Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II

Part 11

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Enfin il resta si long-temps aux eaux, où il était allé uniquement pour se soigner et vivre dans la plus rigoureuse sobriété, que la veille de son départ de Cauterets il écrivait tristement à madame Favart: «Je suis tel que vous m'avez vu: quelquefois asthmatique, me traînant toujours et me livrant trop à ma gourmandise.» Les douleurs qu'il éprouva pendant son séjour à Baréges, avant son retour définitif à Paris, sont la preuve du déplorable résultat des eaux minérales sur sa santé. «Je suis, de mon côté, souffrant comme un malheureux, et je suis actuellement dans une attaque d'asthme si violente que je ne puis douter que ce ne soit l'air de ce pays-ci qui me soit aussi contraire que celui de Montrouge. Si je suis demain aussi mal, je retournerai passer la semaine à Cauterets, et samedi j'irai à Pau, afin d'y attendre les dames qui y passeront lundi pour gagner Bayonne. Je suis sûr que je serai dans un cruel état pendant la route.»

Tel fut le bienfait qu'obtint l'abbé de Voisenon d'une résidence de quatre mois aux eaux de Cauterets et de Baréges. Il retournait à Voisenon infiniment plus malade qu'il ne l'était en partant. La veille même du jour où il monta en voiture pour rentrer chez lui, où il voulait, comme il le dit quelque temps après, _se trouver de plain-pied avec les tombeaux de ses pères_, il se livra à un monstrueux dîner sur les montagnes de Baréges. Un poète aurait salué la nature d'un adieu touchant; lui mangea comme un ogre: «Mes porteurs étaient des chèvres plutôt que des hommes, qui sautaient de rochers en rochers, qui descendaient dans des endroits si escarpés, que, si je ne m'étais pas cramponné contre ma chaise, je serais tombé vingt fois dans des abîmes. Nous arrivâmes à un lac qui a une grande lieue de circonférence: l'eau en est bleue, vive et claire comme celle de la mer; nous fîmes pêcher des truites que nous mîmes griller sur-le-champ dans la cabane d'un Espagnol; elles étaient bien saumonées et d'un goût merveilleux. Nous avions porté beaucoup de daubes, de rôti froid, des fricassées de poulet dans des pains, des tartes et des pièces de pâtisserie délicieuses. Je mangeais à effrayer toute la compagnie; l'air de la montagne m'avait donné un appétit dévorant: on ne pouvait pas concevoir comment une aussi mince personne avait un aussi grand estomac. J'espère arriver à Paris le 2 octobre; je compte que nous coucherons à Belleville dès le lendemain.»

Cette citation est prise de la dernière lettre écrite des eaux par l'abbé de Voisenon. A Belleville, où il parle de se rendre, était la petite maison de campagne de Favart, qui y recevait ses amis, le vieux Crébillon, Boucher et Vanloo. Voisenon y avait sa chambre, comme, du reste, il en avait une chez tous ses amis. Sa vie s'éparpillait comme ses petits vers et ses dîners. Cependant l'époque approchait où sa déplorable santé allait l'obliger à ne plus quitter son château de Voisenon, habité plus souvent que par lui, jusque là, par son frère et sa belle-soeur, excellentes personnes pleines d'indulgence pour ses moeurs décousues. L'air de la Brie lui rendait parfois des apparences de santé dont il abusait bien vite. Sans son estomac, qui a une si large part dans son histoire, il aurait réuni en lui les deux belles qualités exigées par Fontenelle pour atteindre à une grande longévité: _Un bon estomac et un mauvais coeur._ Il n'eut qu'un mauvais coeur, non qu'il fût ingrat ou dur; mais il était indifférent au suprême degré, et c'est là ce qui constitue le mauvais coeur, selon Fontenelle. On ne saurait en avoir de meilleures preuves que la lettre suivante écrite par lui à Favart du château de Voisenon, où il était réinstallé. C'est, du reste, une des plus jolies pages qu'il ait écrites de sa main si paresseuse et si peu châtiée. Nous la mettons à côté des plus adorables facilités de madame de Sévigné, cette divine plume.

Il s'adresse encore à Favart.

«Mon cher neveu,

»Depuis jeudi je m'engraisse d'ennui, et j'éprouve que rien ne rend plus imbécile que de s'ennuyer. Ma tête ressemble à un terrain sablonneux où rien ne peut pousser; c'est le jardin de Belleville, il n'y pousse que des lilas, et c'est ma petite nièce qui est le lilas, à l'exception qu'elle s'y maintient toujours en fleurs, et que les lilas de Belleville passent au bout de quinze jours. J'ai eu la visite de mes moines; il y en avait un très-sourd qui est mort; mais ceux qui entendent et qui ne comprennent point sont restés. Je me promène les après-dîners. Il fait un froid excessif; cependant tout mon bois n'est qu'un tapis de bouquets jaunes et de violettes. Ils semblent dire à mon neveu: Venez, venez, afin de nous chanter; et à ma nièce: Venez, venez, afin de nous parer. Vous êtes de bien mauvaises gens de n'être pas venus passer quelques jours avec nous. Ma belle-soeur me charge de vous en faire des reproches, aussi bien que de votre silence à son égard. Je ne la vois qu'à dîner. Je rentre à la fin du jour, je prends mon chocolat, et je suis dans mon lit à neuf heures et demie au plus tard. J'ai ici un architecte qui fait le mémoire et le plan de tous les ouvrages de mon église; il en viendra demain un autre pour attester la vérité de tout ce que celui-ci inventera, et l'on agira ensuite.

»J'eus hier un spectacle bien triste, mon bon ami, et qui me fit pleurer. Nous avons dans le village une Jeannette fort jolie; son mari est mort avant-hier; je trouvai l'enterrement le soir: la bière était dans une charrette, et la petite veuve se précipitait sur son pauvre mari en faisant des cris affreux. Ah! pauvre Jeannette, disait-elle, pauvre Jeannette! que vas-tu devenir? Quoi! mon cher homme, tu n'es plus avec ta femme; je ne te verrai donc plus? Et mes malheureux enfans, qu'en ferai-je? Ah! mon pauvre cher homme!

»Je n'ai jamais vu une douleur aussi violente, aussi sincère, aussi communicative; ce nom de Jeannette rendait, il est vrai, la chose bien intéressante; tous nos poètes tragiques se feraient péter les veines avant d'être aussi touchans. Je crois même que le grand Opéra, malgré ses beaux sentimens, ne l'est pas autant. Votre lettre m'a bien fait rire, Fumichon; écrivez-moi souvent, etc.»

Le ton vrai, les lignes abandonnées de cette jolie lettre, contrastent singulièrement avec la comparaison du grand Opéra et les paroles insoucieuses de la fin. L'homme est là tout entier, mais l'homme touché, à son insu et comme malgré lui, du spectacle d'un beau printemps et d'une douleur déchirante.

Voyant que les eaux n'amélioraient pas sa santé, si toutefois il avait jamais eu une santé, l'abbé de Voisenon abandonna les médecins et leurs ordonnances infructueuses pour chercher ailleurs des remèdes à la guérison de son asthme de plus en plus fatigant à mesure qu'il vieillissait. Comme il parlait toujours de son mal, et qu'on lui en parlait sans cesse pour lui faire la cour, il lui fut dit, un jour, qu'il existait quelque part dans une mansarde de Paris un abbé extrêmement savant en chimie occulte, un adepte du grand Albert, le maître des maîtres dans l'art des empiriques. Comme tous les sorciers, et comme tous les savans du XVIIIe siècle, cet abbé était dans une affreuse misère, dans un dénuement de poète. Celui qui avait le secret des plantes et des minéraux, du feu et de la lumière, de la génération des êtres, n'avait pas celui de se procurer une soutane et du pain. Il montait, par les efforts de la magie, jusqu'au dernier cristallin sans pouvoir se maintenir plus d'un mois dans le même appartement à cause de son indifférence envers les propriétaires. A cela près, c'était un être merveilleux, inventant des spécifiques pour guérir toutes les maladies, et l'asthme par conséquent. On se disait même à voix basse, avec une espèce d'effroi, car on était très-superstitieux au XVIIIe siècle, quoiqu'on fût très-athée, que ses spécifiques se réduisaient à un seul: l'Or Potable. Chacun sait que l'or potable, or froid et liquide comme le vin, bu à certaine dose, combat toutes les maladies et en triomphe, est la santé même, la jeunesse perpétuelle, cela va sans dire, et ne serait pas moins que l'immortalité, si Paracelse, qui avait trouvé aussi l'or potable dans sa panacée, ne fût mort à trente-trois ou trente-cinq ans. Voisenon n'eut plus qu'une pensée, celle de voir ce magique abbé, et de l'attirer à son château. Désir insensé, monstrueux: car le Prométhée repoussait toute avance. Poursuivi par la faculté, cassé par le tribunal ecclésiastique, maltraité par la police, qui ne veut jamais qu'on fasse de l'or, il avait renoncé, dans sa misanthropie sauvage, à soulager l'humanité aux dépens de son repos et de son salut. Terrible perplexité de l'asthmatique Voisenon, qui ne se mit pas moins en campagne pour découvrir le grand médecin.

Où trouver un sorcier à Paris? à qui s'adresser décemment? à quelle catégorie de profession? Il y a tant de gens prêts à rire des choses les plus respectables! Toutes les fois que Voisenon coudoyait, aux Tuileries ou au Palais-Royal, une soutane en lambeaux, il s'imaginait avoir heurté son homme. Aussitôt il entrait en conversation, cherchait à lier connaissance, et il palpitait d'espérance jusqu'au moment où l'erreur se dévoilait. Il se désolait alors de nouveau, toussait et recommençait le lendemain ses voyages à la découverte de l'or potable. Il eut un jour une soudaine illumination. Puisque l'archevêque de Paris a censuré la conduite de l'abbé que je cherche depuis si long-temps, se dit-il, l'archevêque doit savoir où il est logé. Comme si les sorciers étaient logés! Dans la même journée, il parut à la chancellerie de l'archevêché. Si l'on demandait pourquoi Voisenon ne disait pas aux personnes qu'il interrogeait le nom de cet introuvable abbé, c'est qu'il ne savait pas ce nom. Les magiciens ne se font guère connaître que par leurs oeuvres. Cependant il allait bientôt le savoir, à sa grande, à son indescriptible joie. Après quelques recherches faites dans les registres de la chancellerie épiscopale, on lui apprit que l'abbé, déplorable sujet à tous les titres, s'appelait Boiviel, et logeait, au moment des poursuites exercées contre lui, rue de Versailles, au faubourg Saint-Marceau. Voisenon y était déjà. Quelle rue que la rue de Versailles! elle est épouvantable aujourd'hui; et pourtant elle s'est considérablement embellie depuis le dix-huitième siècle.

Il frappe à tous les chenils: aucun aboiement ne répond au nom de l'abbé Boiviel. Enfin, à un septième étage au-dessus de la boue, une vieille femme lui apprit, dans une soupente où l'on parvenait au moyen d'une échelle de corde, que l'abbé Boiviel avait quitté l'appartement depuis environ six mois pour aller se loger à Ménilmontant; elle ajouta que ce délai laissait supposer qu'il avait nécessairement dû changer de logement cinq ou six fois pendant ces six mois. Contrarié, mais non découragé, Voisenon descendit de la soupente en réfléchissant sur l'état de détresse auquel pouvait être réduit un homme qui fait de l'or potable.

Un hasard incroyable voulut que l'abbé Boiviel n'eût changé que trois fois de demeure depuis sa sortie de la soupente de la rue de Versailles. De Ménilmontant il avait déménagé pour Passy; de Passy il était allé se loger à la Chapelle, où il résidait.

Enfin les deux abbés se rencontrèrent; mais à quels ménagemens ne fut pas obligé d'avoir recours l'abbé seigneur de Voisenon en abordant l'abbé déguenillé, qui faisait en ce moment son déjeuner sur une chaise. Il avait trop d'esprit pour ne pas traiter le plus tard possible du sujet de sa visite. Qu'importaient les lenteurs? il avait là, devant lui, il tenait le médecin mystérieux, infaillible, le successeur du grand Albert.

Boiviel fut encore plus sauvage et hargneux qu'on ne l'avait dépeint à l'abbé de Voisenon. Il parlait de se présenter à la société des Missions étrangères, afin d'être chargé d'aller prêcher le christianisme au Japon, quoiqu'il ne crût pas beaucoup au christianisme. Et moi, je ne crois pas au Japon, aurait peut-être ajouté l'abbé de Voisenon, s'il eût eu dans ce moment l'esprit porté à la plaisanterie. Il fut bouleversé en entendant émettre un pareil projet. Quand il avait enfin trouvé l'abbé Boiviel, l'abbé Boiviel irait se faire crucifier au Japon!

Inspiré par la circonstance, cette dixième muse qui vaut les neuf autres, Voisenon dit à Boiviel qu'il savait toutes les persécutions que lui avait fait endurer le clergé de Paris pour des causes qu'il voulait ignorer; il se garda de parler de l'or potable. Touché de tant de constance dans son malheur, il venait proposer à l'abbé Boiviel d'habiter son château de Voisenon, où, dans le repos et une vie exempte de soins matériels, il aurait des loisirs pour méditer et pour écrire. Sa démarche, hardie en apparence, était excusable, à la juger avec indulgence: il était heureux, riche, puissant même; ne devait-il pas l'appui de la confraternité à un membre du clergé moins riche, moins heureux que lui? L'abbé Boiviel serait comme chez lui à Voisenon; son indépendance n'en souffrirait pas; quand il serait las d'y séjourner, il le quitterait pour y revenir toutes les fois que cela lui conviendrait. Le sanglier se laissa museler; le soir, une bonne voiture conduisait au château de Voisenon le chimiste, le sorcier, le magicien Boiviel. J'aurai mon or potable, se disait l'abbé de Voisenon en toussant comme toujours.

Installé au château, l'abbé Boiviel se plia à l'existence monacale qu'on y menait; un aussi bon régime adoucit son caractère et ses moeurs. Il ne parla plus de s'expatrier au Japon; mais il ne parlait pas non plus de l'or potable, quoi que Voisenon tentât pour le faire s'expliquer sur ce point essentiel. Dès qu'il abordait les questions de chimie et d'alchimie, Boiviel évitait de répondre, ou tombait dans une profonde taciturnité; et pourtant on avait payé ses dettes, tous ses loyers, tous ses dîners à _la Croix de Lorraine_, mémorable taverne où mangeaient les abbés qui avaient quinze sous par messe dite à Saint-Sulpice; on lui avait acheté plusieurs soutanes, plusieurs paires de bas et beaucoup de chemises.

Au bout de trois mois de résidence au château, il était devenu gras, frais et rose comme il ne l'avait jamais été à aucune époque de sa vie. Enhardi par l'amitié qu'il avait montrée à son hôte, Voisenon osa dire un jour à l'abbé Boiviel que tout esprit fort qu'on le croyait dans le monde, il avait une foi absolue à l'alchimie: il ne niait ni la pierre philosophale, ni la panacée, ni l'or potable. Boiviel ne put plus reculer: admettait-il ou n'admettait-il pas l'or potable? Il y croyait! mais, selon lui, c'était un grand péché d'en composer: Dieu s'en offensait: c'était, pour ainsi dire, porter atteinte aux décrets de la création que de changer en eau ce qui avait été créé pour être métal. Un sorcier à scrupules religieux embarrassait étrangement l'abbé de Voisenon. Cependant il ne renonça pas à sa conquête de l'or potable: il attendit encore trois mois; et pendant ces trois mois, nouveaux agrémens ménagés à Boiviel, qui s'habituait au bonheur avec résignation.

Traité comme ami, appelé de ce nom, Boiviel autorisa l'abbé de Voisenon à lui dire, dans un moment d'épanchement, qu'il n'avait plus d'espoir que dans l'or potable pour guérir de son asthme. Sans ce spécifique autant au-dessus des autres remèdes que le soleil l'emporte sur le feu, il n'avait plus qu'à mourir. Boiviel fut ému, ébranlé, et sa conscience céda à la voix de l'amitié. Seulement il dit à son ami que, pour faire un peu d'or potable, il fallait beaucoup d'or solide. Le premier essai coûterait dix mille livres au moins. Voisenon, qui en aurait donné vingt mille pour ne plus souffrir, consentit au sacrifice, et il remercia son futur libérateur, qui, dès le lendemain, commença le grand oeuvre. Quelle sage lenteur il y apporta! Les jours suivaient les jours, les mois suivaient les mois! pas de l'or, si ce n'est celui que versait en pièces de vingt-quatre livres l'abbé de Voisenon. Le jour vint cependant, les dix mille livres étant épuisées, où Boiviel dit au malade que l'or potable était en flacon, et qu'il serait bon à boire dans un mois.

Ce fut pendant ce mois que l'alchimiste Boiviel prit congé de l'abbé de Voisenon pour aller voir son vieux père qui habitait la Flandre. Avant deux mois il serait de retour au château, et il y arriverait à temps pour constater les heureux effets de l'or liquéfié. Embrassé de son ami, comblé de présens, sollicité de revenir le plus promptement possible, Boiviel quitta le château de Voisenon, où il avait vécu près d'un an, et l'on a vu de quelle manière.

Après le temps indiqué par Boiviel pour que l'or fût potable, l'abbé de Voisenon commença son traitement. Il vida le premier flacon, le second, le troisième, attendant avec une sage patience que le résultat pût se manifester. On n'apaise pas un asthme en quelques jours, un asthme de quarante ans au moins.

Boiviel ne revenait pas: depuis quatre mois il était en Flandre; aux quatre mois en succédèrent quatre autres: pas de Boiviel. L'année allait être révolue; les flacons diminuaient: pas de Boiviel.

Il est inutile de dire que l'abbé Boiviel ne reparut plus, qu'il n'était pas moins qu'un charlatan et un voleur. Mais ce qui est singulier à dire, c'est que l'abbé de Voisenon se trouva beaucoup mieux de son asthme, après avoir bu de l'or potable composé par Boiviel. Et son regret, à la fin de ses jours, fut de n'avoir pas prévu la mort ou la disparition, tout aussi pénible, de son alchimiste; il lui aurait fourni les moyens de composer, en plus grande quantité, de l'or potable. En le ménageant trop, l'or opérait moins sur ses organes, il ne hâtait pas assez vite son retour à la santé: raisonnement profond, mais un peu ébranlé par ce fait que ne connut pas l'abbé de Voisenon, c'est qu'il mourut de l'asthme.

Pour se montrer supérieur aux assauts du mal, il feignait souvent de se croire aussi dispos qu'autrefois, plus dispos même qu'il ne l'avait jamais été dans sa jeunesse: il quittait alors son fauteuil où il gémissait de l'asthme; il repoussait les oreillers d'un côté, son bonnet de coton de l'autre, lançait ses pantoufles loin de lui, et il appelait à tue-tête ses domestiques. Dans un de ces triomphes menteurs de sa volonté sur sa chétive organisation, il éveilla un matin, pendant l'hiver, son valet de chambre.

--Ma culotte de drap! ma culotte de drap! criait-il.

--Mais, monsieur l'abbé, y songez-vous? Vous avez été au plus bas hier au soir, lui objecta timidement son fidèle domestique.

--C'est possible; hier soir ne me regarde pas: ma culotte de drap!--donne!--maintenant, mon gilet fourré!--va donc!

--Mais, monsieur l'abbé, pourquoi quitter votre chambre, votre bon fauteuil? vous êtes si pâle!

--Je suis pâle, dis-tu? cela va donc mieux que jamais; j'ai été jaune comme un coing toute ma vie.--Bien! j'ai mon gilet, ma culotte:--apporte ma redingote.

--Votre redingote! que vous ne mettez que pour sortir?

--C'est aussi pour sortir que je la demande. Tu raisonnes comme un pur valet de comédie, aujourd'hui; pourquoi ne mettrais-je pas ma redingote pour sortir? As-tu peur que je ne l'use trop? Voudrais-tu me la voler plus neuve?

--J'ai peur que vous ne gagniez un redoublement de toux, si vous ne gardez pas la chambre. Il fait très-froid ce matin.

--Ah! il fait froid; eh! mais tant mieux, j'aime le froid.

--Il neige même beaucoup, monsieur l'abbé.

--En ce cas, mes grandes bottes polonaises.

--Vos grandes bottes polonaises? et dans quel but?

--Probablement ce n'est pas dans le but de faire un poème; car si Boileau a dit fort sensément que, pour écrire un poème, il fallait du temps et du goût, il n'a pas ajouté que des bottes fussent nécessaires. Encore une fois, je veux mes bottes polonaises pour aller à la chasse. Est-ce assez clair, monsieur Mascarille?

--A la chasse à la maladie, monsieur l'abbé.

--Maraud! à la chasse au loup, dans le bois.

--Allons, vite! mes bottes, et pas de dialogue.

--Voilà vos bottes, monsieur l'abbé. En vérité, vous n'avez pas de pitié de votre santé!

--Aurais-tu aussi des intentions sur mes bottes? Fais-moi la grâce de m'apporter, valet discoureur, mes gants de daim, mon feutre et mon fusil.

--J'y vais, monsieur l'abbé.

Tandis que le valet cherchait les gants et le chapeau de son maître, l'abbé ouvrait la croisée et appelait le palefrenier. D'impatience, il appelait plus fort, sifflait, et jurait même quelquefois.

--Ah! vous voilà: c'est bien heureux, ma foi! monsieur le palefrenier. Réunissez mes chiens, détachez-en trois: je pars à l'instant pour la chasse, et j'emmène avec moi Misapouf, Aménaïde et Zaïre. Laissez reposer mademoiselle Deschamps, qui s'est foulé la patte l'autre jour, au ru de Savigny.

--Je vais les tenir prêts, monsieur l'abbé.

L'abbé de Voisenon fut bientôt équipé, à l'aide de son valet de chambre, qui ne cessait de lui répéter: Il fait si froid, qu'on a trouvé des chiens morts dans leurs chenils, des poissons morts dans les viviers, des vaches mortes dans l'étable, des oiseaux morts sur les branches, et même des loups morts de froid dans la forêt.

--Mon ami, lui répondit l'abbé de Voisenon, tu en as trop dit: tes loups morts de froid m'empêchent de croire au reste; sur ce, je pars. Écoute-moi bien: au retour, je veux trouver mes cataplasmes de thériaque préparés, mon lait d'ânesse convenablement chaud et mes tisanes faites: recommande cela à l'office.

--Oui, monsieur l'abbé. Il n'en reviendra pas, c'est sûr, murmurait encore le valet en empaquetant son maître dans sa redingote et en lui descendant le plus possible sur les oreilles son bonnet de laine noire, plissé à petits marteaux comme ces perruques factices que portent les cochers dans l'hiver.

Suivi de ses trois chiens, qu'il amusa un instant au milieu de la cour, en leur sifflant aux oreilles et en les excitant au bruit d'un petit fouet de poche, l'abbé se lança dans la campagne toute cristallisée et pailletée de la quantité de neige tombée dans la nuit. Au premier pas qu'il fit, il tomba: il se releva vite, et arpenta le terrain. Ce devait être un singulier spectacle que de voir ce vieil homme, noir comme un cocher des pompes funèbres, aux gants noirs, aux bottes noires, à la redingote noire, tout noir enfin, piétiner, frétiller, gambader dans la neige, avec trois chiens aux flancs, et tantôt sifflant à effrayer la solitude, tantôt allongeant le canon de son fusil dans la direction d'un vol de corbeaux.

Il avait fait le tour du village de Voisenon, et il allait se trouver en pleine campagne, quand il fut arrêté à l'issue d'une ruelle de chaumières par une femme qui s'écria en l'apercevant: Ah! monseigneur, car beaucoup de gens l'appelaient monseigneur, c'est le bon Dieu qui vous envoie!

--Qu'y a-t-il? s'informa l'abbé; d'où vient cet effroi? pourquoi cette exclamation?

--Notre grand-père se meurt, et il ne veut pas mourir sans confession.

--Cela ne me regarde pas, mon enfant; c'est l'affaire d'un prêtre.

--Est-ce que vous n'êtes pas prêtre, monseigneur?

--A peu près, répliqua l'abbé de mauvaise humeur et assez interdit, à peu près; mais adresse-toi de préférence au prieur du couvent: il entend mieux cela que moi; tu vois que je chasse. Cours donc au château, sonne au couvent, sonne fort, et réserve-moi pour une meilleure occasion.

--Monseigneur, mon grand-père n'a pas le temps d'attendre; il va passer. Il faut que vous veniez.

--Je te le répète, répliqua l'abbé, confus en lui-même de son refus, je suis en train de chasser; la chose est tout-à-fait impossible.