Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II
Part 8
On ne compte pas deux heures de marche entre le marquisat de Brunoy et le Jard de Voisenon, entre la demeure de ce fou illustre auquel nos recherches ont fait une seconde immortalité, et le petit château du célèbre abbé qui fut l'ami de Voltaire, celui de madame Favart et du duc de La Vallière; entre la cave de ce fils d'une haute famille de financiers qui mourut à trente ans, après avoir déshonoré tout ce que la richesse donne de puissance, la noblesse de considération, et le monastère du représentant le plus orgueilleusement né des abbés de cour au dix-huitième siècle. Brunoy et Voisenon ont, comme on le voit, plus d'un lien de parenté morale qu'il ne faut aucun effort paradoxal pour saisir. Le marquis et l'abbé sont du même temps, et tous les deux l'expriment parfaitement sous deux faces caractéristiques: et, remarque vraie autant que surprenante, l'espace où s'élèvent les deux demeures à jamais historiques revendique, au nom de la même curiosité, des centaines d'autres demeures toutes également marquées au coin du cynique, du frivole, du dévorant dix-huitième siècle. La province de Brie, que le cadastre a découpée en départemens, en arrondissemens, en cantons, regorge de châteaux habités, sous le règne de Louis XV, par ces marquis pailletés, ces abbés paresseux, ces financiers obèses, dont les mémoires secrets de Grimm, de Bachaumont, les correspondances du marquis de Lauraguais, ont fait leur railleuse pâture. Cette laiteuse et fromagère Brie, cette Io inépuisable, le dirait-on? fut une caverne de plaisirs dans toute l'impure acception du mot, à l'époque du régent et de son déplorable successeur; tout château que la bande noire n'a pas démoli est un demi-volume de mémoires, un boudoir dédoré, un pavillon d'ivresse. Là, c'est l'endroit où fut le château de Samuel Bernard, prodigue d'un âge antérieur, mais digne du suivant; là, c'est le pavillon Bourei, autre financier, autre Jupiter de toutes les Danaë du Théâtre-Italien; là, c'est Vaux, ce château presque biblique, où la flamme vengeresse de Dieu a passé, et où elle n'a laissé qu'un chien pour tout gardien et maître; là, c'est le château de Law, ce voleur trigonométrique; enfin, partout, où le pied se pose, il en sort un gémissement du dix-huitième siècle, que nous ne circonscrivons pas à des limites chronologiques comme les entendent les astronomes, mais que nous rattachons au déclin du règne de Louis XIV, pour l'étendre au moins jusqu'à Barras, dont l'impudique château déploie encore aujourd'hui ses fondations réhabilitées par l'honneur et la gloire sur le sol où Vaux, Brunoy et Voisenon brillèrent si fatalement.
Le petit château abbatial du Jard existe encore; mais ce n'est pas celui où tout prouve que l'abbé résidait quand il venait se reposer dans sa seigneurie après quelque pèlerinage un peu agité chez ses amis de Paris et de Montrouge. Celui-là, qui porte le nom de château de Voisenon, a été également conservé en devenant une maison bourgeoise d'une magnifique apparence. D'empiètemens en empiètemens, la commune a rongé les anciennes limites des deux propriétés, et il serait difficile aujourd'hui d'en tracer la figure générale sans s'exposer à de graves erreurs de formes et de proportions. Elle n'a pas cependant assez dévasté, ou plutôt assez envahi, pour qu'il ne soit possible, à l'aide des fragmens de constructions restées, de s'assurer de l'espace que couvraient le château du Jard et ses dépendances religieuses. Ainsi, par les fractions du petit fossé tracé le long du mur où s'ouvre la principale entrée, on suppose aisément qu'il était fort étroit, et cernait par conséquent une maison seigneuriale moins luxueuse ou hostile que grave et sérieuse. A plus d'un titre, les fossés des châteaux sont aux châteaux mêmes ce que les cordons sont aux médailles. On n'oserait pas affirmer d'abord que la grille fut autrefois où elle est maintenant; à la première vue, il semblerait qu'elle s'ouvrait à l'extrémité d'un axe qui n'est pas celui d'aujourd'hui; car elle fait face au couvent et non absolument au petit château du Jard, laissé, au contraire, dans un coin de la grande cour, et comme posé à terre et au hasard. Cette opinion serait fautive. Le couvent, qui était, à n'en pas douter, le corps principal des bâtimens, avait quatre côtés. D'abord, celui qui reste en totalité, et auquel la grille s'oppose, était la façade; quant aux trois autres, il est de rigueur de les mentionner ainsi: celui de droite, en regardant la grille, a été démoli, dans je ne sais quel but, par le propriétaire actuel; celui de gauche n'existe qu'au tiers final de sa longueur, et ce tiers est une chapelle que la révolution a transformée, au moyen d'un mur de clôture, en deux écuries; et le quatrième et dernier côté, celui qui est parallèle au mur de la grille, comprend le château qu'habitait l'abbé de Voisenon, et les corps de logis ordinairement désignés dans la distribution des châteaux sous le nom collectif de communs. Un des deux pavillons des communs détruits s'élève encore à la droite de la grille.
Il est très-facile de ne pas confondre le château du Jard et le château de Voisenon, qu'un simple mur de terre a séparés à l'époque des perturbations violentes subies par les propriétés. Le château de Voisenon était celui que tenait de ses aïeux l'abbé de ce nom, et le château du Jard celui dont la possession lui fut acquise en devenant abbé de l'abbaye du Jard. L'un était un héritage, l'autre un usufruit. Il pouvait vendre le premier; il n'avait pas le droit d'aliéner l'autre, qui appartenait au clergé. Chaque abbaye un peu considérable, personne ne l'ignore, avait son château, où était le seigneur abbé titulaire.
Le petit château du Jard existe donc; mais il n'est pas habité, le propriétaire du domaine ayant préféré s'arranger un logement dans le couvent. J'ignore quelles sont les raisons de convenance ou d'économie qui ont dicté ce choix.
Ne demandez pas au petit castel abbatial, briqueté à la façon riante de la place Royale, tigré autour des croisées de ses trois étages par le moellon rougeâtre si cher aux temps d'Henri IV et de Louis XIII, ne demandez pas un vestibule spacieux, orné de colonnes, comme celui de Vaux. Il n'y a qu'un pas du seuil de la porte à la première marche de l'escalier intérieur, et cet escalier n'est ni froissé et contourné en coquille, à la manière du quinzième siècle, ni enrichi de revêtemens de marbre. C'est un escalier très-lourd, fait de larges et courtes marches, au bord desquelles s'élève une rampe grossière, en bois peint en gris. A chaque étage, le palier se déploie en deux ailes, dont il n'est pas difficile d'inventorier les distributions; car on ne connaissait guère autrefois l'art de subdiviser un appartement en une foule de pièces inconnues les unes aux autres, et réunies par des couloirs circulaires. On ignorait ces détours ingénieux qui isolent, comme dans un autre pays, la vie privée, aujourd'hui si amoureuse du recueillement et du silence. Trois ou quatre pièces, donnant l'une dans l'autre, composent le travail architectural de chaque étage. Au plafond, des poutres de châtaigniers en saillie; et pour croisées, de hautes meurtrières garnies de petits carreaux soudés avec du plomb. Des cheminées fuyant sous des manteaux de toute hauteur achèvent d'imprimer aux appartemens des anciens châteaux, et particulièrement à celui du Jard, cette couleur de naïveté qui en fait le charme un peu triste. Trait caractéristique d'un âge encore grossier, des solives énormes, perpendiculairement posées, prêtent leur appui aux plafonds, trop longs ou trop pesans pour se soutenir d'eux-mêmes. L'opulence seigneuriale les dorait avec goût d'emblèmes mythologiques; mais depuis que le temps et les mutilations ont enlevé cette parure, chaque pièce, ainsi hérissée de bâtons nus, ressemble à nos entreponts de vaisseaux.
Le mobilier ayant complètement disparu du petit château du Jard, on ne peut parler que des localités telles quelles. Le premier étage est le modèle du second, et le troisième n'est, ainsi que dans tous les châteaux de la même époque, qu'une suite de petites pièces destinées à loger la nombreuse domesticité de la seigneurie. On se figure sans peine l'ennui qu'aurait eu à vivre toute l'année dans cet amas de chambres froides et sans agrément le voluptueux abbé de Voisenon. Aussi habita-t-il peu le château du Jard dans sa jeunesse: il n'y séjourna avec assiduité que lorsque l'âge lui eut fait une nécessité de vivre loin des échauffans petits soupers de Paris et de respirer l'air gras de la Brie.
Il n'était pas le moins du monde l'homme des jouissances rurales, quoique sa seigneurie fût une des plus riches de France par les dîmes nombreuses qu'elle touchait: on lui en apportait de plus de vingt lieues à la ronde. Bestiaux, volailles, laitages, légumes, fruits, bois, poissons, gibiers, abondaient chez lui sans qu'il détachât un liard de ses revenus. Outre les dîmes, il pouvait imposer la corvée quand il avait besoin de remuer ses champs, couper son bois, faire ses vendanges et ses moissons. Heureuse opulence qu'il avait trouvée toute faite en naissant: roi dans son château, tout ce qu'il apercevait de sa croisée était à lui. Ces grasses fermes, qui sont aujourd'hui telles qu'elles étaient alors, se liaient à son domaine, et versaient leurs trésors dans ses caves et ses greniers. Ces incommensurables tapis de blé et d'orge étaient à lui comme ces moulins aux larges ailes, ces bois d'ormes, ces ruisseaux et tout ce qu'enferme l'horizon.
Ainsi est racontée l'origine du château du Jard. Un jour d'été que Louis le Jeune, marié depuis peu en troisièmes noces avec la belle Alix de Champagne, se promenait à travers champs dans les environs de Melun, il fut émerveillé, ainsi que la reine, de la richesse du paysage. Leur désir fut aussitôt d'avoir une habitation dans un endroit si beau, si fleuri, si tranquille et si rapproché de Melun, où était l'abbaye du Mont-Saint-Pierre, résidence aimée du roi. Les maçons accoururent, et la maison royale du Jard fut entièrement construite quelques années après. Ce voeu étant réalisé, les royaux époux en formèrent bientôt un autre, parfois plus difficile à être exaucé, celui d'avoir un enfant; car le roi se faisait vieux, et il ne voulait pas mourir sans un héritier de son sang. Courbé sous le poids de cette pensée ambitieuse, il s'achemina à pas de pèlerin vers le saint monastère de Cîteaux, célèbre à tous les titres, mais peu renommé jusque alors dans l'art aventureux de procurer à volonté des héritiers aux vieux rois de France. D'abord, les religieux se récusèrent, renvoyant à Dieu la faculté de faire naître des héritiers tardifs. Cependant le roi pria, pleura tant, que les moines crurent de leur devoir de promettre un fils à Louis le Jeune, qui se réjouit dans le fond de son ame, remercia comme un roi généreux remercie des moines, et rentra plein d'espérances nouvelles dans son château du Jard. La même année (1165), la belle Alix lui donna un fils qui fut Philippe, du surnom de Dieudonné, le même à qui de hauts faits d'armes valurent plus tard le titre non moins légitime d'Auguste. Ainsi Philippe-Auguste est né au Jard.
Quand le roi fut mort, Alix ralentit ses visites au château; et, en 1199, elle résolut enfin de ne jamais plus revoir un séjour où elle n'avait qu'à répandre des pleurs au souvenir de son mari. En recevant ses adieux, les moines lui exposèrent humblement qu'ils seraient bientôt obligés de l'imiter, si la Providence ne leur assurait un logement plus convenable que celui qu'ils occupaient. Touchée de leurs représentations, Alix leur offrit son château du Jard, que, cinq ans après seulement (1204), Innocent III érigeait en abbaye. Le palais se transforma en cloître, et sans coûter de fortes dépenses aux moines, si l'on songe à l'uniformité des constructions au treizième siècle. A l'abbaye ils ajoutèrent une église, qui fut terminée en 1287, et détruite en 93. Il ne reste de cet édifice, classé comme un souvenir somptueux dans la mémoire des plus vieux habitans de Voisenon, qu'une statue de saint Jean, oubliée au milieu du potager du propriétaire actuel. Grotesque relique! Les oiseaux n'en ont même plus peur, tant elle ressemble peu à une statue, et surtout à un saint.
Trois siècles de libéralités royales et de dons émanés de la générosité pieuse des vicomtes de Melun élevèrent très-haut le trésor de l'abbaye et de l'église du Jard[B].
C'est à l'archevêque de Sens que les abbés du Jard juraient solennellement obéissance dans l'abbaye de Saint-Pierre de Melun. Quelques-uns méritent d'être cités, entre autres Pierre de Corbeil, archevêque de Sens, et Philibert Rabou, l'un des ancêtres de Gabrielle d'Estrées par les femmes. Le prédécesseur de l'abbé de Voisenon fut Chaumont de la Galaisière; et lui Claude-Henri Fusée de Voisenon, qui fut le dernier des abbés du Jard, fut nommé en avril 1742. Il est à remarquer ici que le Jard, ce lieu autrefois consacré par une abbaye royale et deux églises, n'a pas même aujourd'hui un curé pour dire la messe. Voisenon n'est desservi par personne.
Nous avons dit que l'abbaye du Jard, où l'abbé de Voisenon était censé remplir les fonctions de chef de la communauté, n'avait pas été entièrement sacrifiée aux nécessités d'une nouvelle destination. Une aile reste encore: c'est une longue construction d'un seul étage, éclairée par quatorze croisées, nombre égal à celui des croisées des salles basses. Tout cela n'est plus qu'un tombeau, et ce qu'il y a de plus triste au monde, un tombeau vide. Les pyramides d'Égypte ne sont pas plus éloignées de nous, comme antiquité, qu'un monastère sans le bruit perpétuel des cloches sur les toits, sans la chapelle dont les vitraux rougissent, flambent et bleuissent au soleil, couleuvres, flammes, roses et ruisseaux de pourpre; sans vassaux apportant dans la cour, et de bien loin, les fruits, les gerbes, les poissons dans la nasse et les outres de vin. Il y a, dans le couvent du Jard, beaucoup d'écho, beaucoup d'humidité, beaucoup de silence et quelque chose de plus douloureux encore, une salle à manger au plain-pied, celle du propriétaire, sans doute.
Claude-Henri de Fusée de Voisenon était abbé du Jard et ministre plénipotentiaire du prince évêque de Spire. Son titre nobiliaire domanial lui venait de la terre de Voisenon, où il naquit le 8 juin 1708. On a trop insisté peut-être sur la débilité de la constitution qu'il apporta en naissant, et qu'il tenait, dit-on, de sa mère, femme excessivement délicate. Depuis Fontenelle et Voltaire, l'un mort presque à cent ans, l'autre à quatre-vingts ans passés, tous deux cependant venus au monde avec des chances fort douteuses d'existence, il est devenu très-hasardeux de déterminer la longévité par la naissance. On ajoute qu'une nourrice malsaine, aggravant la faiblesse héréditaire de l'enfant, mit dans son sang les germes de l'asthme dont il eut à souffrir toute sa vie, et dont il mourut. Ces faits acceptés, une mère maladive, une mauvaise nourrice, un asthme, de continuels crachemens de sang, il n'en serait prouvé que plus étroitement qu'on peut vivre encore jusqu'à soixante-huit ans, malgré ces graves désavantages. Que d'hommes bien constitués se contenteraient d'atteindre à cet âge! Et si l'abbé de Voisenon ne dépassa pas les bornes d'une vieillesse déjà fort raisonnable, il ne faut pas oublier qu'il se joua continuellement de sa santé avec l'imprudence d'un homme vigoureux; mangeant sans mesure, présidant tous les petits soupers, sans doute appelés ainsi par antiphrase; courant la nuit de salon en salon; ne se couchant qu'au matin, en digne élève de l'Hercule de la débauche, de Richelieu, son maître et son bourreau. Effrayé de son rachitisme, son père n'osa pas confier son éducation aux établissement spéciaux; il le fit élever sous ses yeux avec la patience d'un père et la sollicitude d'un médecin. Cinq années de soins suffirent au développement de son intelligence vive, claire, merveilleusement propre à recevoir et à garder les leçons de science et de goût de ses professeurs. A onze ans, il adressa une épître à Voltaire, qui lui répondit: «Vous aimez les vers; je vous le prédis, vous en ferez de charmans. Soyez mon élève, et venez me voir.» Si Voisenon justifia la prédiction, il n'alla guère au-delà du sens favorable qu'elle enfermait. Verbeux, incorrects, pauvres de formes, pâles et minces comme de l'encre de Chine mal délayée, ses vers ont quelquefois de l'esprit, parce que tout le monde en avait au dix-huitième siècle; mais à les classer avec indulgence et s'en occuper, c'est en avoir beaucoup; ils méritent d'être considérés comme de la limonade faite avec des citrons dont Voltaire aurait exprimé tout le jus.
A beaucoup d'égards, la prose du dix-huitième siècle n'étant pas un art, mais une ressource ménagée aux esprits repoussés de la poésie, elle se prêta mieux aux fantaisies paresseuses de l'abbé de Voisenon. Ses facéties, ses historiettes, ses nouvelles orientales, réunies plus tard, du moins en grande partie, aux oeuvres du comte de Caylus et en compagnie des contes libertins de Duclos et de Crébillon fils, prouvent encore la facilité qu'il avait à ressembler à Voltaire, et à s'en tenir immensément éloigné. La plupart trop libres, trop indécentes, pour se montrer à côté des quelques morceaux, à grand'peine sérieux, qui forment ce qu'on appelle ses oeuvres, elles figurent dans l'ouvrage que nous venons de citer, sous le titre de _Recueil de ces messieurs, Aventures des bals des bois, Étrennes de la Saint-Jean, les Écosseuses, les OEufs de Pâques_. On sait par les mémoires du temps qu'une société de gens de lettres, formée par mademoiselle Quinaut du Frêne, et composée de quatorze personnes choisies par elle, s'était proposé la haute et difficile mission de bien souper, d'avoir beaucoup d'esprit et beaucoup de gaîté. A la fin du semestre ou de l'année, on imprimait en manière de cotisations collectives, l'esprit des convives, et, je suppose, un peu aux dépens de leur gaîté. Privés de la joie des lumières, du pétillement des yeux, du cliquetis des verres et du bien-être si indulgent du dessert, ces libertinages de table ne sont que grossiers à quatre-vingts ans de distance. Les lectures et par conséquent les dîners avaient lieu, tantôt chez mademoiselle Quinaut, tantôt chez le comte de Caylus.
Le motif qui fit renoncer Voisenon au métier des armes, pour lequel il avait d'abord déclaré son penchant, malgré l'avis de son père décidé à le vouer aux ordres, mérite d'être rappelé au souvenir de ceux qui aiment à s'expliquer l'origine de la conduite des hommes de quelque valeur. Une expression inconvenante l'expose à souscrire à la réparation que lui demande un officier. Il se bat avec lui et le blesse. La désolante idée d'avoir été sur le point de tuer un homme offensé par lui trouble, change le cours de ses projets d'avenir: il ne veut plus être militaire; il court s'enfermer dans un séminaire, d'où il écrit à son père sa ferme résolution d'entrer dans la carrière ecclésiastique. Ce fut l'évêque de Boulogne qui l'ordonna prêtre et qui le choisit pour son grand-vicaire: fausse vocation par laquelle la France perdit peut-être un excellent officier, sans acquérir un bon ministre de la religion. On l'a loué avec raison et justice de deux faits extrêmement honorables. Un auteur avait écrit, dans un libelle, des injures contre sa personne, et parlé avec une profonde moquerie du style épigrammatique de ses sermons. D'un signe, l'abbé de Voisenon pouvait le faire enfermer dans une prison d'état pour vingt ans. Il court chez les juges, car l'homme était déjà arrêté; il obtient sa grâce et sa liberté. Quand celui-ci veut le remercier, Voisenon l'interrompt pour lui dire: «Vous ne me devez aucun remerciement; c'est à moi à vous en faire de m'avoir averti que les vérités de l'Évangile exigent de ceux qui les annoncent un style plus simple, un ton plus noble et plus grave; je n'aurais pas dû l'oublier, et je vous promets de faire usage de vos conseils.» Il n'écrivit plus de mandemens.
Quelques années plus tard, il apprend que les habitans de Boulogne ont demandé pour lui au ministre la chaire de l'évêque Henriot, auprès duquel il était vicaire. Il court en poste à Versailles, et dit au cardinal Fleury: «Et comment veulent-ils que je les conduise, lorsque j'ai tant de peine à me conduire moi-même?» Touché du bon sens exquis de ses répugnances, le ministre Fleury lui donna l'abbaye royale du Jard, gouvernement facile dont le siége était dans son château même de Voisenon.
Dès qu'il fut réellement une sommité ecclésiastique, il ne songea plus qu'au théâtre. Le nouvel abbé du Jard écrivit, d'après le voeu de mademoiselle Quinaut, _la Coquette fixée, le Réveil de Thalie, les Mariages assortis, la Jeune Grecque_, comédies de salon que le théâtre n'a pas gardées, et que la littérature ne sait où placer aujourd'hui, tant elles sont loin d'offrir une seule qualité recommandable. Le seul genre où l'abbé de Voisenon se serait peut-être distingué, c'eût été l'opéra, s'il eût été secondé par un musicien intelligent. Dans son talent baladin, il y avait le mouvement et la verve dégingandée des abbés italiens. Pourtant l'abbé de Voisenon a joui pendant sa vie d'une grande célébrité. Dans l'impossibilité de la justifier par ses oeuvres, nous la faisons découler de son caractère aimable, de sa conversation épigrammatique, beaucoup de sa position dans le monde. En fallait-il davantage autrefois, quand le succès s'établissait non par la publicité des journaux, mais au courant de la parole, et sur un mot vite su, long-temps répété? On aurait tort de protester contre ce genre d'illustration: chaque époque a les siens: on est grand homme à présent par les journaux, on l'était autrefois par les salons. En général, on écrit mieux maintenant; mais où est l'écrivain de trente ans capable de créer et de soutenir un sujet de conversation au milieu de cent personnes distinguées? Les laquais de M. de Boufflers étaient probablement mieux à leur place dans un salon que ne le seraient les plus fiers écrivains de nos jours.
Ceux qui ont attribué les pièces de Favart à l'abbé de Voisenon, ou qui lui ont fait une large part de collaboration, n'ont lu avec quelque attention ni l'un ni l'autre de ces deux auteurs. Favart était un esprit réfléchi, pénétré des nécessités de son art d'écrivain dramatique, et le possédant à un degré qui n'a été surpassé que par M. Scribe. Entre Favart et l'abbé de Voisenon, il y a la différence qu'il importe de reconnaître entre un bon mot et un bon ouvrage. Le bon mot emprunté se trouve quelquefois dans le bon ouvrage; mais c'est le volé qui doit se glorifier. Du reste, l'abbé de Voisenon ne prétendit jamais aux succès de son ami Favart; il repoussa toujours, au contraire, des éloges que la jalousie lui envoyait. Une seule fois, et il ne s'agissait pas de Favart, il se permit de dire à la représentation du _Cercle_, comédie de Poinsinet: «Ah! le fripon, il a écouté aux portes.» Raillerie fine, et sentant son véritable gentilhomme.
L'abbé de Voisenon et madame Favart sont deux personnages si habitués à se trouver ensemble, dans les mémoires contemporains, que parler de l'un sans s'arrêter un instant à l'autre, c'est presque mentir à l'histoire.