Les tribulations d'un chinois en Chine
Part 16
--Ah! celui-là, par exemple, répondit Wang en riant, il m'a fait bien peur pour mes cinquante-cinq ans et pour ma philosophie! J'avais très chaud et l'eau était très froide! Mais bah! Je m'en suis tiré! On ne court et on ne nage jamais si bien que pour les autres!
--Pour les autres! dit Kin-Fo d'un air grave. Oui! c'est pour les autres qu'il faut savoir tout faire! Le secret du bonheur est là!»
Soun entrait alors, pâle comme un homme que le mal de mer vient de torturer pendant quarante-huit mortelles heures. Ainsi que son maître, l'infortuné valet avait dû refaire toute cette traversée de Fou-Ning à Shang-Haï, et dans quelles conditions! On en pouvait juger à sa mine!
Kin-Fo, après s'être arraché aux étreintes de Wang, serrait la main de ses amis.
«Décidément, j'aime mieux cela! dit-il. J'ai été un fou jusqu'ici!...
--Et tu peux redevenir un sage! répondit le philosophe.
--J'y tâcherai, dit Kin-Fo, et c'est commencer que de songer à mettre de l'ordre dans mes affaires. Il a couru de par le monde un petit papier qui a été pour moi la cause de trop de tribulations, pour qu'il me soit permis de le négliger. Qu'est décidément devenue cette lettre maudite que je t'avais remise, mon cher Wang? Est-elle vraiment sortie de tes mains? Je ne serais pas fâché de la revoir, car enfin, si elle allait se perdre encore! Lao-Shen, s'il en est encore détenteur, ne peut attacher aucune importance à ce chiffon de papier, et je trouverais fâcheux qu'il pût tomber entre des mains... peu délicates!»
Sur ce, tout le monde se mit à rire.
«Mes amis, dit Wang, Kin-Fo a décidément gagné à ses mésaventures d'être devenu un homme d'ordre! Ce n'est plus notre indifférent d'autrefois! Il pense en homme rangé!
--Tout cela ne me rend pas ma lettre, reprit Kin-Fo, mon absurde lettre! J'avoue sans honte que je ne serai tranquille que lorsque je l'aurai brûlée, et que j'en aurai vu les cendres dispersées à tous les vents!
--Sérieusement, tu tiens donc à ta lettre?... reprit Wang.
--Certes, répondit Kin-Fo. Aurais-tu la cruauté de vouloir la conserver comme une garantie contre un retour de folie de ma part?
--Non.
--Eh bien?
--Eh bien, mon cher élève, il n'y a à ton désir qu'un empêchement, et, malheureusement, il ne vient pas de moi. Ni Lao-Shen ni moi nous ne l'avons plus, ta lettre...
--Vous ne l'avez plus!
--Non.
--Vous l'avez détruite?
--Non! Hélas! non!
--Vous auriez eu l'imprudence de la confier encore à d'autres mains?
--Oui!
--A qui? à qui? dit vivement Kin-Fo, dont la patience était à bout. Oui! A qui?
--A quelqu'un qui a tenu à ne la rendre qu'à toi même!»
En ce moment, la charmante Lé-ou, qui, cachée derrière un paravent, n'avait rien perdu de cette scène, apparaissait, tenant la fameuse lettre du bout de ses doigts mignons, et l'agitant en signe de défi.
Kin-Fo lui ouvrit ses bras.
«Non pas! Un peu de patience encore, s'il vous plaît! lui dit l'aimable femme, en faisant mine de se retirer derrière le paravent. Les affaires avant tout, ô mon sage mari!»
Et, lui mettant la lettre sous les yeux:
--Mon petit frère cadet reconnaît-il son œuvre?
--Si je la reconnais! s'écria Kin-Fo. Quel autre que moi aurait pu écrire cette sotte lettre!
--Eh bien, donc, avant tout, répondit Lé-ou, ainsi que vous en avez témoigné le très légitime désir, déchirez-la, brûlez-la, anéantissez-la, cette lettre imprudente! Qu'il ne reste rien du Kin-Fo qui l'avait écrite!
--Soit, dit Kin-Fo en approchant d'une lumière le léger papier, mais, à présent, ô mon cher cœur! permettez à votre mari d'embrasser tendrement sa femme et de la supplier de présider ce bienheureux repas. Je me sens en disposition d'y faire honneur!
--Et nous aussi! s'écrièrent les cinq convives. Cela donne très faim d'être très contents!»
Quelques jours après, l'interdiction impériale étant levée, le mariage s'accomplissait.
Les deux époux s'aimaient! Ils devaient s'aimer toujours! Mille et dix mille félicités les attendaient dans la vie!
Il faut aller en Chine pour voir cela!
FIN DES TRIBULATIONS D'UN CHINOIS EN CHINE
TABLE DES MATIÈRES
CHAP. Ier. Où la personnalité et la nationalité des personnages se dégagent peu à peu. 1
-- II. Dans lequel Kin-Fo et le philosophe Wang sont posés d'une façon plus nette. 10
-- III. Où le lecteur pourra, sans fatigue, jeter un coup d'œil sur la ville de Shang-Haï. 19
-- IV. Dans lequel Kin-Fo reçoit une importante lettre qui a déjà huit jours de retard. 26
-- V. Dans lequel Lé-ou reçoit une lettre qu'elle eût préféré ne pas recevoir. 36
-- VI. Qui donnera peut-être au lecteur l'envie d'aller faire un tour dans les bureaux de «la Centenaire». 43
-- VII. Qui serait fort triste, s'il ne s'agissait d'us et coutumes particuliers au Céleste Empire. 51
-- VIII. Où Kin-Fo fait à Wang une proposition sérieuse, que celui-ci accepte non moins sérieusement. 61
-- IX. Dont la conclusion, quelque singulière qu'elle soit, ne surprendra peut-être pas le lecteur. 66
-- X. Dans lequel Craig et Fry sont officiellement présentés au nouveau client de «la Centenaire». 75
-- XI. Dans lequel on voit Kin-Fo devenir l'homme le plus célèbre du Céleste Empire. 81
-- XII. Dans lequel Kin-Fo, ses deux acolytes et son valet s'en vont à l'aventure. 90
-- XIII. Dans lequel on entend la célèbre complainte des «Cinq veilles du Centenaire». 100
-- XIV. Où le lecteur, sans fatigue, pourra parcourir quatre villes en une seule. 110
-- XV. Qui réserve certainement une surprise à Kin-Fo et peut-être au lecteur. 122
-- XVI. Dans lequel Kin-Fo, toujours célibataire, recommence à courir de plus belle. 131
-- XVII. Dans lequel la valeur marchande de Kin-Fo est encore une fois compromise. 139
-- XVIII. Où Craig et Fry, poussés par la curiosité, visitent la cale de la «_Sam-Yep_». 149
-- XIX. Qui ne finit pas bien, ni pour le capitaine, commandant la «_Sam-Yep_», ni pour son équipage. 159
-- XX. Où l'on verra à quoi s'exposent les gens qui emploient les appareils du capitaine Boyton. 171
-- XXI. Dans lequel Craig et Fry voient la lune se lever avec une extrême satisfaction. 182
-- XXII. Que le lecteur aurait pu écrire lui-même, tant il finit d'une façon peu inattendue! 194
SAINT-CLOUD.--IMPRIMERIE BELIN FRÈRES.
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Liste des modifications:
Page 13: «raccolage» remplacé par «racolage» (qui opéraient le racolage) Page 20: «quelques» par «quelque» (Kin-Fo avait-il eu quelque raison de penser) Page 53: «toute» par «toutes» (l'on trouve toutes les opulences de la vie) Page 54: «devaient» par «devraient» (dont les frais devraient absorber) Page 58: «échangaient» par «échangeaient» (ils échangeaient entre eux certains regards) Page 71: «King-Fo» par «Kin-Fo» et «matiné» par «matinée» (la connaissance de Kin-Fo dans la matinée du 15 mai) Page 77: «bos» par «dos» (les mains derrière le dos) Page 94: «disait» par «disaient» (et, comme le disaient Craig-Fry) Page 100: «s'étagaient» par «s'étageaient» (où s'étageaient des montagnes) Page 102: «promessse» par «promesse» (la nécessité de tenir sa promesse) Page 104: «par» par «pas» (ne suivait pas leurs traces depuis le départ) Page 109: «point» par «pont» (sur ce pont de la province de Pé-Tché-Li) Page 111: «d'une» par «d'un» (d'un chapiteau de tuiles vernissées) Page 118: «banderolles» par «banderoles» (petites banderoles ornées) Page 123: «l'honoroble» par «l'honorable» (l'honorable William J. Bidulph) Page 163: «rispota» par «riposta» (--Ce gueux de Lao-Shen! riposta Fry.) : «l'on» par «l'ont» (puisqu'ils l'ont su) Page 170: «n'avaent» par «n'avaient» (n'avaient eu d'autre dessein) Page 175: «d'innoffensifs» par «d'inoffensifs» (d'inoffensifs marsouins.) Page 182: «surpendre» par «surprendre» (s'il se laissait surprendre) Page 183: «Tschin-Tang-Ro» par «Tsching-Tang-Ro» (aux environs du Tsching-Tang-Ro) Page 199: «quelque» par «quelques» (Kin-Fo dut faire quelques pas) Page 202: «doigs» par «doigts» (du bout de ses doigts mignons)
Harmonisation de Yang-Tse-Kiang (Pages 20 et 91)