Les tribulations d'un chinois en Chine
Part 14
En effet, cet appareil était construit de manière à utiliser une singulière propriété du phosphure de calcium, ce composé du phosphore, qui produit au contact de l'eau de l'hydrogène phosphoré. Or, ce gaz brûle spontanément à l'air, et ni le vent, ni la pluie, ni la mer, ne peuvent l'éteindre. Aussi est-il employé maintenant pour éclairer les bouées de sauvetage perfectionnées. La chute de la bouée met l'eau en contact avec le phosphure de calcium. Aussitôt une longue flamme en jaillit, qui permet, soit à l'homme tombé à la mer de la retrouver dans la nuit, soit aux matelots de venir directement à son secours[16].
[16] M. Seyferth et M. Silas, archiviste de l'ambassade de France à Vienne, sont les inventeurs de cette bouée de sauvetage, en usage sur tous les navires de guerre.
Pendant que l'hydrogène brûlait à la pointe du tube, Craig tenait au-dessus une bouilloire remplie d'eau douce qu'il avait puisée à un petit tonnelet, enfermé dans son sac.
En quelques minutes, le liquide fut porté à l'état d'ébullition. Craig le versa dans une théière, qui contenait quelques pincées d'un thé excellent, et, cette fois, Kin-Fo et Soun le burent à l'américaine,--ce qui n'amena aucune réclamation de leur part.
Cette chaude boisson termina convenablement ce déjeuner, servi à la surface de la mer, par «tant» de latitude et «tant» de longitude. Il ne manquait qu'un sextant et un chronomètre pour déterminer la position, à quelques secondes près. Ces instruments compléteront un jour le sac des appareils Boyton, et les naufragés ne courront plus risque de s'égarer sur l'Océan.
Kin-Fo et ses compagnons, bien reposés, bien refaits, déployèrent alors les petites voiles, et reprirent vers l'ouest leur navigation, agréablement interrompue par ce repas matinal.
La brise se maintint encore pendant douze heures, et les scaphandres firent bonne route, vent arrière. A peine leur fallait-il la rectifier, de temps en temps, par un léger coup de pagaie. Dans cette position horizontale, moelleusement et doucement entraînés, ils avaient une certaine tendance à s'endormir. De là, nécessité de résister au sommeil, qui eût été fort inopportun en ces circonstances. Craig et Fry, pour n'y point succomber, avaient allumé un cigare et ils fumaient, comme font les baigneurs-dandys dans l'enceinte d'une école de natation.
Plusieurs fois, du reste, les scaphandres furent troublés par les gambades de quelques animaux marins, qui causèrent au malheureux Soun les plus grandes frayeurs.
Ce n'étaient heureusement que d'inoffensifs marsouins. Ces «clowns» de la mer venaient tout bonnement reconnaître quels étaient ces êtres singuliers qui flottaient dans leur élément,--des mammifères comme eux, mais nullement marins.
Curieux spectacle! Ces marsouins s'approchaient en troupes; ils filaient comme des flèches, en nuançant les couches liquides de leurs couleurs d'émeraude; ils s'élançaient de cinq à six pieds hors des flots; ils faisaient une sorte de saut périlleux, qui attestait la souplesse et la vigueur de leurs muscles. Ah! si les scaphandres avaient pu fendre l'eau avec cette rapidité, qui est supérieure à celle des meilleurs navires, ils n'auraient sans doute pas tardé à rallier la terre! C'était à donner envie de s'amarrer à quelques-uns de ces animaux, et de se faire remorquer par eux. Mais quelles culbutes et quels plongeons! Mieux valait encore ne demander qu'à la brise un déplacement qui, pour être plus lent, était infiniment plus pratique.
Cependant, vers midi, le vent tomba tout à fait. Il finit par des «velées» capricieuses, qui gonflaient un instant les petites voiles et les laissaient retomber inertes. L'écoute ne tendait plus la main qui la tenait. Le sillage ne murmurait plus ni aux pieds ni à la tête des scaphandres.
«Une complication... dit Craig.
--Grave!» répondit Fry.
On s'arrêta un instant. Les mâts furent déplantés, les voiles serrées, et chacun, se replaçant dans la position verticale, observa l'horizon.
La mer était toujours déserte. Pas une voile en vue, pas une fumée de steamer s'estompant sur le ciel. Un soleil ardent avait bu toutes les vapeurs, et comme raréfié les courants atmosphériques. La température de l'eau eût paru chaude, même à des gens qui n'auraient pas été vêtus d'une double enveloppe de caoutchouc!
Cependant, si rassurés que se fussent dits Fry-Craig sur l'issue de cette aventure, ils ne laissaient pas d'être inquiets. En effet, la distance parcourue depuis seize heures environ ne pouvait être estimée; mais, que rien ne décelât la proximité du littoral, ni bâtiment de commerce, ni barque de pêche, voilà qui devenait de plus en plus inexplicable.
Heureusement, Kin-Fo, Craig et Fry n'étaient point gens à se désespérer avant l'heure, si cette heure devait jamais sonner pour eux. Ils avaient encore des provisions pour un jour, et rien n'indiquait que le temps menaçât de devenir mauvais!
«A la pagaie!» dit Kin-Fo.
Ce fut le signal du départ, et, tantôt sur le dos, tantôt sur le ventre, les scaphandres reprirent la route de l'ouest.
On n'allait pas vite. Cette manœuvre de la pagaie fatiguait promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arrêter et attendre Soun, qui restait en arrière et recommençait ses jérémiades. Son maître l'interpellait, le malmenait, le menaçait; mais Soun, ne craignant rien pour son restant de queue, protégée par l'épaisse capote de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait, d'ailleurs, à le maintenir à courte distance.
Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent. C'étaient des goëlands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On ne pouvait donc déduire de leur présence que la côte fût proche. Néanmoins, ce fut considéré comme un indice favorable.
Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de sargasses, dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette broussaille marine.
Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces qui auraient pu être mieux utilisées.
A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau, bien fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de se lever, mais alors elle soufflait du sud. Circonstance très inquiétante. En effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du largue, comme une embarcation que sa quille soutient contre la dérive. Si donc ils déployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la situation infiniment plus pénible.
La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit allait revenir dans quelques heures. Le vent fraîchissait... Quel parti prendre?
Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité encore qu'inquiet de cet acharnement de la malechance, ne prononçait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et éternuait déjà comme un mortel que le terrible coryza menace.
Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux compagnons, mais ils ne savaient que répondre!
Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse.
Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur main vers le sud, s'écriaient:
«Voile!»
En effet, à trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui forçait de toile. Or, à continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrière, elle devait probablement passer à peu de distance de l'endroit où Kin-Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés.
Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre.
Les scaphandres manœuvrèrent aussitôt dans ce sens. Les forces leur revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire, dans leurs mains, ils ne le laisseraient point échapper.
La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à parcourir étant relativement courte.
On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée, car les pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large.
«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.
Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin-Fo, bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de course. Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la tête, tant il craignait de rester en arrière!
Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à peu près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les pêcheurs, à la vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là une éventualité assez grave.
Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul instant. Aussi les bras se déployaient, les pagaies frappaient rapidement la crête des petites lames, la distance diminuait à vue d'œil, lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri d'épouvante.
«Un requin! un requin!»
Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.
A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier à ces mers, le requin-tigre, bien digne de son nom, car la nature lui a donné la double férocité du squale et du fauve.
«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig.
C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition, armes insuffisantes peut-être!
Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait rapidement en arrière.
Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait sur eux. Un instant, son énorme corps apparut dans la transparence des eaux, rayé et tacheté de vert. Il mesurait seize à dix-huit pieds de long. Un monstre!
Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se retournant à demi pour le happer.
Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une poussée vigoureuse, il s'écarta vivement.
Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la défense.
Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents.
Kin-Fo voulut recommencer la manœuvre qui lui avait déjà réussi; mais sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa net.
Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.
A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes, et la mer se teignit de rouge.
Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et, si dure que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames étaient parvenus à l'entamer.
La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement. Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta à dix pieds de là.
«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il eût reçu le coup lui-même.
--Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge.
Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la violence du coup de queue.
Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui enfoncer dans l'orbite de l'œil le bout brisé de sa pagaie, et il essayait, au risque d'être coupé en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient à l'atteindre au cœur.
Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre, après s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un dernier flot de sang.
«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix, en agitant leurs couteaux.
--Merci! dit simplement Kin-Fo.
--Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig! Une bouchée de deux cent mille dollars à ce poisson!
--Jamais!» ajouta Fry.
Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très rapproché de la barque, qui n'était pas à trois encablures. Le poltron avait fui à force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur.
Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une créature humaine. Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le prétendu animal fut à portée, une longue corde, munie d'un fort émerillon, se déroula du bord.
L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son vêtement, et, en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la nuque.
Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les jambes en l'air.
Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution d'interpeller les pêcheurs en bon chinois.
Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite...
Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils étaient, ses compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des Chinois comme eux!
Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord.
Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de queue et l'enleva...
La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre diable fit un nouveau plongeon.
Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non sans peine, à le hisser dans la barque.
A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère:
«Elle était donc fausse?
--Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos habitudes, je serais jamais entré à votre service!»
Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire.
Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre.
Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses compagnons, et, dépouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient l'apparence de créatures humaines.
CHAPITRE XXI
DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME SATISFACTION.
«Maintenant, au Taï-ping!»
Tels furent les premiers mots que prononça Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, après une nuit de repos, bien due aux héros de ces singulières aventures.
Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen. La lutte allait s'engager définitivement.
Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait surprendre le Taï-ping, car il payerait sa lettre du prix que Lao-Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il eût été à même de traiter avec le farouche mandataire de Wang.
«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés du regard.
L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer, tout était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de Fou-Ning. Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique. Ils avaient donc été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où, grâce à l'argent conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils s'étaient procuré des vêtements plus convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent été moins entourés en se rendant à l'auberge, ils auraient peut-être remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait pas d'une semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de l'auberge. Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée, lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place.
Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent pas même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir ses services en qualité de guide, au moment où ils sortaient de l'auberge.
C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs, paraissait fort honnête.
Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig-Fry, et ils interrogèrent cet homme.
«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de guide, et où prétendez-vous nous guider?»
Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus naturel aussi que la réponse qui lui fut faite.
«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire.
--Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti, je voudrais savoir si la province est sûre.
--Très sûre, répondit le guide.
--Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen? demanda Kin-Fo.
--Lao-Shen, le Taï-ping?
--Oui.
--En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de lui en deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire impérial. C'est au delà que sa bande parcourt les provinces mongoles.
--Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo.
--Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro, à quelques lis seulement de la Grande-Muraille.
--Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?
--Une cinquantaine de lis environ[17].
[17] Une dizaine de lieues.
--Eh bien, j'accepte vos services.
--Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?...
--Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!»
Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.
«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo.
Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer la frontière.
Puis:
«Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au delà, non! C'est risquer sa vie.
--Estimez le prix de la vôtre! Je vous la payerai.
--Soit,» répondit le guide.
Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta:
«Vous êtes libres, messieurs, de ne point m'accompagner!
--Où vous irez... dit Craig.
--Nous irons,» dit Fry.
Le client de la _Centenaire_ n'avait pas encore cessé de valoir pour eux deux cent mille dollars!
Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent entièrement rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire, au delà de cette barrière que les Chinois ont élevée contre les incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves éventualités.
Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda point à Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en était.
Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de Péking à Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons à large queue. Ils établissent ainsi des communications entre la Russie asiatique et le Céleste Empire. Toutefois, ils ne se hasardent à travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses et bien armées. «Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mépris.»
Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent achetés. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit sous la direction du guide.
Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi. Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son imprudente résolution, on passerait la frontière.
Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait encore là le productif territoire du Céleste Empire.
Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout du monde.
Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A travers les couches atmosphériques très échauffées par la réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de quelque navigation nouvelle.
Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont-ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique.
Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, reconnaissables aux couleurs roses et bleues de leurs vêtements, vaquaient aux travaux de la campagne. Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue,--une queue que Soun ne regardait pas sans envie!--paissaient çà et là sous le regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie Centrale.
Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire; mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon œil les filets, collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de millet et de maïs.
Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons de cette poussière mongole. Ils ne s'arrêtaient, ni aux ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux villages, que signalaient de loin en loin les tours funéraires, élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique. Ils marchaient en file, se laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres, et dont une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas cadencé.