Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II
Part 17
«Il y a deux êtres dans le monde en présence desquels Dieu m'a aimé; aussi, quoique l'un fût une femme (M. B.), j'ai pu les aimer tous deux aussi purement que j'aime Dieu, et par conséquent les aimer en présence de Dieu, et il n'y a que de cette manière-là que l'on doive s'aimer, si l'on veut que les amitiés soient durables.» Tout est mystérieux dans la vie et dans la mort de cet homme extraordinaire. Il prédit la minute de sa mort, quoique en parfaite santé au moment de sa prophétie; sûr de ce qui devait arriver, il alla déjeuner chez un de ses amis, ancien sénateur, causa jusqu'au dessert; puis il se leva pour se reposer dans une autre pièce; là, il s'assit dans un fauteuil, regarda le ciel et mourut. C'était le 13 octobre 1803.
Si nous n'avons pas cité les marquis de Poyanne et de Raye, l'un et l'autre possesseurs de Petit-Bourg avant madame la duchesse de Bourbon, ce n'est point par oubli, mais bien à cause de la stérilité des recherches que nous avons faites. Nous avons découvert seulement que le marquis de Raye réunit à la seigneurie le domaine de Neufbourg.
La révolution ayant dépouillé la duchesse de Bourbon de ses propriétés, le château de Petit-Bourg fut acquis à la nation, terrible châtelaine. Il est juste cependant de constater que la république ne mit, contre son usage, aucune filature de coton dans les salons à chicorée et à coquilles d'or.
Un acquéreur se présenta dans ces temps orageux, et sauva Petit-Bourg d'un abandon qui, en se prolongeant, eût été aussi funeste qu'une dégradation violente. M. Perrin, fermier des jeux, acheta le château à la nation. Sans porter une curiosité indiscrète dans ce dernier contrat de vente, il faut croire aux bons souvenirs que M. Perrin a laissés dans la commune. C'est à ce propriétaire que M. Aguado acheta Petit-Bourg en 1827.
En 1814, Petit-Bourg fut occupé par le prince de Schwartzenberg, commandant en chef des armées alliées, réunies contre la France. Il y établit son quartier-général; de cette position, il observait les mouvemens de Paris et de Fontainebleau, où se faisaient et se défaisaient les grands événemens historiques du moment; on avait logé dans les propriétés voisines les principaux officiers autrichiens, bavarois et prussiens. Les soldats s'étaient établis dans les bourgs et villages des environs, et en si grand nombre, que beaucoup de familles avaient été forcées d'en recevoir jusqu'à vingt; impôt écrasant, inévitable, odieux; mais c'était la guerre. Quelque sévère que fût la discipline en vigueur parmi les troupes coalisées, il se commettait chaque jour, chaque heure, des actes de violence. Un jour, un champ était dévasté par le pas des chevaux; un autre jour, des arbres étaient coupés dans un parc, afin d'avoir du bois en quantité suffisante pour faire cuire ces énormes morceaux de boeuf encore présens à la mémoire de la génération envahie. Et que de légumes volés! que de fruits emportés avant la maturité, luxe dont se moquaient les cosaques! que de petits pillages autour d'une ferme! oeufs, poules, poulets; rien n'est filou comme un vainqueur. Tout est égal d'ailleurs; un royaume conquis, c'est un gros oeuf volé; une poule volée, c'est un petit royaume conquis. La campagne de France fut mortelle à nos propriétés rurales; tantôt livrées sans défense à la rage affamée des alliés, tantôt occupées par les Français reprenant l'avantage ou battant en retraite. Telle ferme de la Champagne a été deux fois en un jour prise par les Français et par les Prussiens.
Il vint un moment, pendant l'occupation étrangère, où les habitans n'osaient plus se plaindre aux chefs, tant la législation militaire était terrible contre le soldat délinquant: le fouet jusqu'au sang, jusqu'aux os, pour un léger vol; la mort pour une faute plus grave. Par humanité, on aimait mieux endurer la perte d'un mouton ou de quelques livres de fruits que de faire passer par les armes le malheureux maraudeur.
Cependant un vol fut commis si audacieusement, que la victime ne put empêcher sa colère d'éclater: c'était un fermier des environs de Soisy-sous-Étiolles. Obligé d'aller passer avec sa famille trois ou quatre jours à Villeneuve-Saint-Georges, il confia sa ferme à quelques-unes de ces femmes de la campagne dont l'emploi est d'aller vendre au marché deux fois par semaine le beurre et le fromage.
Instruits du voyage du fermier, des soldats allemands s'introduisirent la nuit dans son cellier; ils lui emportèrent le premier jour tout son vin en bouteilles, et, le second jour, les quatre ou cinq cents bouteilles de vins fins réservées pour les solennités patronales. Le déménagement se fit en silence et comme une reconnaissance de nuit. J'ignore si les oeufs et les poules n'eurent pas un peu à souffrir de l'invasion; la grande affaire n'a pas laissé de place au retentissement des coups de main.
Quand le fermier rentra chez lui, de quel douloureux spectacle ne fut-il pas frappé? D'un saut, mais d'un saut de loup, car la colère est une bête fauve, il franchit les terrains qui le séparaient de la Seine, traversa la rivière, et se rendit au quartier-général du prince de Schwartzenberg, à Petit-Bourg; car il ne doutait pas que les voleurs ne fissent partie des régimens campés dans les différentes communes du canton. Les preuves abondaient, clous de souliers, pompons, boutons d'habit, mille et une pièces de conviction. Un Allemand est trop naïf pour ne pas oublier derrière lui autant de preuves qu'en exige une sentence.
Le prince, avec son affabilité ordinaire, donna audience au fermier. La plainte écoutée, il lui demanda s'il savait à quelle peine seraient infailliblement condamnés les soldats allemands contre lesquels il demandait justice. «Je le sais, répondit le fermier; mais ils l'ont mérité.--Réfléchissez bien, ajouta le prince, et revenez me voir demain; si vous persistez, il y aura jugement et condamnation à mort, cela va sans dire.
--Ma résolution est toute prise, pensa le fermier en se retirant. Je ne vois pas pourquoi ces pillards seraient épargnés; ce n'est pas ma faute si leurs lois les condamnent à mort; je me serais contenté de la prison.
--Eh bien! dit le prince de Schwartzenberg en recevant le lendemain le fermier de Soisy-sous-Étiolles; qu'avez-vous décidé?
--Que je ne renoncerai pas à les poursuivre devant le conseil de guerre, répondit celui-ci.
--Auriez-vous été soldat, par hasard? lui demanda encore le prince.
--Nous avons tous été soldats, à mon âge, dans le pays.
Le prince s'arrêta pour penser.
--Les trois soldats allemands qui ont volé votre vin, reprit-il, me seront livrés ce soir; on les connaît. Je vous prie de venir encore demain ici avant l'heure où le conseil s'assemblera pour les juger. Soyez au château à dix heures du matin.
Le fermier fut exact; rien jusque alors n'avait ébranlé sa détermination d'être vengé. Ancien soldat, comme il l'avait dit, il avait dans le coeur la colère bruyante du paysan pillé et la colère silencieuse du soldat vaincu. La raison et la pitié étaient fort à l'étroit entre ces deux passions.
--Voilà les trois soldats dont vous avez à vous plaindre; ce sont trois frères, Saxons tous les trois, dit le prince au fermier.
--Je ne m'attendais pas à voir trois frères dans mes pillards, se dit le fermier; c'est dur de les faire fusiller; mais c'est leur faute.
--Avant de les envoyer devant leurs juges, il m'a plu, dit le prince, de vous réunir vous et eux à ma table. Messieurs, nous allons déjeuner tous les quatre. Asseyons-nous.
Quand les trois autres invités, assez embarrassés d'abord de leur position respective, eurent bu les deux ou trois coups de vin vieux que leur avaient versés les domestiques, ils commencèrent à s'habituer à leur propre présence.
--Où avez-vous fait la guerre? dit ensuite le prince au fermier.
--En Italie et en Allemagne, mon prince.
Comprenant parfaitement le français, les trois Saxons écoutaient de toutes leurs oreilles.
--Étiez-vous à la prise de telle ville? lui demanda le prince.
--Sans doute.
--Et de telle autre?
--Oui, prince, et c'était chaud; nous débusquâmes l'ennemi de derrière une ferme, nous incendiâmes la ferme; puis tout fut à nous.
--A votre santé, dit le prince en versant un verre de bordeaux au fermier; continuez.
Les trois Saxons écoutaient toujours.
--Dame! nous fîmes ensuite comme en pays conquis; nous mangeâmes, nous bûmes, nous nous logeâmes chez le bourgeois. J'étais logé chez un prêtre, moi. Pendant deux mois, je puis dire que les poulets ne quittaient pas la broche.
--A votre santé, monsieur le fermier.--Le prince versa de nouveau.
--Son vin était fameux, si ses poules étaient grasses. Je bus jusqu'au dernier flacon.
--Il vous avait sans doute prié de l'en débarrasser.
--Ah! que non, le vieil avare! Mais j'aurais voulu voir qu'il m'eût empêché de saigner sa cave!
--Et s'il n'eût pas consenti à vous en livrer les clefs?
--J'aurais enfoncé la porte.
--A votre santé, monsieur le fermier. Ah! vous eussiez enfoncé la porte; et le conseil de guerre?...
--Bah! bah! le conseil de guerre en pays conquis! Eh bien! oui: j'eusse été peut-être condamné à être mis à la queue du régiment.
--Une plume et du papier, dit le prince à ses domestiques.
«Moi, fermier à Soisy-sous-Étiolles, écrivit le prince, ancien soldat, ayant fait la guerre en Allemagne, où j'ai quelquefois bu, sans leur permission, le vin des personnes chez lesquelles j'étais logé, et n'ayant jamais été puni pour cela, consens à ce que les trois soldats saxons qui ont pillé mon cellier soient, pour cette faute, condamnés à mort sur-le-champ.»
--Signez donc, monsieur le fermier.
Le fermier prit son chapeau et son bâton pour gagner la porte.
--Je ne veux pas que vous partiez ainsi, dit le prince en riant: estimez votre perte, et nous réglerons ensuite tous les deux. Faites comme si je vous avais acheté votre vin.
--Sortez! dit-il ensuite aux trois Saxons. Je vous condamne à boire de l'eau pendant trois mois.
C'est aussi au château de Petit-Bourg que se conclurent plusieurs actes de haute politique dont le souvenir ne se perdra jamais. Là, le général en chef des troupes coalisées contre la France, le prince de Schwartzenberg, traita avec le duc de Vicence et le prince de la Moskowa des deux abdications de Napoléon. On n'apprendra à personne que la première de ces deux abdications fut rejetée par le gouvernement provisoire, à cause de l'article additionnel où l'empereur disait ne résigner le pouvoir qu'en le déléguant à son fils, et que la seconde fut enfin acceptée en ces termes par Napoléon: «Les puissances alliées ayant proclamé que l'empereur Napoléon était le seul obstacle au rétablissement de la paix en Europe, l'empereur Napoléon, fidèle à son serment, déclare qu'il renonce, pour lui et ses héritiers, aux trônes de France et d'Italie, et qu'il n'est aucun sacrifice personnel, même celui de la vie, qu'il ne soit prêt à faire à l'intérêt de la France.» On sait qu'avant même ce moment de déchéance difficile, impossible à éluder, quoi qu'on en ait dit, Napoléon avait vu s'éloigner de lui la plupart de ses plus pompeux compagnons d'armes. Le soleil impérial s'éteignait; il s'était éteint. De Fontainebleau à Paris, la longue chaussée était couverte d'équipages fugitifs, qui se hâtaient de gagner au galop les riches hôtels du Roule et de la Chaussée-d'Antin. La victoire brûlait de rentrer dans ses meubles, d'accrocher le glaive sous les couronnes, de jouir du repos enfin. On a beaucoup trop blâmé la conduite des généraux de l'empereur, à cette époque de démembrement définitif. Leur rôle était fini comme celui de Napoléon; seulement Napoléon ne voulut pas comprendre cette poignante vérité, lui qui, à la rigueur, ne disputait avec tant d'acharnement le terrain incendié devant et derrière lui que pour reprendre ce qu'il avait conquis; position exactement semblable à celle de ses capitaines. Sans être vieux, ils avaient vieilli; ils étaient blessés; tous étaient mariés; beaucoup d'entre eux avaient des enfans à élever. Après tout, l'heure était venue pour eux, comme elle vient pour les hommes d'obscure condition, de jouir des fruits de la peine prise dans la jeunesse. On a dit que, Napoléon les ayant créés ducs, princes, maréchaux, ils ne voulaient plus du jeu de la guerre. Le motif nous paraît plus que suffisant. N'est-il pas parfaitement fondé en raison? Pourquoi objecter que c'était peu patriotique? Est-ce que Napoléon était rigoureusement encore la patrie en 1814?
Cet événement historique de l'abdication de Napoléon, convenue au château de Petit-Bourg, se relie à un autre fait sur lequel la génération prochaine aura peut-être à revenir et à se prononcer. Nous voulons parler de la défection du sixième corps, commandé par le duc de Raguse. C'est de Petit-Bourg à la rue Saint-Florentin que la mémorable dépêche fut transmise par le prince de Schwartzenberg. On connaît le résultat foudroyant qu'elle eut au milieu du conseil des princes coalisés, qui avaient hésité jusque là s'ils accepteraient ou repousseraient l'abdication de Napoléon en faveur de son fils. L'opinion monarchique, par l'organe d'un de ses bons écrivains, M. F.-P. Lubis, présente à vingt-cinq ans de distance ce grand événement de la défection du duc de Raguse, dans les termes que nous lui empruntons, _Histoire de la Restauration_, pages 214 et 215, 1er volume: «Le roi de Prusse se prononça contre la régence. L'empereur de Russie hésitait toujours. Il n'y eut qu'une voix pour renverser Napoléon. L'avis fut même ouvert de marcher sur Fontainebleau, de lui livrer une dernière bataille, et de faire les plus grands efforts pour s'emparer de sa personne. Le désir d'éviter une nouvelle effusion de sang empêcha de prendre ce parti. Le conseil se sépara, au surplus, sans rien conclure, Alexandre ayant remis au lendemain pour se décider.
»Peu d'instans après, cependant, les commissaires de Napoléon trouvèrent le czar dans des dispositions bien différentes de celles dont ils avaient conçu un si favorable augure. La conférence languissait sans qu'il eût fait connaître sa décision, lorsqu'un aide de camp vint lui remettre une dépêche, en ajoutant quelques mots en langue russe, qui furent compris du duc de Vicence. «Mauvaise nouvelle!» dit celui-ci d'une voix concentrée aux maréchaux, étonnés de sa soudaine pâleur.
«Messieurs, reprit Alexandre après avoir lu, je résistais avec peine à vos instances, voulant donner une marque de mon estime particulière à l'armée française, que vous représentiez. Mais cette armée, dont vous faites valoir le voeu unanime, se met en opposition avec vous. Sa volonté, en effet, la connaissez-vous bien? Savez-vous ce qui se passe au camp? Savez-vous que le corps de M. le duc de Raguse s'est rangé tout entier de notre côté?»
»Les plénipotentiaires s'écrièrent que cela était impossible. «Lisez,» repartit Alexandre en mettant sous leurs yeux la dépêche signée de la main du prince de Schwartzenberg. Ils regardèrent d'un air interdit le duc de Raguse: le maréchal était au désespoir.
»Ainsi fut perdue la cause de la régence.»
Sans regretter les jours à jamais éteints de puissance seigneuriale, plus chers à l'imagination qu'au coeur de la génération vivante, il faut leur rendre la part de justice qu'ils méritent. Remplacera-t-on au sein de la population des campagnes, condamnée à être long-temps encore nécessiteuse, malgré tous les essais de la politique, l'ascendant généreux des riches familles titrées? Je sais que leur générosité n'était pas gratuite, et qu'il n'était pas toujours difficile aux seigneurs d'être magnifiques une fois l'an, quand ils grossissaient leurs revenus d'une foule d'impôts vexatoires. Mais l'état n'est-il pas aussi de nos jours un seigneur exigeant? Et n'est-ce pas la dîme, n'est-ce pas la corvée sous d'autres noms moins flétrissans, que l'octroi, les portes et fenêtres, le personnel, la garde nationale et la conscription? On dit qu'au bon plaisir du maître a succédé l'égalité devant la loi. Il y aurait beaucoup à écrire sur cette égalité et cette loi. Enfin, serait-il vrai, et je pourrais l'admettre, que la commune eût détrôné avec avantage pour les masses l'antique féodalité, la commune n'en demeurerait pas moins un être froidement de raison, opérant le bien sans chaleur, sans enthousiasme, et surtout sans amour. La commune a-t-elle une figure, une voix? Qui la connaît? Qui l'aime? Soyez réduit à la misère, la commune est une maison lugubre où l'on vous donne un morceau de carton que vous échangez contre un pain; soyez malade, la commune, sous les traits d'une autre maison, vous jette une carte qui vaut un lit de fer dans un hôpital; mourez sans laisser cent sous pour le fossoyeur, la commune délivre à votre frère ou à votre ami un autre morceau de carton avec lequel il a la faveur de vous couvrir d'un peu de terre sans frais. Ceci est à peu près toute la commune. Il n'y a rien à reprendre à son humanité; mais qu'elle est triste et glacée! Qu'est-ce qu'une générosité inaccessible à la reconnaissance? N'aimez-vous pas mieux, dans un autre ordre d'organisation sociale, ce seigneur matinal qui frappe à chaque chaumière, se fait ouvrir, entre, invite chacun à lui dire son désir ou sa plainte? Si ce n'est lui, sa femme ou sa fille parcourent le bourg au milieu de la nuit, pendant l'hiver, et voient à travers les fentes de la porte le lit sans couverture, ou le foyer sans feu. Pourquoi avoir constamment oublié l'immense contre-poids que faisaient les femmes à la dureté, à la violence, au despotisme de quelques seigneurs? Et la considération est grave à peser. Quand chaque village avait pour patronne terrestre une femme attentive et humaine, il restait peu de place en France pour l'absolue misère. Eh bien! voilà les visages adorés, les mains connues et cherchées dans l'ombre, voilà la reconnaissance dont nous parlions. Baisez donc la main à la commune: grande cause de pitié et d'amélioration retranchée du trésor moral de la nation. Entre le bien qui émane de la commune et celui que faisaient autrefois les habitans des châteaux, il y a à observer la même différence qu'entre l'oeuvre produite par une mécanique et l'oeuvre conçue, exécutée par la main de l'homme. La première est exacte, nette, irréprochable; mais elle est sans vie; la seconde ne vient pas toujours à point, elle pèche par de grands défauts, des oublis et des incertitudes, mais le sang et la pensée y ont mis du leur. La commune est l'imprimerie du bienfait, et la libre indépendance de bien faire qu'elle a remplacée en était l'autographe.
Si le propriétaire actuel de Petit-Bourg n'a heureusement à revendiquer aucun des privilèges de ses prédécesseurs, et il est trop de son siècle pour s'en plaindre, il n'a pas renoncé, lui, plus riche que la plupart des premiers possesseurs de son château, au droit de se faire aimer, non pas de ses vassaux, mais de ses voisins de Ris, de Soisy, d'Évry, et des villages environnans. On laissera dans la chasteté du silence et de l'ombre ce qu'il y a mis; il n'est pas d'éloges, si mérités qu'ils soient, qui fassent pardonner de les avoir écrits, quand nul n'en réclamait la publicité. Les belles actions sont aussi de la vie privée; et la presse n'est déjà plus une confidente assez digne pour lui permettre d'en entendre le récit.
Nous ne rapporterons d'une foule de traits honorables gravés dans le coeur des habitans des communes placées sous le regard du château de Petit-Bourg, que celui-ci, qui ne doit pas être perdu pour l'histoire du temps.
A l'époque fatale où le choléra fit pleuvoir son venin sur Paris et les départemens voisins, la terreur s'étendit partout. Les riches battirent en retraite; c'était à qui irait le plus vite en sens inverse, des nuages chargés de peste et des équipages fuyant Paris. Les riantes résidences arrosées par la Seine et la Marne se vidèrent; la peur fit oublier le printemps, qui venait chargé de plumes d'oiseaux, de feuilles d'arbres et de petites fleurs. Chaque convoi funèbre se croisait avec vingt voitures haletantes. De tous ces châteaux d'où la mollesse et l'oisiveté s'étaient envolées, il n'en resta qu'un seul habité; le château de Petit-Bourg. Ce n'étaient pas les moyens de fuir qui manquaient au propriétaire; mais partir! fermer brutalement sa porte à tant de visages attristés! Il attendit. Le mal pourtant grandissait de jour en jour, d'heure en heure; M. Aguado attendit encore; il resta seul exposé à toutes les chances du mal, qui allait être sans pitié pour les communes voisines du château. Enfin, quand on l'eut persuadé que sa présence ne retarderait pas d'une minute les progrès du fléau, il se décida à rejoindre sa famille. Mais avant de quitter Petit-Bourg, il se rendit dans chaque village déjà largement décimé, franchit le seuil de chaque maison, et il donna à chaque habitant malheureux tous les objets réclamés par un bien-être sans lequel la mort ne pardonnait à personne: de la flanelle, des couvertures chaudes, et les meilleurs moyens curatifs indiqués par la médecine, sans oublier le moyen qui les comprend tous. Puis il établit une pharmacie au château, y laissant deux médecins uniquement destinés à soigner les malades du canton. De tels actes honorent un nom; et fût-il déjà chargé d'une couronne de marquis, il s'élèverait plus haut encore.
Aucun village n'a de fête aussi joyeusement colorée que celle de Petit-Bourg; il en a même deux, l'une en l'honneur du saint de la localité, l'autre en l'honneur de la patronne de madame Aguado. Toutes deux font époque dans le souvenir des invités habituels, qui sont traités ce jour-là aux frais de la maison. Des contentemens sont ménagés à tous les âges. Aux jeunes filles, une main gracieuse distribue des mouchoirs aux vives couleurs, des bonnets de dentelles, des croix d'or, et même des montres. Aux jeunes gens, le sort ou l'adresse réserve des fusils ou des couteaux de chasse. Indispensable auxiliaire, le vin ne cesse pas de couler sous les tentes dressées au milieu du parc, tandis que la danse confond toutes les joies, dans une seule et même joie. Le château est ouvert à tout le monde, et des tables chargées de gâteaux arrêtent de loin en loin avec bonheur une circulation intarissable. Si l'inégalité des fortunes n'avait pas ses abus cruels, c'est dans de pareils momens qu'on serait tenté d'y faire grâce, et de se dire tout bas, bien bas, avec la liberté d'esprit la plus absolue, qu'il est peut-être plus de véritable bonheur possible dans un assemblage de conditions haut et bas placées, mais s'aimant toutes en soeurs, de la nécessité de ne pas rompre une harmonie peut-être providentielle, que dans la violente situation d'une société toujours préoccupée de garder le niveau. Si l'égalité et le bonheur étaient deux choses distinctes? Si l'une ne renfermait pas l'autre? Avant un siècle la question sera éclaircie, et c'est la France encore qui la résoudra. Mais que le syllogisme lui coûtera horriblement cher à établir!