Les Tourelles: Histoire des châteaux de France, volume II

Part 10

Chapter 103,805 wordsPublic domain

Enfin le véritable auteur de ces basses et cruelles tyrannies, l'Anacréon sabreur, crut qu'il était temps de se démasquer, la plaisanterie ayant été poussée assez loin. Il prit sa plume ou sa cravache, et il écrivit sur ce ton à madame Favart:

LE MARÉCHAL DE SAXE A MADEMOISELLE DE CHANTILLY.

1749. 21 octobre.

«J'ai reçu, au moment où j'allais partir pour Chambord, la lettre que vous m'avez écrite de Lunéville, ma chère Fémine. Je n'ai point entendu parler de Favart. Vous vous pressez toujours trop. Il doit être bien flatté que vous lui sacrifiiez fortune, agrément, gloire, enfin tout ce qui eût fait le bonheur de votre vie, pour le suivre dans un genre de vie que la seule nécessité fait embrasser. Je souhaite qu'il vous en dédommage, et que vous ne sentiez jamais le sacrifice que vous lui faites. J'ai vu hier au soir M. le maréchal de Richelieu, qui était furieux contre vous, parce que M. Bérier lui avait échauffé les oreilles. Je rabats cependant tous les coups qui portent sur vous. Plus ne vous en dirai sur ce qui me regarde, vous n'avez point voulu faire mon bonheur et le vôtre: peut-être ferez-vous votre malheur et celui de Favart; je ne le souhaite point, mais je le crains. Adieu.

»M. DE SAXE.»

Pour bien comprendre le sens odieux de cette lettre, il faut dire ici que, poursuivi de ville en ville, Favart avait été réduit à se cacher dans une cave, où il peignait des éventails pour vivre; tâche qui, continuée long-temps sous des voûtes humides et à la lueur fatigante de la lampe, épuisa sa santé et altéra pour toujours sa vue. C'était son meilleur ami, le maréchal, qui lui avait ménagé cette affreuse existence, afin d'abaisser la résistance de sa femme. Ployant sous tant de persécutions, madame Favart, dit-on, céda enfin avec résignation, pensant que la vie de son mari valait bien un sacrifice qui ne déshonorerait que celui qui l'exigeait et ne savait pas le mériter. Aussitôt sa captivité s'adoucit: d'Angers elle passe à Tours, de Tours à Issoudun; et, quelques mois après, les deux lettres de cachet dont elle et son mari avaient été frappés sont révoquées. Elle et lui furent admirables dans leur constance à refuser, après leurs malheurs, tous les genres de réparation offerts par le maréchal. Tous les billets de mille et de douze cents livres qu'il leur envoyait étaient déchirés ou jetés au feu; et pourtant ils avaient à peine de quoi vivre après une longue absence de Paris et du théâtre, qui était leur profession. Cette conduite était généreuse; elle devint noble à la mort du maréchal, arrivée à la suite d'une chute de cheval, le 30 novembre 1750. A cette occasion, le bon Favart écrivait ces lignes: «Je crois qu'il m'est permis de dire sur la mort de cet illustre homme de guerre ce que le père de notre théâtre disait sur le cardinal de Richelieu:

Qu'on parle bien ou mal du fameux maréchal, Ma prose ni mes vers n'en diront jamais rien. Il m'a fait trop de bien pour en dire du mal; Il m'a fait trop de mal pour en dire du bien.»

Tout s'éteint ensuite: plus de haines; tout est dit. Favart et sa délicieuse femme rentrent au théâtre, l'un pour y écrire des petits chefs-d'oeuvre, l'autre pour jouer avec le même succès qu'auparavant. Vingt ans s'écoulent dans cette heureuse union, qui, quoique très-étroite, admet cependant l'abbé de Voisenon, qui devient de la famille: triple amitié, où la bonté, l'indulgence et l'esprit remplacent les liens du sang.

Tout l'avantage de la comparaison entre le marquis de Brunoy et l'abbé de Voisenon appartient au premier, malgré de plus grandes folies, malgré de colossales extravagances, dont l'antiquité, à qui il est d'usage de tout rapporter, n'offre pas d'exemple. Si le marquis de Brunoy souille, de la base au sommet, le monument de la noblesse auquel il s'appuie, quel scandale plus profond ne cause pas l'abbé de Voisenon, en balayant de sa robe de prêtre les foyers de théâtres, la poussière des salons, les roses effeuillées sur les tapis des boudoirs, et en chantant toutes les Thémires fardées, toutes les Glycères en panier, toutes les Thaïs décolletées, toutes les Iris de son temps? L'un ne blessait que l'honneur d'une institution humaine, utile peut-être; l'autre portait violemment atteinte à ce qui est un objet de respect pour tout le monde: il outrageait en face la religion dont il était le prêtre. C'est un prêtre d'un rang illustre, d'un nom remarquable, d'une position au-dessus des petits avantages que pouvait procurer la petite poésie athée en vogue et en crédit, sous la raison de commerce Voltaire et compagnie; c'est un prêtre qui fut presque évêque, et, ce qu'il y a aussi d'étrange, ce fut un prêtre toujours malade, qui rima des contes, des madrigaux et des épîtres si hardies, que les échantillons en sont difficiles à produire. Ouvrez ses oeuvres, si vous êtes d'âge à cela, et vous serez édifié: _C'est un discours sur la nécessité d'aimer_, où l'abbé de Voisenon dit à Daphné, et Dieu sait ce qu'était cette Daphné:

Ainsi l'amour de la voûte céleste Descend pour nous dans ce séjour funeste; C'est dans ton sein qu'il retrouve aujourd'hui L'unique temple encor digne de lui.

Après ces jolies choses dites à mademoiselle Daphné, nous trouvons une épître de M. l'abbé _à mademoiselle Elie, qui voulait me faire son chapelain_. Quelle idée si extraordinaire, en effet, de choisir un prêtre pour chapelain! Ne dirait-on pas que la proposition s'adressait à un mousquetaire? Au reste, l'abbé de Voisenon ne la repousse pas; il répond à mademoiselle Élie, qui prétendait le faire son chapelain:

Le chapelain, rempli de ta divinité, Ressentira de plus grands troubles Que ceux que tourmentait l'oracle de Phébus; Tous les jours seront fêtes doubles, Et les désirs feront le plan des orémus; C'est dans tes yeux qu'on lira son rosaire, Les amours répondront en choeur; La relique sera ton coeur, Le mien sera le reliquaire.

Et non seulement ce malheureux abbé péchait pour lui, mais il se damnait pour les autres. Il avait du libertinage en magasin; il en cédait à ses amis, qui l'envoyaient à leurs amies, à l'occasion d'une fête ou d'un mariage. Ainsi le grave Duclos s'adresse à lui, afin d'avoir quatre vers bien tournés pour envoyer à une mademoiselle Olympe; et aussitôt l'abbé prend la plume et intitule ainsi le quatrain demandé: _Vers au nom de Duclos, à mademoiselle Olympe, qui désirait une vierge qui était dans son lit_. Nous ignorons comment mademoiselle Olympe trouva les vers: quant à nous, nous les trouvons trop vifs pour les transcrire. C'est là le service qu'un grave historien obtenait d'un abbé au dix-huitième siècle.

Puis vient un madrigal sur les limbes! oui, sur les limbes! ce sujet de si sévères controverses; puis _un envoi de M. le duc de Richelieu à madame d'Egmont, sa fille, en lui donnant un autel de l'amour_. Il a rimé pour l'historien, il rime pour un duc. C'est maintenant un peu son tour: _A madame de ***, qui m'apprenait à faire du filet, et à qui j'offrais mon premier essai de cet ouvrage_. Et il débute de cette manière:

Saint Pierre, Vulcain et l'Amour Firent des filets tour à tour. Ceux de l'Amour, qu'on idolâtre, Forment le plus doux des métiers.

Ainsi les filets de saint Pierre n'ont que le dernier rang comparés aux autres filets. Il est à remarquer ici, comme ailleurs, que l'abbé de Voisenon est toujours entraîné à prendre ses images dans le domaine de la théologie. J'ai pensé que le remords était pour beaucoup dans ses réminiscences pieuses, acharnées à le poursuivre. Cela est d'autant plus vraisemblable, qu'il ne se montra jamais ouvertement athée ni dans ses vers, ni dans sa prose, ni même dans sa correspondance avec Voltaire; et l'occasion était pourtant assez belle! Avec le patriarche il se rabat sur la tolérance, thème élastique: il crie un peu contre la persécution; mais au fond il n'attaque pas les bases de la religion; non que ceci l'excuse; car, impiété pour impiété, mieux vaut celle, s'il y a un choix à faire, qui a pour elle les luttes et les fatigues du raisonnement que l'impiété infirme qui se compromet sans réflexion et tombe dans l'abîme, non avec la dignité du plongeur hardi, mais en deux doubles et les yeux fermés. Satan est noble, les diablotins sont ridicules. L'abbé de Voisenon ne fut jamais qu'un diablotin en impiété.

Si l'abbé de Voisenon n'était pas un aigle en fait de bon sens, que penser de M. de Choiseul, qui voulut le faire nommer ministre de France dans une cour étrangère? l'abbé de Voisenon! cet homme que M. de Lauraguais appelait _une poignée de puces_! Mais, s'il ne fut pas ministre de France, il était écrit qu'il serait ministre de quelqu'un; il était trop incapable de l'être pour que cela n'arrivât pas. Quelques années après le projet ridicule de M. de Choiseul, le prince-évêque de Spire le nomma son ministre plénipotentiaire à la cour de France. Il ne lui manquait plus que d'être académicien: il le fut; il succéda à Crébillon, l'auteur d'_Atrée et Thyeste_.

Quand il fut nommé par le prince-évêque de Spire ministre plénipotentiaire à la cour de France, il reçut les félicitations du haut clergé, honoré dans sa personne d'une distinction aussi rare. Toute flatteuse qu'elle fût, cette mission n'arrêta pas cependant son entraînement vers le théâtre: l'eût-on fait pape, il aurait encore écrit des opéras et des vaudevilles à la face de la chrétienté scandalisée. Au nombre des nobles ecclésiastiques qui allèrent le complimenter, il s'en trouva un qui, s'étant présenté plus tard que les autres, et au moment où les réceptions semblaient épuisées, causa quelque surprise au château de Voisenon. Descendu à Melun, où il avait été invité à déjeuner par le chapitre, l'évêque de Meaux, qui n'était plus Bossuet, résolut, la journée étant belle, le chemin agréable, d'aller à pied et à travers champs de Melun à Voisenon, pour y apporter ses félicitations au ministre du prince-évêque de Spire. Tout en écoutant le bruit des cloches du couvent, _qui avait toujours_ quelque chose à sonner, comme disait l'abbé de Voisenon, l'évêque de Meaux parvint, de sentier en sentier tracé dans la campagne, au château, où il n'était pas attendu. On était en automne: il y avait plus de fruits que de feuilles sur les arbres. Sous un pommier, l'évêque aperçoit, dans un costume fort différent du costume villageois, une jeune fille occupée à manger des fruits avec une avidité peu commune aux gens de la campagne. Son corset était en satin rose, semé de paillettes d'argent.--Qui êtes-vous? lui demanda l'évêque en s'arrêtant près de l'arbre.--Monsieur, je suis un _jeu_; mademoiselle, qui est sur l'arbre, est aussi un _jeu_; et nous mangeons des pommes, comme vous voyez. Après avoir regardé dans le pommier l'autre demoiselle qui était aussi un jeu, en corset amaranthe avec des paillettes d'or, l'évêque, fort entrepris, s'achemina vers le château. A vingt pas plus loin, dans la vigne, il voit luire des reflets rouges comme du feu, et il entend de grands éclats de rire: il s'avance, et il aperçoit d'autres jeunes filles, portant au-dessus du front des touffes écarlates, ayant des ailes et des pantalons de tricot. C'est du sortilége, dirait-on, pensa l'abbé, qui demanda cependant aux vendangeuses qui elles étaient.--Nous sommes une troupe de génies, et voilà deux _plaisirs_, répondirent-elles; n'avez-vous pas rencontré les _jeux_ plus loin?--J'ai rencontré les jeux, répliqua l'évêque plus pressé que jamais d'arriver au château pour avoir l'explication de ces étranges divinités en train de gaspiller la propriété de l'abbé de Voisenon. Que se passe-t-il donc ici? murmurait-il. Je ne me suis pas trompé cependant! je suis bien dans le château de Voisenon: voilà le château, voilà l'église, voilà l'abbaye. Des bruits nouveaux frappent encore son oreille dans une haie de groseilliers, plantée à très-peu de distance du château même. Il écarte quelques rameaux épineux, et il voit une fort belle femme ayant pour ceinture, sous son sein à demi nu, deux gros serpens en soie noire. On ne donna pas le temps à l'évêque de s'informer en compagnie de qui il se trouvait.--Si le voyageur est altéré, lui dit la joyeuse et belle femme de la troupe, il n'a qu'à cueillir des groseilles; _la Discorde et sa suite_ le lui permettent.--_La Discorde et sa suite!_ s'écria l'évêque; mais je suis donc à Saint-Lazare, parmi les fous! Les _jeux_ et les _plaisirs_, les _génies_ et la _Discorde!_

Il touchait au seuil du château, dont quelques portes avaient été enlevées pour que le salon apparemment eût une plus longue perspective. Au moment où il entra, une femme vêtue d'une longue robe bariolée de figures astrologiques, le front étincelant d'une étoile en papier d'argent, vint à lui en chantant:

Le soleil nous ramène au jour où tous les ans Le conseil souverain m'appelle: Évitez de l'Amour les piéges séduisans; Souvent sa blessure est cruelle.

--Je ne comprends rien à tout cela, madame ou mademoiselle, dit l'évêque, dont la surprise devenait de l'inquiétude mêlée de honte; ne suis-je pas au château de Voisenon?

--Vous y êtes, monsieur, répondit une autre femme, qui, montrant des bras et des épaules nues sur une draperie blanche, se prit à chanter avec roulades ces paroles presque de circonstance:

Aucun mortel ne peut pénétrer en ces lieux.

--Mais, mademoiselle, expliquez-moi... La demoiselle reprit:

Comment effacer de mon coeur Les traits de ce mortel si tendre, Que m'offre un songe trop flatteur? Quel charme pourra m'en défendre?

Quelles paroles pour un évêque! Il ne savait que devenir, où aller, puisqu'il était au château. Dehors? mais dehors il y avait des _jeux_, des _plaisirs_, des _génies_ et des _discordes_. Quand il interrogeait, on lui répondait en chantant. Cependant il dit avec beaucoup de douceur à la même personne: Je désirerais être présenté à M. l'abbé de Voisenon; pourrais-je...

L'Amour est un dieu trop léger, Il s'envole et produit la haine; Il sait nous cacher le danger. Je ne veux point porter sa chaîne.

--Qu'il en soit comme vous le voudrez, madame; mais je m'en irai sans avoir vu M. de Voisenon.

--Vous prenez assez mal votre temps, lui dit enfin en prose la folle chanteuse; ne voyez-vous pas que nous répétons au château Mirzèle?

--Qu'est-ce que Mirzèle? Oserai-je vous demander...

--Ah çà! d'où sortez-vous? Tout Paris sait pourtant à cette heure que M. de Voisenon achève sa féerie de Mirzèle pour la Comédie-Italienne; et nous la répétons aujourd'hui. Et la preuve, écoutez-moi bien. C'est le morceau de Zéphis.

Jeune Mirzèle, Voulez-vous voir vos jours par le bonheur formés? Aimez! Zéphis, triste pour vous, Zéphis sera fidèle; Aimez! Regardez à vos pieds l'amant que vous charmez. Aimez! Le plaisir dit, quand on est belle: Aimez!

--Vous jouez donc ici la comédie? demanda dans la plus profonde confusion l'évêque de Meaux.

--La comédie, non, mais l'opéra. Vous voyez en nous les artistes de la Comédie-Italienne, qui répètent, comme j'ai eu l'honneur de vous l'apprendre, la dernière féerie de M. de Voisenon.

--Et moi, pensa l'évêque en descendant les marches du salon pour s'en aller de ces lieux beaucoup trop mondains, qui croyais trouver ici des moines à profusion! Comme il terminait sa triste réflexion, il entendit la voix des moines qui chantaient dans les corridors du couvent. Quelle bizarre impiété! se dit-il en prêtant l'oreille tantôt au latin des moines, tantôt à la musique des chanteuses; M. de Voisenon ne pense guère à son salut.

Sa méditation fut dérangée par une troisième voix chevrotante, mêlée de toux, qui grinçait ces paroles dans le salon:

Impitoyable Amour, dieu trompeur, dieu barbare, Je connais de tes traits la perfide douceur; Je ne vois plus en toi qu'un tyran qui prépare Les crimes des mortels, et la honte et l'horreur.

--A la fin, je vous trouve, monsieur de Voisenon! s'écria l'évêque de Meaux.

--Monseigneur l'évêque de Meaux chez moi! s'écria à son tour Voisenon un peu décontenancé, mais remis aussitôt. Monseigneur, vous arrivez à temps; mes moines vont chanter vêpres: allons à la chapelle.

A cinquante-deux ans, toujours pour se défaire de son asthme, il voulut essayer de l'effet des eaux minérales sur son tempérament étiolé. Son voyage de Paris à Cauterets et son séjour dans ce bourg de bitume et de soufre, racontés par lui-même dans ses lettres, peuvent être considérés, à quatre-vingts ans de distance, comme une peinture historique de la manière de voyager chez les grands seigneurs du temps, et comme les pages les plus vraies de la vie oiseuse, empaquetée, gourmande et chétive du narrateur: «Nous passâmes hier par Tours, dit-il à son ami Favart, dans sa première lettre datée de Châtellerault, et du 8 juin 1761, où madame la duchesse de Choiseul reçut tous les honneurs dus à la gouvernante de la province: nous entrâmes par le mail, qui est planté d'arbres aussi beaux que ceux du boulevard. Il y eut un maire qui vint haranguer madame la duchesse: M. Sainfrais, pendant la harangue, s'était posté précisément derrière; de sorte que son cheval donnait des coups de tête dans le dos de l'orateur, ce qui coupait les phrases en deux, parce que l'orateur se retournait; après il reprenait le fil de son discours: nouveaux coups de tête du cheval, et moi de pâmer de rire. A deux lieues d'ici, nous avons eu une autre scène: un ecclésiastique a fait arrêter le carrosse et prononcé un discours pompeux adressé à M. Poissonnier, en l'appelant mon prince. M. Poissonnier a répondu qu'il était plus, que tous les princes dépendaient de lui, et qu'il était médecin.--Comment! vous n'êtes pas M. le prince de Talmont? a dit le prêtre.--Il est mort depuis deux ans, a répondu madame la duchesse.--Mais qui est donc dans ce carrosse?--C'est madame la duchesse de Choiseul. Aussitôt il a commencé par la louer sur l'éducation qu'elle donnait à son fils.--Je n'en ai point, monsieur.--Ah! vous n'en avez point; j'en suis fâché. Ensuite il a tiré sa révérence.

»Adieu, mon bon ami. Nous arriverons à Bordeaux jeudi: je m'attends à me bourrer comme il faut.»

Édifiant état du haut et du bas clergé à cette époque! L'abbé de Voisenon voyage en carrosse pour se bourrer à Bordeaux, et un abbé affamé harangue à tort et à travers, pour avoir de quoi dîner, les premiers gentilshommes venus.

C'est à madame Favart que Voisenon écrit de Bordeaux: «Nous arrivâmes hier ici à dix heures du soir. M. le maréchal de Richelieu avait passé la Garonne pour venir au-devant de madame la duchesse de Choiseul. Il la conduisit dans sa belle frégate bien vernie, bien musquée surtout, et meublée d'un beau damas cramoisi avec des galons et des crépines d'or. Cette ville-ci est admirable avant que l'on n'y arrive; tout ce qui tient à l'extérieur est tout au mieux; mais ce qui m'afflige, c'est qu'on n'y voit point de sardines à cause de la guerre. Je ne savais pas que les sardines eussent pris parti contre nous; je m'en vengeai sur deux ortolans que je mangeai hier à souper, et sur un pâté de perdrix rouges aux truffes, fait depuis le mois de novembre, à ce que dit M. le maréchal, et qui était aussi frais, aussi parfumé que s'il avait été fait la veille.»

Si l'on s'étonnait de ce qu'un asthmatique mangeât des perdrix et des truffes, sans être horriblement malade, l'étonnement ne serait pas long. Le lendemain, Voisenon écrivait à Favart: «Mon ami, j'ai passé une nuit affreuse; je viens de fumer et de prendre mon kermès. Je ne pourrai voir aucune rareté de cette ville. Si je suis trois jours de suite à Cauterets dans cet état-là, vous me reverrez à la fin du mois.»

On croit que l'abbé va être plus sobre. Dans la même lettre, il ajoute: «La table, hier à dîner, fut couverte de sardines: j'en mangeai six en six bouchées; c'est un morceau délicieux; je compte, malgré mon kermès, en manger autant aujourd'hui avec mes deux ortolans. Nous partons demain, et mercredi nous arriverons à Cauterets.»

Ainsi, malade, le 11, d'un monstrueux souper pris le 10; le lendemain 11, il mange enfin des sardines six par six, et encore des ortolans! Le 18, il écrit de Cauterets à Favart: «Je suis arrivé hier en bonne santé; j'ai mal dormi, parce que la maison où je loge est sur un torrent qui fait un bruit affreux. Ce pays-ci ressemble à l'enfer comme si on y était, excepté pourtant que l'on y meurt de froid; mais c'est une horreur à la glace, comme était la tragédie de _Térée_.»

Et Voisenon écrit douze jours après, en s'adressant à madame Favart: «L'oncle de madame la duchesse de Choiseul, qui vous faisait tant de complimens dans le foyer, est arrivé d'hier: il loge avec moi. Il trouve déjà que l'on mène une vie triste ici. Je l'ai cependant présenté ce matin dans la meilleure maison de Cauterets. J'avoue que j'y suis les trois quarts du jour. Il n'y a point de femmes; mais il y a des choses dont je fais plus d'usage; en un mot, c'est chez le pâtissier. Il fait des tartelettes admirables, des petits gâteaux d'une légèreté singulière, et des petites tourtes composées avec de la crême et de la farine de millet: on appelle cela des millassons. Je m'en gave toute la journée; cela fait aigrir mes eaux; cela me rend jaune; mais je me porte bien.»

Cette goinfrerie de l'abbé de Voisenon, toujours entre des pâtés et son tombeau, finit par être curieuse comme une étude. On tient à savoir qui l'emportera sur lui de l'asthme ou de la pâtisserie. «Mon cher neveu, continue-t-il d'écrire à Favart, c'est aujourd'hui que j'étouffe, mais par ma faute. Je dînai si fortement hier que je ne pouvais plus me remuer en jouant au cavagnole; j'étais si plein, que je disais à tout le monde: Ne me touchez pas, car je répandrai. Je soupai par extraordinaire; ma poitrine a sifflé toute la nuit, et j'ai actuellement dans l'estomac mes six gobelets d'eau, qui disent comme ça qu'ils ne veulent pas passer; je vais les pousser avec mon chocolat. Cela ne m'empêche pas de dire cette chanson:

La sagesse est de bien dîner, En commençant par le potage; La sagesse est de bien souper, En finissant par le fromage. On est heureux si l'on peut se gaver, Et si l'on digère on est sage.

Et plus loin il ajoute: «Je me baigne tous les matins; je ressemble à une allumette que l'on soufre. Je m'en porte assez bien; cependant j'ai des ressentimens de mon asthme, dont je ne guérirai jamais.»

Il était difficile qu'il guérît avec ces malheureux excès de table qui auraient tué un homme sain et vigoureux. Inutilement vous chercheriez dans sa correspondance avec Favart et sa femme une seule pensée détachée des plaisirs de la bouche. On a lu avec quelle estime il cite un pâtissier établi à Cauterets, fameux par ses tourtes. Son bonheur ne devait pas s'arrêter là. «Un second pâtissier, s'écrie-t-il, sur ma réputation, est venu s'établir ici: tous les jours il y a une émulation et un combat entre ces deux artistes. Je mange et juge: c'est mon estomac qui en paie les dépens. Je vais au bain et je reviens au four. Je reviendrai dans le temps des grives; j'en ferai manger à ma petite nièce (madame Favart). Vous les effaroucherez, et moi je les tuerai. Nous avons ici des perdreaux rouges que l'on apporte de toutes parts: ils sont délicieux.»