Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II

Part 12

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Il voulut poursuivre son chemin; mais la jeune fille, qui ne comprenait pas les mauvaises raisons de l'abbé, s'attacha à lui; et, le saisissant par les basques de sa redingote, elle le força à se détourner. Éveillés par le bruit de cette conversation matinale, quelques paysans parurent sur le seuil de leurs portes, d'autres aux croisées; et comme un village est une grande botte de foin sec qu'une étincelle embrase, les femmes se réunirent aux maris, les enfans à leurs mères; bientôt toute la population sortit dans les rues, afin d'être au courant de l'événement qui causait tant de rumeur.

Abbé du Jard, seigneur de Voisenon, roi du pays, l'abbé se sentit gagné par une honte profonde au milieu de la foule qui l'entourait, et qui murmurait déjà de son refus aussi irréligieux qu'inhumain.

Il n'était pas inhumain, le pauvre abbé; mais il avait complètement oublié les formules usitées en pareille occasion, et au fond, comme il était indifférent et non hypocrite, sa conscience lui reprochait d'aller absoudre ou condamner un homme, quand il se reconnaissait si peu digne lui-même de juger les autres au tribunal de la confession.

Cependant la nécessité l'emporta sur ses justes scrupules, dont il ne pouvait se servir d'ailleurs comme d'une excuse auprès de ses vassaux; et, la tête basse, le fusil incliné, il se laissa conduire à la chaumière où rendait le dernier souffle le vieillard qui tenait à ne pas mourir sans l'aveu officiel de ses fautes.

Les habitans s'agenouillèrent devant la porte, tandis que l'abbé s'assit auprès du moribond, afin de recueillir ses lentes paroles.

Depuis le malencontreux moment où l'abbé avait été dérangé dans sa chasse, il avait perdu, car il avait des boutades de peur superstitieuse, la fière détermination de ne pas se croire malade ce jour-là. Que de signes de mauvais augure! Il avait trébuché en quittant le château, il avait vu des nuées de corbeaux, une fille éplorée l'avait forcé de se rendre auprès d'un pécheur effrayé; maintenant on disait les prières des agonisans autour de lui, le mourant lui parlait. L'abbé de Voisenon fut ébranlé; sa témérité croula, il eut froid au coeur, ses oreilles furent pleines de tintement, son asthme grogna au fond de sa poitrine. Je suis mal, se dit-il; j'ai eu tort de sortir. Pourquoi suis-je sorti? Ses tristes pensées se mêlèrent aux déchiremens aigus de sa toux; enfin il se pencha sur la tombe ouverte à son côté, il écouta la confession.

--Vous êtes né le même jour que moi! s'écria tout-à-coup l'abbé de Voisenon à la première confidence du pénitent; vous êtes né le même jour que moi! Et il sembla dérober au malade son jaune cadavéreux.

Le moribond poursuivit, et nouvelle frayeur de l'abbé.

--Vous n'avez jamais écouté la messe jusqu'au bout! et moi, se dit l'abbé de Voisenon, qui n'en ai pas ouï le commencement d'une seule depuis plus de trente ans!

Le pénitent ajouta:

--J'ai commis, monseigneur, le grand péché que vous savez.

--Le grand péché que je sais! j'en sais tant! s'avoua l'abbé; quel péché, mon ami?

--Oui! le grand péché..... quoique marié.

--Ah! je comprends! mon grand péché, quoique prêtre!

Un déplorable hasard, si c'est un hasard, car le pareil péché est assez passé en habitude chez ceux qui ont vécu, faisait que le vassal était tombé au même piége que le seigneur appelé à le juger à sa dernière heure.

Quand la confession fut finie, l'abbé se consulta avec terreur, et, après quelques combats où toutes les raisons furent déduites, il remit les péchés, en s'avouant, dans une anxiété profonde, mais traversée de part en part d'une épigramme, que le moribond, par reconnaissance, devrait bien lui rendre le même service.

La cérémonie étant achevée, l'abbé se leva pour partir; les jambes lui manquèrent: on fut obligé de le porter jusqu'au château, où tout le monde fut alarmé de son abattement.

Pendant tout le reste du jour, il ne parla à personne; enseveli au fond de son silence, il ne desserra les lèvres que pour tousser. La nuit fut mauvaise; des courans glacés lui traversaient les nerfs, et le moribond ne s'en allait pas de sa mémoire, qui lui retraçait sans cesse la confession de cet homme se mourant au même âge que lui et chargé des mêmes péchés. Au jour, son trouble fut au comble; il commanda à son valet de chambre de faire venir le médecin et le prieur du couvent: «Et tout de suite, ajouta-t-il; tout de suite!»

Comprenant mieux cette fois les volontés de son maître, le domestique s'empressa d'aller éveiller le prieur, dont le couvent était attenant au château, et le médecin, qui avait une chambre dans le château même. C'était un jeune homme choisi par le célèbre Tronchin parmi ses meilleurs élèves, sur le voeu de l'abbé de Voisenon.

Pénétrés l'un et l'autre du danger de M. l'abbé, le prieur et le médecin accourent en hâte au château; M. de Voisenon avait été si malade la veille! Arriveront-ils à temps?

Leur zèle est si égal et si prompt, qu'ils arrivent en même temps à la chambre où M. l'abbé les attendait.

L'abbé de Voisenon n'attendait plus; il était reparti pour la chasse.

On touchait au dernier tiers de ce fatal dix-huitième siècle, qui s'en allait en charpie, ruiné par la débauche, la petite vérole, et aussi par l'âge; il se faisait hideusement vieux, et sa vieillesse n'inspirait pas le respect. Vieux roi, vieux ministres, vieux généraux, s'il y avait encore des généraux, vieux courtisans, vieilles maîtresses, vieux poètes, vieux musiciens, vieilles danseuses, descendaient brisés d'ennui, fatigués de mollesse, édentés, fanés et fardés, vers la tombe. Louis XV accompagnait la marche funèbre; on le conduisait à Saint-Denis entre deux lignes de cabarets pleins de chanteurs, joyeux de se débarrasser de ce fléau qu'enlevait un autre fléau: la petite vérole délivrait de la peste. Crébillon était mort; le fils du grand Racine, honoré du fameux titre de membre de l'Académie des Inscriptions et Belles-Lettres, était emporté par une fièvre maligne, et obtenait de la publicité reconnaissante du temps cet éloge nécrologique aussi bref qu'éloquent: «M. Racine, dernier du nom, est mort hier d'une fièvre maligne; il ne faisait plus rien comme homme de lettres; il était abruti par le vin et par la dévotion.» Douze jours après, Marivaux suivait au cimetière le fils du grand Racine, abruti par le vin. L'abbé Prévot mourait d'une dixième attaque d'apoplexie dans la forêt de Chantilly. Au printemps suivant, l'impudique maîtresse de Louis XV, madame de Pompadour, descendait à quarante-deux ans dans la tombe, après avoir exhalé un bon mot en guise de confession: «_Attendez encore un moment_, monsieur le curé de la Magdelaine, avait dit la moribonde, _nous nous en irons ensemble_.» Paroles bien édifiantes et dignes de rivaliser avec ce vaudeville qui courut dans tout Paris au sujet d'une aussi belle mort:

Il est mort, ce pauvre Soubise; Sa tente à Rosbach il perdit, A Versaille il perd sa marquise, A l'Hôpital il est réduit.

Et le journaliste ajoute en note: On sait que le prince de Soubise vivait avec madame de l'Hôpital; le même Soubise duquel le roi se prit à dire, après la journée de Rosbach, où le prince avait été complètement _battu_: «Ce pauvre Soubise, il ne lui manque plus que d'être _content_.» Jaloux aussi de partir de ce monde tout comme les autres, en laissant un bon mot, Rameau s'écriait avec fureur, à l'oreille de son confesseur, qui l'ennuyait: _Que diable venez-vous me chanter là, monsieur le curé? Vous avez la voix fausse_. Et là-dessus, Rameau mourait d'une fièvre putride: et savez-vous ce qui occupait le public le lendemain de la mort du plus célèbre musicien de l'Europe, le roi de l'école française? cette grande nouvelle: «Mademoiselle Miré, de l'Opéra, plus célèbre courtisane que bonne danseuse, vient d'enterrer son amant; on a gravé sur son tombeau:

MI RÉ LA MI LA.»

Touchante oraison funèbre de Rameau! il n'y avait pas jusqu'au vaudeville qui ne se mêlât de mourir. Panard, le père du vaudeville, s'éteignait quelques jours après Rameau, et l'on disait encore avec la même tendresse nationale: «Les paroles ne peuvent se séparer de l'accompagnement.»

Voyez-vous comme les rangs s'éclaircissent, comme les bougies s'éteignent, comme le bal touche à sa fin? les athées aussi s'en vont, sans savoir où, seulement après avoir été moins amusans et beaucoup plus dangereux au monde que ces musiciens, ces poètes et ces courtisanes. Près de Panard on couche dans la terre Nicolas-Antoine Boulanger. Encore un malheur qui vient faire tout-à-coup oublier ces divers malheurs; celui-là vaut la peine qu'on en parle; Molet est malade: Molet est l'acteur à la mode; il est tant pleuré dans sa maladie, que Boufflers, presque jaloux de l'intérêt qu'on porte au favori de la cour et de la ville, le chansonne en ces termes:

L'animal un peu libertin Tombe malade un beau matin; Voilà tout Paris dans la peine: On crut voir la mort de Turenne; Ce n'était pourtant que Molet Ou le singe de Nicolet.

La maladie de Molet était survenue le 15 du mois de juin; le 23, c'est mademoiselle Gaussin qui meurt, tant Molet était gravement malade. Et savez-vous comment finit cette Grâce pâle et fraîche du dix-huitième siècle, cette rose du Bengale de la tragédie, cette femme charmante, qui inspira à Voltaire les seuls vers un peu touchans qu'il ait écrits de sa vie? «Elle avait épousé un danseur nommé Tavolaygo, qui la rouait de _coups_. Zaïre rouée de coups!»

Une goutte remontée enlève Helvétius, et Paris ne s'en émeut pas plus que de la mort simultanée de Duclos. Paris est trop occupé par ces deux jolis vers, écrits au bas de la statue de Louis XV, récemment découverte:

Grotesque monument, infâme piédestal, Les vertus sont à pied, le vice est à cheval.

D'ailleurs, une autre nouvelle non moins importante empêche qu'on s'arrête à la mort des deux philosophes, dont l'un jouissait, comme athée et comme philosophe, de plus de cent mille livres de revenu. «Un procès d'une espèce très-singulière doit se juger incessamment à l'Opéra. Une demoiselle _La Guerre_, fille des choeurs, a été trouvée dans une loge pendant une répétition. Le président de Meslay, de la chambre des Comptes, est l'heureux mortel qu'on a surpris; cette affaire rappelle celle de mademoiselle Petit.»

«Piron est mort aussi hier, dit le journaliste; et il ajoute: On a dit qu'il avait mal reçu le curé de Saint-Roch.» Admirable bouffonnerie, que ces curés qui vont tous et à tour de rôle chez les écrivains du dix-huitième siècle pour recevoir à la tête une épigramme arrangée depuis dix ans.

Enfin, le roi Louis XV meurt après Piron; il fait dire quelques heures avant sa mort par le cardinal de la Roche-Aymon: «Quoique le roi ne doive compte de sa conduite qu'à Dieu seul, il est fâché d'avoir causé du scandale à ses sujets, et il déclare qu'il ne veut vivre désormais que pour le soutien de la foi et de la religion, et pour le bonheur de ses peuples.»

Voilà le bon mot du roi Louis XV; vous l'avez entendu: il aura eu le sien comme Rameau, comme Piron, comme Helvétius. Ce bon petit roi Louis XV, qui est fâché d'avoir causé du scandale à ses sujets, et qui, à sa dernière minute d'existence, ne veut vivre désormais que pour le bonheur de ses peuples: c'est s'y prendre à temps.

Au reste, il meurt en mai, et trente-sept jours après, en juillet, _Monsieur_, frère du roi Louis XVI, envoie à la reine, sa belle-soeur, le madrigal suivant:

Au milieu des chaleurs extrêmes, Heureux d'amuser vos loisirs, J'aurai soin près de vous d'amener les zéphyrs: Les amours y viendront d'eux-mêmes.

Ceci voulait dire que _Monsieur_, depuis Louis XVIII, ayant cassé un éventail à la reine, lui en avait envoyé un autre, d'où les vers à la frangipane; d'où la profonde impression laissée dans tous les coeurs par la mort du roi Louis XV, dit le Bien-Aimé.

Et savez-vous ce qui allait survivre de quelques années, de quelques jours seulement, à tous ces cadavres, à ces marquis qui avaient du moins été jeunes et beaux, à ces comtesses qui, du moins aussi, avaient eu l'esprit de leur libertinage, à ces poètes peu profonds, mais animés dans leur temps d'une verve enivrante? C'était Marmontel, ce fat qui croyait qu'on faisait une nouvelle aussi facilement qu'une tragédie; c'était Thomas, qui s'imaginait avoir l'éloquence de Bossuet parce qu'il parlait dans un tonneau vide; c'était Chabanon, homme dont il n'y a rien à dire, pas même un peu de mal; c'était Dorat, papillon de plomb; c'était Barthe, Marseillais sans chaleur, la pire des pires choses; c'était de La Harpe; c'étaient M. de Chamfort, M. François de Neufchâteau; tous fades oignons des folles tulipes flétries du dix-huitième siècle.

Enfin le tour de l'abbé de Voisenon était venu. Spirituel jusqu'à sa dernière heure, lorsqu'on lui porta le cercueil de plomb dont il avait lui-même indiqué la forme et les dimensions, il dit à un de ses domestiques: «Voilà une redingote que tu ne seras pas tenté de me voler.»

Il mourut le 22 novembre 1775, âgé de soixante-huit ans.

L'unité de nos travaux a voulu que nous ayons tracé, presque à notre insu, la décadence des grands principes sociaux, en écrivant cette première partie de l'histoire des maisons seigneuriales de la France: ainsi, nous avons montré Écouen servant de tombe au despotisme du moyen âge, dans la personne du plus grand des Montmorency, et au despotisme impérial avec Napoléon. Chantilly, avec ses fêtes données à Louis XIV, Louis XV, au Czar; Chantilly, où Bossuet fit de la prose, Racine des vers, Vauban des plans de fortifications; Chantilly, type de l'aristocratie réduite à son essence la plus intelligente, passe aujourd'hui tout entier sous les couches de fumée de l'industrie. Vaux, cette superbe arrogance, ce monument caractéristique de l'élévation des ministres prodigues, est aujourd'hui une mare à grenouilles, et la propriété d'un duc qui sait à peine que son château appartint à Fouquet, et que Fouquet fut un surintendant des finances: destruction, oubli biblique partout. Brunoy, cette orgie, et Voisenon, cette impiété, disent bien haut les fautes et les vices de la noblesse et du clergé, quelques minutes avant l'heure où il y allait ne plus avoir ni clergé ni noblesse.

PETIT-BOURG.

On mettait autrefois douze heures avec le coche pour remonter la Seine jusqu'à Petit-Bourg. Une journée entière pour faire huit lieues.

Aujourd'hui quatorze bateaux à vapeur, luttant de vitesse, accomplissent, en cinq fois moins de temps, le trajet si péniblement fait par les coches. Sans ridiculiser le passé, car un jour nous serons passé, et bientôt peut-être, on doit se féliciter de vivre à une époque comparativement meilleure, où l'on a la faculté de satisfaire si vite son désir de voir les champs et de respirer loin du bruit de Paris. Viennent les chemins de fer sur la ligne déjà tracée de Paris à Orléans, et vingt minutes suffiront pour passer du pont de la Cité au pont de Ris, construit par M. Aguado.

Souhaitons cependant que les chemins de fer ne rendent pas la Seine à son ancienne solitude, en la privant de ses bateaux à vapeur, flottille enchantée qui fait du fleuve royal un lac italien pendant les chaudes journées d'automne, quand il est sillonné par _l'Aigle, le Louqsor, le Parisien, la Ville de Corbeil, la Ville de Montereau, la Ville de Sens_. J'ai dit les noms des principaux bateaux dont les flancs dorés, pavoisés de tentures, baignés de la folle écume de l'eau, portent chaque jour, mais particulièrement le samedi, des colonies de voyageurs et des centaines de familles, heureuses de cette navigation de quelques heures. Aux riches propriétaires riverains la chambre aux frêles colonnettes, le divan en velours rouge et les stores transparens; à la bourgeoisie de la campagne, aux fermiers, aux nourrices, aux vignerons, la chambre de la proue, sans stores, sans divan, sans colonnettes, mais bruyante, causeuse, à demi dans l'eau, à demi dans le vin. Partout l'éternelle démarcation du rang et de la foule, de la qualité et de la quantité. La vitesse seule égalise les conditions; riches et pauvres arrivent ensemble; vérité qui serait excessivement naïve à exprimer, si l'on ne se hâtait d'ajouter que les passagers de la chambre d'honneur emploient tous les moyens connus de distraction pour tuer le temps et l'espace, journaux, allées et venues sur le pont, lectures de livres nouveaux, tandis que les voyageurs de la proue s'ennuient si peu pendant la traversée, qu'il faut avoir recours au bruit de la cloche, à la voix des matelots et à vingt appels divers, pour les avertir du terme de leur course.

La navigation par la vapeur sur la haute Seine a fait des progrès considérables depuis quelques années. Il y a huit ans, si ma mémoire ne me trompe, qu'un seul bateau fonctionnait de Paris à Montereau. Et comme il était mal tenu! quel loup de mer! ou quel loup tout simplement que le capitaine! quelle lenteur pour remonter! point de tente pour garantir du soleil! point de restaurant! une mauvaise cuisine de pirate clouée comme une aile de vautour entre la roue du bateau et le fleuve. On appelait cela un progrès, cependant: le coche a dû être un progrès aussi.

Je ne prévois pas les riches modifications que l'avenir réserve à l'invention des bateaux à vapeur; mais combien ils sont différens déjà de ceux dont nous venons de tracer le modèle exact! Superbes et déliés à l'extérieur, ayant des harpes ou des lions dorés à la proue, ils opposent aux pieds délicats des voyageurs un pont fait de planches élastiques, constamment ciré par la brosse du _ship-boy_. Un cordon de soie descend le long des marches d'acajou, et accompagne la main jusqu'à la dernière marche, qui pose sur le parquet du salon. Si l'air frais du fleuve, si la vue de la campagne a éveillé votre appétit, sonnez, appelez; à bord du bateau il y a des garçons, des servantes, des chefs de cuisine et même une cuisine. Promenez votre imagination depuis la simple tasse de café jusqu'au poulet rôti, depuis le verre d'eau sucrée jusqu'au verre de Champagne, et faites un choix: il ne sera pas hypothétique comme dans la plupart des restaurans de la grande ville qui décroît à l'horizon.

Il est moins hors de propos qu'on ne suppose peut-être de parler ici avec étendue de la facilité de la navigation sur la Seine. Comment méconnaître la valeur plus grande qu'elle a donnée aux propriétés semées au bord du fleuve ou près du fleuve sur une étendue de plus de quarante lieues? Que d'endroits où les voitures publiques n'allaient pas, tant ils sont loin des grandes lignes! Que de propriétés vendues, délaissées à cause de la difficulté d'entretenir un équipage pour s'y rendre! Avant l'établissement des bateaux à vapeur, les maisons de campagne placées dans ces conditions onéreuses étaient, à justement parler, dans d'autres provinces. D'ailleurs, grâce à eux, la campagne est maintenant à tout le monde. Que de bourgeois s'embarquent le samedi sur le bateau à vapeur, avec leurs chiens, qui sont en général peu de chasse, leur fusil, leur gibecière, et s'en vont devant eux à dix ou douze lieues de leur quartier! Demandez-leur s'ils ont une campagne à Choisy-le-Roi, à Villeneuve-Saint-Georges ou à Fontainebleau, ils vous répondront: «Je ne pense pas, mais j'essaierai.»

Le chien de chasse est le fléau des bateaux à vapeur. On a beaucoup trop médit du perroquet. J'ai rencontré des perroquets en voyage; en général, la peur les rend sérieux et méditatifs. Mais le chien de chasse (puisqu'on prétend que le chien chasse) n'est jamais en repos, et il est partout. Chaque barque qui amène ses passagers a ses chiens, crottés jusqu'au museau, et tous valant cent louis. Ce chien hideux dont l'oeil est sanglant et le poil sale, cent louis! ce chien dont l'affreuse queue s'enroule à l'extrémité d'un corps fluet et transparent, cent louis! cette chienne dont les mamelles mouillées vous souillent la chaussure, respectez-la; cent louis! Il faudrait prier Dieu de nous délivrer des chiens, si les chasseurs n'existaient pas. Je me suis toujours demandé si le chasseur était dans l'arche. En tout cas, Dieu fit très-bien de ne pas lui donner une femelle.

Reportons-nous maintenant par la pensée vers ces temps où tous les riches seigneurs de la cour habitaient une partie de l'année leurs châteaux. Quel embarras pour eux de traîner leur nombreuse domesticité à leur suite! Que de difficultés! que de lenteurs! Aujourd'hui, tandis que les maîtres courent en calèche sur le pavé de la grande route, les domestiques sont transportés avec tout le matériel de la maison sur les bateaux à vapeur. Et le jour n'est pas éloigné où chaque commune aura à sa disposition un steamer destiné à elle seule, à sa population. Comme on a un équipage, on aura peut-être sur la Seine son service par eau, conduit par la vapeur. L'habitude et les progrès de cette navigation rendront faciles les manoeuvres, qui sont, du reste, à la portée de l'intelligence la plus commune et de la prudence la plus ordinaire.

Nous ne dirons pas les surprises pittoresques étalées aux regards depuis le pont d'Austerlitz, depuis le Jardin des Plantes, jusqu'au terme du voyage que font tous les jours les bateaux de la haute Seine; nous usurperions les droits des itinéraires. Les parties fuyantes de cette navigation, dont on ne se lasse pas, varient d'aspect à chaque demi-lieue sur la rive gauche. Après les villages à demi submergés dans la vapeur qui s'étend entre la route de Fontainebleau et la Seine, Gentilly, Ivry, Bicêtre plus loin, viennent les prés, les carrières, les oseraies pâles et échevelées; mais déjà Charenton lève la tête, et regarde Choisy-le-Roi, ruche laborieuse qui se révèle au loin par une odeur d'industrie. Autrefois Choisy-le-Roi ne pétrissait que des assiettes; maintenant on y fabrique des tuiles, du maroquin, du sucre, et ce que je préfère au sucre, au maroquin et aux tuiles, des verrières d'un admirable éclat. Ne maudissez pas cette fumée dont les bouffées ont obscurci un instant le paysage: elle sort d'un four dont le sable torréfié, réduit en lames transparentes, va devenir une peinture fragile qui s'encadrera dans la rosace d'une cathédrale. Tout ce qui est beau sort du feu et de la fumée, la pensée, la victoire, toute fertilité et toute splendeur. Madame de Pompadour avait son château de folie et d'amour au bord de l'eau. A la place du château, il y a, de nos jours, des bateaux de blanchisseuses. C'est moins poétique; mais, au temps de madame de Pompadour, Choisy-le-Roi était une seigneurie, maintenant c'est une commune. Qu'a gagné Choisy-le-Roi au changement? un pont.

Si vous êtes assez heureux pour n'avoir pas de chiens à surveiller sur le pont du bateau à vapeur, regardez, et ne pensez pas. A quoi penser devant cet horizon d'arbres qui ondulent, devant ce lac de verdure qui roule, moutonne, et va se briser en écume au pied de ce château perdu au fond de la perspective? Il faut cependant penser à quelqu'un. C'est à l'aveugle du bateau à vapeur: chaque bateau a son aveugle qui joue du violon, assis entre sa fille et son chien. Ce chien-là ne vaut pas cent louis; aussi je le préfère à tous les autres, et je dirais volontiers de lui ce que Louis XIV disait d'un officier dont la laideur était raillée à haute voix en sa présence par la duchesse de Bourgogne: «Madame, je le trouve, moi, le plus bel homme de mon royaume, car c'est un de mes plus braves soldats.» Je trouve que le chien de l'aveugle est le plus beau des chiens, car il est le plus utile.