Les tribulations d'un chinois en Chine

Chapter 14

Chapter 143,767 wordsPublic domain

On n'allait pas vite. Cette manoeuvre de la pagaie fatiguait promptement des bras qui n'en avaient pas l'habitude. Il fallait souvent s'arrêter et attendre Soun, qui restait en arrière et recommençait ses jérémiades. Son maître l'interpellait, le malmenait, le menaçait; mais Soun, ne craignant rien pour son restant de queue, protégée par l'épaisse capote de caoutchouc, le laissait dire. La crainte d'être abandonné suffisait, d'ailleurs, à le maintenir à courte distance.

Vers deux heures, quelques oiseaux se montrèrent.

C'étaient des goélands. Mais ces rapides volatiles s'aventurent fort loin en mer. On ne pouvait donc déduire de leur présence que la côte fût proche. Néanmoins, ce fut considéré comme un indice favorable.

Une heure après, les scaphandres tombaient dans un réseau de sargasses, dont ils eurent assez de mal à se délivrer. Ils s'y embarrassaient comme des poissons dans les mailles d'un chalut. Il fallut prendre les couteaux et tailler dans toute cette broussaille marine.

Il y eut là perte d'une grande demi-heure, et dépense de forces qui auraient pu être mieux utilisées.

A quatre heures, la petite troupe flottante s'arrêta de nouveau, bien fatiguée, il faut le dire. Une assez fraîche brise venait de se lever, mais alors elle soufflait du sud.

Circonstance très inquiétante. En effet, les scaphandres ne pouvaient naviguer sous l'allure du large, comme une embarcation que sa quille soutient contre la dérive. Si donc ils déployaient leurs voiles, ils couraient le risque d'être entraînés dans le nord, et de reperdre une partie de ce qu'ils avaient gagné dans l'ouest. En outre, une houle plus accentuée se produisit. Un assez fort clapotis agita la surface des longues lames de fond, et rendit la situation infiniment plus pénible.

La halte fut donc assez longue. On l'employa, non seulement à prendre du repos, mais aussi des forces, en attaquant de nouveau les provisions. Ce dîner fut moins gai que le déjeuner. La nuit allait revenir dans quelques heures. Le vent fraîchissait... Quel parti prendre?

Kin-Fo, appuyé sur sa pagaie, les sourcils froncés, plus irrité encore qu'inquiet de cet acharnement de la malchance, ne prononçait pas une parole. Soun geignait sans discontinuer, et éternuait déjà comme un mortel que le terrible coryza menace.

Craig et Fry se sentaient mentalement interrogés par leurs deux compagnons, mais ils ne savaient que répondre!

Enfin, un hasard des plus heureux leur fournit une réponse.

Un peu avant cinq heures, Craig et Fry, tendant simultanément leur main vers le sud, s'écriaient: «Voile!» En effet, à trois milles au vent, une embarcation se montrait, qui forçait de toile. Or, à continuer dans la direction qu'elle suivait vent arrière, elle devait probablement passer à peu de distance de l'endroit où Kin- Fo et ses compagnons s'étaient arrêtés.

Donc, il n'y avait qu'une chose à faire: couper la route de l'embarcation en se portant perpendiculairement à sa rencontre.

Les scaphandres manoeuvrèrent aussitôt dans ce sens. Les forces leur revenaient. Maintenant que le salut était, pour ainsi dire, dans leurs mains, ils ne le laisseraient point échapper.

La direction du vent ne permettait plus alors d'utiliser les petites voiles; mais les pagaies devaient suffire, la distance à parcourir étant relativement courte.

On voyait l'embarcation grossir rapidement sous la brise, qui fraîchissait. Ce n'était qu'une barque de pêche, et sa présence indiquait évidemment que la côte ne pouvait être très éloignée, car les pêcheurs chinois s'aventurent rarement au large.

«Hardi! hardi!» crièrent Fry-Craig en pagayant avec vigueur.

Ils n'avaient pas à surexciter l'ardeur de leurs compagnons. Kin- Fo, bien allongé à la surface de l'eau, filait comme un skiff de course. Quant à Soun, il se surpassait véritablement et tenait la tête, tant il craignait de rester en arrière!

Un demi-mille environ, voilà ce qu'il fallait gagner pour tomber à peu près dans les eaux de la barque. D'ailleurs, il faisait encore grand jour, et les scaphandres, s'ils n'arrivaient pas assez près pour se faire voir, sauraient bien se faire entendre. Mais les pêcheurs, à la vue de ces singuliers animaux marins, qui les interpelleraient, ne prendraient-ils pas la fuite? Il y avait là une éventualité assez grave.

Quoi qu'il en soit, il ne fallait pas perdre un seul, instant.

Aussi les bras se déployaient, les pagaies nappaient rapidement la crête des petites lames, la distance diminuait à vue d'oeil, lorsque Soun, toujours en avant, poussa un terrible cri d'épouvante.

«Un requin! un requin!» Et, cette fois, Soun ne se trompait pas.

A une distance de vingt pieds environ, on voyait émerger deux appendices. C'étaient les ailerons d'un animal vorace, particulier à ces mers, le requin-tigre bien digne de son nom, car la nature lui a donné la double férocité du squale et du fauve.

«Aux couteaux!» dirent Fry et Craig.

C'étaient les seules armes qu'ils eussent à leur disposition, armes insuffisantes peut-être!

Soun, on le pense bien, s'était brusquement arrêté et revenait rapidement en arrière.

Le squale avait vu les scaphandres et se dirigeait vers eux.

Un instant, son énorme corps apparut dans la transparence des eaux, rayé et tacheté de vert. Il mesurait seize à dix- huit pieds de long. Un monstre!

Ce fut sur Kin-Fo qu'il se précipita tout d'abord, en se retournant à demi pour le happer.

Kin-Fo ne perdit rien de son sang-froid. Au moment où le squale allait l'atteindre, il lui appuya sa pagaie sur le dos, et, d'une poussée vigoureuse, il s'écarta vivement.

Craig et Fry s'étaient rapprochés, prêts à l'attaque, prêts à la défense.

Le requin plongea un instant et remonta, la gueule ouverte, sorte de large cisaille, hérissée d'une quadruple rangée de dents.

Kin-Fo voulut recommencer la manoeuvre qui lui avait déjà réussi; mais sa pagaie rencontra la mâchoire de l'animal, qui la coupa net.

Le requin, à demi couché sur le flanc, se jeta alors sur sa proie.

A ce moment, des flots de sang fusèrent en gerbes et la mer se teignit de rouge.

Craig et Fry venaient de frapper l'animal à coups redoublés, et, si dure que fût sa peau, leurs couteaux américains à longues lames étaient parvenus à l'entamer.

La gueule du monstre s'ouvrit alors et se referma avec un bruit horrible, pendant que sa nageoire caudale battait l'eau formidablement. Fry reçut un coup de cette queue, qui le prit de flanc et le rejeta à dix pieds de là.

«Fry! cria Craig avec l'accent de la plus vive douleur, comme s'il eût reçu le coup lui-même.

-- Hourra!» répondit Fry en revenant à la charge.

Il n'était pas blessé. Sa cuirasse de caoutchouc avait amorti la violence du coup de queue.

Le squale fut alors attaqué de nouveau et avec une véritable fureur. Il se tournait, se retournait. Kin-Fo était parvenu à lui enfoncer dans l'orbite de l'oeil le bout brisé de sa pagaie, et il essayait, au risque d'être coupé en deux, de le maintenir immobile, pendant que Fry et Craig cherchaient à l'atteindre au coeur.

Il faut croire que les deux agents y réussirent, car le monstre, après s'être débattu une dernière fois, s'enfonça au milieu d'un dernier flot de sang.

«Hourra! hourra! hourra! s'écrièrent Fry-Craig d'une commune voix, en agitant leurs couteaux.

-- Merci! dit simplement Kin-Fo.

-- Il n'y a pas de quoi! répliqua Craig. Une bouchée de deux cent mille dollars à ce poisson!

-- Jamais!» ajouta Fry.

Et Soun? Où était Soun? En avant cette fois, et déjà très rapproché de la barque, qui n'était pas à trois encablures.

Le poltron avait fui à force de pagaie. Cela faillit lui porter malheur.

Les pêcheurs, en effet, l'avaient aperçu; mais ils ne pouvaient imaginer que sous cet accoutrement de chien de mer il y eût une créature humaine. Ils se préparèrent donc à le pêcher, comme ils auraient fait d'un dauphin ou d'un phoque. Ainsi, dès que le prétendu animal fut à portée, une longue corde, munie d'un fort émerillon, se déroula du bord.

L'émerillon atteignit Soun au-dessus de la ceinture de son vêtement, et, en glissant, le déchira depuis le dos jusqu'à la nuque.

Soun, n'étant plus soutenu que par l'air contenu dans la double enveloppe du pantalon, culbuta, et resta la tête dans l'eau, les jambes en l'air.

Kin-Fo, Craig et Fry, arrivant alors, eurent la précaution d'interpeller les pêcheurs en bon chinois.

Frayeur extrême de ces braves gens! Des phoques qui parlaient! Ils allaient éventer leurs voiles, et fuir au plus vite...

Mais Kin-Fo les rassura, se fit reconnaître pour ce qu'ils étaient, ses compagnons et lui, c'est-à-dire des hommes, des Chinois comme eux!

Un instant après, les trois mammifères terrestres étaient à bord.

Restait Soun. On l'attira avec une gaffe, on lui releva la tête au-dessus de l'eau. Un des pêcheurs le saisit par son bout de queue et l'enleva...

La queue de Soun lui resta tout entière dans la main, et le pauvre diable fit un nouveau plongeon.

Les pêcheurs l'entourèrent alors d'une corde et parvinrent, non sans peine, à le hisser dans la barque.

A peine fut-il sur le pont et eut-il rejeté l'eau de mer qu'il venait d'avaler, que Kin-Fo s'approchait, et d'un ton sévère: «Elle était donc fausse?

-- Sans cela, répondit Soun, est-ce que, moi qui connaissais vos habitudes, je serais jamais entré à votre service!»

Et il dit cela si drôlement, que tous éclatèrent de rire.

Ces pêcheurs étaient des gens de Fou-Ning. A moins de deux lieues s'ouvrait précisément le port que Kin-Fo voulait atteindre.

Le soir même, vers huit heures, il y débarquait avec ses compagnons, et, dépouillant les appareils du capitaine Boyton, tous quatre reprenaient l'apparence de créatures humaines.

XXI DANS LEQUEL CRAIG ET FRY VOIENT LA LUNE SE LEVER AVEC UNE EXTRÊME SATISFACTION

«Maintenant, au Taï-ping!» Tels furent les premiers mots que prononça Kin-Fo, le lendemain matin, 30 juin, après une nuit de repos, bien due aux héros de ces singulières aventures.

Ils étaient enfin sur ce théâtre des exploits de Lao-Shen.

La lutte allait s'engager définitivement.

Kin-Fo en sortirait-il vainqueur? Oui, sans doute, s'il pouvait surprendre le Taï-ping, car il paierait sa lettre du prix que Lao- Shen lui imposerait. Non, certainement, s'il se laissait surprendre, si un coup de poignard lui arrivait en pleine poitrine, avant qu'il eût été à même de traiter avec le farouche mandataire de Wang.

«Au Taï-ping!» avaient répondu Fry-Craig, après s'être consultés du regard.

L'arrivée de Kin-Fo, de Fry-Craig et de Soun, dans leur singulier costume, la façon dont les pêcheurs les avaient recueillis en mer, tout était pour exciter une certaine émotion dans le petit port de Fou-Ning. Difficile eût été d'échapper à la curiosité publique. Ils avaient donc été escortés, la veille, jusqu'à l'auberge, où, grâce à l'argent conservé dans la ceinture de Kin-Fo et dans le sac de Fry-Craig, ils s'étaient procuré des vêtements plus convenables. Si Kin-Fo et ses compagnons eussent été moins entourés en se rendant à l'auberge, ils auraient peut-être remarqué un certain Célestial, qui ne les quittait pas d'une semelle. Leur surprise se fût sans doute accrue, s'ils l'avaient vu faire le guet, pendant toute la nuit, à la porte de l'auberge. Leur méfiance, enfin, n'aurait pas manqué d'être excitée, lorsqu'ils l'auraient retrouvé le matin à la même place.

Mais ils ne virent rien, ils ne soupçonnèrent rien, ils n'eurent pas même lieu de s'étonner, lorsque ce personnage suspect vint leur offrir ses services en qualité de guide, au moment où ils sortaient de l'auberge.

C'était un homme d'une trentaine d'années, et qui, d'ailleurs, paraissait fort honnête.

Cependant, quelques soupçons s'éveillèrent dans l'esprit de Craig- Fry, et ils interrogèrent cet homme.

«Pourquoi, lui demandèrent-ils, vous offrez-vous en qualité de guide, et où prétendez-vous nous guider?»

Rien de plus naturel que cette double question, mais rien de plus naturel aussi que la réponse qui lui fut faite.

«Je suppose, dit le guide, que vous avez l'intention de visiter la Grande-Muraille, ainsi que font tous les voyageurs qui arrivent à Fou-Ning. Je connais le pays, et je m'offre à vous conduire.

-- Mon ami, dit Kin-Fo, qui intervint alors, avant de prendre un parti, je voudrais savoir si la province est sûre.

-- Très sûre, répondit le guide.

-- Est-ce qu'on ne parle pas, dans le pays, d'un certain Lao-Shen? demanda Kin-Fo.

-- Lao-Shen, le Taï-ping?

-- Oui.

-- En effet, répondit le guide, mais il n'y a rien à craindre de lui en deçà de la Grande-Muraille. Il ne se hasarderait pas sur le territoire impérial. C'est au-delà que sa bande parcourt les provinces mongoles.

-- Sait-on où il est actuellement? demanda Kin-Fo.

-- Il a été signalé dernièrement aux environs du Tsching-Tang-Ro, à quelques lis seulement de la Grande-Muraille.

-- Et de Fou-Ning au Tsching-Tang-Ro, quelle est la distance?

-- Une cinquantaine de lis environ.

-- Eh bien, j'accepte vos services.

-- Pour vous conduire jusqu'à la Grande-Muraille?...

-- Pour me conduire jusqu'au campement de Lao-Shen!»

Le guide ne put retenir un certain mouvement de surprise.

«Vous serez bien payé!» ajouta Kin-Fo.

Le guide secoua la tête en homme qui ne se souciait pas de passer la frontière.

Puis: «Jusqu'à la Grande-Muraille, bien! répondit-il. Au-delà, non! C'est risquer sa vie.

-- Estimez le prix de la vôtre! Je vous la paierai.

-- Soit», répondit le guide.

Et, se retournant vers les deux agents, Kin-Fo ajouta: «Vous êtes libres, messieurs, de ne point m'accompagner!

-- Où vous irez.... dit Craig.

-- Nous irons», dit Fry.

Le client de la Centenaire n'avait pas encore cessé de valoir pour eux deux cent mille dollars!

Après cette conversation, d'ailleurs, les agents parurent entièrement rassurés sur le compte du guide. Mais, à l'en croire, au-delà de cette barrière que les Chinois ont élevée contre les incursions des hordes mongoles, il fallait s'attendre aux plus graves éventualités.

Les préparatifs de départ furent aussitôt faits. On ne demanda point à Soun s'il lui convenait ou non d'être du voyage. Il en était.

Les moyens de transport, tels que voitures ou charrettes, manquaient absolument dans la petite bourgade de Fou-Ning. De chevaux ou de mulets, pas davantage. Mais il y avait un certain nombre de ces chameaux qui servent au commerce des Mongols. Ces aventureux trafiquants s'en vont par caravanes sur la route de Péking à Kiatcha, poussant leurs innombrables troupeaux de moutons à large queue. Ils établissent ainsi des communications entre la Russie asiatique et le Céleste Empire. Toutefois, ils ne se hasardent à travers ces longues steppes qu'en troupes nombreuses et bien armées.

«Ce sont des gens farouches et fiers, dit M. de Beauvoir, et pour lesquels le Chinois n'est qu'un objet de mépris.»

Cinq chameaux, avec leur harnachement très rudimentaire, furent achetés. On les chargea de provisions, on fit acquisition d'armes, et l'on partit sous la direction du guide.

Mais ces préparatifs avaient exigé quelque temps. Le départ ne put s'effectuer qu'à une heure de l'après-midi.

Malgré ce retard, le guide se faisait fort d'arriver, avant minuit, au pied de la Grande-Muraille. Là, il organiserait un campement, et le lendemain, si Kin-Fo persévérait dans son imprudente résolution, on passerait la frontière.

Le pays, aux environs de Fou-Ning, était accidenté. Des nuages de sable jaune se déroulaient en épaisses volutes au-dessus des routes, qui s'allongeaient entre les champs cultivés. On sentait encore là le productif territoire du Céleste Empire.

Les chameaux marchaient d'un pas mesuré, peu rapide, mais constant. Le guide précédait Kin-Fo, Soun, Craig et Fry, juchés entre les deux bosses de leur monture. Soun approuvait fort cette façon de voyager, et, dans ces conditions, il serait allé au bout du monde.

Si la route n'était pas fatigante, la chaleur était grande. A travers les couches atmosphériques très échauffées par la réverbération du sol, se produisaient les plus curieux effets de mirage. De vastes plaines liquides, grandes comme une mer, apparaissaient à l'horizon et s'évanouissaient bientôt, à l'extrême satisfaction de Soun, qui se croyait encore menacé de quelque navigation nouvelle.

Bien que cette province fût située aux limites extrêmes de la Chine, il ne faudrait pas croire qu'elle fût déserte. Le Céleste Empire, quelque vaste qu'il soit, est encore trop petit pour la population qui se presse à sa surface. Aussi, les habitants sont- ils nombreux, même sur la lisière du désert asiatique.

Des hommes travaillaient aux champs. Des femmes tartares, reconnaissables aux couleurs roses et, bleues de leurs vêtements, vaquaient aux travaux de la campagne.

Des troupeaux de moutons jaunes à longue queue -- une queue que Soun ne regardait pas sans envie! -- paissaient çà et là sous le regard de l'aigle noir. Malheur à l'infortuné ruminant qui s'écartait! Ce sont, en effet, de redoutables carnassiers, ces accipitres, qui font une terrible guerre aux moutons, aux mouflons, aux jeunes antilopes, et servent même de chiens de chasse aux Kirghis des steppes de l'Asie centrale.

Puis, des nuées de gibier à plume s'envolaient de toutes parts. Un fusil ne fût pas resté inactif sur cette portion du territoire; mais le vrai chasseur n'eût pas regardé d'un bon oeil, les filets, collets et autres engins de destruction, tout au plus dignes d'un braconnier, qui couvraient le sol entre les sillons de blé, de millet et de maïs.

Cependant, Kin-Fo et ses compagnons allaient au milieu des tourbillons de cette poussière mongole Ils ne s'arrêtaient, ni aux ombrages de la route, ni aux fermes isolées de la province, ni aux villages, que signalaient de loin en loin les Ours funéraires, élevées à la mémoire de quelques héros de la légende bouddhique. Ils marchaient en file se laissant conduire par leurs chameaux, qui ont cette habitude d'aller les uns derrière les autres et dont une sonnette rouge, pendue à leur cou, régularisait le pas cadencé.

Dans ces conditions, aucune conversation possible. Le guide, peu causeur, gardait toujours la tête de la petite troupe, observant la campagne dans un rayon dont l'épaisse poussière diminuait singulièrement l'étendue. Il n'hésitait jamais, d'ailleurs, sur la route à suivre, même à de certains croisements, auxquels manquait le poteau indicateur. Aussi, Fry-Craig, n'éprouvant plus de méfiance à son égard, reportaient-ils vite leur vigilance sur le précieux client, de la Centenaire.

Par un sentiment bien naturel, ils voyaient leur inquiétude s'accroître à mesure qu'ils se rapprochaient du but. A chaque instant, en effet, et sans être à même de le prévenir, ils pouvaient se trouver en présence d'un homme qui, d'un coup bien appliqué, leur ferait perdre deux cent mille dollars.

Quant à Kin-Fo, il se trouvait dans cette disposition d'esprit où le souvenir du passé domine les anxiétés du présent et de l'avenir. Il revoyait tout ce qu'avait été sa vie depuis deux mois. La constance de sa mauvaise fortune ne laissait pas de l'inquiéter très sérieusement. Depuis le jour où son correspondant de San Francisco lui avait envoyé la nouvelle de sa prétendue ruine, n'était-il pas entré dans une période de malchance vraiment extraordinaire? Ne s'établirait-il pas une compensation entre la seconde partie de son existence et la première, dont il avait eu la folie de méconnaître les avantages? Cette série de conjonctures adverses finirait-elle avec la reprise de la lettre, qui était dans les mains de Lao-Shen, si toutefois il parvenait à la lui reprendre sans coup férir? L'aimable Lé-ou, par sa présence, par ses soins, par sa tendresse, par son aimable gaieté, arriverait- elle à conjurer les méchants esprits acharnés contre sa personne? Oui! tout ce passé lui revenait, il s'en préoccupait, il s'en inquiétait! Et Wang!

Certes! il ne pouvait l'accuser d'avoir voulu tenir une promesse jurée; mais Wang, le philosophe, l'hôte assidu du yamen de Shang- Haï, ne serait plus là pour lui enseigner la sagesse!

... «Vous allez tomber! cria en ce moment le guide, dont le chameau venait d'être heurté par celui de Kin-Fo, qui avait failli choir au milieu de son rêve.

-- Sommes-nous arrivés? demanda-t-il.

-- Il est huit heures, répondit le guide, et je propose de faire halte pour dîner.

-- Et après?

-- Après, nous nous remettrons en route.

-- Il fera nuit.

-- Oh! ne craignez pas que je vous égare! La Grande-Muraille n'est pas à vingt lis d'ici, et il convient de laisser souffler nos bêtes!

-- Soit!» répondit Kin-Fo.

Sur la route, s'élevait une masure abandonnée. Un petit ruisseau coulait auprès, dans une sinueuse ravine, et les chameaux purent s'y désaltérer.

Pendant ce temps, avant que la nuit fût tout à fait venue, Kin-Fo et ses compagnons s'installèrent dans cette masure, et, là, ils mangèrent comme des gens dont une longue route vient d'aiguiser l'appétit.

La conversation, cependant, manqua d'entrain. Une ou deux fois, Kin-Fo la mit sur le compte de Lao-Shen. Il demanda au guide ce qu'était ce Taï-ping, s'il le connaissait. Le guide secoua la tête en homme qui n'est pas rassuré, et, autant que possible, il évita de répondre.

«Vient-il quelquefois dans la province? demanda Kin-Fo.

-- Non, répondit le guide, mais des Taï-ping de sa bande ont plusieurs fois passé la Grande-Muraille, et il ne faisait pas bon les rencontrer! Bouddha nous garde des Taï-ping!»

A ces réponses, dont le guide ne pouvait évidemment comprendre toute l'importance qu'y attachait son interlocuteur, Craig et Fry se regardaient en fronçant le sourcil, tiraient leur montre, la consultaient, et, finalement, hochaient la tête.

«Pourquoi, dirent-ils, ne resterions-nous pas tranquillement ici en attendant le jour?

-- Dans cette masure! s'écria le guide. J'aime encore mieux la rase campagne! On risque moins d'être surpris!

-- Il est convenu que nous serons ce soir à la Grande- Muraille, répondit Kin-Fo. je veux y être et j'y serai.»

Ceci fut dit d'un ton qui n'admettait pas de discussion.

Soun, déjà galopé par la peur, Soun lui-même, n'osa pas protester.

Le repas terminé -- il était à peu près neuf heures -, le guide se leva et donna le signal du départ.

Kin-Fo se dirigea vers sa monture. Craig et Fry allèrent alors à lui.

«Monsieur, dirent-ils, vous êtes bien décidé à vous remettre entre les mains de Lao-Shen?

-- Absolument décidé, répondit Kin-Fo. Je veux avoir ma lettre à quelque prix que ce soit.

-- C'est jouer très gros jeu! reprirent-ils, que d'aller au campement du Taï-ping!

-- Je ne suis pas venu jusqu'ici pour reculer! répliqua Kin-Fo. Libre à vous de ne pas me suivre!»

Le guide avait allumé une petite lanterne de poche. Les deux agents s'approchèrent, et consultèrent une seconde fois leur montre.

«Il serait certainement plus prudent d'attendre à demain, dirent- ils en insistant.

-- Pourquoi cela? répondit Kin-Fo, Lao-Shen sera aussi dangereux demain ou après-demain qu'il peut l'être aujourd'hui! En route!

-- En route!» répétèrent Fry-Craig.

Le guide avait entendu ce bout de conversation. Plusieurs fois déjà, pendant la halte, lorsque les deux agents avaient voulu dissuader Kin-Fo d'aller plus avant, un certain mécontentement s'était révélé sur son visage. En cet instant, lorsqu'il les vit revenir à la charge, il ne put retenir un mouvement d'impatience.

Ceci n'avait point échappé à Kin-Fo, bien décidé, d'ailleurs, à ne pas reculer d'une semelle. Mais sa surprise fut extrême, lorsque, au moment où il l'aidait à remonter sur sa bête, le guide se pencha à son oreille et murmura ces mots: «Défiez-vous de ces deux hommes!»

Kin-Fo allait demander l'explication de ces paroles... Le guide lui fit signe de se taire, donna le signal du départ, et la petite troupe s'aventura dans la nuit à travers la campagne.

Un grain de défiance était-il entré dans l'esprit du client de Fry-Craig? Les paroles, absolument inattendues et inexplicables, prononcées par le guide, pouvaient-elles contrebalancer dans son esprit les deux mois de dévouement que les agents avaient mis à son service?