Les tribulations d'un chinois en Chine
Part 11
«Chère petite sœur, dit Kin-Fo, j'en suis à moins regretter, maintenant, que notre mariage ait été remis de quelques jours! S'il était fait, quelle situation pour vous!
--S'il était fait, répondit Lé-ou, j'aurais le droit et le devoir de vous suivre, et je vous suivrais!
--Non! dit Kin-Fo. J'aimerais mieux mille morts que de vous exposer à un seul péril!... Adieu, Lé-ou, adieu!...»
Et Kin-Fo, les yeux humides, s'arracha des bras de la jeune femme, qui voulait le retenir.
Le jour même, Kin-Fo, Craig et Fry, suivis de Soun, auquel la malechance ne laissait plus un instant de repos, quittaient Péking et se rendaient à Tong-Tchéou. Ce fut l'affaire d'une heure.
Ce qui avait été décidé, le voici:
Le voyage par terre, à travers une province peu sûre, offrait des difficultés très sérieuses.
S'il ne s'était agi que de gagner la Grande Muraille, dans le nord de la capitale, quels que fussent les dangers accumulés sur ce parcours de cent soixante lis[13], il aurait bien fallu les affronter. Mais ce n'était pas dans le Nord, c'était dans l'Est que se trouvait le port de Fou-Ning. A s'y rendre par mer, on gagnerait temps et sécurité. En quatre ou cinq jours, Kin-Fo et ses compagnons pouvaient l'avoir atteint, et alors ils aviseraient.
[13] Quarante lieues.
Mais trouverait-on un navire en partance pour Fou-Ning? C'est ce dont il convenait de s'assurer, avant toutes choses, chez les agents maritimes de Tong-Tchéou.
En cette occasion, le hasard servit Kin-Fo, que la mauvaise fortune accablait sans relâche. Un bâtiment, en charge pour Fou-Ning, attendait à l'embouchure du Peï-ho.
Prendre un de ces rapides steamboats qui desservent le fleuve, descendre jusqu'à son estuaire, s'embarquer sur le navire en question, il n'y avait pas autre chose à faire.
Craig et Fry ne demandèrent qu'une heure pour leurs préparatifs, et, cette heure, ils l'employèrent à acheter tous les appareils de sauvetage connus, depuis la primitive ceinture de liège jusqu'aux insubmersibles vêtements du capitaine Boyton. Kin-Fo valait toujours deux cent mille dollars. Il s'en allait sur mer, sans avoir à payer de surprimes, puisqu'il avait assuré tous les risques. Or, une catastrophe pouvait arriver. Il fallait tout prévoir, et, en effet, tout fut prévu.
Donc, le 26 juin, à midi, Kin-Fo, Craig-Fry et Soun s'embarquaient sur le _Peï-tang_, et descendaient le cours du Peï-ho. Les sinuosités de ce fleuve sont si capricieuses, que son parcours est précisément le double d'une ligne droite qui joindrait Tong-Tchéou à son embouchure; mais il est canalisé, et navigable, par conséquent, pour des navires d'assez fort tonnage. Aussi, le mouvement maritime y est-il considérable, et beaucoup plus important que celui de la grande route, qui court presque parallèlement à lui.
Le _Peï-tang_ descendait rapidement entre les balises du chenal, battant de ses aubes les eaux jaunâtres du fleuve, et troublant de son remous les nombreux canaux d'irrigation des deux rives. La haute tour d'une pagode au delà de Tong-Tchéou fut bientôt dépassée et disparut à l'angle d'un tournant assez brusque.
A cette hauteur, le Peï-ho n'était pas encore large. Il coulait, ici entre des dunes sablonneuses, là le long des petits hameaux agricoles, au milieu d'un paysage assez boisé, que coupaient des vergers et des haies vives. Plusieurs bourgades importantes parurent, Matao, Hé-Si-Vou, Nane-Tsaë, Yang-Tsoune, où les marées se font encore sentir.
Tien-Tsin se montra bientôt. Là, il y eut perte de temps, car il fallut faire ouvrir le pont de l'Est, qui réunit les deux rives du fleuve, et circuler, non sans peine, au milieu des centaines de navires, dont le port est encombré. Cela ne se fit pas sans grandes clameurs, et coûta à plus d'une barque les amarres qui la retenaient dans le courant. On les coupait, d'ailleurs, sans aucun souci du dommage qui pouvait en résulter. De là une confusion, un embarras de bateaux en dérive, qui aurait donné fort à faire aux maîtres de port, s'il y avait eu des maîtres de port à Tien-Tsin.
Pendant toute cette navigation, dire que Craig et Fry, plus sévères que jamais, ne quittaient pas leur client d'une semelle, ce ne serait vraiment pas dire assez.
Il ne s'agissait plus du philosophe Wang, avec lequel un accommodement eût été facile, si l'on avait pu le prévenir, mais bien de Lao-Shen, ce Taï-ping qu'ils ne connaissaient pas, ce qui le rendait bien autrement redoutable. Puisqu'on allait à lui, on aurait pu se croire en sûreté, mais qui prouvait qu'il ne s'était pas déjà mis en route pour rejoindre sa victime! Et alors comment l'éviter, comment le prévenir? Craig et Fry voyaient un assassin dans chaque passager du _Peï-tang_! Ils ne mangeaient plus, ils ne dormaient plus, ils ne vivaient plus!
Si Kin-Fo, Craig et Fry étaient très sérieusement inquiets, Soun, pour sa part, ne laissait pas d'être horriblement anxieux. La seule pensée d'aller sur mer lui faisait déjà mal au cœur. Il pâlissait à mesure que le _Peï-tang_ se rapprochait du golfe de Pé-Tché-Li. Son nez se pinçait, sa bouche se contractait, et, cependant, les eaux calmes du fleuve n'imprimaient encore aucune secousse au steamboat.
Que serait-ce donc, lorsque Soun aurait à supporter les courtes lames d'une étroite mer, ces lames qui rendent les coups de tangage plus vifs et plus fréquents!
«Vous n'avez jamais navigué? lui demanda Craig.
--Jamais!
--Cela ne va pas? lui demanda Fry.
--Non!
--Je vous engage à redresser la tête, ajouta Craig.
--La tête?...
--Et à ne pas ouvrir la bouche... ajouta Fry.
--La bouche?...»
Là-dessus, Soun fit comprendre aux deux agents qu'il aimait mieux ne pas parler, et il alla s'installer au centre du bateau, non sans avoir jeté sur le fleuve, très élargi déjà, ce regard mélancolique des personnes prédestinées à l'épreuve, un peu ridicule, du mal de mer.
Le paysage s'était alors modifié dans cette vallée que suivait le fleuve. La rive droite, plus accore, contrastait, par sa berge surélevée, avec la rive gauche, dont la longue grève écumait sous un léger ressac. Au delà s'étendaient de vastes champs de sorgho, de maïs, de blé, de millet. Ainsi que dans toute la Chine,--une mère de famille qui a tant de millions d'enfants à nourrir,--il n'y avait pas une portion cultivable de terrain qui fût négligée. Partout des canaux d'irrigation ou des appareils de bambous, sortes de norias rudimentaires, puisaient et répandaient l'eau à profusion. Çà et là, auprès des villages en torchis jaunâtre, se dressaient quelques bouquets d'arbres, entre autres de vieux pommiers, qui n'auraient point déparé une plaine normande. Sur les berges, allaient et venaient de nombreux pêcheurs, auxquels des cormorans servaient de chiens de chasse, ou, mieux, de chiens de pêche. Ces volatiles plongeaient sur un signe de leur maître, et rapportaient les poissons qu'ils n'avaient pu avaler, grâce à un anneau qui leur étranglait à demi le cou. Puis c'étaient des canards, des corneilles, des corbeaux, des pies, des éperviers, que le hennissement du steamboat faisait lever du milieu des hautes herbes.
Si la grande route, au long du fleuve, se montrait maintenant déserte, le mouvement maritime du Peï-ho ne diminuait pas. Que de bateaux de toute espèce à remonter ou descendre son cours! Jonques de guerre avec leur batterie barbette, dont la toiture formait une courbe très concave de l'avant à l'arrière, manœuvrées par un double étage d'avirons ou par des aubes mues à main d'homme; jonques de douanes à deux mâts, à voiles de chaloupes, que tendaient des tangons transversaux, et ornées en poupe et en proue de têtes ou de queues de fantastiques chimères; jonques de commerce, d'un assez fort tonnage, vastes coques qui, chargées des plus précieux produits du Céleste Empire, ne craignent pas d'affronter les coups de typhon dans les mers voisines; jonques de voyageurs, marchant à l'aviron ou à la cordelle, suivant les heures de la marée, et faites pour les gens qui ont du temps à perdre; jonques de mandarins, petits yachts de plaisance, que remorquent leurs canots; sampans de toutes formes, voilés de nattes de jonc, et dont les plus petits, dirigés par de jeunes femmes, l'aviron au poing et l'enfant au dos, méritent bien leur nom, qui signifie: trois planches; enfin, trains de bois, véritables villages flottants, avec cabanes, vergers plantés d'arbres, semés de légumes, immenses radeaux, faits avec quelque forêt de la Mantchourie, que les bûcherons ont abattue tout entière!
Cependant, les bourgades devenaient plus rares. On n'en compte qu'une vingtaine entre Tien-Tsin et Takou, à l'embouchure du fleuve. Sur les rives fumaient en gros tourbillons quelques fours à briques, dont les vapeurs salissaient l'air en se mêlant à celles du steamboat. Le soir arrivait, précédé du crépuscule de juin, qui se prolonge sous cette latitude. Bientôt, une succession de dunes blanches, symétriquement disposées et d'un dessin uniforme, s'estompèrent dans la pénombre. C'étaient des «mulons» de sel, recueilli dans les salines avoisinantes. Là s'ouvrait, entre des terrains arides, l'estuaire du Peï-ho, triste paysage, dit M. de Beauvoir, qui est tout sable, tout sel, tout poussière et tout cendre».
Le lendemain, 27 juin, avant le lever du soleil, le _Peï-tang_ arrivait au port de Takou, presque à la bouche du fleuve.
En cet endroit, sur les deux rives, s'élèvent les forts du Nord et du Sud, maintenant ruinés, qui furent pris par l'armée anglo-française, en 1860. Là s'était faite la glorieuse attaque du général Collineau, le 24 août de la même année; là, les canonnières avaient forcé l'entrée du fleuve; là, s'étend une étroite bande de territoire, à peine occupée, qui porte le nom de concession française; là, se voit encore le monument funéraire sous lequel sont couchés les officiers et les soldats morts dans ces combats mémorables.
Le _Peï-tang_ ne devait pas dépasser la barre. Tous les passagers durent donc débarquer à Takou. C'est une ville assez importante déjà, dont le développement sera considérable, si les mandarins laissent jamais établir une voie ferrée qui la relie à Tien-Tsin.
Le navire en charge pour Fou-Ning devait mettre à la voile le jour même. Kin-Fo et ses compagnons n'avaient pas une heure à perdre. Ils firent donc accoster un sampan, et, un quart d'heure après, ils étaient à bord de la _Sam-Yep_.
CHAPITRE XVII
DANS LEQUEL LA VALEUR MARCHANDE DE KIN-FO EST ENCORE UNE FOIS COMPROMISE.
Huit jours auparavant, un navire américain était venu mouiller au port de Takou. Frété par la sixième compagnie chino-californienne, il avait été chargé au compte de l'agence Fouk-Ting-Tong, qui est installée dans le cimetière de Laurel-Hill, de San-Francisco.
C'est là que les Célestials, morts en Amérique, attendent le jour du rapatriement, fidèles à leur religion, qui leur ordonne de reposer dans la terre natale.
Ce bâtiment, à destination de Canton, avait pris, sur l'autorisation écrite de l'agence, un chargement de deux cent cinquante cercueils, dont soixante-quinze devaient être débarqués à Takou pour être réexpédiés aux provinces du nord.
Le transbordement de cette partie de la cargaison s'était fait du navire américain au navire chinois, et, ce matin même, 27 juin, celui-ci appareillait pour le port de Fou-Ning.
C'était sur ce bâtiment que Kin-Fo et ses compagnons avaient pris passage. Ils ne l'eussent pas choisi, sans doute; mais, faute d'autres navires en partance pour le golfe de Léao-Tong, ils durent s'y embarquer. Il ne s'agissait, d'ailleurs, que d'une traversée de deux ou trois jours au plus, et très facile à cette époque de l'année.
La _Sam-Yep_ était une jonque de mer, jaugeant environ trois cents tonneaux.
Il en est de mille et au-dessus, avec un tirant d'eau de six pieds seulement, qui leur permet de franchir la barre des fleuves du Céleste Empire. Trop larges pour leur longueur, avec un bau du quart de la quille, elles marchent mal, si ce n'est au plus près, paraît-il, mais elles virent sur place, en pivotant comme une toupie, ce qui leur donne avantage sur des bâtiments plus fins de lignes. Le safran de leur énorme gouvernail est percé de trous, système très préconisé en Chine, dont l'effet paraît assez contestable. Quoiqu'il en soit, ces vastes navires affrontent volontiers les mers riveraines. On cite même une de ces jonques, qui, nolisée par une maison de Canton, vint, sous le commandement d'un capitaine américain, apporter à San-Francisco une cargaison de thé et de porcelaines. Il est donc prouvé que ces bâtiments peuvent bien tenir la mer, et les hommes compétents sont d'accord sur ce point, que les Chinois font des marins excellents.
La _Sam-Yep_, de construction moderne, presque droite de l'avant à l'arrière, rappelait par son gabarit la forme des coques européennes. Ni clouée ni chevillée, faite de bambous cousus, calfatée d'étoupe et de résine du Cambodje, elle était si étanche, qu'elle ne possédait pas même de pompe de cale. Sa légèreté la faisait flotter sur l'eau comme un morceau de liège. Une ancre, fabriquée d'un bois très dur, un gréement en fibres de palmier, d'une flexibilité remarquable, des voiles souples, qui se manœuvraient du pont, se fermant ou s'ouvrant à la façon d'un éventail, deux mâts disposés comme le grand mât et le mât de misaine d'un lougre, pas de tape-cul, pas de focs, telle était cette jonque, bien comprise, en somme, et bien appareillée pour les besoins du petit cabotage.
Certes, personne, à voir la _Sam-Yep_, n'eût deviné que ses affréteurs l'avaient transformée, cette fois, en un énorme corbillard.
En effet, aux caisses de thé, aux ballots de soieries, aux pacotilles de parfumeries chinoises, s'était substituée la cargaison que l'on sait. Mais la jonque n'avait rien perdu de ses vives couleurs. A ses deux rouffles de l'avant et de l'arrière se balançaient oriflammes et houppes multicolores. Sur sa proue s'ouvrait un gros œil flamboyant, qui lui donnait l'aspect de quelque gigantesque animal marin. A la pomme de ses mâts, la brise déroulait l'éclatante étamine du pavillon chinois. Deux caronades allongeaient au-dessus du bastingage leurs gueules luisantes, qui réfléchissaient comme un miroir les rayons solaires. Utiles engins dans ces mers encore infestées de pirates! Tout cet ensemble était gai, pimpant, agréable au regard. Après tout, n'était-ce pas un rapatriement qu'opérait la _Sam-Yep_,--un rapatriement de cadavres, il est vrai, mais de cadavres satisfaits!
Ni Kin-Fo ni Soun ne pouvaient éprouver la moindre répugnance à naviguer dans ces conditions. Ils étaient trop Chinois pour cela. Craig et Fry, semblables à leurs compatriotes américains, qui n'aiment pas à transporter ce genre de cargaison, eussent sans doute préféré tout autre navire de commerce, mais ils n'avaient pas eu le choix.
Un capitaine et six hommes, composant l'équipage de la jonque, suffisaient aux manœuvres très simples de la voilure. La boussole, dit-on, a été inventée en Chine. Cela est possible, mais les caboteurs ne s'en servent jamais et naviguent au juger. C'est bien ce qu'allait faire le capitaine Yin, commandant la _Sam-Yep_, qui comptait, d'ailleurs, ne point perdre de vue le littoral du golfe.
Ce capitaine Yin, un petit homme à figure riante, vif et loquace, était la démonstration vivante de cet insoluble problème du mouvement perpétuel. Il ne pouvait tenir en place. Il abondait en gestes. Ses bras, ses mains, ses yeux parlaient encore plus que sa langue, qui, cependant, ne se reposait jamais derrière ses dents blanches. Il bousculait ses hommes, il les interpellait, il les injuriait; mais, en somme, bon marin, très pratique de ces côtes, et manœuvrant sa jonque comme s'il l'eût tenue entre les doigts. Le haut prix que Kin-Fo payait pour ses compagnons et lui n'était pas pour altérer son humeur joviale. Des passagers qui venaient de verser cent cinquante taëls[14] pour une traversée de soixante heures, quelle aubaine, surtout s'ils ne se montraient pas plus exigeants pour le confort et la nourriture que leurs compagnons de voyage, emboîtés dans la cale!
[14] 1200 francs environ.
Kin-Fo, Craig et Fry avaient été logés, tant bien que mal, sous le rouffle de l'arrière, Soun dans celui de l'avant.
Les deux agents, toujours en défiance, s'étaient livrés à un minutieux examen de l'équipage et du capitaine. Ils ne trouvèrent rien de suspect dans l'attitude de ces braves gens. Supposer qu'ils pouvaient être d'accord avec Lao-Shen, c'était hors de toute vraisemblance, puisque le hasard seul avait mis cette jonque à la disposition de leur client, et comment le hasard eût-il été le complice du trop fameux Taï-ping! La traversée, sauf les dangers de mer, devait donc interrompre pour quelques jours leurs quotidiennes inquiétudes. Aussi laissèrent-ils Kin-Fo plus à lui-même.
Celui-ci, du reste, n'en fut pas fâché. Il s'isola dans sa cabine et s'abandonna à «philosopher» tout à son aise. Pauvre homme, qui n'avait pas su apprécier son bonheur, ni comprendre ce que valait cette existence, exempte de soucis, dans le yamen de Shang-Haï, et que le travail aurait pu transformer! Qu'il rentrât dans la possession de sa lettre, et l'on verrait si la leçon lui aurait profité, si le fou serait devenu sage!
Mais, cette lettre lui serait-elle enfin restituée! Oui, sans aucun doute, puisqu'il mettrait le prix à sa restitution. Ce ne pouvait être pour ce Lao-Shen qu'une question d'argent! Toutefois, il fallait le surprendre et ne point être surpris! Grosse difficulté. Lao-Shen devait se tenir au courant de tout ce que faisait Kin-Fo; Kin-Fo ne savait rien de ce que faisait Lao-Shen. De là, danger très sérieux, dès que le client de Craig-Fry aurait débarqué dans la province qu'exploitait le Taï-ping. Tout était donc là: le prévenir. Très évidemment, Lao-Shen aimerait mieux toucher cinquante mille dollars de Kin-Fo vivant que cinquante mille dollars de Kin-Fo mort. Cela lui épargnerait un voyage à Shang-Haï et une visite aux bureaux de la _Centenaire_, qui n'auraient peut-être pas été sans danger pour lui, quelle que fût la longanimité du gouvernement à son égard.
Ainsi songeait le bien métamorphosé Kin-Fo, et l'on peut croire que l'aimable jeune veuve de Péking prenait une grande place dans ses projets d'avenir!
Pendant ce temps, à quoi réfléchissait Soun?
Soun ne réfléchissait pas. Soun restait étendu dans le rouffle, payant son tribut aux divinités malfaisantes du golfe de Pé-Tché-Li. Il ne parvenait à rassembler quelques idées que pour maudire, et son maître, et le philosophe Wang, et le bandit Lao-Shen! Son cœur était stupide! _Ai ai ya!_ ses idées stupides, ses sentiments stupides! Il ne pensait plus ni au thé ni au riz! _Ai ai ya!_ Quel vent l'avait poussé là, par erreur! Il avait eu mille fois, dix mille fois tort d'entrer au service d'un homme qui s'en allait sur mer! Il donnerait volontiers ce qui lui restait de queue pour ne pas être là! Il aimerait mieux se raser la tête, se faire bonze! Un chien jaune! c'était un chien jaune, qui lui dévorait le foie et les entrailles! _Ai ai ya!_
Cependant, sous la poussée d'un joli vent du sud, la _Sam-Yep_ longeait à trois ou quatre milles les basses grèves du littoral, qui courait alors est et ouest. Elle passa devant Peh-Tang, à l'embouchure du fleuve de ce nom, non loin de l'endroit où les armées européennes opérèrent leur débarquement, puis devant Shan-Tung, devant Tschiang-Ho, aux bouches du Tau, devant Haï-Vé-Tsé.
Cette partie du golfe commençait à devenir déserte. Le mouvement maritime, assez important à l'estuaire du Peï-ho, ne rayonnait pas à vingt milles au delà. Quelques jonques de commerce, faisant le petit cabotage, une douzaine de barques de pêche, exploitant les eaux poissonneuses de la côte et les madragues du rivage, au large l'horizon absolument vide, tel était l'aspect de cette portion de mer.
Craig et Fry observèrent que les bateaux-pêcheurs, même ceux dont la capacité ne dépassait pas cinq ou six tonneaux, étaient armés d'un ou deux petits canons.
A la remarque qu'ils en firent au capitaine Yin, celui-ci répondit, en se frottant les mains:
«Il faut bien faire peur aux pirates!
--Des pirates dans cette partie du golfe de Pé-Tché-Li! s'écria Craig, non sans quelque surprise.
--Pourquoi pas! répondit Yin. Ici comme partout! Ces braves gens ne manquent pas dans les mers de Chine!»
Et le digne capitaine riait en montrant la double rangée de ses dents éclatantes.
«Vous ne semblez pas trop les redouter? lui fit observer Fry.
--N'ai-je pas mes deux caronades deux gaillardes, qui parlent haut, quand on les approche de trop près!
--Sont-elles chargées? demanda Craig.
--Ordinairement.
--Et maintenant?...
--Non.
--Pourquoi? demanda Fry.
--Parce que je n'ai pas de poudre à bord, répondit tranquillement le capitaine Yin.
--Alors, à quoi bon des caronades? dirent Craig-Fry, peu satisfaits de la réponse.
--A quoi bon! s'écria le capitaine. Eh! pour défendre une cargaison, quand elle en vaut la peine, lorsque ma jonque est bondée jusqu'aux écoutilles de thé ou d'opium! Mais, aujourd'hui, avec son chargement!...
--Et comment des pirates, dit Craig, sauraient-ils si votre jonque vaut ou non la peine d'être attaquée?
--Vous craignez donc bien la visite de ces braves gens? répondit le capitaine, qui pirouetta en haussant les épaules.
--Mais oui, dit Fry.
--Vous n'avez seulement pas de pacotille à bord!
--Soit, ajouta Craig, mais nous avons des raisons particulières pour ne point désirer leur visite!
--Eh bien, soyez sans inquiétude! répondit le capitaine. Les pirates, si nous en rencontrons, ne donneront pas la chasse à notre jonque!
--Et pourquoi?
--Parce qu'ils sauront d'avance à quoi s'en tenir sur la nature de sa cargaison, dès qu'ils l'auront en vue.»
Et le capitaine Yin montrait un pavillon blanc que la brise déployait à mi-mât de la jonque.
«Pavillon blanc en berne! Pavillon de deuil! Ces braves gens ne se dérangeraient pas pour piller un chargement de cercueils!
--Ils peuvent croire que vous naviguez sous pavillon de deuil, par prudence, fit observer Craig, et venir à bord vérifier...
--S'ils viennent, nous les recevrons, répondit le capitaine Yin, et, quand ils nous auront rendu visite, ils s'en iront comme ils seront venus!»
Craig-Fry n'insistèrent pas, mais ils partageaient médiocrement l'inaltérable quiétude du capitaine. La capture d'une jonque de trois cents tonneaux, même sur lest, offrait assez de profit aux «braves gens» dont parlait Yin pour qu'ils voulussent tenter le coup. Quoiqu'il en soit, il fallait maintenant se résigner et espérer que la traversée s'accomplirait heureusement.
D'ailleurs, le capitaine n'avait rien négligé pour s'assurer les chances favorables. Au moment d'appareiller, un coq avait été sacrifié en l'honneur des divinités de la mer. Au mât de misaine pendaient encore les plumes du malheureux gallinacé. Quelques gouttes de son sang, répandues sur le pont, une petite coupe de vin, jetée par-dessus le bord, avaient complété ce sacrifice propitiatoire. Ainsi consacrée, que pouvait craindre la jonque _Sam-Yep_, sous le commandement du digne capitaine Yin?
On doit croire, cependant, que les capricieuses divinités n'étaient pas satisfaites. Soit que le coq fût trop maigre, soit que le vin n'eût pas été puisé aux meilleurs clos de Chao-Chigne, un terrible coup de vent fondit sur la jonque. Rien n'avait pu le faire prévoir, pendant cette journée, nette, claire, bien balayée par une jolie brise. Le plus perspicace des marins n'aurait pas senti qu'il se préparait quelque «coup de chien».