Part 38
Les hommes sont généralement forts, robustes, infatigables, quoique leur alimentation moyenne soit de beaucoup inférieure à celle de l’Européen ; chez eux, pas d’individus chétifs, rachitiques. Le climat fait rapidement justice de tout ce qui est mal constitué.
Les femmes, grandes aussi, au port altier, sont généralement belles, mais de cette beauté à laquelle l’éducation ne donne pas de distinction. Leur physionomie les rapproche cependant beaucoup plus des femmes européennes que des femmes arabes.
Un des caractères physiques auxquels un târgui peut se reconnaître entre mille, est l’attitude de sa démarche grave, lente, saccadée, à grandes enjambées, la tête haute, attitude qui rappelle un peu celle de l’autruche ou du chameau en marche, mais qui est due principalement au port habituel de la lance.
Cette démarche a été remarquée par tous les Algériens, chaque fois que des Touâreg sont venus dans la colonie.
Pour l’ensemble, voir la planche ci-contre.
Pl. XX. Page 382. Fig. 34.
_Caractères moraux._
Ebn-Khaldoûn, dans son _Histoire des Berbères_[120], trace, en ces termes, les caractères moraux de cette race :
« Citons, dit-il, les vertus qui font honneur à l’homme et qui étaient devenues, pour les Berbères, une seconde nature : leur empressement à s’acquérir des qualités louables, la noblesse d’âme qui les porta au premier rang parmi les nations, les actions par lesquelles ils méritèrent les louanges de l’univers : _bravoure et promptitude à défendre leurs hôtes et clients ; fidélité aux promesses, aux engagements et aux traités ; patience dans l’adversité, fermeté dans les grandes afflictions, douceur de caractère, indulgence pour les défauts d’autrui, éloignement pour la vengeance, bonté pour les malheureux, respect pour les vieillards et les hommes pieux, empressement à soulager les infortunés, industrie, hospitalité, charité, magnanimité, haine de l’oppression, valeur déployée contre les empires qui les menaçaient_, victoires remportées sur les princes de la terre, dévouement à la cause de Dieu et de sa religion : voilà, pour les Berbères, une foule de titres à une haute illustration, titres hérités de leurs pères et dont l’exposition, mise par écrit, aurait pu servir d’exemple aux nations à venir. »
Les Touâreg ont encore, au plus haut degré, quelques-unes des belles vertus assignées à leur race, il y aura bientôt six siècles, par un historien impartial, car il était Arabe.
La bravoure des Touâreg est proverbiale. Quoi qu’on en ait dit, ils n’empoisonnent jamais leurs flèches ni leurs lances ; entre eux ils dédaignent l’emploi des armes à feu, qu’ils appellent _armes de la traîtrise_, parce qu’un homme embusqué derrière une broussaille peut tuer son adversaire sans courir aucun danger.
La défense de leurs hôtes et de leur clients est encore la vertu par excellence des Touâreg, et, si elle n’était érigée chez eux à l’état de religion, le commerce à travers les déserts du Sahara serait impossible.
La fidélité aux promesses, aux traités, est poussée si loin par les Touâreg, qu’il est difficile d’obtenir d’eux des engagements et dangereux d’en prendre, parce que, s’ils se font scrupule de manquer à leur parole, ils exigent l’accomplissement rigoureux des promesses qui leur sont faites. Il est de maxime chez les Touâreg, en matière de contrat, de ne s’engager que pour la moitié de ce qu’on peut tenir, afin de ne pas s’exposer au reproche d’infidélité. Comme tous les autres musulmans, ils subordonnent bien leur exactitude à la volonté de Dieu, mais ils ne spéculent pas sur cette réserve.
Quand un târgui quitte sa famille pour aller en voyage, il confie à son voisin l’honneur de sa maison, et le voisin venge les affronts faits à l’absent avec plus de rigueur que s’il s’agissait de lui-même.
La patience, la résignation et la fermeté des Touâreg dans la misère, peuvent être égalées, mais non surpassées : car, sans ces vertus, comment pourraient-ils vivre au milieu de déserts où l’on ne voit souvent ni une plante, ni le plus petit des animaux ?
Je n’ose pas affirmer les qualités du cœur des Touâreg, dans les termes qu’Ebn-Khaldoûn employait en parlant des Berbères, au temps de la plus grande puissance de cette race, parce que, dans plus d’une circonstance, je les ai vus emportés, vindicatifs, indifférents aux souffrances des autres. Cependant, au fond, il faut que les nobles soient bons envers leurs serfs et leurs esclaves, pour que ceux-ci ne se révoltent pas, ne les abandonnent pas. Et puis, là où il n’y a rien, la charité, comme le roi, perd ses droits. Chez les Touâreg, nobles et serfs, riches et pauvres, se serrent le ventre avec une ceinture quand il n’y a plus de vivres au logis, et vont dans les champs disputer aux troupeaux les quelques plantes qui peuvent entretenir leur existence. La générosité, dans ce cas, serait une vertu plus qu’humaine.
Les capacités industrielles des Touâreg sont encore à la hauteur de celles des autres Berbères. Ils ne sont pas riches en matières premières, mais ils approprient à leurs besoins tout ce qu’ils ont sous la main.
Quant à la haine de l’oppression, elle est encore aussi vivace chez eux qu’aux plus beaux jours de la puissance des Berbères, car c’est leur amour de l’indépendance qui les a conduits et les maintient au désert.
Il est une qualité, spéciale aux Touâreg, qu’Ebn-Khaldoûn ne mentionne pas et qui a une valeur réelle pour des hommes perdus dans l’immensité des déserts ; je veux parler de leur aptitude aux grands voyages, au milieu de dangers de toute nature. Essentiellement cosmopolite, le târgui passe sans transition du climat sain de ses montagnes dans les marécages de l’Afrique centrale, d’une température quelquefois au- dessous de zéro à celle de la zone torride, d’un pays où il pleut rarement dans des contrées où les pluies tropicales amènent des déluges d’eau. Dans ces pérégrinations, il résiste à des épreuves qui tuent les animaux les plus robustes.
J’ajouterai encore que le mensonge, le vol domestique et l’abus de confiance sont inconnus des Touâreg.
Un târgui a-t-il commis un crime, il fuira ; mais, s’il est pris, il l’avouera, dût sa vie dépendre de son aveu.
Un târgui arme-t-il en course et fait-il huit cents kilomètres pour aller enlever au pâturage du bétail appartenant à une tribu ennemie ; s’il rencontre en chemin des marchandises ou des vivres déposés par une caravane, il les respectera. Jamais il ne pénétrera dans une tente ou dans un bivac pour y prendre quoi que ce soit.
Confie-t-on à un târgui des marchandises, de l’argent, pour les porter d’une ville dans une autre, il aura beau, à mi-chemin, séjourner dans sa tente ; ni lui, ni sa femme, ni ses enfants, fussent-ils dans le plus grand dénûment, n’y toucheront.
Prête-t-on sur parole, même sans témoin, de l’argent à un târgui, il le rendra, fût-ce vingt ans après, s’il lui a fallu ce temps pour réaliser la somme empruntée, et il passera trois mois sur les routes pour aller la restituer. Si le prêteur est mort, la dette est remboursée à ses héritiers, et si l’emprunteur meurt insolvable, ses enfants tiennent à honneur de payer dès qu’ils pourront.
Il est bien entendu qu’il ne s’agit pas ici de ces dons, déguisés sous le nom de prêts, que les Touâreg sollicitent souvent de leurs clients, voyageurs ou commerçants, en sus du prix de protection stipulé.
Un târgui meurt-il en voyage, ses compagnons de caravane acceptent, _ipso facto_, le mandat de gérer ses affaires au mieux de ses intérêts, et, au retour, ils rendent un compte fidèle de leurs opérations à ses héritiers.
Un peuple qui a de telles qualités, au milieu de quelques défauts inséparables de l’humanité, ne mérite pas la réputation que lui ont faite des écrivains renseignés par ses ennemis.
_Conservation de l’écriture berbère._
(Tefînagh.)
Depuis longtemps on savait que les plus anciens habitants de l’Afrique septentrionale se servaient de différents dialectes d’une langue à laquelle, sans la connaître, on avait donné le nom de _langue berbère_, comme on avait appelé _Berbères_ ceux qui la parlaient. Des vocabulaires de divers dialectes avaient même été publiés, avant et depuis l’occupation de l’Algérie, par Venture, MM. Delaporte et Brosselard.
On savait aussi par Ebn-Khaldoûn que le Coran avait été traduit, au Maroc, de l’arabe en berbère, mais que cette traduction, écrite d’ailleurs avec les lettres de l’alphabet arabe, avait été détruite, la parole de Dieu ne pouvant, sans profanation, être exposée à être altérée par des traducteurs.
On savait, enfin, par la narration du voyage de Denham et Clapperton dans l’Afrique centrale, que le docteur Oudney, leur compagnon d’exploration, qui succomba dans le Soûdân, avait recueilli, en 1822, un alphabet de dix-neuf lettres, au moyen duquel les Touâreg représentaient les mots de la langue de leur pays.
Depuis, nos découvertes en cette matière ont beaucoup progressé. Aujourd’hui nous possédons une _Grammaire de la langue temâchek’_, par M. le chef de bataillon du génie, A. Hanoteau, avec un recueil de fables, d’histoires, de poésies, de conversations et de _fac-simile_ d’écriture _tefînagh_ et, de plus, les caractères typographiques qui ont été fondus pour composer ce remarquable ouvrage. Aussi quand, l’année dernière, les marabouts Touâreg furent conduits à l’Imprimerie impériale, ont-ils été émerveillés de voir sortir des presses un magnifique tableau commémoratif de leur visite, imprimé en français et en tefînagh.
Plus récemment (1862), l’imprimeur Harrison, de Londres, a publié une seconde grammaire du même dialecte, _Grammatical sketch of the temâhuq_, par M. Stanhope Freeman, gouverneur de Lagos, ancien vice-consul britannique à Ghadâmès.
Antérieurement, la Société biblique de Londres avait aussi publié dans la même langue quelques fragments des Écritures, d’après James Richardson, mort depuis dans l’exploration dont M. le docteur Barth est le seul survivant.
Par quelle exception les Touâreg, ces enfants perdus dans le désert, avaient-ils conservé l’écriture de leur langue, quand toutes les autres peuplades berbères du littoral méditerranéen avaient même perdu le souvenir de son ancienne existence ?
L’invasion par les Arabes de tous les pays berbères, la conversion forcée à l’islamisme, la substitution de la langue du Coran à toute autre, la destruction même des traductions berbères du Livre saint, l’ardeur avec laquelle quelques-uns des nouveaux convertis se mirent à la tête du prosélytisme religieux, expliquent comment la langue arabe a partout remplacé, comme langue écrite, toutes celles antérieurement en usage dans le Nord du continent africain.
Carthage aussi avait vu de même sa langue et son écriture nationales, qui étaient celles des Phéniciens, effacées par le fanatisme politique, terribles exemples de ce que peut l’homme en matière de destruction quand la passion l’anime. Toutefois, au centre du Sahara, dans un de ces lieux arides où des hommes simples abritent leur indépendance et où l’ambition des conquérants ne pénètre pas, il y avait des peuplades de la race vaincue, mais non asservie, qui purent conserver et transmettre à la postérité ce qui avait été anéanti avec tant de soin partout ailleurs.
Au nombre de quatre, ces peuplades, représentant les quatre fractions des Touâreg, ont conservé la même écriture malgré la divergence de leurs dialectes parlés. Il y a bien quelques différences dans la forme donnée à certaines lettres, suivant les contrées ; mais ces variantes n’ont rien d’étonnant. Dans toute langue écrite, quand l’imprimerie n’est pas là pour rappeler au type primitif, la forme des lettres varie à l’infini, suivant le caprice des maîtres et des copistes. Sous ce rapport, le tefînagh offre moins de types différents que les écritures de nos anciennes chartes, car les lettres modernes, à quelques exceptions près, sont les mêmes que celles de l’inscription de Tugga, contemporaine de l’époque carthaginoise.
Tout est exceptionnel dans la conservation de cette écriture ; car c’est principalement aux dames târguies que nous sommes redevables de ce miracle.
Miracle en effet ! dans tout le continent africain, les femmes lettrées se comptent par unités, tandis que chez les Touâreg presque toutes les femmes savent lire et écrire, dans une proportion plus grande même que les hommes.
Dès mon arrivée au milieu de leurs tribus, je manifestai le désir d’apprendre le temâhaq, et je demandai qui pourrait m’enseigner la lecture et l’écriture de cette langue. A mon grand étonnement, on m’apprit que l’enseignement du tefînagh était réservé exclusivement aux femmes, et quelques-unes s’offrirent pour me donner des leçons.
Pour me guider dans mes études, j’avais un exemplaire de la _Grammaire temâchek’_ de M. Hanoteau. Cette circonstance me fit trouver, en station comme en voyage, autant de professeurs que je pouvais le désirer ; car toutes les dames târguies voulaient voir, examiner, contrôler cette œuvre merveilleuse. Jamais livre en Europe n’a eu plus de succès. D’abord, il flattait l’amour-propre national ; puis, il témoignait du grand intérêt que nous portons à tout ce qui concerne les peuples conservateurs de la langue temâhaq ; il était imprimé sur beau papier, avec le luxe typographique de l’Imprimerie impériale ; enfin, il contenait un recueil de fables, de poésies, d’histoires qui n’étaient pas toutes connues dans le pays et qui apportaient une grande distraction dans la vie monotone du désert.
J’ai lu la _Grammaire_ de M. Hanoteau avec les Touâreg, et je dois dire que le contrôle des linguistes du pays est tout en faveur de ce travail. Le seul reproche qu’on puisse lui adresser est d’avoir été fait loin des lieux où l’on parle le temâhaq, ce qui n’a pas permis à l’auteur de distinguer les différences propres à chaque dialecte. D’ailleurs le nom de _temâchek’_ qu’il donne à l’idiome objet de ses études témoigne que M. Hanoteau a puisé principalement ses connaissances dans le dialecte du Sud ; car celui du Nord porte le nom de _temâhaq_.
Chez les Azdjer, presque toutes les femmes savent lire et écrire, tandis qu’un tiers des hommes à peine est arrivé à ce degré d’instruction. La majorité sait mal, et il est facile, même à un Européen, de constater beaucoup de fautes ; mais quelques-unes écrivent correctement et paraissent être guidées par de véritables règles.
On a publié plusieurs alphabets tefînagh plus ou moins complets. Les plus corrects sont ceux de MM. Richardson, Hanoteau et Freeman. Nonobstant, je crois utile de donner ici celui que j’ai recueilli dans mon voyage, en faisant remarquer toutefois que les différences les plus importantes tiennent à la forme variable de quelques lettres.
Pl. XXI. Page 388. Fig. 35.
J’ajouterai à ce qu’ont dit mes devanciers, savoir :
1o Que le tefînagh s’écrit à volonté, horizontalement ou verticalement ;
2o Que, dans l’écriture horizontale ou verticale, les caractères sont tracés indistinctement de droite à gauche, de gauche à droite, de haut en bas, de bas en haut, bien que la manière arabe ou hébraïque, de droite à gauche, soit la plus généralement adoptée ;
3o Que les lettres n’ont pas, comme dans nos caractères, d’une manière absolue, un haut, un bas, un côté droit et un côté gauche, mais s’emploient à volonté dans tous les sens ; ainsi, la lettre _iedh_, correspondant à notre _dh_, s’emploie indistinctement comme il suit : [Variants d’ⴹ].
D’après le Cheïkh-’Othmân, guide excellent dans toutes les recherches spéciales à l’étude de son pays, il existerait un livre de droit, traduit en bon temâhaq, mais écrit en lettres arabes. Un exemplaire de ce livre existe à Aqabli, et un autre entre les mains de Brahîm-Ould- Sîdi, le savant des Ifôghas. Le brave cheïkh m’a promis d’en faire prendre une copie.
Autrement, on ne trouve écrits en tefînagh que des inscriptions sur les rochers, sur les armes, sur les anneaux de bras, les bracelets, les instruments de musique, les lanières de cuir, les boucliers ou des broderies sur les vêtements. Tous les écrits sérieux, les livres, les chroniques, la correspondance, les amulettes sont en arabe, langue que beaucoup parlent, mais que les lettrés seuls savent écrire.
Les inscriptions sur les rochers sont les unes anciennes, les autres modernes ; les unes gravées en creux au burin, les autres en relief et exécutées au moyen d’un mastic auquel le goudron sert de base et qui a la double propriété, comme l’encre des transpositions lithographiques, de faire corps avec la pierre et de se conserver plus ou moins longtemps.
Sur les rochers aussi, on trouve souvent, soit isolées, soit rapprochées, des sculptures, des gravures, informes bien entendu, mais qui, quelquefois, ont la prétention de représenter des scènes allégoriques.
M. le docteur Barth a déjà livré à la publicité quelques _fac-simile_ de tableaux rupestres qu’il a rencontrés sur sa route. Moins heureux que lui, je n’ai pas eu la chance d’en trouver d’assez importants pour mériter la reproduction ; mais, par contre, ma collection d’inscriptions est plus riche, et j’en donne, dans la planche ci-contre, quelques-unes, principalement celles qui ne me paraissent pas se borner à de simples noms d’hommes[121].
Tôt ou tard, l’examen comparé des sculptures et des inscriptions rapportées par les divers voyageurs pourra donner lieu à d’importantes remarques ethnographiques.
En général, les lettres des inscriptions sur les rochers ont environ 6 centimètres de hauteur ; le trait se ressent de l’inhabileté des graveurs. Quelques-unes sont frustes et d’une lecture difficile.
Les Touâreg disent que les inscriptions en creux sont anciennes, car les modernes se bornent aux inscriptions en relief, en noir avec le charbon, ou en rouge avec l’ocre.
Pl. XXII. Page 390. Fig. 36.
_Usage du voile._
Si, pour les hommes de science, la conservation de l’écriture, d’une écriture perdue, et qui fut jadis celle exclusivement en usage dans tout le Nord du continent africain, est un fait capital qui permettrait de donner aux Touâreg le surnom de _Conservateurs du tefînagh_, l’usage du voile est pour le vulgaire un signe plus caractéristique encore ; car, dès leur arrivée en Afrique, les Arabes ont immédiatement appelé ces peuples : _Molâthemîn_, les voilés, ou _Ahel-el-lithâm_, les gens du voile ; et les historiens arabes leur ont depuis conservé ce surnom.
Le voile, en effet, est d’usage général chez les Touâreg, et ils ne le quittent jamais, ni en voyage, ni au repos, pas même pour manger, encore moins pour dormir ; de là, grande difficulté pour voir le visage d’un târgui.
Quoique, par imitation, les chefs arabes de Timbouktou, les princes Fellâta, les gens d’In-Sâlah, de Ghadâmès, de Rhât, les Arabes nomades du Touât, et les Teboû, aient aussi la figure voilée ou couverte, les Touâreg sont réellement les seuls chez qui l’usage du voile est général et passé dans les mœurs.
Il est difficile de remonter à l’origine de cette coutume et de lui assigner une cause.
L’usage du voile est hygiénique, dit-on. Il préserve les yeux de l’action trop intense du soleil, le nez et la bouche de la poussière fine des sables et il entretient l’humidité à l’entrée des deux principales voies respiratoires, ce qui est important sous un climat où l’air est excessivement sec.
Mais, si une raison exclusivement hygiénique a fait adopter le voile, pourquoi les femmes ne le portent-elles pas ? pourquoi les hommes ne se débarrassent-ils pas la nuit, au repos, quand il n’y a ni soleil, ni sables, ni air chaud et sec, d’un vêtement toujours gênant, malgré la grande habitude de le porter ?
Un târgui, quel qu’il soit, croirait manquer aux convenances en se dévoilant devant quelqu’un, à moins que ce ne soit dans l’extrême intimité ou pour satisfaire à la demande d’un médecin à l’effet de constater la nature d’une maladie. A part ces cas exceptionnels, le voile doit toujours couvrir le visage.
A Paris, j’ai vainement sollicité le Cheïkh-’Othmân et ses deux disciples de laisser tomber leur voile devant l’appareil photographique, en leur affirmant que ce n’était à autre fin que d’avoir une image fidèle des traits d’hommes aimés ; je ne pus obtenir cette faveur.
Ce n’était pas affaire de religion, car le Cheïkh-’Othmân avait sous les yeux les photographies d’’Abd-el-Kâder et du chef de la confrérie dont il est un des principaux dignitaires, et il ne les blâmait pas de leur condescendance ; mais sa qualité de târgui lui faisait considérer comme une sorte de profanation de se dévoiler, en dehors de tout regard, même devant le miroir d’un appareil.
On a cru, d’après des informations inexactes, que les Touâreg portaient le voile parce qu’ils ne voulaient pas être reconnus comme auteurs des cruautés qu’ils exercent sur leurs ennemis.
Cette interprétation est fausse pour trois motifs : d’abord les Touâreg ne sont pas cruels ; puis, malgré leur voile, ils se reconnaissent entre eux comme s’ils n’étaient pas voilés ; enfin, ils repoussent les armes à feu, qu’ils appellent armes de traîtrise, considérant comme seul honorable le combat à l’arme blanche, corps à corps, face à face.
Parmi les porteurs de voile, on distingue ceux qui font usage du voile blanc de ceux qui ont le voile noir.
Par un contraste fréquent dans la nature, les Touâreg à figure blanche, aux traits caucasiques, les nobles en particulier, ont adopté exclusivement le voile noir ; au contraire, les hommes de race inférieure, ceux chez lesquels le sang du nègre se manifeste, ont donné la préférence au voile blanc. Ce dernier, plus facile à laver, d’un prix inférieur, est aussi préféré par un grand nombre des habitants des villes de Rhât, de Ghadâmès et d’In-Sâlah.
De là, deux classes de Lithâmiens : les blancs et les noirs.
Dans le langage vulgaire, et par abréviation, les Arabes disent quelquefois aussi Touâreg blancs pour Touâreg serfs et Touâreg noirs pour Touâreg nobles.
Ceux qui ont fait de cette division en blancs et en noirs, d’après la couleur du voile, une division basée sur la couleur de la peau, ont donc commis une erreur.
_Anneau de pierre au bras._
Tous les Touâreg, dès que leur âge leur permet de prendre les armes, portent au bras droit, entre le ventre du biceps et l’attache inférieure du deltoïde, un anneau en pierre qui, une fois mis en place, n’est jamais enlevé.
Le but de cet usage, disent les Touâreg, est de donner plus de force au bras pour assener un coup de sabre.
Dans les combats corps à corps, quand deux champions se tiennent enlacés de manière à ne pouvoir plus faire usage de leurs armes, chaque combattant cherche à écraser les tempes de son adversaire sous l’anneau de son bras.
Ces anneaux, en serpentine, de couleur verte, avec des raies d’un vert plus foncé, sont larges et arrondis, de manière à ne pas blesser celui qui les porte. On les fabrique dans les contrées où se trouve la serpentine, chez les Aouélimmiden et chez les Azdjer.
Quoique chaque târgui, à l’exception des marabouts, ait un anneau à son bras, cet article est assez rare dans le pays pour que je n’aie pas eu l’occasion d’en acheter un pour mes collections.
Seuls, au milieu de tous les peuples qui les environnent, les Touâreg portent l’anneau de pierre au bras droit.
_Poignard d’avant-bras._
Il est une arme aussi dont un târgui ne se sépare jamais ; c’est un poignard plat, de la longueur d’une coudée, fixé par un large bracelet en cuir à la face interne de l’avant-bras gauche, de manière que la poignée soit toujours à la disposition de la main droite, sans gêner aucun mouvement.
Cette arme exceptionnelle, portée d’une manière si exceptionnelle, n’appartient encore qu’aux Touâreg seuls.
_Succession maternelle. — Droit d’aînesse politique au profit du fils de la sœur aînée._
(Benî-Oummïa.)