Les tribulations d'un chinois en Chine
Part 6
Point, car il n'appartenait pas à la respectable catégorie des amateurs de ces outils meurtriers.
Que mangeait-il à ses repas?
Quelques plats simplement préparés, qui ne rappelaient en rien la fantaisiste cuisine des Célestials.
A quelle heure se levait-il?
Dès la cinquième veille, au moment où l'aube, à l'appel des coqs, blanchissait l'horizon.
Se couchait-il de bonne heure?
A la deuxième veille, comme il avait toujours eu l'habitude de le faire, à la connaissance de Soun.
Paraissait-il triste, préoccupé, ennuyé, fatigué de la vie?
Ce n'était point un homme positivement enjoué. Oh non! Cependant, depuis quelques jours, il semblait prendre plus de goût aux choses de ce monde. Oui! Soun le trouvait moins indifférent, comme un homme qui attendrait... quoi? Il ne pouvait le dire.
Enfin, son maître possédait-il quelque substance vénéneuse, dont il aurait pu faire emploi?
Il n'en devait plus avoir, car, le matin même, on avait jeté par son ordre, dans le Houang-Pou, une douzaine de petits globules, qui devaient être de qualité malfaisante.
En vérité, dans tout ceci, il n'y avait rien qui fût de nature à alarmer l'agent principal de la _Centenaire_. Non! jamais le riche Kin-Fo, dont personne d'ailleurs, Wang excepté, ne connaissait la situation, n'avait paru plus heureux de vivre.
Quoi qu'il en fût, Craig et Fry durent continuer à s'enquérir de tout ce que faisait leur client, à le suivre dans ses promenades, car il était possible qu'il ne voulût pas attenter à sa personne dans sa propre maison.
Ainsi les deux inséparables firent-ils. Ainsi Soun continua-t-il de parler, avec d'autant plus d'abandon qu'il y avait beaucoup à gagner dans la conversation de gens si aimables.
Ce serait aller trop loin de dire que le héros de cette histoire tenait plus à la vie depuis qu'il avait résolu de s'en défaire. Mais, ainsi qu'il y comptait, et pendant les premiers jours du moins, les émotions ne lui manquèrent pas. Il s'était mis une épée de Damoclès juste au-dessus du crâne, et cette épée devait lui tomber un jour sur la tête. Serait-ce aujourd'hui, demain, ce matin, ce soir? Sur ce point, doute, et de là quelques battements du cœur, nouveaux pour lui.
D'ailleurs, depuis l'échange de paroles qui s'était fait entre eux, Wang et lui se voyaient peu. Ou bien le philosophe quittait la maison plus fréquemment qu'autrefois, ou il restait enfermé dans sa chambre. Kin-Fo n'allait point l'y trouver,--ce n'était pas son rôle,--et il ignorait même à quoi Wang passait son temps. Peut-être à préparer quelque embûche! Un ancien Taï-ping devait avoir dans son sac bien des manières d'expédier un homme. De là, curiosité, et, par suite, nouvel élément d'intérêt.
Cependant, le maître et l'élève se rencontraient presque tous les jours à la même table. Il va sans dire qu'aucune allusion ne se faisait à leur situation future d'assassin et d'assassiné. Ils causaient de choses et d'autres,--peu d'ailleurs. Wang, plus sérieux que d'habitude, détournant ses yeux, que cachait imparfaitement la lentille de ses lunettes, ne parvenait guère à dissimuler une constante préoccupation. Lui, de si bonne humeur, était devenu triste et taciturne, de communicatif qu'il était. Grand mangeur autrefois, comme tout philosophe doué d'un bon estomac, les mets délicats ne le tentaient plus, et le vin de Chao-Chigne le laissait rêveur.
En tout cas, Kin-Fo le mettait bien à son aise. Il goûtait le premier à tous les mets et se croyait obligé à ne rien laisser desservir, sans y avoir au moins touché. Il suivait de là que Kin-Fo mangeait plus qu'à l'ordinaire, que son palais blasé retrouvait quelques sensations, qu'il dînait de fort bon appétit et digérait remarquablement. Décidément, le poison ne devait pas être l'arme choisie par l'ancien massacreur du roi des rebelles, mais sa victime ne devait rien négliger.
Du reste, toute facilité était donnée à Wang pour accomplir son œuvre. La porte de la chambre à coucher de Kin-Fo demeurait toujours ouverte. Le philosophe pouvait y entrer jour et nuit, le frapper dormant ou éveillé. Kin-Fo ne demandait qu'une chose, c'est que sa main fût rapide et l'atteignît au cœur.
Mais Kin-Fo en fut pour ses émotions, et, même, après les premières nuits, il s'était si bien habitué à attendre le coup fatal, qu'il dormait du sommeil du juste et se réveillait chaque matin frais et dispos. Cela ne pouvait continuer ainsi.
Alors la pensée lui vint qu'il répugnait peut-être à Wang de le frapper dans cette maison, où il avait été si hospitalièrement recueilli. Il résolut de le mettre plus à son aise encore. Le voilà donc courant la campagne, recherchant les endroits isolés, s'attardant jusqu'à la quatrième veille dans les plus mauvais quartiers de Shang-Haï, véritables coupe-gorges, où les meurtres s'exécutent quotidiennement avec une parfaite sécurité. Il errait au milieu de ces rues étroites et sombres, se heurtant aux ivrognes de toutes nationalités, seul pendant ces dernières heures de la nuit, lorsque le marchand de galettes jetait son cri de «Mantoou! mantoou!» en faisant retentir sa clochette pour prévenir les fumeurs attardés. Il ne rentrait à l'habitation qu'aux premiers rayons du jour, et il y revenait sain et sauf, vivant, bien vivant, sans même avoir aperçu les deux inséparables Craig et Fry, qui le suivaient obstinément, prêts à lui porter secours.
Si les choses continuaient de la sorte, Kin-Fo finirait par s'accoutumer à cette nouvelle existence, et l'ennui ne manquerait pas de le reprendre bientôt.
Combien d'heures s'écoulaient déjà, sans que la pensée lui vînt qu'il était un condamné à mort!
Cependant, un jour, 12 mai, le hasard lui procura quelque émotion. Comme il entrait doucement dans la chambre du philosophe, il le vit qui essayait du bout du doigt la pointe effilée d'un poignard et la trempait ensuite dans un flacon à verre bleu d'apparence suspecte.
Wang n'avait point entendu entrer son élève, et, saisissant le poignard, il le brandit à plusieurs reprises, comme pour s'assurer qu'il l'avait bien en main. En vérité, sa physionomie n'était pas rassurante. Il semblait, à ce moment, que le sang lui eût monté aux yeux!
«Ce sera pour aujourd'hui,» se dit Kin-Fo.
Et il se retira discrètement, sans avoir été ni vu ni entendu.
Kin-Fo ne quitta pas sa chambre de toute la journée.... Le philosophe ne parut pas.
Kin-Fo se coucha; mais, le lendemain, il dut se relever aussi vivant qu'un homme bien constitué peut l'être.
Tant d'émotions en pure perte! Cela devenait agaçant.
Et dix jours s'étaient écoulés déjà! Il est vrai que Wang avait deux mois pour s'exécuter.
«Décidément, c'est un flâneur! se dit Kin-Fo. Je lui ai donné deux fois trop de temps!»
Et il pensait que l'ancien Taï-Ping s'était quelque peu amolli dans les délices de Shang-Haï.
A partir de ce jour, cependant, Wang parut plus soucieux, plus agité. Il allait et venait dans le yamen, comme un homme qui ne peut tenir en place. Kin-Fo observa même que le philosophe faisait des visites réitérées au salon des ancêtres, où se trouvait le précieux cercueil, venu de Liao-Tchéou. Il apprit aussi de Soun, et non sans intérêt, que Wang avait recommandé de brosser, frotter, épousseter le meuble en question, en un mot, de le tenir en état.
«Comme mon maître sera bien couché là-dedans! ajouta même le fidèle domestique. C'est à vous donner envie d'en essayer!»
Observation qui valut à Soun un petit signe d'amitié.
Les 13, 14 et 15 mai se passèrent.
Rien de nouveau.
Wang comptait-il donc épuiser le délai convenu, et ne payer sa dette qu'à la façon d'un commerçant, à l'échéance, sans anticiper? Mais alors, il n'y aurait plus surprise, et partant plus d'émotion!
Cependant, un fait très significatif vint à la connaissance de Kin-Fo dans la matinée du 15 mai, au moment du «mao-che», c'est-à-dire vers six heures du matin.
La nuit avait été mauvaise. Kin-Fo, à son réveil, était encore sous l'impression d'un déplorable songe. Le prince Ien, le souverain juge de l'enfer chinois, venait de le condamner à ne comparaître devant lui que lorsque la douze centième lune se lèverait sur l'horizon du Céleste Empire. Un siècle à vivre encore, tout un siècle!
Kin-Fo était donc de fort mauvaise humeur, car il semblait que tout conspirât contre lui.
Aussi, de quelle façon il reçut Soun, lorsque celui-ci vint, comme à l'ordinaire, l'aider à sa toilette du matin.
«Va au diable! s'écria-t-il. Que dix mille coups de pied te servent de gages, animal!
--Mais, mon maître...
--Va-t'en, te dis-je!
--Eh bien, non! répondit Soun, pas avant, du moins, de vous avoir appris...
--Quoi?
--Que monsieur Wang...
--Wang! Qu'a-t-il fait, Wang? répliqua vivement Kin-Fo, en saisissant Soun par sa queue! Qu'a-t-il fait?
--Mon maître! répondit Soun, qui se tortillait comme un ver, il nous a donné ordre de transporter le cercueil de monsieur dans le pavillon de Longue Vie, et...
--Il a fait cela! s'écria Kin-Fo, dont le front rayonna! Va, Soun, va, mon ami! Tiens! voilà dix taëls pour toi, et surtout qu'on exécute en tous points les ordres de Wang!»
Là-dessus, Soun s'en alla, absolument abasourdi, et répétant:
«Décidément mon maître est devenu fou, mais, du moins, il a la folie généreuse!»
Cette fois, Kin-Fo n'en pouvait plus douter. Le Taï-ping voulait le frapper dans ce pavillon de Longue Vie où lui-même avait résolu de mourir. C'était comme un rendez-vous qu'il lui donnait là. Il n'aurait garde d'y manquer. La catastrophe était imminente.
Combien la journée parut longue à Kin-Fo! L'eau des horloges ne semblait plus couler avec sa vitesse normale! Les aiguilles flânaient sur leur cadran de jade!
Enfin, la première veille laissa le soleil disparaître sous l'horizon, et la nuit se fit peu à peu autour du yamen.
Kin-Fo alla s'installer dans le pavillon, dont il espérait ne plus sortir vivant. Il s'étendit sur un divan moelleux, qui semblait fait pour les longs repos, et il attendit.
Alors, les souvenirs de son inutile existence repassèrent dans son esprit, ses ennuis, ses dégoûts, tout ce que la richesse n'avait pu vaincre, tout ce que la pauvreté aurait accru encore!
Un seul éclair illuminait cette vie, qui avait été sans attrait dans sa période opulente, l'affection que Kin-Fo avait ressentie pour la jeune veuve. Ce sentiment lui remuait le cœur, au moment où ses derniers battements allaient cesser. Mais, faire la pauvre Lé-ou misérable avec lui, jamais!
La quatrième veille, celle qui précède le lever de l'aube, et pendant laquelle il semble que la vie universelle soit comme suspendue, cette quatrième veille s'écoula pour Kin-Fo dans les plus vives émotions. Il écoutait anxieusement. Ses regards fouillaient l'ombre. Il tâchait de surprendre les moindres bruits. Plus d'une fois, il crut entendre gémir la porte, poussée par une main prudente. Sans doute Wang espérait le trouver endormi et le frapperait dans son sommeil!
Et, alors, une sorte de réaction se faisait en lui. Il craignait et désirait à la fois cette terrible apparition du Taï-ping.
L'aube blanchit les hauteurs du zénith avec la cinquième veille. Le jour se fit lentement.
Soudain, la porte du salon s'ouvrit.
Kin-Fo se redressa, ayant plus vécu dans cette dernière seconde que pendant sa vie tout entière!...
Soun était devant lui, une lettre à la main.
«Très pressée!» dit simplement Soun.
Kin-Fo eut comme un pressentiment. Il saisit la lettre, qui portait le timbre de San-Francisco, il en déchira l'enveloppe, il la lut rapidement, et, s'élançant hors du pavillon de Longue Vie:
«Wang! Wang!» cria-t-il.
En un instant, il arrivait à la chambre du philosophe et en ouvrait brusquement la porte.
Wang n'était plus là. Wang n'avait pas couché dans l'habitation, et, lorsque, aux cris de Kin-Fo, ses gens eurent fouillé tout le yamen, il fut évident que Wang avait disparu sans laisser de traces.
CHAPITRE X
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY SONT OFFICIELLEMENT PRÉSENTÉS AU NOUVEAU CLIENT DE LA «CENTENAIRE».
«Oui, monsieur Bidulph, un simple coup de Bourse, un coup à l'américaine!» dit Kin-Fo à l'agent principal de la compagnie d'assurances.
L'honorable William J. Bidulph sourit en connaisseur.
«Bien joué, en effet, car tout le monde y a été pris, dit-il.
--Même mon correspondant! répondit Kin-Fo. Fausse cessation de payements, monsieur, fausse faillite, fausse nouvelle! Huit jours après, on payait à guichets ouverts. L'affaire était faite. Les actions, dépréciées de quatre-vingts pour cent, avaient été rachetées au plus bas par la Centrale Banque, et, lorsqu'on vint demander au directeur ce que donnerait la faillite:--«Cent soixante-quinze pour cent!» répondit-il d'un air aimable. Voilà ce que m'a écrit mon correspondant dans cette lettre arrivée ce matin même, au moment où, me croyant absolument ruiné....
--Vous alliez attenter à votre vie? s'écria William J. Bidulph.
--Non, répondit Kin-Fo, au moment où j'allais être probablement assassiné!
--Assassiné!
--Avec mon autorisation écrite, assassinat convenu, juré, qui vous eût coûté...
--Deux cent mille dollars, répondit William J. Bidulph, puisque tous les cas de mort étaient assurés. Ah! nous vous aurions bien regretté, cher monsieur...
--Pour le montant de la somme?...
--Et les intérêts!»
William J. Bidulph prit la main de son client et la secoua cordialement, à l'américaine.
«Mais je ne comprends pas... ajouta-t-il.
--Vous allez comprendre,» répondit Kin-Fo.
Et il fit connaître la nature des engagements pris envers lui par un homme en qui il devait avoir toute confiance. Il cita même les termes de la lettre que cet homme avait en poche, lettre qui le déchargeait de toute poursuite et lui garantissait toute impunité. Mais, chose très grave, la promesse faite serait accomplie, la parole donnée serait tenue, nul doute à cet égard.
«Cet homme est un ami? demanda l'agent principal.
--Un ami, répondit Kin-Fo.
--Et alors, par amitié?...
--Par amitié et, qui sait? peut-être aussi par calcul! Je lui ai fait assurer cinquante mille dollars sur ma tête.
--Cinquante mille dollars! s'écria William J. Bidulph. C'est donc le sieur Wang?
--Lui-même.
--Un philosophe! Jamais il ne consentira...»
Kin-Fo allait répondre:
«Ce philosophe, est un ancien Taï-ping. Pendant la moitié de sa vie, il a commis plus de meurtres qu'il n'en faudrait pour ruiner la _Centenaire_, si tous ceux qu'il a frappés avaient été ses clients! Depuis dix-huit ans, il a su mettre un frein à ses instincts farouches; mais, aujourd'hui que l'occasion lui est offerte, qu'il me croit ruiné, décidé à mourir, qu'il sait, d'autre part, devoir gagner à ma mort une petite fortune, il n'hésitera pas...»
Mais Kin-Fo ne dit rien de tout cela. C'eût été compromettre Wang, que William J. Bidulph n'aurait peut-être pas hésité à dénoncer au gouverneur de la province comme un ancien Taï-ping. Cela sauvait Kin-Fo, sans doute, mais c'était perdre le philosophe.
«Eh bien, dit alors l'agent de la compagnie d'assurances, il y a une chose très simple à faire!
--Laquelle?
--Il faut prévenir le sieur Wang que tout est rompu et lui reprendre cette lettre compromettante qui...
--C'est plus aisé à dire qu'à faire, répliqua Kin-Fo. Wang a disparu depuis hier, et nul ne sait où il est allé.
--Humph!» fit l'agent principal, dont cette interjection dénotait l'état perplexe.
Il regardait attentivement son client.
«Et maintenant, cher monsieur, vous n'avez plus aucune envie de mourir? lui demanda-t-il.
--Ma foi, non, répondit Kin-Fo. Le coup de la Centrale Banque Californienne a presque doublé ma fortune, et je vais tout bonnement me marier! Mais je ne le ferai qu'après avoir retrouvé Wang, ou lorsque le délai convenu sera bel et bien expiré.
--Et il expire?...
--Le 25 juin de la présente année. Pendant ce laps de temps, la _Centenaire_ court des risques considérables. C'est donc à elle de prendre ses mesures en conséquence.
--Et à retrouver le philosophe» répondit l'honorable William J. Bidulph.
L'agent se promena pendant quelques instants, les mains derrière le dos; puis:
«Eh bien, dit-il, nous le retrouverons, cet ami à tout faire, fût-il caché dans les entrailles du globe! Mais, jusque-là, monsieur, nous vous défendrons contre toute tentative d'assassinat, comme nous vous défendions déjà contre toute tentative de suicide!
--Que voulez-vous dire? demanda Kin-Fo.
--Que, depuis le 30 avril dernier, jour où vous avez signé votre police d'assurance, deux de mes agents ont suivi vos pas, observé vos démarches, épié vos actions!
--Je n'ai point remarqué...
--Oh! ce sont des gens discrets! Je vous demande la permission de vous les présenter, maintenant qu'ils n'auront plus à cacher leurs agissements, si ce n'est vis-à-vis du sieur Wang.
--Volontiers, répondit Kin-Fo.
--Craig-Fry doivent être là, puisque vous êtes ici!»
Et William J. Bidulph de crier:
«Craig-Fry?»
Craig et Fry étaient, en effet, derrière la porte du cabinet particulier. Ils avaient «filé» le client de la _Centenaire_ jusqu'à son entrée dans les bureaux, et ils l'attendaient à la sortie.
«Craig-Fry, dit alors l'agent principal, pendant toute la durée de sa police d'assurance, vous n'aurez plus à défendre notre précieux client contre lui-même, mais contre un de ses propres amis, le philosophe Wang, qui s'est engagé à l'assassiner!»
Et les deux inséparables furent mis au courant de la situation. Ils la comprirent, ils l'acceptèrent. Le riche Kin-Fo leur appartenait. Il n'aurait pas de serviteurs plus fidèles.
Maintenant, quel parti prendre?
Il y en avait deux, ainsi que le fit observer l'agent principal: ou se garder très soigneusement dans la maison de Shang-Haï, de telle façon que Wang n'y pût rentrer sans être signalé à Fry-Craig, ou faire toute diligence pour savoir où se trouvait ledit Wang, et lui reprendre la lettre, qui devait être tenue pour nulle et de nul effet.
«Le premier parti ne vaut rien, répondit Kin-Fo. Wang saurait bien arriver jusqu'à moi sans se laisser voir, puisque ma maison est la sienne. Il faut donc le retrouver à tout prix.
--Vous avez raison, monsieur, répondit William J. Bidulph. Le plus sûr est de retrouver ledit Wang, et nous le retrouverons!
--Mort ou... dit Craig.
--Vif! répondit Fry.
--Non! vivant! s'écria Kin-Fo. Je n'entends pas que Wang soit un instant en danger par ma faute!
--Craig et Fry, ajouta William J. Bidulph, vous répondez de notre client pendant soixante-dix-sept jours encore. Jusqu'au 30 juin prochain, monsieur vaut pour nous deux cent mille dollars.»
Là-dessus, le client et l'agent principal de la _Centenaire_ prirent congé l'un de l'autre. Dix minutes après, Kin-Fo, escorté de ses deux gardes du corps, qui ne devaient plus le quitter, était rentré dans le yamen.
Lorsque Soun vit Craig et Fry officiellement installés dans la maison, il ne laissa pas d'en éprouver quelque regret. Plus de demandes, plus de réponses, partant plus de taëls! En outre, son maître, en se reprenant à vivre, s'était repris à malmener le maladroit et paresseux valet. Infortuné Soun! qu'aurait-il dit s'il eût su ce que lui réservait l'avenir!
Le premier soin de Kin-Fo fut de «phonographier» à Péking, avenue de Cha-Coua, le changement de fortune qui le faisait plus riche qu'avant. La jeune femme entendit la voix de celui qu'elle croyait à jamais perdu, lui redire ses meilleures tendresses. Il reverrait sa petite sœur cadette. La septième lune ne se passerait pas sans qu'il fût accouru près d'elle pour ne la plus quitter. Mais, après avoir refusé de la rendre misérable, il ne voulait pas risquer de la rendre veuve.
Lé-ou ne comprit pas trop ce que signifiait cette dernière phrase; elle n'entendait qu'une chose, c'est que son fiancé lui revenait, c'est qu'avant deux mois, il serait près d'elle.
Et, ce jour-là, il n'y eut pas une femme plus heureuse que la jeune veuve dans tout le Céleste Empire.
En effet, une complète réaction s'était faite dans les idées de Kin-Fo, devenu quatre fois millionnaire, grâce à la fructueuse opération de la Centrale Banque Californienne. Il tenait à vivre et à bien vivre. Vingt jours d'émotions l'avaient métamorphosé. Ni le mandarin Pao-Shen, ni le négociant Yin-Pang, ni Tim le viveur, ni Houal le lettré n'auraient reconnu en lui l'indifférent amphitryon, qui leur avait fait ses adieux sur un des bateaux-fleurs de la rivière des Perles. Wang n'en aurait pas cru ses propres yeux, s'il eût été là. Mais il avait disparu sans laisser aucune trace. Il ne revenait pas à la maison de Shang-Haï. De là, un gros souci pour Kin-Fo, et des transes de tous les instants pour ses deux gardes du corps.
Huit jours plus tard, le 24 mai, aucune nouvelle du philosophe, et, conséquemment, nulle possibilité de se mettre à sa recherche. Vainement Kin-Fo, Craig et Fry avaient-ils fouillé les territoires concessionnés, les bazars, les quartiers suspects, les environs de Shang-Haï. Vainement les plus habiles tipaos de la police s'étaient-ils mis en campagne. Le philosophe était introuvable.
Cependant, Craig et Fry, de plus en plus inquiets, multipliaient les précautions. Ni de jour, ni de nuit, ils ne quittaient leur client, mangeant à sa table, couchant dans sa chambre. Ils voulurent même l'engager à porter une cotte d'acier, pour se mettre à l'abri d'un coup de poignard, et à ne manger que des œufs à la coque, qui ne pouvaient être empoisonnés!
Kin-Fo, il faut le dire, les envoya promener. Pourquoi pas l'enfermer pendant deux mois dans la caisse à secret de la _Centenaire_, sous prétexte qu'il valait deux cent mille dollars!
Alors, William J. Bidulph, toujours pratique, proposa à son client de lui restituer la prime versée et de déchirer la police d'assurance.
«Désolé, répondit nettement Kin-Fo, mais l'affaire est faite, et vous en subirez les conséquences.
--Soit, répliqua l'agent principal, qui prit son parti de ce qu'il ne pouvait empêcher, soit! Vous avez raison! Vous ne serez jamais mieux gardé que par nous!
--Ni à meilleur compte!» répondit Kin-Fo.
CHAPITRE XI
DANS LEQUEL ON VOIT KIN-FO DEVENIR L'HOMME LE PLUS CÉLÈBRE DE L'EMPIRE DU MILIEU.
Cependant, Wang demeurait introuvable. Kin-Fo commençait à enrager d'être réduit à l'inaction, de ne pouvoir au moins courir après le philosophe. Et comment aurait-il pu le faire, puisque Wang avait disparu sans laisser aucune trace!
Cette complication ne laissait pas d'inquiéter l'agent principal de la _Centenaire_. Après s'être dit d'abord que tout cela n'était pas sérieux, que Wang n'accomplirait pas sa promesse, que, même en l'excentrique Amérique, on ne se passerait pas de pareilles fantaisies, il en arriva à penser que rien n'était impossible dans cet étrange pays qu'on appelle le Céleste Empire. Il fut bientôt de l'avis de Kin-Fo: c'est que, si l'on ne parvenait pas à retrouver le philosophe, le philosophe tiendrait la parole donnée. Sa disparition indiquait même de sa part le projet de n'opérer qu'au moment où son élève s'y attendrait le moins, comme par un coup de foudre, et de le frapper au cœur d'une main rapide et sûre. Alors, après avoir déposé la lettre sur le corps de sa victime, il viendrait tranquillement se présenter aux bureaux de la _Centenaire_, pour y réclamer sa part du capital assuré.
Il fallait donc prévenir Wang; mais, le prévenir directement, cela ne se pouvait.
L'honorable William J. Bidulph fut donc conduit à employer les moyens indirects par voie de la presse. En quelques jours, des avis furent envoyés aux gazettes chinoises, des télégrammes aux journaux étrangers des deux mondes.
Le _Tching-Pao_, l'officiel de Péking, les feuilles rédigées en chinois à Shang-Haï et à Hong-Kong, les journaux les plus répandus en Europe et dans les deux Amériques, reproduisirent à satiété la note suivante: