Part 36
Les Ihadhanâren n’ont pas de serfs. Avant le rhezî dont il est ici question, ils n’avaient que très-peu de chameaux et peu ou pas de troupeaux de chèvres ou de moutons.
Nobles, sans serfs, sans coutumes, ne pouvant travailler pour vivre, leurs titres de noblesse le leur défendant, ils devaient naturellement demander au vol et au pillage les moyens d’existence qu’ils n’avaient pas autrement. En tout pays, la faim chasse le loup hors du bois. Puisse la richesse qu’ils viennent d’acquérir si illicitement les rendre meilleurs !
La tribu des Ihadhanâren comprend trois fractions :
Les Oui-Sattafenîn,
Les Oui-Temoûlat,
Les Dergou.
Quoique la qualification adjective de _Sattafenîn_, noirs, soit appliquée à l’une de ces fractions, tous les Ihadhanâren sont blancs. Cette épithète doit se rapporter à la couleur du voile qu’ils portent.
_Tribu des Ifôghas._
Les Ifôghas comprennent trois fractions :
Les N-Ouqqirân,
Les N-Iguedhâdh,
Les N-et-Tobol.
Les deux premières sont des marabouts, de descendance de chorfâ ; la dernière se compose de gentilshommes, jadis au service des rois Imanân, près desquels ils remplissaient le rôle d’officiers du palais et de tambours, en battant la marche sur le passage de leurs maîtres : d’où leur est venu le surnom d’_Et-Tobol_, Ifôghas du tambour.
Les trois fractions sont originaires de la ville d’Es-Soûk, dernière station de la plupart des tribus Touâreg, avant leur installation dans les lieux qu’elles occupent aujourd’hui.
Les Touâreg contestent aux Ifôghas le titre de nobles ou Ihaggâren, tout en leur reconnaissant celui de marabouts. Cependant, quand un Fâghîs (singulier d’Ifôghas) des fractions de N-Ouqqirân ou de N-Iguedhâdh se présentait devant les anciens sultans, ceux-ci se levaient et allaient eux-mêmes dresser le tapis et la natte sur lesquels le visiteur était invité à s’asseoir. Cet honneur exceptionnel n’était jamais rendu aux ihaggâren, quels que fussent leur rang et leur puissance. Le sultan restait assis à leur entrée et les laissait s’installer où ils voulaient.
Les N-Ouqqirân sont répandus :
_Chez les Azdjer_, dans le Tasîli, à Mîherô et dans le Bas-Igharghar ;
_Chez les Ahaggâr_, dans le Haut-Igharghar ;
_Au Touât_, dans les oasis méridionales de cette confédération ;
_En Algérie_ même, dans la région des dunes, au Sud d’Ouarglâ et de l’Ouâd-Rîgh.
La zâouiya de Timâssanîn, établissement secondaire de la confrérie des Tedjâdjna, dont Si-’Othmân est le _moqaddem_, est le centre de réunion de toutes les familles de la fraction.
Rapprochés des Arabes Cha’anba, les N-Ouqqirân ont été souvent exposés à leurs coups, avant l’incorporation de ces tribus dans le cercle d’action de l’administration française et leur soumission à un régime gouvernemental.
Si-’Othmân raconte que sa zâouiya, malgré le caractère religieux qui la protége, a été pillée par les Cha’anba, en l’absence de ses défenseurs, et que sa mère, tombée au pouvoir des profanateurs d’un lieu sacré, a subi de leur part les plus mauvais traitements.
Les marabouts N-Ouqqirân, et particulièrement ceux qui habitent la zâouiya de Timâssanîn, ont donc beaucoup gagné à la soumission des Cha’anba à notre domination. Depuis cette époque, ils peuvent s’adonner plus librement au commerce.
La route si fréquentée de Ghadâmès à In-Sâlah est placée sous leur protectorat et leurs chefs y perçoivent les droits de protection en usage dans le pays.
Toutes les matières précieuses qui sont expédiées sur cette route, notamment l’or en poudre et en lingots, sont confiées exclusivement aux marabouts et aux chameliers de la zâouiya de Timâssanîn.
Chaque caravane allant d’In-Sâlah à Ghadâmès, à destination de l’Europe, compte, m’a-t-on dit, dans sa cargaison, deux, trois, quatre et même quelquefois cinq charges d’or.
La charge étant de 150 kilos, en supposant une moyenne de deux convois par an et de trois charges par convois, In-Sâlah opérerait annuellement, d’après le Cheïkh-’Othmân, sur une moyenne de 900 à 1,000 kilogrammes d’or, qui, au cours actuel de Paris (août 1863), représentent une somme de 3,265,100 francs.
Si-’Othmân fait remarquer que les convois d’or entre In-Sâlah et Ghadâmès sont moins fréquents depuis que M. le gouverneur Faidherbe a donné aux routes du Sénégal une sécurité qu’elles n’avaient jamais connue jusque-là, et il craint que la concurrence de nos possessions sénégaliennes n’achève de priver les routes du Nord de ce riche produit.
Les marabouts N-Ouqqirân vivent en grande partie, soit comme négociants, soit comme convoyeurs, du trafic des routes qui traversent leurs territoires.
C’est par eux que le gouvernement français a pu entrer en relations avec le reste des Touâreg ; c’est encore par eux qu’il maintiendra de bons rapports, car ils se distinguent par leur loyauté, par leur tolérance et par l’exercice professionnel de la conciliation.
Les Ifôghas-n-Iguedhâdh sont ainsi appelés parce que, comme des oiseaux (_Iguedhâdh_), ils voyagent continuellement, ne se fixant nulle part. Dans leurs courses, ils s’étendent du Tasîli du Nord au Soûdân, campant tantôt au milieu des Touâreg Azdjer, tantôt au milieu des Touâreg d’Aïr, suivant que les pluies ont fait pousser l’herbe nécessaire à la nourriture de leurs troupeaux.
Marabouts ambulants, parcourant des parages tous situés au Sud des points occupés par leurs frères N-Ouqqirân, les N-Iguedhâdh sont un trait d’union entre les Touâreg du Sud et ceux du Nord, comme les N-Ouqqirân sont un lien entre les Azdjer et les Ahaggâr et entre ces deux confédérations et les Algériens.
Les N-Iguedhâdh, protégés contre les dangers de la piraterie par leur caractère religieux, autorisés à user des meilleurs pâturages pour leurs troupeaux, trouvent dans la production pastorale les ressources nécessaires à leur existence.
En pays târgui, les amulettes sont très-recherchées, car tous en sont couverts, et ce sont les marabouts qui les rédigent. Ils ne les vendent pas, moyen d’en tirer un prix plus élevé, car chaque amulette augmente au moins d’une chèvre ou d’un mouton le troupeau de celui qui la délivre.
Les Ifôghas-n-et-Tobol, restés fidèles à leurs anciens maîtres, les Imanân, et à la tradition qui les a pourvus de tambours, continuent à constituer la cour et le corps de musique des sultans déchus. Ils vivent avec ces derniers entre Rhât et Djânet, partageant leurs revenus et aussi leur haine contre les Orâghen et leurs amis. Les revenus sont-ils insuffisants pour subvenir aux besoins de tous, l’exaction y supplée.
Le rôle des Ifôghas-n-et-Tobol se borne donc à faire du bruit.
Quant aux marabouts N-Iguedhâdh et N-Ouqqirân, franchement dévoués aux Orâghen, ils suivent en toutes choses la bannière d’Ikhenoûkhen ; mais il y a lieu d’ajouter que le chef des Azdjer croirait manquer à ses devoirs en ne prenant pas leurs conseils dans toutes les affaires de quelque importance. Ainsi, Ikhenoûkhen est notre ami parce que les Ifôghas lui ont conseillé de rechercher notre alliance.
Les Ifôghas constituent une tribu très-importante, non par leur valeur militaire, car les marabouts ne portent les armes que pour leur défense personnelle, mais par leur caractère religieux, qui les rend arbitres de toutes les contestations, par leur aptitude au commerce, par leur dispersion, qui les met en contact avec les différentes confédérations, sauf celle des Aouélimmiden des environs de Timbouktou, qui reconnaissent les Bakkây pour leurs marabouts.
Le chiffre de la population des trois fractions réunies est, assure-t- on, égal à celui des autres tribus d’Azdjer. Leur dispersion et leur qualité de marabouts font qu’on n’en tient pas compte dans l’évaluation des forces du pays ; autrement, si tous les Ifôghas étaient réunis sous la main d’un chef militaire, ils pourraient, à eux seuls, constituer une confédération égale, en force et en nombre, à celles de leurs voisins de l’Est et de l’Ouest : car, quoique marabouts, quand la nécessité les oblige à armer en guerre, ils se battent bravement. Le Cheïkh-’Othmân est même réputé pour sa valeur militaire à l’égal des premiers guerriers de sa nation.
Les Ifôghas n’ont pas de serfs, par la raison qu’ils sont marabouts et que la religion musulmane ne permet pas le servage ; mais, comme tous les marabouts, ils ont des _serviteurs_ attachés librement à leurs personnes et qui, de père en fils, tiennent à honneur d’être leurs _khoddâm_. Des esclaves nombreux, sous la direction de ces serviteurs, sont chargés des troupeaux et des travaux domestiques.
Les dames Ifôghas sont renommées pour leur savoir-vivre et leur habileté en toutes choses. Mieux que les femmes des autres clans târguis, elles savent jouer de la _rebâza_, sorte de violon avec lequel elles accompagnent leurs chants improvisés. Dans l’art musical, elles ne sont surpassées que par les princesses Imanân. Mieux que toutes leurs rivales, elles savent monter à mehari. Huchées dans leurs cages, elles soutiennent la course des plus intrépides cavaliers, — si on peut donner ce nom aux chevaucheurs de dromadaire : — aussi, pour conserver l’habitude de ce genre d’équitation, se réunissent-elles pour faire de petits voyages, allant où bon leur semble, sans être accompagnées d’aucun homme. La liberté dont elles jouissent est grande, et elles ne paraissent pas en abuser.
Si-’Othmân est le chef des trois fractions des Ifôghas. Ce marabout est, avec l’émir Ikhenoûkhen, la plus grande figure des Touâreg du Nord.
Son père, El-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi a vécu cent huit années lunaires, entouré de la vénération publique. On lui doit la construction de plusieurs puits sur les principales routes du pays.
Yamîna, frère d’El-Hâdj-el-Bekrî et oncle d’’Othmân, jouissait d’une réputation de sainteté dans tout le Sahara et du plus grand crédit, même chez les Cha’anba, ennemis nés des Touâreg. Par sa pieuse intervention bien des effusions de sang ont été prévenues.
Héritier de l’auréole de réputation de ses ancêtres, ’Othmân, dès son enfance, s’est fait remarquer par sa perspicacité.
Jeune encore, à l’époque des grandes guerres du premier Empire français, il était à Ghadâmès au milieu d’une réunion d’hommes graves, lorsqu’on apporta la nouvelle d’une reprise d’hostilités entre les chrétiens.
« Tant mieux ! dit un vieux marchand, puissent-ils s’entre-tuer jusqu’au dernier !
« Tant pis ! dit l’imberbe ’Othmân, au grand étonnement de tous, car, si les chrétiens se font la guerre, le commerce en souffrira. »
Le lendemain, une caravane, chargée de produits soudaniens, partait pour Tripoli et devait, en retour, prendre des marchandises d’Europe.
A Tripoli, la caravane ne trouva ni acheteur ni vendeur.
On se souvient encore à Ghadâmès de la prédiction du jeune ’Othmân.
Pourquoi, à cet âge, un jeune târgui se préoccupait-il, instinctivement, des affaires des chrétiens ? La suite de sa vie va nous révéler sa prédestination providentielle.
De 1826 à 1827, arrive à Ghadâmès un chrétien recommandé par le consul général d’Angleterre à Tripoli. C’est le major Alexandre Gordon Laing. Il veut se rendre à In-Sâlah et de là tenter d’arriver à Timbouktou.
Mais In-Sâlah est encore plus inabordable aux chrétiens que Timbouktou. Qui l’y conduira ?
’Othmân.
Seul entre tous ses coreligionnaires, il a assez de crédit pour faire accepter un chrétien dans une ville où nul autre n’a pu pénétrer depuis.
Pendant le voyage, ’Othmân apprend quelques mots d’anglais que sa mémoire avait fidèlement conservés jusqu’en 1862.
A son retour de Timbouktou, le major Laing est assassiné. L’Angleterre et sa famille ont intérêt à retrouver ceux de ses papiers qui n’ont pas été détruits.
Mais qui osera aller, sur la trace d’assassins, s’intéresser aux notes d’une infidèle victime du fanatisme musulman ?
Encore ’Othmân.
Par ses soins, le consul général d’Angleterre à Tripoli recevra religieusement tout ce que des recherches de plusieurs années peuvent reconquérir sur la cupidité de barbares.
Enfin, l’heure est venue où les Touâreg et les Français ont besoin de se connaître.
’Othmân fait d’abord trois voyages en Algérie et, entre chacun de ces trois voyages, il conduit des explorateurs français dans son pays ; enfin, pour couronner ses efforts, tendant à des ouvertures de relations, il vient, en 1862, à Paris, ville où jamais un târgui n’avait mis les pieds et à près de trois mille kilomètres de son pays.
Homme d’une haute intelligence et d’un grand sens pratique, ’Othmân a surtout remarqué en France ce qui contraste avec le désert : le nombre considérable des habitants, l’abondance des eaux, la richesse et la variété de la végétation, la rapidité et la sécurité des communications, enfin la généreuse hospitalité qu’il y a reçue.
Au milieu de toutes les merveilles qui ont captivé son attention, il a choisi, pour les reporter dans son pays, les choses les plus utiles : une collection de médicaments, un choix de livres arabes sur la religion, le droit, l’histoire et la littérature, un assortiment d’outils de professions les plus ordinaires et spécialement des instruments agricoles, des pelles et des pioches pour creuser des puits et des poulies pour en tirer l’eau.
Le Cheïkh-’Othmân n’a pas d’enfants. Son ambition, avant de mourir, après avoir accompli le pèlerinage de la Mekke, est de consacrer sa fortune à poursuivre l’œuvre commencée par son père : doter les routes de son pays de puits utiles aux voyageurs.
En tout lieu, le Cheïkh-’Othmân serait un homme remarquable par son instruction, par la douceur de ses mœurs, par sa bonté et sa franchise ; mais quand on rencontre un tel ensemble de qualités chez un enfant du désert, on ne peut se défendre d’un certain étonnement.
J’aime le Cheïkh-’Othmân, par reconnaissance des services qu’il m’a rendus pendant mon voyage, mais je l’aime surtout parce qu’il sait se faire aimer.
Son nom complet est : ’Othmân-ben-el-Hâdj-el-Bekrî-ben-el-Hâdj-el-Faqqi- ben-Mohammed-Boûya-ben-Si-Mohammed-ben-si-Ahmed-es-Soûki-ben-Mahmoûd.
_Tribu des Ihêhaouen._
Les Ihêhaouen sont les marabouts des Touâreg Fezzaniens. Excellentes gens, hospitaliers, communicatifs, ils n’ont d’autres défauts que celui d’être un peu mendiants. En cela ils ressemblent à tous ceux de leur caste qui répudient le sacerdoce du marabout pour exploiter le titre qu’ils portent.
Les Ihêhaouen habitent entre Rhât et Mourzouk dans les oasis, notamment à El-Fogâr où je les ai rencontrés.
Par une particularité caractéristique de la position exceptionnelle de la femme chez les Touâreg, les marabouts Ihêhaouen d’El-Fogâr ont pour chef une _cheïkha_ qui a la réputation d’être fort belle. En son honneur, Ikhenoûkhen, mon compagnon de voyage, revêtit ses plus beaux habits, témoignage d’un très-grand respect.
Les Ihêhaouen sont peu nombreux, mais ils jouissent d’une certaine aisance.
Quoique marabouts, ils ont des serfs, les Isourekkien, qui, comme tous les autres Fezzaniens, se livrent à la petite culture dans les oasis.
Je dois dire que la tribu des Isourekkien n’est pas considérée par tous les Touâreg comme étant serve, mais comme une tribu de serviteurs (_khoddâm_), des marabouts Ihêhaouen.
_Tribu des Kêl-Tîn-Alkoum._
Il y a deux siècles, avant la révolution qui enleva aux Imanân le pouvoir souverain, les Kêl-Tîn-Alkoum habitaient le qaçar Tîn-Alkem, dont on voit encore aujourd’hui les ruines au Sud d’El-Barkat, sur la route de Rhât à Djânet. Après de longues luttes contre des maîtres trop avides, ils prirent le parti d’émigrer au Fezzân où ils habitent des oasis dont ils sont propriétaires et qu’ils cultivent. Ces Touâreg sont donc sédentaires et cultivateurs quand les autres sont nomades et pasteurs.
Les Kêl-Tîn-Alkoum se distinguent encore des autres Azdjer en ce qu’ils ne sont ni nobles ni serfs, mais libres comme on l’est dans les tribus arabes ou dans l’intérieur des villes : cependant ils reconnaissent la souveraineté des nobles Orâghen, leur payent tribut, les traitent en sultans quand ils passent sur leur territoire.
Comme tous les Oasiens, les Kêl-Tîn-Alkoum sont aussi commerçants, entrepreneurs de transports, industriels même. Les plus pauvres vont vendre des légumes, des fruits, du beurre, de la viande, du bois à brûler, à Mourzouk et à Rhât. Les plus riches font pour leur compte le commerce avec le Soûdân. D’autres louent leurs chameaux aux caravanes et les accompagnent. Les explorateurs anglais, qui ont voyagé dans l’intérieur, du moins ceux qui ont choisi le Fezzân pour point de départ de leurs explorations, ont toujours pris des Tîn-Alkoum comme chameliers. D’autres se livrent au tannage des peaux et à la préparation des outres, industrie importante dans un pays où tout voyageur doit emporter avec lui sa provision d’eau.
Par suite de leurs rapports avec de nombreux étrangers, les Tîn-Alkoum sont devenus des hommes presque civilisés. Beaucoup d’entre eux savent lire et écrire ; tous parlent l’arabe en même temps que le temâhaq ; quelques-uns même comprennent le haoussa.
Leurs habitations, construites en branches de palmiers, ressemblent à nos chaumières ordinaires. Assez vastes pour loger une famille, avec tout son mobilier, elles abritent bien contre le froid, le chaud et même la pluie.
Pour arroser leurs cultures, généralement entourées de haies sèches en _djerîd_ ou palmes, ils ont au-dessus des puits un appareil en charpente, dont la hauteur est égale à la profondeur des puits et qui supporte un système de cordages et de poulies, au moyen duquel, par un simple va-et-vient, l’eau est amenée à fleur de terre, d’où elle est conduite dans les cultures. (Voir la planche, page 68.)
Le travail a donné aux Kêl-Tîn-Alkoum une aisance relative ; malheureusement, le pays qu’ils habitent, s’il est productif, n’est pas très-sain : aussi ont-ils toujours beaucoup de malades. Les ophthalmies règnent endémiquement chez eux ; moi-même, j’en ai été atteint en traversant leur territoire.
La tribu des Kêl-Tîn-Alkoum est très-nombreuse ; elle est généralement armée de fusils qui servent plus à la chasse qu’à la guerre.
Bien que Touâreg Azdjer, et sous la dépendance des Orâghen, les Kêl-Tîn- Alkoum, comme les autres Touâreg Fezzaniens, prennent une part très- minime à l’agitation des Touâreg nomades. Leurs intérêts et leur genre de vie sont trop distincts pour que l’assimilation soit complète entre eux.
_Tribu des Ilemtîn._
Les Ilemtîn habitent la petite ville d’El-Barkat, à 10 kilomètres de Rhât, et le village de Fêouet, dans la vallée d’Ouarâret.
Leur chef est El-Khabîd.
Ils ont pour serfs la tribu des Ifarqanen, qui réside hors la ville, dans des cases en palmes, au milieu des cultures.
Les Ilemtîn sont des citadins, cultivateurs, commerçants, conséquemment gens paisibles, qui n’auraient de commun avec les Touâreg nomades qu’une même origine, s’ils ne payaient tribut, la gharâma, aux chefs Orâghen.
Assise au milieu d’une belle oasis, El-Barkat est une jolie petite ville, de 200 maisons à plusieurs étages, entourée d’un mur d’enceinte et construite, comme toutes les villes de cette contrée, en briques d’argile cuites au soleil.
Les plantations de dattiers et les cultures de plantes alimentaires, aux produits desquels ils trouvent un débouché certain sur le marché de Rhât, à l’époque de la foire, constituent la principale richesse de la tribu des Ilemtîn et de leurs serfs, les Ifarqanen.
§ II. — CONFÉDÉRATION DES AHAGGÂR.
Dans le classement des quatre confédérations des Touâreg, j’ai donné le premier rang aux Azdjer, mais je suis forcé d’assigner le dernier aux Ahaggâr.
Depuis la révolution, qui a réduit à néant le pouvoir des anciens rois Imanân et permis aux deux groupes des Touâreg du Nord de se gouverner eux-mêmes, la plus grande anarchie règne chez les Ahaggâr.
A l’autorité de l’amghâr, souvent contestée, s’est substitué un gouvernement à quatorze têtes, représenté par les quatorze chefs des tribus nobles, qui, dans toutes les contestations, ont pour habitude de recourir à la force des armes.
La tribu des Kêl-Rhelâ, la plus importante de la confédération, a le droit, comme celle des Orâghen chez les Azdjer, de conférer le titre d’amghâr à son chef héréditaire : mais autant vaut l’homme, autant vaut la chose.
Malheureusement, le chef actuel des Kêl-Rhelâ, par droit de naissance, est Guemâma, le doyen des centenaires du Sahara, depuis longtemps aveugle et depuis longtemps dans l’impuissance de gouverner.
Cependant le besoin d’une autorité supérieure se faisait sentir, non- seulement chez les Ahaggâr, mais encore à In-Sâlah, à Timbouktou, pour la sécurité des routes, et dans les autres confédérations Touâreg, pour les rapports de bon voisinage.
Que faire ? Ouvrir la succession de Guemâma, de son vivant, était contraire à la loi du pays. L’héritier d’aujourd’hui transmet le pouvoir dans une branche de la famille, tandis que l’héritier de demain pourra le transmettre dans une autre, le droit de succéder étant réservé au fils de la sœur. Quand l’oncle est vieux comme Guemâma, les neveux utérins doivent être bien près de la tombe.
Donner à Guemâma un successeur, par droit de naissance, la mort n’ayant pas saisi le vif, n’était pas une solution, car c’était allumer le feu de la guerre civile entre toutes les familles des Kêl-Rhelâ et autres ayant épousé des sœurs, peut-être des nièces ou des petites-nièces de l’amghâr vivant.
On tourna cette difficulté en trouvant miraculeusement réunies sur la tête d’un homme trois conditions importantes :
Le titre de marabout, qui imposait le respect ;
La qualité d’étranger, qui anéantissait toutes les rivalités locales ;
La condition de fils d’une sœur de Guemâma.
Cet homme est le marabout El-Hâdj-Ahmed, frère du Cheïkh-’Othmân, de la tribu des Ifôghas, de la confédération des Azdjer, mais appartenant aux Ahaggâr et aux Kêl-Rhelâ par sa mère.
Ce choix, dicté par la sagesse, fut au moins une solution provisoire. Pour la faire accepter, le marabout Sîdi-el-Bakkây, de Timbouktou, dut envoyer un de ses frères sur les lieux : mais Dieu seul sait quelles prétentions rivales vont surgir à la mort de Guemâma.
En attendant, le nouvel amghâr, par l’intermédiaire de son frère Si-’Othmân, a donné aux Ahaggâr une sorte de sécurité du côté des Cha’anba, leurs plus redoutables ennemis.
De même, le voyage d’’Othmân à Paris, les présents qu’il en a emportés pour El-Hâdj-Ahmed, contribueront à consolider son autorité, et peut- être à amener pacifiquement dans la confédération des Ahaggâr une révolution analogue à celle qui, chez les Azdjer, a transporté le pouvoir des anciens sultans aux mains des Orâghen. L’appui d’un gouvernement fort exerce un grand prestige sur des populations comme les Touâreg.
Par son esprit conciliateur, par l’autorité que lui donnent son âge et son titre de marabout, El-Hâdj-Ahmed, s’il n’est pas encore parvenu à rétablir la paix, l’ordre et l’harmonie entre toutes les tribus, a au moins conjuré la guerre civile et établi de meilleurs rapports entre les Ahaggâr et leurs voisins. Déjà même quelques heureux symptômes de progrès matériel, fruits de la sécurité pour les biens et les personnes, commencent à se manifester. Ainsi, le village d’Idélès, situé dans le Haut-Igharghar, et qui date d’une vingtaine d’années à peine, voit chaque jour augmenter ses constructions et tend à devenir une petite ville. Au Sud-Est de cet établissement se trouve un autre village, celui de Tâzeroûk, où il a été entrepris, en 1861, des cultures de céréales assez importantes pour donner, à la récolte, environ 350 charges de grains.
Les Touâreg Ahaggâr jouissent, généralement, de la réputation d’avoir un caractère indépendant, irascible et emporté, qui rend les relations très-difficiles avec eux, et ils avouent mériter cette réputation, même dans leurs rapports entre eux, et ils s’en vantent de manière à laisser croire qu’ils tiennent à honneur de se montrer intraitables en toutes choses.