Les tribulations d'un chinois en Chine
Chapter 4
«Il n'est pas possible qu'une lettre n'arrive pas aujourd'hui! dit encore Lé-ou. Voyez donc, vieille mère.
-- C'est tout vu!» répondit fort irrespectueusement Mlle Nan, qui sortit de la chambre en grommelant.
Lé-ou voulut alors travailler pour se distraire un peu.
C'était encore penser à Kin-Fo, puisqu'elle lui brodait une paire de ces chaussures d'étoffe, dont la fabrication est presque uniquement réservée à la femme dans les ménages chinois, à quelque classe qu'elle appartienne.
Mais l'ouvrage lui tomba bientôt des mains. Elle se leva, prit dans une bonbonnière deux ou trois pastèques, qui craquèrent sous ses petites dents, puis elle ouvrit un livre, le Nushun, ce code d'instructions dont toute honnête épouse doit faire sa lecture habituelle.
«De même que le printemps est pour le travail la saison favorable, de même l'aube est le moment le plus propice de la journée.
«Levez-vous de bonne heure, ne vous laissez pas aller aux douceurs du sommeil.
«Soignez le mûrier et le chanvre.
«Filez avec zèle la soie et le coton.
«La vertu des femmes est dans l'activité et l'économie.
«Les voisins feront votre éloge...»
Le livre se ferma bientôt. La tendre Lé-ou ne songeait même pas à ce qu'elle lisait.
«Où est-il? se demanda-t-elle. Il a dû aller à Canton! Est-il de retour à Shang-Haï? Quand arrivera-t-il à Péking? La mer lui a-t- elle été propice? Que la déesse Koanine lui vienne en aide!»
Ainsi disait l'inquiète jeune femme. Puis, ses yeux se portèrent distraitement sur un tapis de table, artistement fait de mille petits morceaux rapportés, une sorte de mosaïque d'étoffe à la mode portugaise, où se dessinaient le canard mandarin et sa famille, symbole de la fidélité.
Enfin elle s'approcha d'une jardinière et cueillit une fleur au hasard.
«Ah! dit-elle, ce n'est pas la fleur du saule vert, emblème du printemps, de la jeunesse et de la joie! C'est le jaune chrysanthème, emblème de l'automne et de la tristesse!»
Elle voulut réagir contre l'anxiété qui, maintenant, l'envahissait tout entière. Son luth était là; ses doigts en firent résonner les cordes; ses lèvres murmurèrent les premières paroles du chant des «Mains-unies», mais elle ne put continuer.
«Ses lettres, pensait-elle, n'avaient pas de retard autrefois! je les lisais, l'âme émue! Ou bien, au lieu de ces lignes qui ne s'adressaient qu'à mes yeux, c'était sa voix même que je pouvais entendre! Là, cet appareil me parlait comme s'il eût été près de moi!»
Et Lé-ou regardait un phonographe, posé sur un guéridon de laque, en tout semblable à celui dont Kin-Fo se servait à Shang-Haï. Tous deux pouvaient ainsi s'entendre ou plutôt entendre leurs voix, malgré la distance qui les séparait... Mais, aujourd'hui encore, comme depuis quelques jours, l'appareil restait muet et ne disait plus rien des pensées de l'absent.
En ce moment, la vieille mère entra.
«La voilà, votre lettre!» dit-elle.
Et Nan sortit, après avoir remis à Lé-ou une enveloppe timbrée de Shang-Haï.
Un sourire se dessina sur les lèvres de la jeune femme. Ses yeux brillèrent d'un plus vif éclat.
Elle déchira l'enveloppe, rapidement, sans prendre le temps de la contempler, ainsi qu'elle avait l'habitude de le faire...
Ce n'était point une lettre que contenait cette enveloppe, mais un de ces papiers à rainures obliques, qui, ajustés dans l'appareil phonographique, reproduisent toutes les inflexions de la voix humaine.
«Ah! j'aime encore mieux cela! s'écria joyeusement Lé-ou. je l'entendrai, au moins!»
Le papier fut placé sur le rouleau du phonographe, qu'un mouvement d'horlogerie fit aussitôt tourner, et Lé-ou, approchant son oreille, entendit une voix bien connue qui disait: «Petite soeur cadette, la ruine a emporté mes richesses comme le vent d'est emporte les feuilles jaunies de l'automne! Je ne veux pas faire une misérable en l'associant à ma misère! Oubliez celui que dix mille malheurs ont frappé!
«Votre désespéré KIN-FO!»
Quel coup pour la jeune femme! Une vie plus amère que l'amère gentiane l'attendait maintenant. Oui! le vent d'or emportait ses dernières espérances avec la fortune de celui qu'elle aimait! L'amour que Kin-Fo avait pour elle s'était-il donc à jamais envolé! Son ami ne croyait-il qu'au bonheur que donne la richesse! Ah! pauvre Lé-ou! Elle ressemblait maintenant au cerf-volant dont le fil casse, et qui retombe brisé sur le sol!
Nan, appelée, entra dans la chambre, haussa les épaules et transporta sa maîtresse sur son «hang»! Mais, bien que ce fût un de ces lits-poêles, chauffés artificiellement, combien sa couche parut froide à l'infortunée Lé-ou! Que les cinq veilles de cette nuit sans sommeil lui semblèrent longues à passer!
VI QUI DONNERA PEUT-ÊTRE AU LECTEUR L'ENVIE D'ALLER FAIRE UN TOUR DANS LES BUREAUX DE «LA CENTENAIRE»
Le lendemain, Kin-Fo, dont le dédain pour les choses de ce monde ne se démentit pas un instant, quitta seul son habitation. De son pas toujours égal, il descendit la rive droite du Creek. Arrivé au pont de bois, qui met la concession anglaise en communication avec la concession américaine, il traversa la rivière et se dirigea vers une maison d'assez belle apparence, élevée entre l'église des Missions et le consulat des États-Unis.
Au fronton de cette maison se développait une large plaque de cuivre, sur laquelle apparaissait cette inscription en lettres tumulaires: LA CENTENAIRE, Compagnie d'assurances sur la vie.
Capital de garantie: 20 millions de dollars.
Agent principal: WILLIAM J. BIDULPH.
Kin-Fo poussa la porte, que défendait un second battant capitonné, et se trouva dans un bureau, divisé en deux compartiments par une simple balustrade à hauteur d'appui. Quelques cartonniers, des livres à fermoirs de nickel, une caisse américaine a secrets se défendant d'elle-même, deux ou trois tables où travaillaient les commis de l'agence, un secrétaire compliqué, réservé à l'honorable William J. Bidulph, tel était l'ameublement de cette pièce, qui semblait appartenir à une maison du Broadway, et non à une habitation bâtie sur les bords du Wousung.
William J. Bidulph était l'agent principal, en Chine, de la compagnie d'assurances contre l'incendie et sur la vie, dont le siège social se trouvait à Chicago. La Centenaire -- un bon titre et qui devait attirer les clients -, la Centenaire, très renommée aux États-Unis, possédait des succursales et des représentants dans les cinq parties du monde. Elle faisait des affaires énormes et excellentes, grâce à ses statuts, très hardiment et très libéralement constitués, qui l'autorisaient à assurer tous les risques.
Aussi, les Célestials commençaient-ils à suivre ce moderne courant d'idées, qui remplit les caisses des compagnies de ce genre. Grand nombre de maisons de l'Empire du Milieu étaient garanties contre l'incendie, et les contrats d'assurances en cas de mort, avec les combinaisons multiples qu'ils comportent, ne manquaient pas de signatures chinoises. La plaque de la Centenaire s'écartelait déjà au fronton des portes shanghaïennes, et entre autres, sur les pilastres du riche yamen de Kin-Fo.
Ce n'était donc pas dans l'intention de s'assurer contre l'incendie, que l'élève de Wang venait rendre visite à l'honorable William J. Bidulph.
«Monsieur Bidulph?» demanda-t-il en entrant.
William J. Bidulph était là, «en personne» comme un photographe qui opère lui-même toujours à la disposition du public, -- un homme de cinquante ans, correctement vêtu de noir, en habit, en cravate blanche, toute sa barbe, moins les moustaches, l'air bien américain.
«A qui ai-je l'honneur de parler? demanda William J. Bidulph.
-- A monsieur Kin-Fo, de Shang-Haï.
-- Monsieur Kin-Fo!... un des clients de la Centenaire... police numéro vingt-sept mille deux cent...
-- Lui-même.
-- Serais-je assez heureux, monsieur, pour que vous eussiez besoin de mes services?
-- Je désirerais vous parler en particulier», répondit Kin-Fo.
La conversation entre ces deux personnes devait se faire d'autant plus facilement, que William J. Bidulph parlait aussi bien le chinois que Kin-Fo parlait l'anglais.
Le riche client fut donc introduit, avec les égards qui lui étaient dus, dans un cabinet, tendu de sourdes tapisseries, fermé de doubles portes, où l'on eût pu comploter le renversement de la dynastie des Tsing, sans crainte d'être entendu des plus fins tipaos du Céleste Empire.
«Monsieur, dit Kin-Fo, dès qu'il se fut assis dans une chaise à bascule, devant une cheminée chauffée au gaz, je désirerais traiter avec votre Compagnie, et faire assurer à mon décès le paiement d'un capital dont je vous indiquerai tout à l'heure le montant.
-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, rien de plus simple. Deux signatures, la vôtre et la mienne, au bas d'une police, et l'assurance sera faite, après quelques formalités préliminaires. Mais, monsieur... permettez-moi cette question... vous avez donc le désir de ne mourir qu'à un âge très avancé, désir bien naturel d'ailleurs?
-- Pourquoi? demanda Kin-Fo. Le plus ordinairement, l'assurance sur la vie indique chez l'assuré la crainte qu'une mort trop prochaine...
-- Oh! monsieur! répondit William J. Bidulph le plus sérieusement du monde, cette crainte ne se produit jamais chez les clients de la Centenaire! Son nom ne l'indique-t-il pas? S'assurer chez nous, c'est prendre un brevet de longue vie! Je vous demande pardon, mais il est rare que nos assurés ne dépassent pas la centaine... très rare... très rare!... Dans leur intérêt, nous devrions leur arracher la vie! Aussi, faisons-nous des affaires superbes! Donc, je vous préviens, monsieur, s'assurer à la Centenaire, c'est la quasi-certitude d'en devenir un soi-même!
-- Ah!» fit tranquillement Kin-Fo, en regardant de son oeil froid William J. Bidulph.
L'agent principal, sérieux comme un ministre, n'avait aucunement l'air de plaisanter.
«Quoi qu'il en soit, reprit Kin-Fo, je désire me faire assurer pour deux cent mille dollars.
-- Nous disons un capital de deux cent mille dollars», répondit William J. Bidulph.
Et il inscrivit sur un carnet ce chiffre, dont l'importance ne le fit pas même sourciller.
«Vous savez, ajouta-t-il, que l'assurance est de nul effet, et que toutes les primes payées, quel qu'en soit le nombre, demeurent acquises à la Compagnie, si la personne sur la tête de laquelle repose l'assurance perd la vie par le fait du bénéficiaire du contrat?
-- Je le sais.
-- Et quels risques prétendez-vous assurer, mon cher monsieur?
-- Tous.
-- Les risques de voyage par terre ou par mer, et ceux de séjour hors des limites du Céleste Empire?
-- Oui.
-- Les risques de condamnation judiciaire?
-- Oui.
-- Les risques de duel?
-- Oui.
-- Les risques de service militaire?
-- Oui.
-- Alors les surprimes seront fort élevées?
-- Je paierai ce qu'il faudra.
-- Soit.
-- Mais, ajouta Kin-Fo, il y a un autre risque très important, dont vous ne parlez pas.
-- Lequel?
-- Le suicide. Je croyais que les statuts de la Centenaire l'autorisaient à assurer aussi le suicide?
-- Parfaitement, monsieur, parfaitement, répondit William J. Bidulph, qui se frottait les mains. C'est même là une source de superbes bénéfices pour nous! Vous comprenez bien que nos clients sont généralement des gens qui tiennent à la vie, et que ceux qui, par une prudence exagérée, assurent le suicide, ne se tuent jamais.
-- N'importe, répondit Kin-Fo. Pour des raisons personnelles, je désire assurer aussi ce risque.
-- A vos souhaits, mais la prime sera considérable!
-- Je vous répète que je paierai ce qu'il faudra.
-- Entendu. -- Nous disons donc, dit William J. Bidulph, en continuant d'écrire sur son carnet, risques de mer, de voyage, de suicide...
-- Et, dans ces conditions, quel sera le montant de la prime à payer? demanda Kin-Fo.
-- Mon cher monsieur, répondit l'agent principal, nos primes sont établies avec une justesse mathématique, qui est tout à l'honneur de la Compagnie. Elles ne sont plus basées, comme elles l'étaient autrefois, sur les tables de Duvillars... Connaissez-vous Duvillars?
-- Je ne connais pas Duvillars.
-- Un statisticien remarquable, mais déjà ancien... tellement ancien, même, qu'il est mort. A l'époque où il établit ses fameuses tables, qui servent encore à l'échelle, de primes de la plupart des compagnies européennes, très arriérées, la moyenne de la vie était inférieure à ce qu'elle est présentement grâce au progrès de toutes choses. Nous nous basons donc sur une moyenne plus élevée, et par conséquent plus favorable à l'assuré, qui paie moins cher et vit plus longtemps...
-- Quel sera le montant de ma prime? reprit Kin-Fo, désireux d'arrêter le verbeux agent, qui ne négligeait aucune occasion de placer ce boniment en faveur de la Centenaire.
-- Monsieur, répondit William J. Bidulph j'aurai l'indiscrétion de vous demander quel est votre âge?
-- Trente et un ans.
-- Eh bien -- à trente et un ans, s'il ne s'agissait que d'assurer les risques ordinaires, vous paieriez dans toute compagnie, deux quatre-vingt-trois pour cent. Mais, à la Centenaire, ce ne sera que deux soixante-dix, ce qui fera annuellement, pour un capital de deux cent mille dollars, cinq mille quatre cents dollars.
-- Et dans les conditions que je désire? dit Kin-Fo.
-- En assurant tous les risques, y compris le suicide?...
-- Le suicide surtout.
-- Monsieur, répondit d'un ton aimable William J. Bidulph, après avoir consulté une table imprimée à la dernière page de son carnet, nous ne pouvons pas vous passer cela à moins de vingt-cinq pour cent.
-- Ce qui fera?...
-- Cinquante mille dollars.
-- Et comment la prime doit-elle vous être versée?
-- Tout entière ou fractionnée par mois, au gré de l'assuré.
-- Ce qui donnerait pour les deux premiers mois?...
-- Huit mille trois cent trente deux dollars, qui, s'ils étaient versés aujourd'hui 30 avril, mon cher monsieur, vous couvriraient jusqu'au 30 juin de la présente année.
-- Monsieur, dit Kin-Fo, ces conditions me conviennent. Voici les deux premiers mois de la prime.»
Et il déposa sur la table une épaisse liasse de dollars-papiers qu'il tira de sa poche.
«Bien... monsieur... très bien! répondit William J. Bidulph. Mais, avant de signer la police, il y a une formalité à remplir.
-- Laquelle?
-- Vous devez recevoir la visite du médecin de la Compagnie.
-- A quel propos cette visite?
-- Afin de constater si vous êtes solidement constitué, si vous n'avez aucune maladie organique qui soit de nature à abréger votre vie, si vous nous donnez des garanties de longue existence.
-- A quoi bon! puisque j'assure même le duel et le suicide, fit observer Kin-Fo.
-- Eh! mon cher monsieur, répondit William J. Bidulph, toujours souriant, une maladie dont vous auriez le germe, et qui vous emporterait dans quelques mois, nous coûterait bel et bien deux cent mille dollars!
-- Mon suicide vous les coûterait aussi, je suppose!
-- Cher monsieur, répondit le gracieux agent principal, en prenant la main de Kin-Fo qu'il tapota doucement, j'ai déjà eu l'honneur de vous dire que beaucoup de nos clients assurent le suicide, mais qu'ils ne se suicident jamais. D'ailleurs, il ne nous est pas défendu de les faire surveiller... Oh! avec la plus grande discrétion!
-- Ah! fit Kin-Fo.
-- J'ajoute, comme une remarque qui m'est personnelle, que, de tous les clients de la Centenaire, ce sont précisément ceux-là qui lui paient le plus longtemps leur prime. Voyons, entre nous, pourquoi le riche monsieur Kin-Fo se suiciderait-il?
-- Et pourquoi le riche monsieur Kin-Fo s'assurerait-il?
-- Oh! répondit William J. Bidulph, pour avoir la certitude de vivre très vieux, en sa qualité de client de la Centenaire!»
Il n'y avait pas à discuter plus longuement avec l'agent principal de la célèbre compagnie. Il était tellement sûr de ce qu'il disait!
«Et maintenant, ajouta-t-il, au profit de qui sera faite cette assurance de deux cent mille dollars? Quel sera le bénéficiaire du contrat?
-- Il y aura deux bénéficiaires, répondit Kin-Fo.
-- A parts égales?
-- Non, à parts inégales. L'un pour cinquante mille dollars, l'autre pour cent cinquante mille.
-- Nous disons pour cinquante mille, monsieur...
-- Wang.
-- Le philosophe Wang?
-- Lui-même.
-- Et pour les cent cinquante mille?
-- Mme Lé-ou, de Péking.
-- De Péking», ajouta William J. Bidulph, en finissant d'inscrire les noms des ayants droit. Puis il reprit: «Quel est l'âge de Mme Lé-ou?
-- Vingt et un ans, répondit Kin-Fo.
-- Oh! fit l'agent, voilà une jeune dame qui sera bien vieille, quand elle touchera le montant du capital assuré!
-- Pourquoi, s'il vous plaît?
-- Parce que vous vivrez plus de cent ans, mon cher monsieur. Quant au philosophe Wang?...
-- Cinquante-cinq ans!
-- Eh bien, cet aimable homme est sûr, lui, de ne jamais rien toucher!
-- On le verra bien, monsieur!
-- Monsieur, répondit William J. Bidulph, si j'étais à cinquante- cinq ans l'héritier d'un homme de trente et un, qui doit mourir centenaire, je n'aurais pas la simplicité de compter sur son héritage.
-- Votre serviteur, monsieur, dit Kin-Fo, en se dirigeant vers la porte du cabinet.
-- Bien le vôtre!» répondit l'honorable William J. Bidulph, qui s'inclina devant le nouveau client de la Centenaire.
Le lendemain, le médecin de la Compagnie avait fait à Kin-Fo la visite réglementaire. «Corps de fer, muscles d'acier, poumons en soufflets d'orgues», disait le rapport.
Rien ne s'opposait à ce que la Compagnie traitât avec un assuré aussi solidement établi. La police fut donc signée à cette date par Kin-Fo d'une part, au profit de la jeune veuve et du philosophe Wang, et, de l'autre, par William J. Bidulph, représentant de la Compagnie. Ni Lé-ou ni Wang, à moins de circonstances improbables, ne devaient jamais apprendre ce que Kin-Fo venait de faire pour eux, avant le jour où la Centenaire serait mise en demeure de leur verser ce capital, dernière générosité de l'ex- millionnaire.
VII QUI SERAIT FORT TRISTE, S'IL NE S'AGISSAIT D'US ET COUTUMES PARTICULIERS AU CÉLESTE EMPIRE
Quoi qu'eût pu dire et penser l'honorable William J. Bidulph, la caisse de la Centenaire était très sérieusement menacée dans ses fonds. En effet, le plan de Kin-Fo n'était pas de ceux dont, réflexion faite, on remet indéfiniment l'exécution. Complètement ruiné, l'élève de Wang avait formellement résolu d'en finir avec, une existence qui, même au temps de sa richesse, ne lui laissait que tristesse et ennuis.
La lettre remise par Soun, huit jours après son arrivée, venait de San Francisco. Elle mandait la suspension de paiement de la Centrale Banque Californienne. Or, la fortune de Kin-Fo se composait en presque totalité, on le sait, d'actions de cette banque célèbre, si solide jusque-là.
Mais, il n'y avait, pas à douter. Si invraisemblable que pût paraître cette nouvelle, elle n'était malheureusement que trop vraie. La suspension de paiements de la Centrale Banque Californienne venait d'être confirmée par les journaux arrivés à Shang-Haï. La faillite avait été prononcée, et ruinait Kin-Fo de fond en comble.
En effet, en dehors des actions de cette banque, que lui restait- il? Rien ou presque rien. Son habitation de Shang-Haï, dont la vente, presque irréalisable, ne lui eût, procuré que d'insuffisantes ressources. Les huit mille dollars versés en prime dans la caisse de la Centenaire, quelques actions de la Compagnie des bateaux de Tien-Tsin, qui, vendues le jour même, lui fournirent à peine de quoi faire convenablement les choses in extremis, c'était maintenant toute sa fortune.
Un Occidental, un Français, un Anglais eût peut-être pris philosophiquement cette existence nouvelle et cherché à refaire sa vie dans le travail.
Un Célestial devait se croire en droit de penser et d'agir tout autrement. C'était la mort volontaire que Kin-Fo, en véritable Chinois, allait, sans trouble de conscience, prendre comme moyen de se tirer d'affaire, et avec cette typique indifférence qui caractérise la race jaune.
Le Chinois n'a qu'un courage passif, mais, ce courage, il le possède au plus haut degré. Son indifférence pour la mort est vraiment extraordinaire. Malade, il la voit venir sans faiblesse. Condamné, déjà entre les mains du bourreau, il ne manifeste aucune crainte. Les exécutions publiques si fréquentes, la vue des horribles supplices que comporte l'échelle pénale dans le Céleste Empire, ont de bonne heure familiarisé les Fils du Ciel avec l'idée d'abandonner sans regret les choses de ce monde.
Aussi, ne s'étonnera-t-on pas que, dans toutes les familles, cette pensée de la mort soit à l'ordre du jour et fasse le sujet de bien des conversations. Elle n'est absente d'aucun des actes les plus ordinaires de la vie. Le culte des ancêtres se retrouve jusque chez les plus pauvres gens. Pas une habitation riche où l'on n'ait réservé une sorte de sanctuaire domestique, pas une cabane misérable où un coin n'ait été gardé aux reliques des aïeux, dont la fête se célèbre au deuxième mois. Voilà pourquoi on trouve, dans le même magasin où se vendent des lits d'enfants nouveau-nés et des corbeilles de mariage, un assortiment varié de cercueils, qui forment un article courant du commerce chinois.
L'achat d'un cercueil est, en effet, une des constantes préoccupations des Célestials. Le mobilier serait incomplet si la bière manquait à la maison paternelle. Le fils se fait un devoir de l'offrir de son vivant à son père.
C'est une touchante preuve de tendresse. Cette bière est déposée dans une chambre spéciale. On l'orne, on l'entretient, et, le plus souvent, quand elle a déjà reçu la dépouille mortelle, elle est conservée pendant de longues années avec un soin pieux. En somme, le respect pour les morts fait le fond de la religion chinoise, et contribue à rendre plus étroits les liens de la famille.
Donc, Kin-Fo, plus que tout autre, grâce à son tempérament, devait envisager avec une parfaite tranquillité la pensée de mettre fin à ses jours. Il avait assuré le sort des deux êtres auxquels revenait son affection. Que pouvait-il regretter maintenant! Rien. Le suicide ne devait pas même lui causer un remords. Ce qui est un crime dans les pays civilisés d'Occident, n'est plus qu'un acte légitime, pour ainsi dire, au milieu de cette civilisation bizarre de l'Asie orientale.
Le parti de Kin-Fo était donc bien pris, et aucune influence n'aurait pu le détourner de mettre son projet à exécution, pas même l'influence du philosophe Wang.
Au surplus, celui-ci ignorait absolument les desseins de son élève. Soun n'en savait pas davantage et n'avait remarqué qu'une chose, c'est que, depuis son retour, Kin-Fo se montrait plus endurant pour ses sottises quotidiennes.
Décidément, Soun revenait sur son compte, il n'aurait pu trouver un meilleur maître, et, maintenant, sa précieuse queue frétillait sur son dos dans une sécurité toute nouvelle.
Un dicton chinois dit: «Pour être heureux sur terre, il faut vivre à Canton et mourir à Liao-Tchéou». C'est à Canton, en effet, que l'on trouve toutes les opulences de la vie, et c'est à Liao-Tchéou que se fabriquent les meilleurs cercueils.
Kin-Fo ne pouvait manquer de faire sa commande dans la bonne maison, de manière que son dernier lit de repos arrivât à temps. Être correctement couché pour le suprême sommeil est la constante préoccupation de tout Célestial qui sait vivre.
En même temps, Kin-Fo fit acheter un coq blanc, dont la propriété, comme on sait, est de s'incarner les esprits qui voltigent et saisiraient au passage un des sept éléments dont se compose une âme chinoise.
On voit que si l'élève du philosophe Wang se montrait indifférent aux détails de la vie, il l'était moins pour ceux de la mort.
Cela fait, il n'avait plus qu'à rédiger le programme de ses funérailles. Donc, ce jour même, une belle feuille de ce papier, dit papier de riz -- à la confection duquel le riz est parfaitement étranger -, reçut les dernières volontés de Kin-Fo.