Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II
Part 16
Nous détacherons encore de cet excellent recueil quelques lignes instructives parmi celles qui sont consacrées au séjour du czar à Paris.
«Le dimanche, 30 du passé, le czar arriva de bonne heure à _Petit-Bourg_, où M. le duc d'Antin lui fit servir un dîner magnifique, après lequel il alla coucher à Fontainebleau. Le lendemain, il courut le cerf avec l'équipage du roi, et monta les chevaux de M. le comte de Toulouse, qui se trouva à cette chasse; elle fut si vive, que le cerf fut forcé en moins d'une heure et demie. Le czar, qui n'avoit jamais pris ce plaisir royal, en parut fort content, et fit à M. le comte de Toulouse toutes les honnêtetés imaginables.
»Il revint coucher à Petit-Bourg, où M. le duc d'Antin le reçut aussi magnifiquement que la veille, quoique ce retour fût imprévu. Après avoir parcouru les jardins et la terrasse qui sert de barrière à la Seine, il entra le 1er juin dans une gondole, qui le ramena à Paris avec toute sa cour, qui le suivoit dans d'autres bateaux. Il s'arrêta à Choisy, où il fut accueilli par madame la princesse de Conti, douairière, qui doit y séjourner tout l'été; il vit les jardins et les appartemens: s'y étant rafraîchi, il continua son chemin en gondole, et ayant traversé tous les ponts de Paris, il vint descendre à l'abreuvoir, au-dessous de la porte de la Conférence; il monta en carrosse, et, passant sur les remparts de la ville, il alla chez un artificier où il acheta une grande quantité de fusées et de pétards qu'il voulut tirer lui-même dans le jardin de l'hôtel de Lesdiguières.»
Quelque curieux que soit le reste du récit, il s'éloigne trop de notre sujet pour que nous le transcrivions ici. Nous ne racontons pas la vie du czar Pierre, mais un jour, quelques heures de sa vie, passées au château dont nous nous sommes constitué l'historien.
Louis XV ne fut pas moins porté que son grand-aïeul à combler les vacances du trône par le plaisir, la variété des fêtes, les petits soupers, créés sous son règne et dans son palais même, et par mille voluptés dont les raffinemens augmentèrent avec sa vieillesse. Entre autres goûts, il avait aussi le goût de la chasse, à l'exemple de presque tous ses prédécesseurs. Ce plaisir était pour lui d'autant plus vif qu'il était l'occasion de deux autres auxquels il tenait beaucoup. Quand il avait chassé, il mangeait mieux, il aimait davantage, ou bien il mangeait davantage et il aimait mieux. Cette manière d'être étant passée en habitude chez Louis XV, et en principe chez les courtisans, serviteurs discrets de ses désirs, il trouvait toujours, après la chasse, au château où il daignait descendre, un souper des plus fins, et pour convives les plus jolies et les plus spirituelles femmes de la noblesse française; et ceci se prolongeait sans lacune jusqu'à l'heure de quelque sérieuse maladie arrivant avec son cortége noir de médecins et de prêtres. Alors la favorite était congédiée pendant tout le règne de la fièvre, ce qui à beaucoup de gens ne paraîtra pas un grand sacrifice fait à la religion.
La forêt où Louis XV aimait le plus à chasser était celle de Sénart; c'est du moins dans la forêt de Sénart que le _Mercure galant_, ce journal si précieux à consulter, nous le montre le plus souvent à la poursuite du chevreuil et du cerf. Deux châteaux le recevaient de préférence aux autres sur la rive droite et sur la rive gauche de la Seine, celui de Soisy-sous-Étiolles et celui de Petit-Bourg.
Heureux d'y prolonger un délassement plein de charmes, il n'en partait qu'aux deux tiers de la nuit, quand il n'y restait pas jusqu'au matin, circonstance plus rare; car il fallait traverser Paris au milieu des interprétations indiscrètes des bons bourgeois éveillés.
Parfaitement dociles aux caprices de Louis XV et récompensés selon leur zèle spécial, plus facile à définir qu'à justifier, les courtisans d'un certain esprit et d'un certain naturel avaient la haute direction des plaisirs clandestins du roi. La peine n'était pas perdue; il s'est créé beaucoup de duchés-pairies à cette époque dont le faubourg Saint-Germain sait l'origine. Ces amis du roi ne laissaient jamais manquer ses repos de chasse des objets d'affection qu'il avait contracté l'habitude d'y rencontrer. Tous d'ailleurs n'affectaient pas les mêmes facultés ingénieuses. Les uns, le précédant de quelques heures, savaient donner aux mets du festin une physionomie nouvelle, séduisante, irrésistible; leurs mains savantes plaçaient les bougies dans l'endroit le plus favorable à l'éclat des beautés cueillies pour la soirée. D'autres excellaient dans le mystère; leur science était profonde à faire paraître sur les pas du roi, et comme par le plus grand des hasards, quelque jeune paysanne oubliée comme une fraise au bord d'une allée du bois. Le roi prenait et savourait la fraise. Le lendemain, c'était une moissonneuse égarée loin du sillon, ou une batelière endormie au fond de son bac. La fraise, la batelière et la moissonneuse n'avaient pas toujours une naissance fort rurale, mais les rois n'y regardent pas de si près; d'ailleurs Louis XV ne perdait pas le temps en observation.
Or, un soir d'automne, Louis XV, en revenant de la chasse, alla souper comme de coutume au château de Petit-Bourg. La nuit était belle sans être éclairée par la lune; c'était la pureté sombre d'un ciel étoilé. Malgré la licence acidulée des propos, le piquant des anecdotes, la douce ivresse du vin de Champagne, le roi se leva pour sortir. Un signe avait averti ses compagnons de chasse de ne pas se déranger pour le suivre. Apparemment il souhaitait d'être seul. On eut l'air de ne pas comprendre le motif de cette absence, expliquée cependant par une foule d'absences semblables. C'était le moment où d'ordinaire le roi se heurtait dans l'ombre à quelque délicieuse surprise.
Les joues en feu, le pied leste, l'oreille pourpre, il traversait la dernière pièce qui ouvre sur la terrasse, quand il vit se lever d'un fauteuil où elle était soucieusement assise une dame qu'il n'avait pas aperçue au souper. C'était la comtesse de Mailly, sa favorite, une des cinq charmantes filles du marquis de Nesle. Le roi fut fort étonné de sa présence, qui n'était pas assurément pour lui la rencontre désirée. Depuis quelques années, madame de Mailly pouvait difficilement surprendre Louis XV.
Sans donner au roi le temps de l'interroger, elle lui dit, avec le ton d'autorité que les femmes emploient d'ordinaire lorsqu'elles n'ont plus aucune autorité, qu'elle avait appris avec étonnement (avec indignation, elle aurait voulu dire) que la place vacante de dame d'honneur de la reine allait être accordée à une autre qu'elle, comtesse de Mailly, aimée du roi. Cela était douloureux à penser, honteux à croire, absurde à supposer.
Poli autant que la comtesse de Mailly était sourdement irritée, le roi lui répondit que la reine n'avait encore rien décidé à cet égard. C'était une chose prématurée ou plutôt remise. A coup sûr, ses droits ne seraient pas oubliés dès qu'on songerait à donner l'emploi à quelqu'un.
Après avoir égrainé quelques autres phrases gracieuses, le roi baisa la main à la comtesse.
Il veut être seul, pensa madame de Mailly; la trahison s'achève. Une femme l'attend dans le parc. Mon règne est passé.
Elle ne se trompait guère. Le roi n'avait plus pour elle que l'attachement banal de l'habitude, si aisé à rompre, surtout à la cour.
La comtesse de Mailly marcha prudemment derrière les pas du roi en frôlant les premières haies du parterre; bientôt elle fut comme lui dans l'épaisseur du parc. Sa curiosité ne tarda pas à être satisfaite: ses prévisions l'avaient bien servie.
Bientôt elle entendit dans l'allée voisine des pas doubles sur le gazon et deux voix qui se répondaient sous l'ombre des tilleuls. Elle écouta de toutes les forces concentrées de son attention, le coeur palpitant, l'oreille collée au mur de feuillage qui la cachait.
Le roi disait: Vous êtes bien belle, mademoiselle: pourquoi ne brilleriez-vous pas à la cour, où vous seriez l'admiration de tout le monde et mon adoration secrète? Venez-y! votre place y est marquée. La reine a besoin d'une dame d'honneur; l'emploi vous sera offert demain, acceptez-le pour l'amour de moi.
Il y eut un silence et le froissement d'un baiser sur un gant.
Madame la comtesse de Mailly fut blessée au coeur par le dard de l'ambition et de la jalousie. Honte et douleur! elle avait reconnu la femme à qui le roi avait ainsi parlé.
Après d'autres dialogues de plus en plus vifs, le couple se sépara brusquement: un bruit s'était fait entendre. Le roi passa d'un côté, sa compagne de l'autre. Madame de Mailly suivit les pas du roi.
La surprise est charmante, en effet, pensa le roi; mais quelle est cette ombre qui se dirige vers moi en agitant un éventail? C'est jour de bonheur aujourd'hui. On dirait madame de Lauraguais à sa démarche.
--Madame de Lauraguais! s'écria le roi. Excusez mon étonnement, madame, je n'aurais jamais osé compter sur une aussi ravissante rencontre.
--Madame de Lauraguais! murmura la comtesse de Mailly en déchirant la petite dentelle de son gant. Elle aussi!
--Je suis effrayée, sire...
--Remettez-vous, madame la duchesse, reposez-vous sur mon bras; qui vous trouble ainsi?
--Je me suis rencontrée, sire, avec une personne sans doute de votre connaissance, là-bas au bout du parc. Nous nous sommes coudoyées. C'est une femme.
--Une femme! pensa le roi: une troisième? Mes amis ont eu trop de zèle. Chacun d'eux aurait dû prendre son jour.
--Ne pensez pas à cela, dit le roi à la duchesse, n'écoutez que ma reconnaissance. Vous êtes divine d'avoir consenti à vous promener ce soir dans ce parc; que je vous remercie et que je vous aime!
--Encore une qu'il aime! dit tout bas la comtesse de Mailly.
--Encore une qu'il aime! disait aussi tout bas à quelques pas plus loin la première dame par qui Louis XV avait été abordé en pénétrant dans le parc.
--Sire, dit ensuite la duchesse de Lauraguais, vous m'aimez moins que vous ne me l'assurez.
--Et pourquoi cela, je vous prie, belle duchesse?
--Vous avez promis la place d'honneur à ma soeur Louise, la comtesse de Mailly; on le dit du moins dans le monde.
--Le monde est dans l'erreur.
--Et l'on ajoute que vous la donnerez pourtant à ma soeur Félicité.
--Autre invention!
--On connaît déjà ma chute, pensa douloureusement madame de Mailly: on me remplace publiquement dans le coeur du roi par ma soeur!
--Voilà qui est loyal de la part d'une soeur cadette, dit à elle-même celle que madame la duchesse de Lauraguais désignait sous le nom de Félicité.
--Et qui donc aura la place de dame d'honneur? demanda la duchesse de Lauraguais, qui, avec infiniment moins de beauté et d'esprit que ses deux soeurs, avait toute l'étourderie de son extrême jeunesse.
--Devinez, répondit le roi en lui enlevant une épingle d'or de sa petite perruque galamment poudrée.
--Et votre majesté voudrait-elle bien me dispenser de deviner le motif pour lequel il m'a été fait violence? s'écria tout-à-coup une quatrième femme en se jetant sur le passage du roi, renversé par cette apparition. On devine que la duchesse de Lauraguais n'était plus là.
--Oui! votre majesté serait-elle assez généreuse pour m'expliquer le motif de ma présence ici, quand rien, j'ose le dire, ne m'a fait solliciter cet honneur?
--Encore un zélé maladroit, pensa Louis XV. Il paraît qu'on m'aura entendu louer les attraits de la marquise de Flavacourt, et voilà qu'on la conduit par force à mon souper de Petit-Bourg! Je suis trop bien servi aujourd'hui.
--Madame la marquise, répondit le roi, peu habitué à se déconcerter dans les aventures de ce caractère, on aura commis une erreur dont je rechercherai la cause, quoique, je l'avoue, il me soit pénible de m'en plaindre.
--Des hommes ont renversé mon cocher, un d'eux s'est emparé du siége, et j'ai été menée à ce château, dans ce parc. Je suis une de Nesle, marquise de Flavacourt!
--Je vais vous faire reconduire chez vous, madame la marquise, avec tous les honneurs respectueux dus à votre personne. Mes valets vous escorteront avec des flambeaux.
--Ces marques de respect, sire, me touchent beaucoup; mais ce trop d'honneur obtenu pourrait m'en faire perdre davantage. Permettez que je me retire sans bruit, et satisfaite de la réparation que votre majesté daigne me donner.
--Je vous dois encore quelque faveur plus grande, charmante marquise, reprit Louis XV, qui, revenant à la galanterie malgré sa dignité affectée, ignorait qu'auprès de lui la comtesse de Mailly, et ses deux soeurs, celle qui devait être bientôt la comtesse de Vintimille et la duchesse de Lauraguais, trois femmes! l'écoutaient avec un égal dépit et un désir égal de voir comment le roi et la marquise de Flavacourt se sépareraient.
--Sire, je n'attends de votre majesté qu'une grâce, celle de me permettre de ne point accepter la proposition qui m'a été faite aujourd'hui par la reine.
--Parlez!
--Depuis long-temps, sire, j'avais renoncé à paraître à la cour, et vous savez pour quelle raison je n'ai pas déguisé ma répugnance. Ma soeur la comtesse de Mailly n'est pas votre femme. Aujourd'hui la reine m'offre la place de dame d'honneur, et je me trouve brutalement traînée à Petit-Bourg: souffrez que je n'interprète pas cette double circonstance. Je penserais que le choix de la reine a été mis à prix par certains favoris, sans consulter ni votre majesté, ni la reine, ni moi. Maintenant je profite de votre permission, et me retire.
Et les trois autres femmes cachées dans l'ombre de dire:
La comtesse de Mailly: C'est fini! On conspire contre moi. Me remplacer par ma soeur Hortense! Et le roi qui a de l'affection pour toutes les trois?
La future duchesse de Vintimille murmurait: Si ma soeur, la comtesse de Mailly, entendait cela!
Et si mes soeurs les comtesses de Vintimille et de Mailly étaient ici! disait madame de Lauraguais.
--Adieu donc, madame la marquise! dit le roi à madame de Flavacourt, et croyez bien en partant que c'est moi qui ai couru le plus grand danger.
Cette dernière conversation avait ramené le roi et madame de Flavacourt tout près du château. Tandis que celle-ci allait regagner la grande allée qui aboutit à la grille placée sur le chemin de Fontainebleau, et que le roi foulait déjà les marches du perron, des hommes portant des flambeaux paraissent au seuil de la porte, et au milieu d'eux ils laissent voir tous les gentilshommes et toutes les dames du souper. On venait lui présenter la belle duchesse de Châteauroux, qui accourait de Paris pour remercier le roi d'avoir contribué à la faire nommer dame d'honneur de la reine.
Et les cinq soeurs se trouvèrent en présence: la comtesse de Mailly, sa soeur Félicité, plus tard comtesse de Vintimille, la duchesse de Lauraguais, la marquise de Flavacourt et la duchesse de Châteauroux, toutes les cinq filles du marquis de Nesle.
Louis XV aima les cinq soeurs. On dit qu'il ne fut aimé que de quatre; la cinquième, la marquise de Flavacourt, résista au roi. C'est la seule dont l'histoire ne se soit pas occupée.
La possession de Petit-Bourg par madame la duchesse de Bourbon se rattache à une date peu éloignée de 1750. Jusqu'à la révolution française, cette princesse, aussi douce, aussi bonne qu'aimable et que jolie, ajouterons-nous, si nous nous en rapportons à la mémoire fort complaisante pour nous de quelques gentilshommes du temps, résida fréquemment dans ce château, où sa piété mystique s'exaltait sans obstacles jusqu'aux plus profondes sphères de la rêverie.
Fille du duc d'Orléans, le petit-fils du régent, elle avait épousé le duc de Bourbon, celui dont la fin tragique n'a cessé d'être un problème que pour la justice des tribunaux. La vie de cette femme élevée exercera un jour la plume curieuse de ces bons esprits investigateurs qui relèvent tous les passés de quelque prix et les remettent en honneur. Sa jeunesse ne serait pas la page sérieuse. En 1778, on était peu sérieux encore, et la duchesse n'avait pas vingt ans. Un excès de jalousie lui souffle la mauvaise pensée d'aller au bal de l'Opéra, le mardi gras de 1778. Elle y va pour railler sous le masque madame de Can..., aimée autrefois, aimée encore peut-être du duc de Bourbon. Ce soir-là, M. le comte d'Artois donnait le bras à madame de Can... Tous trois étaient masqués; tous trois se reconnaissent pourtant. Double jalousie au coeur de la duchesse, qui avait été favorablement remarquée, il y avait peu d'années encore, par le comte. Elle poursuit madame de Can..., l'embarrasse, la mortifie, la torture si bien, que la victime du bal abandonne de honte le bras de son cavalier et se perd dans la foule. La partie ne resta plus engagée qu'entre la duchesse de Bourbon et le comte d'Artois. Poussant l'esprit un peu au-delà des bornes permises, la duchesse s'oublia au point d'enlever le masque au sérénissime interlocuteur. Irrité, le comte d'Artois arrache alors celui de madame de Bourbon et le lui lance tout broyé au visage. C'était un soufflet.
Les suites de ce scandale remuèrent la cour et la ville. La cour fut en apparence pour le comte d'Artois, la ville ouvertement pour le duc de Bourbon. Un moment eut lieu où la bravoure du frère du roi fut cruellement mise en doute; affront immérité, ainsi que l'événement le prouva.
«Contez-moi donc comment cela s'est passé.--(Mémoires du baron de Besenval.)
»Ce matin, me répondit le chevalier de Crussol, avant de partir de Versailles, j'ai fait mettre en secret, sous un coussin de la voiture, sa meilleure épée. Quand nous sommes arrivés à la Porte-des-Princes (bois de Boulogne), où nous devions monter à cheval, j'ai aperçu M. le duc de Bourbon à pied, avec assez de monde autour de lui. Dès que M. le comte d'Artois l'a vu, il a sauté à terre, et allant droit à lui, il lui a dit en souriant: _Monsieur, le public prétend que nous nous cherchons_.
»M. le duc de Bourbon a répondu en ôtant son chapeau: _Monsieur, je suis ici pour recevoir vos ordres_.--_Pour exécuter les vôtres_, a repris M. le comte d'Artois, _il faut que vous me permettiez d'aller à ma voiture_; et étant retourné à son carrosse, il y a pris son épée; ensuite il a rejoint M. le duc de Bourbon.
»Les éperons ôtés, M. le duc de Bourbon a demandé la permission à M. le comte d'Artois d'ôter son habit, sous prétexte qu'il le gênait. M. le comte d'Artois a jeté le sien, et l'un et l'autre ayant la poitrine découverte, ils ont commencé à se battre. M. le duc de Bourbon a chancelé, et j'ai perdu de vue la pointe de l'épée de M. le comte d'Artois, qui apparemment a passé sous le bras de M. le duc de Bourbon. _Un moment, messieurs_, leur ai-je dit, _en voilà quatre fois plus qu'il n'en faut pour le fond de la querelle_.
»_Ce n'est pas à moi à avoir un avis_, a repris M. le comte d'Artois. _C'est à M. le duc de Bourbon à dire ce qu'il veut: je suis ici à ses ordres_.
»Monsieur, a répliqué M. le duc de Bourbon en adressant la parole à M. le comte d'Artois et en baissant la pointe de son épée, _je suis pénétré de reconnaissance de vos bontés, et je n'oublierai jamais l'honneur que vous m'avez fait_.
»M. le comte d'Artois ayant ouvert ses bras, a couru l'embrasser, et tout a été dit.»
Les préliminaires de ce duel royal entre le duc de Bourbon et le comte d'Artois sont la plus agréable partie des Mémoires du baron de Besenval, qui s'y montre du reste fort peu partisan des opinions philosophiques de la duchesse de Bourbon.
Ce furent ces opinions, mais passées à l'état mystique le plus éthéré, qui lièrent d'une sympathie tendre le Swedenborgiste Saint-Martin et la duchesse de Bourbon. Leur intimité commença avant la révolution, la traversa malgré les distances et l'exil, et se rétablit après la grande tourmente. Le sublime métaphysicien, cet homme rare dont les écrits ne sont pas connus de cent personnes en France, et qui aura un jour une impérissable célébrité, allait répandre dans le parc silencieux de Petit-Bourg ses harmonieuses doctrines, que recueillaient le marquis de Lusignan, le maréchal de Richelieu, le chevalier de Boufflers, et surtout la duchesse de Bourbon. C'est là que fut expliquée pour la première fois en France la parole apocalyptique de Jacob Boehm. Ainsi, il était écrit que les gens de qualité faciliteraient le passage à tous les grands courans d'idées affluant de toutes parts vers Paris. Un marquis protégeait le magnétisme, des barons et des ducs allaient transformer les états-généraux en constituante, c'est-à-dire la monarchie en république; une duchesse, un chevalier, un maréchal, se passionnaient pour les plus larges écarts de l'instinct religieux.
Parmi les milliers de formes politiques enfantées par les exubérantes imaginations de l'époque, on ne doit pas oublier celle de la duchesse de Bourbon: 1º Rendre les hommes vertueux et libres; 2º qu'ils aient tous le nécessaire pour vivre; 3º qu'il n'y ait de distinction parmi eux que celles que doivent établir la vertu, l'esprit, les talens et l'éducation; 4º donner à chaque homme les moyens de parvenir au degré que ses facultés naturelles pourraient lui permettre; 5º qu'il y ait liberté de religion; 6º _qu'il soit honteux d'être riche et de se mettre au-dessus des autres_; 7º que celui qui reçoit salaire doive obéissance à celui qui le paie; 8º que la vieillesse soit honneur pour les jeunes gens; que la convenance des coeurs dicte les mariages; 9º que tous les états soient également honorables et honorés; 10º que la loi punisse le crime sans donner la mort; 11º que les juges soient irrécusables; 12º que tous les citoyens soient nés soldats; 13º être frugal et simple; 14º pour y parvenir, que ceux qui gouvernent donnent l'exemple de toutes les vertus; 15º que le choix des magistrats soit fait par le peuple d'après une liste faite par les ministres du culte, que je suppose des êtres divins; 16º quant au mode de gouvernement, je n'ai point d'idée sur cela; mais en mettant en vigueur les règles que je viens d'établir, il serait bon, quel qu'il puisse être[E].
Voilà ce que pensaient, à l'extrême fin du dix-septième siècle, et ce qu'osaient écrire les gens de cour, une duchesse de Bourbon, une princesse de sang royal.
Soit qu'en se rapprochant de la funeste réalisation de son système, la duchesse de Bourbon finît par en comprendre les dangers, soit que Saint-Martin eût pris de plus en plus de l'empire sur ses idées, elle se renferma dans son mysticisme derrière ses beaux arbres de Petit-Bourg, d'où la révolution ne devait pas tarder à l'exiler, et tête-à-tête avec le grand, l'immortel illuminé d'Amboise, elle écrivit sur la religion et le monde invisible. C'est à cette série d'écrits que Saint-Martin répondait de Lyon en 1793, par la publication de son _Ecce homo, ou le nouvel homme_; réfutation aimante, tendre, pleine d'inspirations voilées, mais allant au coeur et à la persuasion par on ne sait quel chemin; c'est par ces mots, adressés comme tout le reste du livre à la duchesse de Bourbon, que Saint-Martin termine son Ecce homo:
«Ne te donne point de relâche que cette ville sainte ne soit rebâtie en toi, telle qu'elle aurait dû toujours y subsister, si le crime ne l'avait renversée, et souviens-toi que le sanctuaire invisible où notre Dieu se plaît d'être honoré, que le culte, les illuminations, qu'enfin toutes les merveilles de la Jérusalem céleste peuvent se retrouver encore aujourd'hui dans le coeur du nouvel homme, puisqu'elles y ont existé dès l'origine.»
Rien n'est plus clair que ces paroles quand on s'est un peu brisé au langage des illuminés, hommes sur lesquels le dernier mot n'a pas été dit. Ils auront encore un jour dans les siècles; mais qu'on juge de l'attachement plus qu'humain qui s'était formé entre la duchesse de Bourbon et Saint-Martin par cette réflexion du saint Jean de l'illuminisme: