Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II
Part 15
Louis XIV poursuivait ainsi sa promenade au milieu des travaux pleins de goût semés avec intelligence sur la riche surface du château de Petit-Bourg, s'admirant dans les efforts de ses favoris, qui le prenaient en tout pour exemple et pour guide, s'applaudissant de reconnaître, quelque endroit où il allât, la superbe influence de Versailles et de Fontainebleau. Mais tout-à-coup son orgueilleuse préoccupation est absorbée; il s'arrête en face d'une statue qui se dresse au point final d'une allée du parc. Ses sourcils se froncent, il penche la tête tantôt à droite et tantôt à gauche, il s'avance, il recule, il avance encore; sa canne à pomme d'or est posée perpendiculairement près de son oeil droit, tandis que sa main gauche parée de dentelles ne cesse de s'agiter en manière d'étonnement. Cette scène muette se prolonge jusqu'au moment où le roi, ayant acquis la certitude qu'il a raison, se prend à dire à haute voix: Cette statue est fort belle; c'est un Girardon admirable; mais elle n'est pas d'aplomb! non, elle n'est pas d'aplomb! elle penche vers la droite. Comment le duc d'Antin ne s'en est-il pas aperçu? Allons lui en faire la remarque. Allons!
D'aussi loin que Louis XIV, fier de sa découverte, reconnut le duc d'Antin, qui se promenait au haut de la terrasse et causait avec des seigneurs de la cour, il lui fit signe de venir au plus vite. Les groupes de seigneurs et d'Antin se hâtèrent d'accourir vers le roi, dont ils auraient voulu deviner la pensée; en un instant ils l'entourèrent.
--Messieurs, leur dit le roi en se dirigeant du côté de la statue de Girardon, vous allez me dire votre opinion avec franchise, comme vous la dites toujours. Nous avons une observation critique à adresser indirectement à M. le duc d'Antin, parmi les grands éloges dus à l'excellente ordonnance de sa propriété.
--Sire, je me condamne d'avance, répondit le duc.
--C'est ce que je ne vous demande pas, monsieur le duc. Je vous récuse, s'il vous plaît.
--Sire, je me tairai.
On était arrivé devant la statue de Girardon.
Le roi fit quelques pas, et se tournant ensuite vers les courtisans respectueusement attentifs: Messieurs, le socle de cette statue vous semble-t-il en parfait équilibre?
Les personnes consultées par le roi, après avoir regardé long-temps et minutieusement la statue, ne rompaient pas le silence.
--Vous ne répondez pas, messieurs! me serais-je trompé? Cependant mon coup d'oeil a été sûr plus d'une fois. Regardez mieux, je vous prie, votre complaisance m'obligera.
Obéissant au désir du roi, les courtisans recommencèrent, à de nouveaux points de vue, à des distances diverses, leur premier examen, trouvé insuffisant.
--Eh bien! messieurs! toujours le même silence? Je suis donc condamné? Je vous rends votre liberté d'opinion, monsieur le duc. Vous-même, dites-nous ce que vous pensez de la position de cette statue, qui nous avait paru pencher vers la droite.
--Sire, puisque vous me permettez de parler, j'oserai dire que j'ai le tort de ne pas voir comme votre majesté en ce moment. Le faune de Girardon me semble, sauf le respect que je professe, sire, pour votre avis, être perpendiculaire à la ligne horizontale du terrain. Me sera-t-il permis à cette occasion de faire remarquer à votre majesté que la courbure du sol au sommet de cette allée du parc peut causer l'erreur? Le socle est posé sur une surface courbe.
--J'admets, monsieur le duc, votre objection; mais je persiste dans mon sentiment, malgré le côté sensé d'une remarque que j'avais déjà faite. Pour terminer le différend, voulez-vous, messieurs, que l'architecte de M. le duc d'Antin soit juge entre nous? L'acceptez-vous pour arbitre?
--Votre majesté s'est déjà montrée vraiment trop généreuse en daignant mettre en balance son opinion et la nôtre.
--Monsieur le duc, il nous serait agréable que vous fissiez appeler céans votre architecte, s'il est ici. Nous attendrons.
Après s'être incliné, le duc d'Antin remonta avec empressement l'allée qui conduit au château.
Pendant sa courte absence, le roi, oubliant la discussion, indiqua du bout de sa canne aux courtisans les nombreuses beautés de l'ouvrage de Girardon, son statuaire de prédilection; il tenait son chapeau à plumes dans la main gauche afin de se garantir des rayons du soleil. On l'écoutait avec une espèce d'adoration lorsqu'il parlait des grands artistes dont il avait doté la France et son règne. Alors ses chagrins de plomb semblaient ne plus peser autant sur sa profonde décrépitude; il relevait peu à peu le front; il était vénérable, lamentable et beau. Que lui restait-il de ses guerres? l'humiliation; de ses maîtresses? madame de Maintenon; de ses fils? des souvenirs de poison. Mais de Girardon, de Puget, de Lebrun, de Racine, de Corneille, il lui restait d'impérissables statues, des livres, des tableaux qui devaient illuminer la longue route de son siècle.
Louis XIV se plut à parler avec onction de quelques-uns de ces artistes, revenant toujours sur le mérite particulier de Girardon.
Troyes, en Champagne, fut la patrie de François Girardon, un des artistes dont la vie accompagna pas à pas le règne de Louis XIV, et fut la plus dévouée aux volontés de ce monarque. Né en 1627, il ne mourut qu'en 1715; soixante années de cette glorieuse vie furent employées à tailler des statues, des fontaines, des vases et des bas-reliefs pour les jardins royaux, et notamment pour Versailles, qu'il vit commencer et finir, embrassant dans sa longévité patriarcale la période des nombreux sculpteurs du dix-septième siècle, presque tous nés après lui et morts avant lui. Cette ample existence, jointe à l'influence qu'il acquit par sa renommée et la charge d'inspecteur-général de tous les ouvrages de sculpture dont il fut revêtu à la mort de Lebrun, rendent raison de la prépondérance de son goût sur les artistes de son temps. A l'exception de Puget, trop rustique, trop d'un seul bloc, pour obéir à d'autres ordres que ceux de son inspiration, tous les sculpteurs du dix-septième siècle inclinèrent le ciseau devant lui, et passèrent sous son équerre. Auguier, Coysevox, Renaudin, Coustou, furent ses élèves ou ses courtisans; et par déférence ou par conviction, malgré les dissemblances de leur génie, ils adoptèrent sa manière sans se permettre d'autre mérite, avec la faculté incontestable d'en avoir à ajouter à celui de leur maître, que de multiplier ses formes uniquement gracieuses: Versailles fut un monastère qui eut sa règle invariable et son abbé inflexible dans Girardon. Ses statues et celles de ses disciples sont de la même famille. Au lieu du nez droit des Grecs, signe accepté de plusieurs générations de sculpteurs, ce furent les chutes des reins ondulées, les petites épaules, et les chairs chiffonnées qui caractérisèrent l'école de Girardon. Elle ne vaut pas celle de Jean Goujon, qui s'ensabla sous le règne de Louis XIII, sans qu'on en puisse dire au juste la raison; mais, à coup sûr, elle vaut infiniment mieux que celle dont le chevalier Bernin, géant de plâtre, était alors le représentant en Italie, et mieux encore que toutes celles qui lui ont succédé au dix-huitième siècle et au dix-neuvième siècle, jusqu'à nous. Quand on n'atteint pas à l'énergie du geste comme Puget, on n'a rien de mieux à faire que de s'arrêter à l'amabilité des formes de Girardon. S'il n'eut pas toutes les qualités dévolues à la statuaire antique, la réflexion serrée, la grâce dans l'exactitude, la vie idéale à la surface de la vie réelle, il eut à un très-haut degré l'instinct de toutes les sensibilités de la chair, qualités dont il eut les défauts, en poussant la vérité jusqu'à la trivialité du moment, c'est-à-dire jusqu'à voir le plus gracieux modèle d'une nature de choix dans l'épiderme soyeux d'une duchesse.
Enfin, d'Antin revint accompagné de son architecte, de celui dont le roi attendait la sentence sans appel.
--Décidez entre nous, monsieur, lui dit le roi d'un ton de bonté encourageante. Cette statue est-elle ou n'est-elle pas en équilibre?
Avant de répondre, l'architecte posa son équerre au milieu de la statue, et laissa pendre le fil à plomb jusqu'au bas du socle.
--Sire, dit l'architecte en montrant la direction du cordon aux courtisans, la statue penche d'un pouce au moins vers la droite.
--J'avais donc raison, messieurs, dit le roi en désignant le duc d'Antin, qui paraissait moins confus de sa propre défaite que satisfait de la victoire de Louis XIV.
--Sire, répondit-il, vous nous pardonnerez de n'avoir pas la rectitude de votre regard; sinon ce serait nous punir de ne pas vous égaler.
Les autres courtisans varièrent ce thème élogieux sur toutes les notes, quoique au fond, eux et le duc d'Antin, le premier, sussent parfaitement que le faune de Girardon tombait sur le côté d'une manière sensible. La comédie avait parfaitement réussi.
Cette supériorité de lumières plaisait au roi, qui prenait pour des avantages réels sur l'intelligence des autres ces concessions complaisantes, renouvelées sous mille formes autour de lui.
Le duc d'Antin, devenu, par cette première flatterie, surintendant des bâtimens, la reprit souvent avec succès. Dans les _pièces relatives au siècle de Louis XIV_[D], de Voltaire, on lit (pages 390-391): «Les chefs-d'oeuvre de sculpture furent prodigués dans ses jardins. Il en jouissait et les allait voir souvent. J'ai ouï dire à feu M. le duc d'Antin que, lorsqu'il fut surintendant des bâtimens, il faisait quelquefois mettre ce qu'on appelle des cales entre les statues et les socles, afin que, quand le roi viendrait se promener, il s'aperçût que les statues n'étaient pas droites, et qu'il eût le mérite du coup d'oeil. En effet, le roi ne manquait pas de trouver le défaut. M. d'Antin contestait un peu, et ensuite se rendait et faisait redresser la statue, en avouant avec une surprise affectée combien le roi se connaissait à tout. Qu'on juge par cela seul combien un roi doit aisément s'en faire accroire.
»On sait le trait de courtisan que fit ce même duc d'Antin, lorsque le roi vint coucher à Petit-Bourg, et qu'ayant trouvé qu'une grande allée de vieux arbres faisait un mauvais effet, M. d'Antin la fit abattre et enlever la même nuit; et le roi, à son réveil, n'ayant plus trouvé son allée, il lui dit: Sire, comment vouliez-vous qu'elle osât paraître devant vous? elle vous avait déplu.
»Ce fut le même duc d'Antin, qui, à Fontainebleau, donna au roi et à madame la duchesse de Bourgogne un spectacle plus singulier, et un exemple plus frappant du raffinement de la flatterie la plus délicate. Louis XIV avait témoigné qu'il souhaiterait qu'on abattît quelque jour un bois entier qui lui ôtait un peu de vue; M. d'Antin fit scier tous les arbres du bois près de la racine, de façon qu'ils ne tenaient presque plus; des cordes étaient attachées à chaque corps d'arbre, et plus de douze cents hommes étaient dans ce bois prêts au moindre signal. M. d'Antin savait le jour que le roi devait se promener de ce côté avec toute sa cour; sa majesté ne manqua pas de dire combien ce morceau de forêt lui déplaisait:--Sire, lui répondit-il, ce bois sera abattu dès que votre majesté l'aura ordonné.--Vraiment, dit le roi, s'il ne tient qu'à cela, je l'ordonne, et je voudrais déjà en être défait.--Eh bien, sire, vous allez l'être.--Il donna un coup de sifflet, et l'on vit tomber la forêt.--Ah! mesdames, s'écria la duchesse de Bourgogne, si le roi avait demandé nos têtes, M. d'Antin les ferait tomber de même.»
La plaisanterie de la duchesse de Bourgogne sur les formes expéditives du duc d'Antin rappelle singulièrement le bon mot de madame de Maintenon, le jour où l'allée fut aussi coupée au pied au château de Petit-Bourg; conformité qui autorise à douter de l'une ou de l'autre anecdote, si elle n'invite pas à les rejeter toutes deux, malgré le témoignage de Voltaire.
L'art de courtisan, dont on s'est moqué avec plus de haine que de raison, n'était pas, comme on a le tort habituel de le croire, une infirmité dégradante, un abaissement de l'âme. Sans doute Dangeau était parfois ridicule par l'excès de son adoration pour Louis XIV, quoique Dangeau, et son journal même le prouve, fût un écrivain tout aussi agréable pour son temps qu'il est utile à consulter dans le nôtre; sans doute le duc d'Antin et le duc de la Feuillade, l'un en sciant au pied un rideau d'arbres, l'autre en érigeant au roi, au milieu de la place des Victoires, une colossale statue équestre autour de laquelle des flambeaux brûlaient toute la nuit, poussèrent trop loin le dévouement domestique et l'affection privée; mais le sentiment qu'ils gâtaient par l'exagération mérite une étude, et non du mépris. Cette étiquette, dont ils se montraient si jaloux et si heureux, n'était pas chose vaine alors. Comment se classaient les hommes? est-ce par l'intelligence ou par le rang? Puisque c'est par le rang, rien ne pouvait être inviolable comme le rang; et l'on ne voit pas pourquoi on n'aurait pas dû avoir autant de juste vanité à offrir à Marly le bougeoir à Louis XIV qu'on en a eu plus tard à réclamer dans un plat d'argent les cheveux de Napoléon quand il se les faisait couper. Or le rang représentait plus de la moitié du courtisan; le respect et l'affection personnelle, si nécessaire sous une monarchie absolue, faisaient le reste. Cette affection valait à la couronne des officiers dévoués au moment de la guerre et des amis dans le malheur. Le courtisan Turenne se faisait emporter par un boulet; le courtisan d'Antin envoyait toute son argenterie à la fonte pour que les soldats de Louis XIV ne mourussent pas de faim pendant les si désastreuses campagnes de la fin de son règne. N'altérons pas les idées en déshonorant les noms; ne pas aimer la monarchie absolue n'oblige pas à méconnaître le fond de son institution, le caractère de sa langue, la sincérité de son culte. Qu'eût été Louis XIV sans courtisans? Se le figure-t-on au milieu des sujets d'un stathouder? A cet esprit de cour, à ce fanatisme pour la monarchie personnifiée, à cette tendresse, qui ne rougissait pas de baisser la tête devant le roi, à la condition de la laisser tomber pour lui dans l'occasion, la France doit une flexibilité de langage impossible à surpasser, une variété de charmantes formules de conversation, qui sont à la pensée ce que les feuilles sont au bois d'un arbre, c'est-à-dire un ensemble touffu, gazouillant, inépuisable, harmonieux. Sans ces fous de marquis, ces vicomtes débraillés, sans ces chevaliers galans, dans lesquels nous ne voyons que des courtisans, nous serions, comme nation civilisée, au niveau des Hollandais pour la finesse de manières, et des Anglais pour l'élégance du langage: un siècle en arrière. Quand le roi est la patrie, le monde c'est la cour.
En 1717, à l'époque de transformation où les hommes d'esprit commençaient à détrôner, en politique comme en littérature, les fortes capacités du siècle précédent, un homme de génie, dans toute l'exigeante acception du mot, Pierre Ier, czar de Moscovie, eut une seconde fois l'envie de connaître la France. On sait que ce désir avait été antérieurement éludé par Louis XIV, peu jaloux, dans sa vieillesse inquiète et sans faste, d'accueillir à sa cour un souverain venant exprès du fond du nord pour voir de près les magnificences qu'on lui avait racontées de la cour du grand roi. Mais Louis XIV était mort, Louis XV était encore enfant, le régent ne haïssait pas la représentation, et d'ailleurs le czar avait depuis Louis XIV étendu une illustration sans exemple d'un bout de l'Europe aux extrémités de l'Asie: son projet devait se réaliser. Après avoir voyagé en Hollande, en Allemagne et en Angleterre, il ne pouvait trouver d'obstacle sérieux à voir la France, alors plus fermement qu'aujourd'hui encore placée à la tête des nations civilisées.
Pour la première fois peut-être, un monarque sortait de ses états lointains, non par un vain désir de voir et d'être vu, mais pour s'instruire dans les arts utiles au commerce et à la navigation, deux grandes, deux fécondes passions du fondateur de l'empire russe.
Dunkerque fut le port où, le 21 mai 1717, descendit Pierre Ier, accompagné de sa suite. Pour le recevoir dignement, le régent avait mis à sa disposition des fourgons, des carrosses en très-grand nombre, les plus riches équipages du roi, avec ordre de traiter le czar comme le roi lui-même. Le marquis de Nesle se présenta à lui à Calais pour lui faire les honneurs du voyage jusqu'à Beaumont, d'où le maréchal de Tessé devait l'escorter jusqu'à Paris. Cette déférence parut naturelle au czar; et, pendant toute sa résidence dans la capitale, il ne se montra jamais surpris du cérémonial outré dont on usa envers lui.
«Ce prince, dit une relation historique dédiée au czar lui-même, et écrite par l'auteur du nouveau _Mercure François_, arriva à Paris entre neuf et dix heures du soir, le roy étant déjà couché. Il fut surpris de voir les rues Saint-Denis et Saint-Honoré toutes illuminées, avec un peuple infini qui occupoit les fenêtres et les passages.»
Quoique ses appartemens eussent été dressés au Louvre avec une somptuosité digne de son rang, on jugea, et ce fut fort à propos, de lui tenir prêt l'hôtel de Lesdiguières, appartenant au maréchal de Villeroi. On supposa que le czar serait plus à l'aise qu'au Louvre dans un hôtel exclusivement dévolu à lui seul. Ainsi qu'il avait été réglé, le maréchal de Tessé, qui avait rencontré Pierre Ier à Beaumont, l'accompagna jusqu'à Paris, et lui servit d'introducteur au Louvre le soir du même jour, vers neuf heures. Les marbres, les lumières répandues à l'excès dans les appartemens, les girandoles de cristal, jouant, tournant et miroitant à ses yeux, les dorures des plafonds et des portes, les couleurs cramoisies des tapisseries, le fatiguèrent à tel point, qu'il voulut s'en aller tout de suite à l'hôtel de Lesdiguières. «Étant entré dans la salle (une des salles du Louvre), où il trouva deux tables de soixante couverts chacune, en gras et en maigre, il les considéra, et demanda un morceau de pain et des raves, goûta à cinq ou six sortes de vins, but deux gobelets de bière, qu'il aime beaucoup, et jetant les yeux sur la foule de seigneurs et autres personnes dont les appartemens étoient pleins, il pria M. le maréchal de Tessé de le faire conduire à l'hostel de Lesdiguières, proche l'Arsenal.» On avait encore trop richement orné cet hôtel pour ses goûts d'une simplicité austère. Dédaignant les meubles opulens placés par l'ordre du régent, et surtout le lit d'or et de soie qui lui était destiné, il fit porter et préparer son lit de camp, et s'y coucha à demi habillé, comme il en usait à l'armée. C'était à cet empereur sauvage que le seigneur le plus délicat de la cour avait prêté son riche, son magnifique hôtel.
Sa personne était en analogie parfaite avec son esprit; la rudesse et l'intelligence marquaient sa physionomie et ses actions. Grand, maigre, mais bien pris, l'oeil noir asiatique, le teint animé, rougeâtre comme la glace au soleil, il avait par momens des irritations nerveuses dont tous les angles et les muscles faciaux étaient émus. S'il s'apercevait de sa contraction, il la domptait et l'effaçait sous un sourire affecté, mais plein de grâce.
«Le même jour, le czar étant sorti à cinq heures du matin dans un carrosse à deux chevaux seulement, il alla à l'Arsenal, à la Place-Royale, dont il fit le tour; ensuite à la place des Victoires, qu'il dessina, et y lut les inscriptions; et de là à la place de Louis-le-Grand, dont il admira la statue équestre. Il s'arrêta chez le charpentier du roi, vit travailler ses ouvriers, et travailla avec eux, s'informant du nom et de l'usage des outils différens; il descendit aussi chez le menuisier du roi, où il fit ses observations. Ce monarque avoit prié le jour précédent M. le duc d'Antin de lui fournir une description de tout ce qu'il y avoit de plus curieux à Paris: deux heures après, ce seigneur lui apporta un cahier proprement relié, qui contenoit toutes les raretés de cette grande ville; il le reçut sans l'examiner; mais, l'ayant ouvert, il fut agréablement surpris de le voir traduit en langue esclavonne, et s'écria qu'il n'y avoit qu'un François capable de cette politesse.
»M. le duc d'Antin accompagna le czar à l'académie royale de Peinture et de Sculpture, où M. Coypel, peintre célèbre, eut l'honneur de lui expliquer tous les sujets différens qui méritent quelques observations.
»Le 16, le czar se rendit aux Invalides à l'heure du dîner. Il salua en particulier tous les officiers, et leur fit l'honneur de les nommer ses camarades.»
On connaît son costume: perruque sans poudre, habit sombre, point de dentelles; jamais de gants.
Son appétit était primitif comme ses manières: il mangeait énormément, buvait davantage; il buvait toujours. Sa suite aurait cru lui faire injure en affectant de la sobriété. Son aumônier seul le surpassait en intempérance.
Et cependant ce prince, trivial jusqu'à passer des journées entières avec des maçons, à partager leurs travaux, méprisant à un degré presque puéril l'éclat du luxe, la mollesse de notre vie intérieure, le relâchement de nos habitudes, était d'un despotisme presque raffiné sur l'étiquette, d'une tyrannie subtile sur les questions de préséance. C'était un ours tombé dans l'habit d'un marquis; un ours poudré.
On est émerveillé de la docilité du régent à condescendre à toutes les servilités d'une étiquette qui, apparemment, voulait que le prince visité fût le laquais du prince visiteur. Le czar prétend ne mettre le pied hors de son hôtel de Lesdiguières qu'après avoir été salué par le duc d'Orléans, et le duc d'Orléans s'empresse de se rendre au caprice du czar, lequel fait deux pas en avant, tourne le dos, et passe le premier dans un cabinet où il s'assied au haut bout. A l'Opéra, le czar a soif, le duc d'Orléans se lève, va chercher de la bière, et en offre un verre dans une soucoupe; quand le czar a bu, il prend une serviette des mains du duc d'Orléans et s'essuie les lèvres. Le czar nous coûtait six cents écus par jour, y compris le service du duc d'Orléans.
Nous passons sur une foule de traits qui décelèrent le caractère du czar pendant son séjour à Paris, pour mentionner un événement de la fête dont il fut le héros chez le duc d'Antin à Petit-Bourg.
«Le 30 de mars, M. le duc d'Antin engagea ce prince à aller dîner à Petit-Bourg, d'où il a dû se rendre à Fontainebleau, tout étant disposé pour l'y recevoir, et pour lui donner successivement le plaisir de la chasse du loup, du cerf et du sanglier.
»Il s'en faut beaucoup que les voyages des empereurs Charles IV, Sigismond, et Charles V, en France, aient eu une célébrité comparable à celle du séjour qu'y fit Pierre-le-Grand. Ces empereurs n'y vinrent que par des intérêts de politique, et n'y parurent pas dans un temps où les arts perfectionnés pussent faire de leur voyage une époque mémorable; mais quand Pierre-le-Grand alla dîner chez le duc d'Antin, dans le palais de Petit-Bourg, à trois lieues de Paris, et qu'à la fin du repas il vit son portrait, qu'on venait de peindre, placé tout d'un coup dans la salle, il sentit que les Français savaient mieux qu'aucun peuple du monde recevoir un hôte si digne.» (_Histoire de Russie_, part. II, chap. VIII, p. 336, édition Delangle.)
Ni Voltaire, que nous citons, ni Saint-Simon et Dangeau, à qui nous empruntons souvent, ne parlent de ce voyage du czar en France avec la minutieuse fidélité du _Mercure_, quoique tous les trois affectent l'ordre chronologique le plus absolu dans leur récit. A notre avis, _le Mercure_ est la meilleure source où l'on doive puiser quand on a besoin de connaître les événemens du temps de Louis XIV, du régent et de Louis XV. Ce mérite, il n'est pas besoin de le dire, n'est relevé ni par celui du style ni par celui d'un esprit de critique même au niveau de la liberté fort restreinte de l'époque. Père du journalisme, _le Mercure_ a débuté par la naïveté, et le journalisme est, je crois, maintenant assez éloigné de son origine.