Les tribulations d'un chinois en Chine
Part 8
Quant aux dangers, ils n'étaient que trop réels, dans un pays où les gardes de police ont une extraordinaire crainte du coup de couteau des voleurs. Si, dans les villes, les tipaos laissent aux coquins le champ libre, si, en pleine cité, les habitants ne se hasardent guère dans les rues pendant la nuit, que l'on juge du degré de sécurité que présentent les routes! Plusieurs fois, des groupes suspects s'arrêtèrent au passage des voyageurs, lorsqu'ils s'engageaient dans ces étroites tranchées, creusées profondément entre les couches du lœss; mais la vue de Craig-Fry, le revolver à la ceinture, avait imposé jusqu'alors aux coureurs de grands chemins. Cependant, les agents de la _Centenaire_ éprouvèrent, en mainte occasion, les plus sérieuses craintes, sinon pour eux, du moins pour le million vivant qu'ils escortaient. Que Kin-Fo tombât sous le poignard de Wang ou sous le couteau d'un malfaiteur, le résultat était le même. C'était la caisse de la Compagnie qui recevait le coup.
Dans ces circonstances, d'ailleurs, Kin-Fo, non moins bien armé, ne demandait qu'à se défendre. Sa vie, il y tenait plus que jamais, et, comme le disaient Craig-Fry, «il se serait fait tuer pour la conserver.»
A Si-Gnan-Fou, il n'était pas probable que l'on retrouvât aucune trace du philosophe. Jamais un ancien Taï-ping n'aurait eu la pensée d'y chercher refuge. C'est une cité dont les rebelles n'ont pu franchir les fortes murailles, au temps de la rébellion, et qui est occupée par une nombreuse garnison mantchoue. A moins d'avoir un goût particulier pour les curiosités archéologiques, très nombreuses dans cette ville, et d'être versé dans les mystères de l'épigraphie, dont le musée, appelé «la forêt des tablettes», renferme d'incalculables richesses, pourquoi Wang serait-il venu là?
Aussi, le lendemain de son arrivée, Kin-Fo, abandonnant cette ville, qui est un important centre d'affaires entre l'Asie centrale, le Thibet, la Mongolie et la Chine, reprit-il, la route du nord.
A suivre par Kao-Lin-Sien, par Sing-Tong-Sien, la route de la vallée de l'Ouei-Ro, aux eaux chargées des teintes jaunes de ce lœss à travers lequel il s'est frayé son lit, la petite troupe arriva à Roua-Tchéou, qui fut le foyer d'une terrible insurrection musulmane en 1860. De là, tantôt en barque, tantôt en charrette, Kin-Fo et ses compagnons atteignirent, non sans grandes fatigues, cette forteresse de Tong-Kouan, située au confluent de l'Ouei-Ro et du Rouang-Ro.
Le Rouang-Ro, c'est le fameux fleuve Jaune. Il descend directement du nord pour aller, à travers les provinces de l'Est, se jeter dans la mer qui porte son nom, sans être plus jaune que la mer Rouge n'est rouge, que la mer Blanche n'est blanche, que la mer Noire n'est noire. Oui! fleuve célèbre, d'origine céleste sans doute, puisque sa couleur est celle des empereurs, Fils du Ciel, mais aussi «Chagrin de la Chine», qualification due à ses terribles débordements, qui ont causé en partie l'impraticabilité actuelle du canal Impérial.
A Tong-Kouan, les voyageurs eussent été en sûreté, même la nuit. Ce n'est plus une cité de commerce, c'est une ville militaire, habitée en domicile fixe et non en camp volant par ces Tartares Mantchoux, qui forment la première catégorie de l'armée chinoise! Peut-être Kin-Fo avait-il l'intention de s'y reposer quelques jours. Peut-être allait-il chercher dans un hôtel convenable une bonne chambre, une bonne table, un bon lit,--ce qui n'eût point déplu à Fry-Craig et encore moins à Soun!
Mais ce maladroit, auquel il en coûta cette fois un bon pouce de sa queue, eut l'imprudence de donner en douane, au lieu du nom d'emprunt, le véritable nom de son maître. Il oublia que ce n'était plus Kin-Fo, mais Ki-Nan, qu'il avait l'honneur de servir. Quelle colère! Elle amena ce dernier à quitter immédiatement la ville. Le nom avait produit son effet. Le célèbre Kin-Fo était arrivé à Tong Kouan! On voulait voir cet homme unique, «dont le seul et unique désir était de devenir centenaire!»
L'horripilé voyageur, suivi de ses deux gardes et de son valet, n'eut que le temps de prendre la fuite à travers le rassemblement des curieux qui s'était formé sur ses pas. A pied cette fois, à pied! il remonta les berges du fleuve Jaune, et il alla ainsi jusqu'au moment où ses compagnons et lui tombèrent d'épuisement dans un petit bourg, où son incognito devait lui garantir quelques heures de tranquillité.
Soun, absolument déconfit, n'osait plus dire un seul mot. A son tour, avec cette ridicule petite queue de rat qui lui restait, il était l'objet des plaisanteries les plus désagréables! Les gamins couraient après lui et l'apostrophaient de mille clameurs saugrenues.
Aussi avait-il hâte d'arriver! Mais arriver où? puisque son maître,--ainsi qu'il l'avait dit à William J. Bidulph,--comptait aller et allait toujours devant lui!
Cette fois, à vingt lis de Tong-Kouan, dans ce modeste bourg où Kin-Fo avait cherché refuge, plus de chevaux, plus d'ânes, ni charrettes, ni chaises. Nulle autre perspective que de rester là ou de continuer à pied la route. Ce n'était pas pour rendre sa bonne humeur à l'élève du philosophe Wang, qui montra peu de philosophie dans cette occasion. Il accusa tout le monde, et n'aurait dû s'en prendre qu'à lui-même. Ah! combien il regrettait le temps où il n'avait qu'à se laisser vivre! Si, pour apprécier le bonheur, il fallait avoir connu ennuis, peines et tourments, ainsi que le disait Wang, il les connaissait maintenant, et de reste!
Et puis, à courir ainsi, il n'était pas sans avoir rencontré sur sa route de braves gens sans le sou, mais qui étaient heureux, pourtant! Il avait pu observer ces formes variées du bonheur que donne le travail accompli gaiement.
Ici, c'étaient des laboureurs courbés sur leur sillon; là, des ouvriers qui chantaient en maniant leurs outils. N'était-ce pas précisément à cette absence de travail que Kin-Fo devait l'absence de désirs, et, par conséquent, le défaut de bonheur ici-bas? Ah! la leçon était complète! Il le croyait du moins!!... Non! ami Kin-Fo, elle ne l'était pas!
Cependant, en cherchant bien dans ce village, en frappant à toutes les portes, Craig et Fry finirent par découvrir un véhicule, mais un seul! Encore ne pouvait-il transporter qu'une personne, et, circonstance plus grave, le moteur dudit véhicule manquait.
C'était une brouette,--la brouette de Pascal,--et peut-être inventée avant lui par ces antiques inventeurs de la poudre, de l'écriture, de la boussole et des cerfs-volants. Seulement, en Chine, la roue de cet appareil, d'un assez grand diamètre, est placée, non à l'extrémité des brancards, mais au milieu, et se meut à travers le coffre même, comme la roue centrale de certains bateaux à vapeur. Le coffre est donc divisé en deux parties, suivant son axe, l'une dans laquelle le voyageur peut s'étendre, l'autre qui est destinée à contenir ses bagages.
Le moteur de ce véhicule, c'est et ce ne peut être qu'un homme, qui pousse l'appareil en avant et ne le traîne pas. Il est donc placé en arrière du voyageur, dont il ne gêne aucunement la vue, comme le cocher d'un cab anglais. Lorsque le vent est bon, c'est-à-dire quand il souffle de l'arrière, l'homme s'adjoint cette force naturelle, qui ne lui coûte rien; il plante un mâtereau sur l'avant du coffre, il hisse une voile carrée, et, par les grandes brises, au lieu de pousser la brouette, c'est lui qui est entraîné,--souvent plus vite qu'il ne le voudrait.
Le véhicule fut acheté avec tous ses accessoires. Kin-Fo y prit place. Le vent était bon, la voile fut hissée.
«Allons, Soun!» dit Kin-Fo.
Soun se disposait tout simplement à s'étendre dans le second compartiment du coffre.
«Aux brancards! cria Kin-Fo d'un certain ton qui n'admettait pas de réplique.
--Maître... que... moi... je!... répondit Soun, dont les jambes fléchissaient d'avance, comme celles d'un cheval surmené.
--Ne t'en prends qu'à toi, qu'à ta langue et à ta sottise!
--Allons, Soun! dirent Fry-Craig.
--Aux brancards! répéta Kin-Fo en regardant ce qui restait de queue au malheureux valet. Aux brancards, animal, et veille à ne point buter, ou sinon!...»
L'index et le médius de la main droite de Kin-Fo, rapprochés en forme de ciseaux, complétèrent si bien sa pensée, que Soun passa la bretelle à ses épaules et saisit le brancard des deux mains. Fry-Craig se postèrent des deux côtés de la brouette, et, la brise aidant, la petite troupe détala d'un léger trot.
Il faut renoncer à peindre la rage sourde et impuissante de Soun, passé à l'état de cheval! Et cependant, souvent Craig et Fry consentirent à le relayer. Très heureusement, le vent du sud leur vint constamment en aide, et fit les trois quarts de la besogne. La brouette étant bien équilibrée par la position de la roue centrale, le travail du brancardier se réduisait à celui de l'homme de barre au gouvernail d'un navire: il n'avait qu'à se maintenir en bonne direction.
Et c'est dans cet équipage que Kin-Fo fut entrevu dans les provinces septentrionales de la Chine, marchant lorsqu'il sentait le besoin de se dégourdir les jambes, brouetté quand, au contraire, il voulait se reposer.
Ainsi Kin-Fo, après avoir évité Houan-Fou et Cafong, remonta les berges du célèbre canal Impérial, qui, il y a vingt ans à peine, avant que le fleuve Jaune eût repris son ancien lit, formait une belle route navigable depuis Sou-Tchéou, le pays du thé, jusqu'à Péking, sur une longueur de quelques centaines de lieues.
Ainsi il traversa Tsinan, Ho-Kien, et pénétra dans la province de Pé-Tché-Li, où s'élève Péking, la quadruple capitale du Céleste Empire.
Ainsi il passa par Tien-Tsin, que défendent un mur de circonvallation et deux forts, grande cité de quatre cent mille habitants, dont le large port, formé par la jonction du Peï-ho et du canal Impérial, fait, en important des cotonnades de Manchester, des lainages, des cuivres, des fers, des allumettes allemandes, du bois de santal, etc., et en exportant des jujubes, des feuilles de nénuphar, du tabac de Tartarie, etc., pour cent soixante-dix millions d'affaires. Mais Kin-Fo ne songea même pas à visiter, dans cette curieuse Tien-Tsin, la célèbre pagode des supplices infernaux; il ne parcourut pas, dans le faubourg de l'Est, les amusantes rues des Lanternes et des Vieux-Habits; il ne déjeûna pas au restaurant de «l'Harmonie et de l'Amitié», tenu par le musulman Léou-Lao-Ki, dont les vins sont renommés, quoi qu'en puisse penser Mahomet; il ne déposa pas sa grande carte rouge,--et pour cause,--au palais de Li-Tchong-Tang, vice-roi de la province depuis 1870, membre du Conseil privé, membre du Conseil de l'Empire, et qui porte, avec la veste jaune, le titre de Fei-Tzé-Chao-Pao.
Non! Kin-Fo, toujours brouetté, Soun toujours brouettant, traversèrent les quais où s'étageaient des montagnes de sacs de sel; ils dépassèrent les faubourgs, les concessions anglaise et américaine, le champ de courses, la campagne couverte de sorgho, d'orge, de sésame, de vignes, les jardins maraîchers, riches de légumes et de fruits, les plaines d'où partaient par milliers des lièvres, des perdrix, des cailles, que chassaient le faucon, l'émerillon et le hobereau. Tous quatre suivirent la route dallée de vingt-quatre lieues, qui conduit à Péking, entre les arbres d'essences variées et les grands roseaux du fleuve, et ils arrivèrent ainsi à Tong-Tchéou, sains et saufs, Kin-Fo valant toujours deux cent mille dollars, Craig-Fry solides comme au début du voyage, Soun poussif, éclopé, fourbu des deux jambes, et n'ayant plus que trois pouces de queue au sommet du crâne!
On était au 19 juin. Le délai accordé à Wang n'expirait que dans sept jours!
Où était Wang?
CHAPITRE XIII
DANS LEQUEL ON ENTEND LA CÉLÈBRE COMPLAINTE DES «CINQ VEILLES DU CENTENAIRE».
«Messieurs, dit Kin-Fo à ses deux gardes du corps, lorsque la brouette s'arrêta à l'entrée du faubourg de Tong-Tchéou, nous ne sommes plus qu'à quarante lis[11] de Péking, et mon intention est de m'arrêter ici jusqu'au moment où la convention, passée entre Wang et moi, aura cessé de droit. Dans cette ville de quatre cent mille âmes, il me sera facile de demeurer inconnu, si Soun n'oublie pas qu'il est au service de Ki-Nan, simple négociant de la province de Chen-Si.»
[11] Quatre lieues.
Non assurément, Soun ne l'oublierait plus! Sa maladresse lui avait valu de faire pendant ces huit derniers jours un métier de cheval, et il espérait bien que monsieur Kin-Fo...
«Ki... fit Craig.
--Nan!» ajouta Fry.
... ne le détournerait pas de ses fonctions habituelles. Et maintenant, attendu l'état de fatigue où il était, il ne demandait qu'une permission à monsieur Kin-Fo...
«Ki... fit Craig.
--Nan!» répéta Fry.
... la permission de dormir pendant quarante-huit heures au moins sans débrider ou plutôt tout à fait «débridé!»
«Pendant huit jours, si tu veux! répondit Kin-Fo. Je serai sûr au moins qu'en dormant, tu ne bavarderas pas!»
Kin-Fo et ses compagnons s'occupèrent alors de chercher un hôtel convenable, et il n'en manquait pas à Tong-Tchéou. Cette vaste cité n'est à vrai dire qu'un immense faubourg de Péking. La voie dallée, qui l'unit à la capitale, est tout au long bordée de villas, de maisons, de hameaux agricoles, de tombeaux, de petites pagodes, d'enclos verdoyants, et, sur cette route, la circulation des voitures, des cavaliers, des piétons, est incessante.
Kin-Fo connaissait la ville, et il se fit conduire au Taè-Ouang-Miao, «le temple des princes souverains». C'est tout simplement une bonzerie, transformée en hôtel, où les étrangers peuvent se loger assez confortablement.
Kin-Fo, Craig et Fry s'installèrent aussitôt, les deux agents dans une chambre contiguë à celle de leur précieux client.
Quant à Soun, il disparut pour aller dormir dans le coin qui lui fut assigné, et on ne le revit plus.
Une heure après, Kin-Fo et ses fidèles quittaient leurs chambres, déjeunaient avec appétit et se demandaient ce qu'il convenait de faire.
«Il convient, répondirent Craig-Fry, de lire la _Gazette officielle_, afin de voir s'il s'y trouve quelque article qui nous concerne.
--Vous avez raison, répondit Kin-Fo. Peut-être apprendrons-nous ce qu'est devenu Wang.»
Tous trois sortirent donc de l'hôtel. Par prudence, les deux acolytes marchaient aux côtés de leur client, dévisageant les passants et ne se laissant approcher par personne. Ils allèrent ainsi par les étroites rues de la ville et gagnèrent les quais. Là, un numéro de la _Gazette officielle_ fut acheté et lu avidement.
Rien! rien que la promesse de deux mille dollars ou de treize cents taëls, à qui ferait connaître à William J. Bidulph la résidence actuelle du sieur Wang, de Shang-Haï.
«Ainsi, dit Kin-Fo, il n'a pas reparu!
--Donc, il n'a pas lu l'avis le concernant, répondit Craig.
--Donc, il doit rester dans les termes du mandat, ajouta Fry.
--Mais où peut-il être? s'écria Kin-Fo.
--Monsieur, dirent Fry-Craig, pensez-vous être plus menacé pendant les derniers jours de la convention?
--Sans aucun doute, répondit Kin-Fo. Si Wang ne connaît pas les changements survenus dans ma situation, et cela paraît probable, il ne pourra se soustraire à la nécessité de tenir sa promesse. Donc, dans un jour, dans deux, dans trois, je serai plus menacé que je ne le suis aujourd'hui, et, dans six, plus encore!
--Mais, le délai passé?...
--Je n'aurai plus rien à craindre.
--Eh bien, monsieur, répondirent Craig-Fry, il n'y a que trois moyens de vous soustraire à tout danger pendant ces six jours.
--Quel est le premier? demanda Kin-Fo.
--C'est de rentrer à l'hôtel, dit Craig, de vous y enfermer dans votre chambre, et d'attendre que le délai soit expiré.
--Et le second?
--C'est de vous faire arrêter comme malfaiteur, répondit Fry, afin d'être mis en sûreté dans la prison de Tong-Tchéou!
--Et le troisième?
--C'est de vous faire passer pour mort, répondirent Fry-Craig, et de ne ressusciter que lorsque toute sécurité vous sera rendue.
--Vous ne connaissez pas Wang! s'écria Kin-Fo. Wang trouverait moyen de pénétrer dans mon hôtel, dans ma prison, dans ma tombe! S'il ne m'a pas frappé jusqu'ici, c'est qu'il ne l'a pas voulu, c'est qu'il lui a paru préférable de me laisser le plaisir ou l'inquiétude de l'attente! Qui sait quel peut avoir été son mobile? En tout cas, j'aime mieux attendre en liberté.
--Attendons!... Cependant!... dit Craig.
--Il me semble que... ajouta Fry.
--Messieurs, répondit Kin-Fo d'un ton sec, je ferai ce qu'il me conviendra. Après tout, si je meurs avant le 25 de ce mois, qu'est-ce que votre Compagnie peut perdre?
--Deux cent mille dollars, répondirent Fry-Craig, deux cent mille dollars qu'il faudra payer à vos ayants-droit!
--Et moi toute ma fortune, sans compter la vie! Je suis donc plus intéressé que vous dans l'affaire!
--Très juste!
--Très vrai!
--Continuez donc à veiller sur moi, tant que vous le jugerez convenable, mais j'agirai à ma guise!»
Il n'y avait point à répliquer.
Craig-Fry durent donc se borner à serrer leur client de plus près et à redoubler de précautions. Mais, ils ne se le dissimulaient pas, la gravité de la situation s'accentuait chaque jour davantage.
Tong-Tchéou est une des plus anciennes cités du Céleste Empire. Assise sur un bras canalisé du Peï-ho, à l'amorce d'un autre canal qui la relie à Péking, il s'y concentre un grand mouvement d'affaires. Ses faubourgs sont extrêmement animés par le va-et-vient de la population.
Kin-Fo et ses deux compagnons furent plus vivement frappés de cette agitation, lorsqu'ils arrivèrent sur le quai, auquel s'amarrent les sampans et les jonques du commerce.
En somme, Craig et Fry, tout bien pesé, en étaient venus à se croire plus en sûreté au milieu d'une foule. La mort de leur client devait, en apparence, être due à un suicide. La lettre, qui serait trouvée sur lui, ne laisserait aucun doute à cet égard. Wang n'avait donc intérêt à le frapper que dans certaines conditions, qui ne se présentaient pas au milieu des rues fréquentées ou sur la place publique d'une ville. Conséquemment, les gardiens de Kin-Fo n'avaient pas à redouter un coup immédiat. Ce dont il fallait se préoccuper uniquement, c'était de savoir si le Taï-ping, par un prodige d'adresse, ne suivait pas leurs traces depuis le départ de Shang-Haï. Aussi usaient-ils leurs yeux à dévisager les passants.
Tout à coup, un nom fut prononcé, qui était bien pour leur faire dresser l'oreille:
«Kin-Fo! Kin-Fo!» criaient quelques petits Chinois, sautant et frappant des mains au milieu de la foule.
Kin-Fo avait-il donc été reconnu, et son nom produisait-il l'effet accoutumé?
Le héros malgré lui s'arrêta.
Craig-Fry se tinrent prêts à lui faire, le cas échéant, un rempart de leurs corps.
Ce n'était point à Kin-Fo que ces cris s'adressaient. Personne ne semblait se douter qu'il fût là. Il ne fit donc pas un mouvement, et, curieux de savoir à quel propos son nom venait d'être prononcé, il attendit.
Un groupe d'hommes, de femmes, d'enfants, s'était formé autour d'un chanteur ambulant, qui paraissait très en faveur auprès de ce public des rues. On criait, on battait des mains, on l'applaudissait d'avance.
Le chanteur, lorsqu'il se vit en présence d'un suffisant auditoire, tira de sa robe un paquet de pancartes illustrées d'enjolivements en couleur; puis, d'une voix sonore:
«_Les Cinq Veilles du Centenaire!_» cria-t-il.
C'était la fameuse complainte qui courait le Céleste Empire!
Craig-Fry voulurent entraîner leur client; mais, cette fois, Kin-Fo s'entêta à rester. Personne ne le connaissait. Il n'avait jamais entendu la complainte, qui relatait ses faits et gestes. Il lui plaisait de l'entendre!
Le chanteur commença ainsi:
«A la première veille, la lune éclaire le toit pointu de la maison de Shang-Haï. Kin-Fo est jeune. Il a vingt ans. Il ressemble au saule dont les premières feuilles montrent leur petite langue verte!
«A la deuxième veille, la lune éclaire le côté est du riche yamen. Kin-Fo a quarante ans. Ses dix mille affaires réussissent à souhait. Les voisins font son éloge.»
Le chanteur, changeait de physionomie et semblait vieillir à chaque strophe. On le couvrait d'applaudissements.
Il continua:
«A la troisième veille, la lune éclaire l'espace. Kin-Fo a soixante ans. Après les feuilles vertes de l'été, les jaunes chrysanthèmes de la saison d'automne!
«A la quatrième veille, la lune est tombée à l'ouest. Kin-Fo a quatre-vingts ans! Son corps est recroquevillé comme une crevette dans l'eau bouillante! Il décline! Il décline avec l'astre de la nuit!
«A la cinquième veille, les coqs saluent l'aube naissante. Kin-Fo a cent ans. Il meurt, son plus vif désir accompli; mais le dédaigneux prince Ien refuse de le recevoir. Le prince Ien n'aime pas les gens si âgés, qui radoteraient à sa cour! Le vieux Kin-Fo, sans pouvoir se reposer jamais, erre toute l'éternité!»
Et la foule d'applaudir, et le chanteur de vendre par centaines sa complainte à trois sapèques l'exemplaire!
Et pourquoi Kin-Fo ne l'achèterait-il pas? Il tira quelque menue monnaie de sa poche, et, la main pleine, il allongea le bras à travers les premiers rangs de la foule.
Soudain, sa main s'ouvrit! Les piécettes lui échappèrent et tombèrent sur le sol....
En face de lui, un homme était là, dont les regards se croisèrent avec les siens.
«Ah!» s'écria Kin-Fo, qui ne put retenir cette exclamation, à la fois interrogative et exclamative.
Fry-Craig l'avaient entouré, le croyant reconnu, menacé, frappé, mort peut-être!
«Wang! cria-t-il.
--Wang!» répétèrent Craig-Fry.
C'était Wang, en personne! Il venait d'apercevoir son ancien élève; mais, au lieu de se précipiter sur lui, il repoussa vigoureusement les derniers rangs du groupe, et s'enfuit, au contraire, de toute la vitesse de ses jambes, qui étaient longues!
Kin-Fo n'hésita pas. Il voulut avoir le cœur net de son intolérable situation, et se mit à la poursuite de Wang, escorté de Fry-Craig, qui ne voulaient ni le dépasser, ni rester en arrière.
Eux aussi, ils avaient reconnu l'introuvable philosophe, et compris, à la surprise que celui-ci venait de manifester, qu'il ne s'attendait pas plus à voir Kin-Fo, que Kin-Fo ne s'attendait à le trouver là.
Maintenant, pourquoi Wang fuyait-il? C'était assez inexplicable, mais enfin il fuyait, comme si toute la police du Céleste Empire eût été sur ses talons.
Ce fut une poursuite insensée.
«Je ne suis pas ruiné! Wang, Wang! Pas ruiné! criait Kin-Fo.
--Riche! riche!» répétaient Fry-Craig.
Mais Wang se tenait à une trop grande distance pour entendre ces mots, qui auraient dû l'arrêter. Il franchit ainsi le quai, le long du canal, et atteignit l'entrée du faubourg de l'Ouest.
Les trois poursuivants volaient sur ses pas, mais ne gagnaient rien. Au contraire, le fugitif menaçait plutôt de les distancer.
Une demi-douzaine de Chinois s'étaient joints à Kin-Fo, sans compter deux ou trois couples de tipaos, prenant pour quelque malfaiteur un homme qui détalait si bien.
Curieux spectacle que celui de ce groupe haletant, criant, hurlant, s'accroissant en route de nombreux volontaires! Autour du chanteur, on avait parfaitement entendu Kin-Fo prononcer ce nom de Wang. Heureusement, le philosophe n'avait pas riposté par celui de son élève, car toute la ville se fût lancée sur les pas d'un homme si célèbre. Mais le nom de Wang, subitement révélé, avait suffi. Wang! c'était cet énigmatique personnage, dont la découverte valait une énorme récompense! On le savait. De telle sorte que, si Kin-Fo courait après les huit cent mille dollars de sa fortune, Craig-Fry, après les deux cent mille de l'assurance, les autres couraient après les deux mille de la prime promise, et, l'on en conviendra, c'était là de quoi donner des jambes à tout ce monde.