage.

Ils perdaient bientôt le sens d'une certaine galanterie de bonne compagnie. Dès qu'ils apercevaient une jolie femme, ils décidaient qu'elle serait à eux. Tous les moyens leur étaient bons pour l'obtenir. Promesses de mariage, serments éternels ne les rebutaient point. Que si les pères, les maris ou les frères s'avisaient de protester, ils avaient pour leur répondre des coeurs endurcis et des épées bien trempées. Ils se firent bientôt dans toutes les Flandres, et surtout Don Juan, une redoutable réputation.

* * * * *

L'hiver s'était passé ainsi. Avec le printemps recommença la guerre.

Dans une escarmouche qui tourna mal pour les Espagnols, le capitaine Gomare reçut une arquebusade qui le blessa mortellement. Don Juan, qui l'avait vu tomber, courut à lui pour le relever. Mais le brave capitaine, rassemblant toutes ses forces, lui dit:

«Je sais que tout est fini. Laisse-moi mourir ici, mon petit. Serais-je mieux couché une demi-lieue plus loin? Je vois les Hollandais qui arrivent en nombre... N'éloigne pas du service un seul homme pour moi... Je serai bien content, au contraire, de voir l'engagement... Serrez-vous tous autour de vos enseignes, dit-il à ses soldats qui s'empressaient autour de lui, et ne vous inquiétez pas de moi.»

Don Garcia, qui survint à cet instant, lui demanda si par hasard il n'aurait point quelque suprême volonté qui dût être exécutée après sa mort.

«Je n'y avais pas pensé, répondit le capitaine Gomare, qui pour la première fois de sa vie peut-être parut s'abîmer en de profondes réflexions...

«La mort, je n'y avais jamais fait attention, je ne la croyais pas si prochaine... Je ne serais pas fâché de recevoir la visite de quelque homme d'église... Mais tous nos moines sont aux bagages... Il est bien dur à un homme de ma sorte, qui a vécu comme un mécréant, de mourir sans confession...

--Eh bien! prenez mon livre d'heures, dit Don Garcia en lui présentant son flacon d'eau-de-vie. Cela donne du courage pour les petits et les grands voyages...»

Le regard du vieux soldat chavirait de plus en plus. Il ne remarqua même pas la plaisanterie de Don Garcia, mais plusieurs de ceux qui l'entouraient en parurent fort scandalisés.

Les yeux du capitaine s'ouvrirent d'un dernier effort:

«Don Juan, dit le moribond, approchez, mon enfant. Je vous fais mon héritier. Dans cette vieille bourse de cuir se trouve tout ce que je possède. Il vaut mieux que cet argent soit à vous qu'aux mains des excommuniés. Je vous demande seulement une chose, Juan: vous ferez dire quelques messes pour le repos de mon âme.

--Votre volonté sera exécutée, capitaine.»

Cette dernière parole parut rendre confiance à Gomare. Il expira tranquillement.

* * * * *

Cependant les balles commençaient à siffler plus drues. Les Hollandais approchaient. Les soldats revinrent à leur rang après un dernier salut au capitaine Gomare. Bientôt on dut battre en retraite. La route était défoncée, la troupe fatiguée. Cependant les Hollandais ne réussirent point à prendre un seul drapeau ni à faire un seul prisonnier.

Au soir, on dressa le campement. Les officiers, sous leurs tentes, parlèrent des événements de la journée, critiquant la décision des grands chefs. Puis on en vint à faire le bilan des morts et des blessés.

«Je regretterai fort la mort du capitaine Gomare, dit Don Juan. J'avais fait mes premières armes sous lui. C'était un officier sans peur, un camarade sûr, un père pour le soldat.

--Je suis de votre avis, dit Garcia, mais par le diable! pourquoi tenait-il tant, pour mourir, à la présence d'une robe noire? L'homme n'est pas le même auprès d'une table couverte de bouteilles et à l'article de la mort. Cela prouve qu'il est plus facile d'être brave en paroles qu'en actions... À propos, Don Juan, puisque vous êtes son héritier, quelle somme avez-vous trouvée dans la bourse qu'il vous donna?»

Juan ouvrit la bourse et la vida sur la table. On compta. Elle contenait une soixantaine de pièces d'or. «Nous voici donc en fonds, dit Garcia, habitué à considérer la bourse de son ami comme la sienne. Eh bien! pourquoi ne ferions-nous pas une bonne partie de pharaon au lieu de pleurnicher sur les trépassés de la journée?»

* * * * *

La proposition fut agréée à l'unanimité. On apporta quelques tambours sur lesquels on jeta des manteaux: ce fut la table de jeu.

Don Juan prit le premier les cartes, mais, avant de ponter, il tira de la bourse dix pièces d'or qu'il enveloppa soigneusement dans un coin de son mouchoir et mit dans sa poche.

«Que diable en comptez-vous faire? lui lança Garcia. Un soldat faire des économies! Et à la veille de la grande bataille! Vous plaisantez!

--Je ne plaisante pas. Vous savez, Don Garcia, que je ne puis disposer de toute la somme. Don Manuel Gomare m'a fait le legs sous condition.

--La peste soit du niais! s'exclama Garcia. Auriez-vous, en vérité, envie d'acheter pour ces dix écus les patenôtres du premier curé que nous rencontrerons?

--Je l'ai promis au capitaine mourant.

--En vérité, Juan, vous me faites honte! Je ne vous reconnais pas!»

Le jeu commença. La chance, qui semblait au début se montrer favorable à Juan, tourna bientôt contre lui. Il fit paroli, perdit, perdit encore. En vain, pour rompre la veine, Don Garcia prit-il les cartes en main. Une heure ne s'était pas écoulée que tout son argent, et celui de Juan, et les cinquante écus du capitaine Gomare étaient passés entre les mains de leurs camarades.

Don Juan déclara qu'il s'en allait coucher. Mais Garcia, échauffé, déclara qu'il voulait avoir sa revanche et regagner ce qu'il avait perdu.

«Allons, Juan, pas d'enfantillage! dit-il. Voyons ces derniers écus que vous avez si bien serrés. Je suis sûr qu'ils vous porteront bonheur.

--Mais, Don Garcia, vous savez que j'ai promis.

--Il s'agit bien de messes à présent! Le capitaine, de son vivant, eût plutôt pillé une église que de laisser passer une carte sans ponter!

--Eh bien, voici cinq écus, dit Juan, mais ne les exposez point d'un seul coup.

--Pas de faiblesses!»

Et Don Garcia mit les cinq écus sur le roi. Il gagna.

--Paroli! s'écria-t-il.

Mais cette fois il perdit.

--Allons, les cinq derniers, fit-il, pâlissant de rage.

Don Juan, vexé lui aussi, risqua quelques dernières objections, mais pour la forme. Il tendit quatre écus à Garcia.

--La femme de coeur!

Ce fut le valet qui sortit et le banquier rafla la mise.

Don Garcia se leva furieux et jeta les cartes au nez du banquier.

«Vous êtes un chançard, vous, dit-il à Juan. Misez à votre main le dernier écu.»

Don Juan avait bien oublié les messes et son serment. Il posa son dernier écu sur l'as et le perdit aussitôt.

«Que Satan emporte l'âme du capitaine Garcia, s'écria-t-il. Ses écus étaient ensorcelés!»

Le banquier, poli, leur demanda cependant s'ils voulaient jouer encore; mais comme ils n'avaient plus la moindre pièce ni dans leurs poches ni dans leurs bagages et qu'on fait difficilement crédit à des gens exposés à disparaître du jour au lendemain, force leur fut d'abandonner la partie. Ils se consolèrent en la compagnie des buveurs. Tous leurs souvenirs et l'âme du capitaine furent bientôt noyés dans le vin.

CHAPITRE IV

LA MORT DE DON GARCIA

Enterrement de Gomare.--Modesto.--Le siège de Berg-op-Zoom.--Le capitaine Saqui-Guitra.--Mort étrange de Don Garcia.--Les débauches de Don Juan.

Cependant, les renforts attendus par l'armée espagnole venaient d'arriver. Les généraux décidèrent de reprendre sans plus tarder la marche en avant et une vigoureuse offensive.