Les Trois Don Juan Don Juan Tenorio D Espagne Don Juan De Maran

Chapter 8

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Lorsqu'il aperçut cette foule qui remplissait sa cour, ces gens en larmes qui se pressaient au bord du puits, il descendit de cheval et demanda ce qui s'était passé. Alors quelques-uns de ses serviteurs, en se déchirant le visage, vinrent lui apprendre comment sa femme, après s'être plainte de l'infâme conduite de l'Espagnol, s'était précipitée dans ce puits, où elle gisait toute brisée. À cette affreuse nouvelle le pauvre homme resta quelques instants frappé de stupeur et hors d'état de prononcer une parole; puis enfin, lorsqu'il fut revenu à lui, il se précipita à genoux auprès du puits en versant des larmes et en s'arrachant les cheveux et la barbe.

«Hélas! s'écria-t-il, femme de mon âme, pourquoi t'es-tu séparée de moi? Pourquoi, mon séraphin, m'as-tu abandonné? Pourquoi te punir toi-même de la ruse infâme dont tu as été victime? Cet indigne Espagnol était seul coupable. Hélas! comment vivrai-je maintenant sans te voir? Que ferais-je? Où irais-je? Que deviendrais-je? Je ne le vois que trop ce que je vais devenir!»

Et en parlant de la sorte il se releva tout furieux et tira son épée.

À ce mouvement les personnes qui l'entouraient, parmi lesquelles étaient quelques-uns des principaux personnages de la ville, craignant qu'il n'arrivât un nouveau malheur, s'approchèrent de lui pour lui donner des consolations. Il paraissait leur prêter attention, lorsqu'au milieu de ses serviteurs il aperçut son enfant dans les bras de sa nourrice, laquelle pleurait amèrement; alors, courant après elle avec une fureur diabolique, il saisit son enfant et le frappa à plusieurs reprises sur la pierre du puits, de telle sorte qu'il lui brisa la tête et le corps.

«Meure, s'écria-t-il, l'enfant d'un père aussi misérable, d'une mère aussi infortunée, et qu'il ne reste sur terre aucune trace de nous.»

Puis il se remit à appeler sa femme.

«Si tu n'es pas au ciel, ma bien-aimée, s'écria-t-il, je ne veux ni ciel ni paradis, il n'y a de bonheur pour moi qu'à être où tu es; l'enfer même, avec toi, vaudra pour moi le bonheur des anges; âme de ma vie, attends-moi, me voici.»

Alors, et sans que personne pût le retenir, il se jeta dans le puits, et son corps brisé alla tomber auprès de celui de sa femme.

* * * * *

Ce terrible événement porta au comble l'émotion des assistants; l'on n'entendit pendant quelques moments que sanglots et cris d'effroi, et la maison, comme la rue, furent bientôt remplies de curieux frappés de stupeur. Survint le gouverneur de la ville qui fit retirer les deux corps, et, avec l'agrément de l'évêque, les fit transporter dans un bois voisin de la ville, où ils furent brûlés, et leurs cendres furent jetées dans un ruisseau qui passait près de là.

Pendant ce temps, des passants charitables relevaient Don Juan et le firent soigner à Bruxelles, où ils allaient; il fut bientôt sur pied, et le souvenir de la femme du Riche Désespéré de Louvain lui causait tant de honte qu'il fit tous ses efforts pour l'oublier et y parvint bientôt.

CHAPITRE VI

LES NUITS DE SÉVILLE

Retour en Espagne.--Fêtes et orgies.--La liste des maîtresses.--Doña Teresa au couvent.--Nouvelle séduction.

Sur ces entrefaites, Don Juan apprit que son père venait de mourir. Sa mère ne lui avait survécu que de quelques jours. La vie de Don Juan était telle que cette double nouvelle le toucha à peine. Il vivait dans un tourbillon. Il n'avait plus conscience des réalités de la vie, même les plus douloureuses.

Les hommes d'affaires lui conseillèrent de retourner en Espagne afin de débrouiller son héritage. Il devenait possesseur d'un majorat et de biens considérables.

L'affaire de Don Alfonso de Ojedo devait être oubliée des habitants de Séville comme elle l'était de lui-même. D'ailleurs, Don Juan avait envie de s'exercer sur un théâtre plus digne de sa qualité. Les aventures de camp et de garnison lui semblaient banales à la longue. Les belles Sévillanes l'attendaient, prêtes à se rendre à discrétion.

* * * * *

Il rentra donc en Espagne. Il passa à Madrid comme un brillant météore et, dès son arrivée à Séville, éblouit tout le monde par sa magnificence.

En possession de son héritage, il entreprit une vie de réjouissances telle que nul n'en avait jamais mené dans les Espagnes. Il donnait des fêtes où les plus belles Andalouses s'empressaient. Tous les jours, nouveaux plaisirs, nouvelles orgies. Il régnait sur une foule de libertins qui suivaient ses moindres caprices et l'encensaient perpétuellement. Il n'était de mode qui n'eût été consacrée par Don Juan.

Il débaucha quelques années l'Espagne, terre de l'amour, mais d'un amour beaucoup plus chaste qu'on ne le croit généralement. Il donna des festins où les plus jolies filles de Séville ne craignaient pas de se montrer nues, festins dignes de la décadence romaine. Il semait l'or à pleines mains. Il avait par l'excès étouffé le scandale.

* * * * *

Cependant, il tomba malade quelques semaines. Au cours de sa convalescence, il s'amusa à dresser une liste de toutes les femmes qu'il avait séduites et de tous les maris qu'il avait trompés. Ce ne fut pas sans peine qu'il put établir cet aimable catalogue. Enfin, il constata avec une certaine satisfaction que toutes les classes de la société, toutes les professions étaient représentées sur la liste.

En Italie, il avait possédé la maîtresse d'un pape. Le nom de ce pontife figurait en tête, en bas se trouvait un pauvre ramasseur de bouts de cigares dont la femme était l'une des plus jolies cigarières de Séville.

«Il manque cependant un nom à ta liste, lui fit remarquer son ami Torribio.

--Et lequel?

--Dieu!

--C'est ma foi vrai, il n'y a pas de religieuse! Je te remercie de m'avoir averti. Je vais m'employer sans retard à combler cette lacune. D'ici un mois je t'invite à souper avec une nonne!»

* * * * *

Don Juan se mit donc à fréquenter les chapelles des couvents et, peu de temps après, il distinguait une religieuse d'une trentaine d'années dont le visage exprimait la souffrance, mais rayonnait cependant d'une admirable beauté.

«L'ai-je déjà vue quelque part? se disait Juan. Quoi qu'il en soit, elle est bien l'épouse de Dieu. Si jamais je l'ai fréquentée, elle n'hésitera pas à revenir à moi!»

Cette fille infortunée était, en effet, la Teresa, fille du comte de Ojedo que Don Juan avait jadis séduite. Il la reconnut bientôt. Il se fit reconnaître d'elle et constata, en effet, que sa vue avait plongé dans un trouble profond la fille de l'homme qu'il avait assassiné.

Il lui fit parvenir quelques billets en cachette, l'assurant de son amour. Il n'avait jamais aimé qu'elle, et de retour à Séville il s'était décidé à remuer terre et même ciel pour la retrouver! Il reçut la lettre suivante:

_C'est vous, Don Juan. Est-il donc vrai que vous ne m'ayez point oubliée? J'étais bien malheureuse, mais je commençais à m'habituer à mon sort. Je vais être maintenant cent fois plus malheureuse. Je devrais vous haïr... Vous avez versé le sang de mon père... Mais, hélas! je ne puis ni vous haïr ni vous oublier. Ayez pitié de moi. Ne revenez plus dans cette église; vous me faites trop de mal. Adieu, adieu, je suis morte au monde._

TERESA.

«Elle est à moi, se dit Juan.» Et il se contenta de lui faire parvenir le mot suivant:

_Samedi soir, après l'office, je t'attendrai avec une échelle de corde à la porte du jardin du couvent._

Il reçut la réponse suivante:

_Je viendrai._

CHAPITRE VII

LA CONVERSION DE DON JUAN

Au château de Maraña.--Le vieux tableau.--Un singulier office.--L'apparition.--L'enterrement.--Évanoui.--La conversion.--Mort de Teresa.--Le dernier duel.--La pénitence.

Les deux ou trois jours qu'il avait à attendre, Don Juan les passa au château de Maraña. C'était là qu'il avait grandi. Depuis son retour à Séville, perdu dans les fêtes, il n'avait jamais éprouvé le besoin de revenir dans l'austère château de ses pères.

Il y arriva à la nuit tombante et après un bon souper se mit au lit. Il parcourut quelques pages d'un livre de contes libertins, puis se souleva pour éteindre sa chandelle.

... Mais soudain ses yeux rencontrèrent le tableau des _Supplices du Purgatoire_ que sa mère lui expliquait en son enfance. Il revit l'homme dont le feu brûlait les membres et dont un serpent dévorait les entrailles. Et cet homme avait les traits du capitaine Gomare...

Il souffla la lumière, mais toute la nuit des songes le tourmentèrent. Les âmes du purgatoire, allongées, émaciées, continuaient de se tordre devant lui.

Il se leva au petit jour, inquiet. Il passa la matinée à rôder dans le vieux château dont chaque salle, chaque meuble lui rappelaient un souvenir de sa paisible enfance. Et il songea, pour la première fois peut-être, à la mort de ses vieux parents...

* * * * *

Le samedi soir, Juan, de retour à Séville, se rendit au couvent. La nuit était tombée; en passant devant la chapelle, il aperçut des lumières. «L'office dure encore à cette heure, se dit-il. C'est bizarre.» Et il entra pour passer le temps.

Dans l'église, un spectacle singulier l'attendait. Une procession faisait lentement le tour du choeur. Deux longues files de pénitents en capuchon se rangeaient autour d'une bière couverte de velours noir et portée par plusieurs figures habillées à la mode antique, la barbe blanche et l'épée au côté. Le convoi avançait lentement et gravement. On n'entendait pas le bruit des pas sur le carreau de l'église. On eût dit que chaque figure glissait plutôt qu'elle ne marchait. Les plis longs et roides des robes et des manteaux paraissaient aussi immobiles que les vêtements de marbre des statues.

Don Juan, étonné, se dit que la cérémonie revêtait dans ces couvents un caractère particulièrement lugubre. Il voulut s'en aller, quoique les nonnes fussent toujours, à ce qu'il lui semblait, derrière leurs grillages. Auparavant il se permit d'arrêter par la manche un des pénitents qui portaient des cierges et lui demanda poliment quel était le personnage qu'on enterrait.

Le pénitent leva la tête. Sa figure était pâle, hâve et décharnée comme celle d'un homme très malade. Il répondit d'une voix lointaine et blanche:

«C'est le comte Juan de Maraña!»

Les cheveux se dressèrent sur la tête de Juan. Il crut avoir mal entendu, mais se décida à demeurer à l'office.

Un _De Profundis_, d'une tristesse sépulcrale, s'éleva bientôt. Don Juan avisa un second pénitent qui passait près de lui:

«Le nom de l'homme qu'on enterre? fit-il.

--Juan de Maraña!» répondit une voix non moins effrayante que la première.

Don Juan crut qu'il allait défaillir. Mais il se ressaisit encore et, comme un prêtre s'approchait de lui, il lui prit la main. Elle était froide comme du marbre.

«Au nom du ciel! mon père, pour qui priez-vous?

--Nous prions pour le comte Juan de Maraña...

--Et qui êtes-vous? reprit Juan, que le visage douloureux du prêtre glaçait de plus en plus de crainte.

--Nous sommes des âmes du purgatoire. Nous payons la dette que nous avons contractée envers sa mère, dont les prières ont jadis adouci nos peines... Mais la dette sera bientôt acquittée, et cette messe est la dernière!»

À ce moment, d'autres voix s'élevèrent dans la salle d'un angle obscur:

«Les dernières prières sont dites, clamaient-elles, les temps sont venus! L'enfer l'appelle! Le comte de Maraña est-il à nous?»

Don Juan tourna la tête et, dans l'ombre, il aperçut des hommes, pâles et sanglants, qui s'avançaient vers la bière en répétant avec une joie qui faisait grimacer leurs bouches décharnées:

«Il est à nous! Il est enfin à nous!».

Il eut à peine le temps de les reconnaître: c'étaient Garcia Navarro et le capitaine Gomare; et il tomba évanoui.

* * * * *

Au milieu de la nuit, une ronde qui passait aperçut, inanimé, un homme étendu au seuil de la chapelle du couvent. On le releva et on reconnut Don Juan.

«Il aura été bâtonné par quelque mari!» disaient les soldats qui connaissaient sa réputation, comme tout habitant de Séville.

Don Juan, transporté à son domicile, reprit ses sens. Mais au lieu de blasphémer comme à son ordinaire, il demanda qu'on fît venir sans tarder un prêtre, afin qu'il se confessât...

La surprise fut générale. La plupart des ecclésiastiques, croyant à une mystification, refusèrent leurs services.

Un dominicain y consentit enfin. Don Juan demeura plusieurs heures enfermé avec lui. Après quoi il déclara à tous qu'il allait se retirer dans un couvent pour y faire pénitence.

Il partagea sa fortune entre les pauvres, en réservant des sommes suffisantes pour faire bâtir un hôpital et pour fonder des messes pour les âmes du purgatoire; après quoi, en effet, il prit la robe de bure. Il se fit de suite remarquer par son zèle à la pénitence et ses mortifications.

* * * * *

Teresa avait longtemps attendu dans le jardin du couvent le signal convenu. Elle rentra dans sa cellule, en proie à la plus vive agitation. Le lendemain, elle recevait, portée par le dominicain, une lettre de Don Juan, où il lui expliquait son intention de se consacrer, à son exemple, à la vie monastique.

Teresa, à la lecture de cette lettre, devint pâle et rouge tour à tour. Dès qu'elle l'eut terminée, elle fut prise d'une crise terrible, que ni la mère supérieure ni le dominicain ne pouvaient calmer.

«Soyez heureuse que le Seigneur l'ait rappelé enfin à lui», disaient-ils.

Mais Teresa se tordait en proie au désespoir.

«Il ne m'a jamais aimée! répétait-elle, il ne m'a jamais aimée!»

Une fièvre ardente s'empara d'elle. En vain les secours de l'art et de la religion lui furent-ils prodigués. Elle repoussa dédaigneusement les uns et les autres. Elle expira au bout de quelques jours, et sa dernière parole fut:

«Il ne m'a jamais aimée!»

* * * * *

Teresa ne fut pas la dernière victime de Don Juan. Un jour que le frère Ambroise--c'était en religion le nom du comte de Maraña--travaillait au jardin à creuser sa propre tombe, sous les rayons d'un soleil brûlant, il vit s'approcher de lui un étranger revêtu d'un grand manteau.

«Me reconnaissez-vous, Don Juan? lui dit-il. Non. Eh bien! je me trouvais dans la compagnie du capitaine Saqui-Guitra, votre compagnie, au siège de Berg-op-Zoom. Je m'appelais Modesto, et c'est moi qui ai tué votre camarade Garcia.

--Dieu, en son infinie miséricorde, aura eu pitié de lui, fit le moine.

--Peu m'importe. Je m'appelais Modesto. Mais mon nom est tout autre. Je me nomme Don Pedro de Ojedo; je suis le fils de Don Alfonso que vous avez tué, de Doña Fausta que vous avez tuée, de Doña Teresa que vous avez tuée... comte de Maraña.

--Je ne suis plus le comte de Maraña.

--Qui que vous soyez, votre heure a sonné.

--Si telle est la volonté de Dieu, je périrai. Mon frère, je m'agenouille devant vous. C'est pour expier tous les crimes que vous avez énumérés que j'ai revêtu cet habit. Tuez-moi, indiquez-moi la plus rude pénitence, mais ne me maudissez pas.

--Je ne te tuerai pas comme un chien. J'ai encore le respect de mon nom. Don Juan, voici deux épées, nous allons combattre.

--Je ne suis pas Don Juan, je ne suis qu'un pauvre moine. Tuez-moi.

--Non, non, tu serais trop heureux de mourir ainsi, il faut combattre!

--Je ne combattrai pas!

--Don Juan, tu n'es qu'un lâche...

--Je suis un lâche, reprit lentement le moine, dont le visage avait blêmi.

--Et les lâches, voici comment on les traite!»

Et ce disant, Don Pedro de Ojedo appliquait un violent soufflet sur la joue de dom Ambroise.

Celui-ci avait soudain jeté son capuchon en arrière, relevé ses manches et saisi une épée:

«Défends-toi, Pedro de Ojedo!» cria-t-il.

Ils se mirent en garde, mais le combat ne fut pas long. En quelques instants, Pedro fut étendu à terre, la poitrine percée de part en part.

* * * * *

Les souffrances que s'imposa Don Juan pour expier le nouveau crime qui avait fait périr le dernier membre de l'infortunée famille de Ojedo sont parmi les plus terribles que l'histoire monastique ait enregistrées. La moindre de ses pénitences, c'est que, chaque matin notamment, il devait se présenter au frère cuisinier qui le gratifiait d'un vigoureux soufflet.

Il mourut, dit-on, en odeur de sainteté. Don Juan de Maraña repose aujourd'hui dans le choeur de l'église de la Charité, à Séville, et sur la pierre a été gravée, selon son désir formel, l'inscription suivante:

CI-GIT LE PIRE HOMME QUI FUT AU MONDE!

III

DON JUAN D'ANGLETERRE OU LE SONGE DE LORD BYRON

CHAPITRE I

JULIA

La famille de Don Juan: Don José, Doña Inès.--Un turbulent marmot.--Mort inopinée de Don José.--Éducation morale de Juan.--Sa précocité.--Son adolescence.--Julia, la belle sang-mêlé.--Son vieux mari.--Amours d'Inès et d'Alfonso.--Julia auprès de Don Juan: premières caresses.--Vaines résistances.--Tristesse de Don Juan.--Dans le berceau fleuri.--Dangers du crépuscule.--Initiation de Don Juan.--Dans le lit de Julia.--L'arrivée du mari.--La ruse de Julia.--Confession d'Alfonso.--La cachette de Don Juan.--Dans le cabinet noir.--Les deux époux.--Les souliers révélateurs.--Fuite de Don Juan.--Combat à l'épée et au poing.--Dans la nuit sévillane.--Le scandale.--Don Juan s'embarque.--La lettre de Julia.

Don Juan était né à Séville, cité agréable, célèbre par ses oranges et ses femmes. Il faut plaindre celui qui ne l'a point vue: Cadix seule peut lui être comparée. Ses parents habitaient sur les bords du noble fleuve qui a nom Guadalquivir.

Son père était Don José, véritable hidalgo, sans une goutte de sang israélite ou maure dans les veines; son origine remontait aux plus gothiques gentilshommes de l'Espagne; il passait pour un cavalier accompli.

Sa mère possédait une merveilleuse instruction. Toutes les sciences qui ont un nom dans la chrétienté, elle les possédait; ses vertus n'avaient d'égal que son esprit.

Elle savait par coeur tout Calderon et la plus grande partie de Lope, et si un acteur venait à oublier son rôle, elle pouvait lui servir de souffleur. Une mémoire incomparable ornait le cerveau de Doña Inès.

Les mathématiques étaient sa science préférée; la magnanimité, sa vertu la plus noble; son esprit, de l'attique pur; dans ses discours sérieux elle portait l'obscurité jusqu'au sublime. Enfin elle était en toutes choses ce que l'on peut appeler un prodige: le matin elle se vêtait d'une robe de basin, de soie le soir, de mousseline l'hiver, et d'autres étoffes qu'il serait trop long d'énumérer.

Elle savait le latin, plus exactement l'oraison dominicale; en fait de grec, elle connaissait l'alphabet; elle lisait de-ci de-là quelques romans français... En général sa parole s'environnait de mystère, comme si le mystère eût dû l'ennoblir.

Elle avait encore quelque goût pour l'anglais et l'hébreu et trouvait de l'analogie entre ces deux langues: elle le prouvait par certaines citations des textes sacrés. Elle était un cours académique vivant; dans ses yeux il y avait un sermon, sur son front une homélie; elle était pour elle-même sur tous cas un directeur expert.

C'était enfin une arithmétique ambulante et la morale personnifiée. Elle laissait aux autres femmes les défauts de son sexe; elle n'en avait pas un seul. N'est-ce point le pire de tous?

Elle était tellement supérieure à toutes les tentations de l'esprit malin que son ange gardien avait fini par abandonner son poste.

Ses moindres mouvements étaient aussi réguliers que ceux d'une pendule.

Elle était, somme toute, parfaite, mais, hélas! la perfection est insipide dans ce monde pervers, puisque nos parents ne durent leur premier baiser qu'à la perte du paradis de paix, d'innocence et de félicité (à quoi pouvaient-ils bien employer les douze heures de la journée?). Pour ce motif, Don José allait cueillant des fruits divers sans la permission de sa moitié.

C'était un mortel d'un caractère insouciant, sans goût pour les sciences et les savants; il prenait souvent cependant querelle avec sa femme. À ce moment, ils avaient l'un et l'autre le diable au corps. Et celui qui fût intervenu eût risqué de recevoir à l'improviste, dans l'escalier du jeune Don Juan, un seau d'ordures ménagères sur la tête.

C'était un petit frisé, franc vaurien depuis sa venue au monde, véritable singe malfaisant. Ses parents raffolaient de ce turbulent marmot. C'était le seul point sur lequel ils fussent d'accord. N'eussent-ils pas mieux fait de l'envoyer à l'école ou de le fouetter d'importance à la maison, afin de lui apprendre à vivre?

* * * * *

Don José et Doña Inès, qui gardaient le souci des convenances, se souhaitaient la mort plutôt que le divorce. Cependant il vint un jour où le feu cessa de couver.

Inès tenta sans succès de faire passer son digne époux pour fou, puis elle tint un journal de ses fautes, surveilla ses actes, ouvrit sa correspondance. Leurs parents cherchèrent à les réconcilier, mais, ainsi qu'il est d'usage en pareil cas, ne firent qu'empirer l'affaire. Les avocats se multipliaient afin d'obtenir le divorce, mais à peine avaient-ils été payés de quelques frais préliminaires que Don José vint à mourir.

Il mourut, et la plus belle des causes ne fut pas plaidée. Sa maison fut vendue, ses valets renvoyés, un juif prit une de ses maîtresses, un prêtre l'autre. Il mourut, laissant sa femme en proie à la haine la plus violente.

Il était mort _intestat_. Don Juan fut donc l'unique héritier d'un procès, de plusieurs fermes et terres. Inès devint sa tutrice.

Elle décida que Don Juan devait être une merveille, digne en tout de sa très noble race (son père était de Castille et sa mère d'Aragon), et pour qu'il se montrât un chevalier accompli dans le cas où le roi aurait encore à guerroyer, il apprit l'art de monter à cheval, celui de faire des armes, de redresser l'artillerie, d'escalader une forteresse... ou un couvent.

La plus stricte morale présida à son éducation. Aucune branche dans les arts ou les sciences ne lui fut dérobée. Il était profondément versé dans les langues, surtout les mortes; dans les sciences, de préférence les plus abstraites; dans les arts, ceux du moins dont on ne faisait pas communément usage. Mais on ne lui laissait pas lire une page d'un livre licencieux ou qui traitât de la reproduction des espèces: on eût craint de le rendre vicieux.

Ses études classiques donnaient quelque inquiétude à cause des indécentes amours des dieux et des déesses, lesquels ne mirent jamais de corsets ni de pantalons. Juan étudiait les meilleures éditions expurgées par des hommes instruits qui judicieusement avaient placé hors de la vue des écoliers les passages empreints de libertinage.

Le jeune Juan croissait aussi en grâces et en vertus; charmant à six ans, il promettait de montrer à onze les plus beaux traits que pût avoir un adolescent. Il semblait être sur le chemin du paradis, car il passait la moitié de son temps à l'église, l'autre avec ses maîtres, son confesseur et sa mère.

À l'âge de seize ans il était grand, beau, svelte, mais bien neuf. Il paraissait actif, mais non pas sémillant comme un page. Tout le monde le prenait pour un homme. Mais Inès ne pouvait s'empêcher de voir dans sa précocité quelque chose d'atroce.

* * * * *

Parmi ses nombreuses connaissances, toutes distinguées par leur modestie et leur dévotion, se trouvait Doña Julia. De dire qu'elle était jolie, cela n'offrait qu'une très faible idée d'une foule de charmes qui lui étaient aussi naturels qu'aux fleurs le parfum, le sel à l'océan, la ceinture à Vénus et l'arc à Cupidon.

Le jais oriental de ses yeux rappelait son origine mauresque. Son sang n'était pas purement espagnol: dans ce pays c'est une espèce de crime. Quand tomba la fière Grenade et que Boabdil gémissait d'être forcé de fuir, quelques-uns des ancêtres de Julia passèrent en Afrique, d'autres restèrent en Espagne, et son archigrand'mère préféra ce dernier parti.